‹ La petite comtesse (volume 3)Chapitre 4 sur 19 · SCÈNES DE FAMILLE · texte numérisé non relu

SCÈNES DE FAMILLE

que nous ayons le même saint^ ton gracieux mari et moi !

BATHILDE

Ne vaudrait-il pas mieux lui tout avouer avant Tar* rivée de ce terrible paquet?

Al^TOlNE^ survenant, (D'un ton mystérieux :) M. le Caron de Fauquerolles demande à parler secrètement à madame la marquise.

LA MARQUISE

Bon ! l'autre maintenant^ pour m'achever de peindre... Il demande à me parler secrètement^ et il dit cela aux domestiques... comme c'est adroit! (A Antoine:) Priez M. de Fauquerolles de m'attendre dans la serre, et ayez soin que personne ne Ty voie entrer. (Antoinesort.) Ce jeune homme^a du zèle, mais quel étourneau ! Heureusement J'ai de la prudence pour deux.

BAiniLDE.

Oui, ma mère.

LA MARQI^ISE.

Mais pour en revenir à ton mari, peut-être en effet vaudrait-il mieux le préparer... Au surplus, j*ai écrit dès l'aurore à ce brave Bonnicux, et je l'attends d'un moment à l'autre. Il est de bon conseil, et j'espère qu'à nous deux nous trouverons quelque paratonnerre.

ANTOINE, revenant, du même air my:itérieux.

M. le baron attend secrètement madame la marquise dans la serre.

LA UARQl}I$E.

C'est bien ! (A part.) Ce domestique est niais! — A revoir^ ma fille. Courage !

BATHJLPE; seule.

Ah! que je suis tourmentée, mon Dieu!... Comment cela va-t-il se passer? Ma mère a été bien imprudente... je crains quelque scène irréparable... Hélas! qu'on a de peine à être heureuse ! Tous deux m'aiment, et tous deux me. font souffrir! (Elle s'asseoit sur un banc.) Mes goûts, en fait de bonheur, auraient été si simples ! — Une maisonnette comme celle-ci (elle dessine sur le sable avec la pointe de son ombrelle,) une espèce de chalet dans un bois d'Amérique, en vue de la mer qui ondule à Thorizon ; ici \^ enclos de palissades pour le troupeau dont je suis la bergère ; là un hamac suspendu entre deux palmiers, et dans lequel je me balance au milieu des grandes fleurs de tapisserie et des oiseaux en miniature qu'on voit dans ces pays-là; puis mon bien-aimé qui revient de la chasse^ et qui apparaît ci-contre dans la clairière ; de cette main il m'envoie une douzaine de baisers, de l'autre... Ah ! (Paul antre.)

PAUL

Dis-moi, Bathilde, j'ai une idée, mon amour : la matinée est charmante ; si pous déieunions en plein air sous ces ombrages?

140 SCÈISES DE FAMILLE.

BATHILDE

Très-volontiers^ mon ami.

PAUL

Mais ta mère^ qu'est-ce qu'elle va penser de cela?

BATHILDE

Ma mère sera ravie. ^

PAUL

Hon ! Admettons-le. (Aux domestiques ;) Servez le déjeuner sous ce berceau. — Oue dessinais-tu là^ ma mignonne? ^

BATHILDE

C'est un paysage des tropiques. Ceci est une forêt vierge^ ceci la mer^ et me voici^ moi^ dans un hamac.

PAUL

C'est très-ressemblant. . . Mais quel est ce personnage qui sort de la forêt à l'improviste et qui fait des gestes horribles?... un singe?

BATHaDE.

Non^ Monsieur : c'est un sauvage.

PAUL

Ah ! diable ! — Et moi^ où suis-je? Il est impossible que je t'abandonne dans une conjoncture si délicate.

BATHILDE

Toi, tu déjeunes tranquillement dans la maison nette.

PAUL

Non ! je ne croirai jamais que j'aie ce cœur-là. Je suis plutôt dans le fourré voisin^ guettant le sauvage : je le tue^ je le scalpe^ et je f embrasse avec efifusion (Il embrasse sa femme.) A propos^ mon enfant^ sais-tu où est ta mère en ce moment ?

BATHILDE^ avec embarras.

N..^ non... mon ami.

PAUL

Elle ebt dans la serre^ en concile avec Fauquerolles. Les Trônes et lesDominations n^ont qu'à se bientenir... Elle aurait dû vivre au temps de la Fronde^ ta mère: elle eût formé la saint trèfle avec mesdames de Longueville et de Chevreuse. Et à propos de trèfles^ as-tu vu les fleurons à trois pétales dorés dont elle a jugé convenable de faire décorer la grille de mon parc ? Elle appelle cela des trèfles... et elle croit que je suis sa dupe.

BATHILDE

Mon ami^ respecte les opinions de ma mère^ je t'en prie.

PAUL

Mais^ ma chère enfant^ je les respecte de toute mon âme : seulement je voudrais bien qu^elle ne les affichât pas sur ma grille... Et puis que signifient ces conférences clandestines avec Fauquerolles ? Pourquoi ne le reçoit-elle pas publiquement dans mon salon? Est-ce

i4t SCÈNES DE FAMILLB.

que je m'y oppose ? Mais non ! il lui faut du mystère et des souterrains ! Et Dieu sait quels grands secrets ils échangent avec tant de précautions ! FauqueroUes est une mouche du coche que ta mère seule peut prendre au sérieux, Eh bien ! tout cela est puéril et m'agace... Cependant j'ai la complaisance extrême de ne m'apercevoir de rien ; je laisse sans mot dire métamorphoser ma grille en oriflamme et mon parc en club... Ta mère devrait au moins m'en savoir gré.... Mais fort loin de là ! son aigreur et son animosité contre moi semblent s'exaspérer chaque jour !

BATHILDE

Pauvre mère !... Va, tu es un fier ingrat I

PAUL

Mais non, ma chère petite ; au fond, je Taime bien, ta mère... Seulement tu m'avoueras qu'elle s'y prend mal avec moi... Je ne hais rien tant au monde que les niches et les détours... Eh bien ! madame du Vernage transporte sans cesse dans nos relations privées ses habitudes de mystère, de complot, de micmac... Jamais tu ne la prendras à s'expliquer nettement... Ainsi quel est le fond de l'humeur chagrine qu'elle me témoigne î uniquement ce désir ardent qu'elle éprouve de me voir rechercher, contrairement à tous mes goûts, des fonctions publiques. 11 y a une perspective qui charme, qui fascine ta mère, c'est celle de trôner un jour de

sa personne dans les salons d'une préfecture, d'y recevoir les députations de la garde nationale, et de les pétrifier d'admiration par la majesté de ses révérences en douze temps... Ce rêve n'est pas le mien; toutefois je ne refuserais pas de discuter la question, si ta mère Tabordait franchement*., mais pas du tout, ce sont toujours des combats à la Parthe, des allusions, des épigrammos, des coups d'épingle... Au surplus, ne t'afOige pas. . . j'ai pour elle, malgré tout, une tendresse véritable, et je lui en ménage même un témoignage assez étrange qui la frappera de stupeur... Ah ! la voici... (Survient madame du Vernage). Bonjour, Madame.

BATHILDE

Vous ne savez pas ce que me dit Paul, ma mère

LA MARQUISE

Non, ma fille, je ne le sais pas ; et monsieur est,

tellement original que je n'entreprendrai pas de le

deviner.

PAUL, humant Tair avec force.

Ne trouvez- vous pas. Madame, qu'il y a ce matin dans le parc comme une vague odeur de conspiration?

LA MARQUISE

, Je ne comprends pas.

BATHILDE

Ma mère> ^ me disait qu'il vous adore*

144 SCEKES DE F^MilXE.

LA HABQUISE.

Eh bien ! moi^ je dis que je Yen dispense.

PAUL

Madame^ j'en suis fâcbé^ mais mon cœur est un fleuve impétueux dont tous ne sauriez changer le

cours... Déjeunons-nouS; et vous ofirirai-je mon bras^ quoique indigne ?

LA UABQCISE^ prenant le bras de Paal.

Ah ! nous déjeunons sous Tonneau ce matin^ à ce qu^il paraît? C^est à vos goûts bucoliques apparemment^ mon gendre^ que nous devons cette heureuse innovation qui va nous donner pour convives tous les insectes du voisinage ? (ils s'assoient.)

PAUL

A propros d^nsectes et de voisinage. Madame^ n'estce point le baron de FauqucroUes que je viens de voir se glisser comme un serpent hors de cette même grille à laquelle vous avez fait ajouter des trèfles si singuliers î

LA UARQUISB.

Cn trèfle est un trèfle.

PAUL

Pas toujours. Madame.

LX MARQUISE

, Le baron dp Fauqucrolle^i! Pourquoi le baron de

FauqueroUes se promènerait-il dans votre parc à riieure qu'il est?

PAUL

Cest justement ce que j'ai Thonneur de vous demander. Ce FauqueroUes est un jeune homme entreprenant et aventureux^ qui n'est nullement amateur des jardins^ et qui y par conséquent^ ne saurait venir dans mon parc pour en étudier la Flore. Il est allé récemment aux eaux d'Allemagne^ et je ne serais pas étonné qu'il eût profité de cette occasion pour s'aboucher avec les puissances du Nord... d'où je conclus^ Madame... Eh ! mais le voilà encore^ il me semble ! Non^ c'est Bonnieux 1 Bravo ! bonjour^ Bonnieux^ approchez^ vieillard aimable.

LES DEUX FEMMES^ agitant leurs mouchoirs.

Bonjour... bonjour^ Bonnieux.

BONNIEUX.

Salamalec^ braves gens!... ouf!... vous voyez en moi un voyageur épuisé de besoiii. J'accours^ marquise^ comme un esclave d'Orient... Entendre^ c'est

obéir.

LA MARQUISE, Vinterrompant vivement.

Une chaise et un couvert pour H. Adolphe.

BONNIEUX.

Tai toujours été ainsi: au premier appel d'une dame

quel que soit l'état de la température^ je...

148 SCÈNES DE FAMIILE.

LA MARQUISE^ avec impatience.

Heim I heim ! Un peu de cette hure de sanglier^ mon amit

BONNIEUX.

Volontiers. Au premier appel d'une dame^ disaisje...

LA MARQUISE

Voilà une charmante surprise que vous nous faites^ mon ami.

BONMIEUX.

Comment ! une surprise ?... mais c'est vous qui me surprenez^ ma chère amie...

PAUL

Ah ! çà^ mon pauvre Bonnieux^ vous ne remarquez donc pas que madame du Vernage vous fait signaux sur signaux pour que vous ne laissiez pas entendre devant moi que vous venez ici à sa requête ? Il y a là un petit mystère qu'elle vous expliquera plus tard. «^ Quoi de neuf^ d'ailleurs^ mon ami ? *

BONNIEUX.

Rien que je sache. . Bonjour, Bathilde... bonjour, ma petite Bathilde... Eh bien! qu'est-ce qu'il y a donc? vous paraissez toute soucieuse, fillette ?

PAUL

Ne faites pas attention, Bonnieux... Elle a été atta*

quée ce matin par un sauvage dans une forêt vierge^ — et vous comprenez...

BONMIBUX.

Très-peu. N^importe. — Je vous proposerm^ marquise du Yernage^ de me donner une seconde fois de

cette hure truffée. Je plains fort le sanglier qm Ta perdue^ car elle est bonne. — Est-ce de votre chasse^ Paul?

PAUL

Oui^ mon ami^ — moins les truffes.

BONNIEUX.

Bien entendu. Dites-moi^ Lambert^ saviez-vous qu'un chevreuil peut sauter deux mètres et demi en hauteur? J^ai vu le fait de mes deux yeux avant-hier. Nous chassions cette jolie bête depuis plus de trois heures dans le bois de Saulvinet^ nous la cernions^ elle était littéralement au pied du mur. Tout à coup^ paf ! elle fait un bond et va tomber dans le jardin de ce grand nigaud de FauqueroIIes^ qui Ta tuée de sa fenêtre^ sans se gêner, en pantoufles. . . A-t-on vu un animal pareil ?. . . Et à propos^ n'est-ce point Fauquerolles en personne que je viens de...

LA MARQUISE^ vivement.

Des pointes d'asperges, mon ami?

B [)NMEt)X.

Permettez... J'accep e... mais auparavant je goûte-

14S SCEKES DE FAMILLE.

rai de cette mayonnaise de homard... Oii en étais-je doncf... Ah !... je vous dirai qu'il me déplait passablement votre Fauquerolles^ ma charmante amie.

LA MARQUISE

Ah ! sans doute... il vous déplait... Ça va tout seul ! il a de la naissance^ un nom^ un- titre... il n'en faut pas davantage pour lui assurer la haine d'un vieux jacobin maniaque comme vous!

BOÎWIRUX.

Oh! oh ! — A boire. Lambert! — Mais enfin mes yeux m'ont-ils trompé^ oui on non... Est-ce FauqueroUes que je viens de...

PAUL

BonnieuX; vous n'êtes pas en vejne ce matm, mon ami... madame du Vernage vous fait signe depuis un quart d'heure de passer sous silence l'incident de votre rencontre avec H. de Fauquerolles.

BONMEUX.

Gomment! diantre! encore un mystère! On s'y perd!

LA MABQUISE; avec humeur.

Eh ! du tout ! c'est monsieur mon gendre qui voit des mystères partout 1 Vous ne comprenez pas qu'il a organisé un système de taquineries contre moi? Voilà Tinconvénient de vivre avec un désœuvré : il faut qu'il

LE PARC. i4f

gronde^ qu'il querelle^ qu'il chicane sur tout ! c'est forcé!

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