BOM^IEUX
Encore cette lyre^ marquise ? Eh bien 1 finissons-en iiiie bonne fois : expliquez-vous ! vous voudriez que Paul eût uneplacc> une sous-préfecture^ par exemple^ ehî
K.A MARQUISE
Moi? je ne veux rien. Ce n'est pas avec mes opinions que je puis désirer une place pour mon gendre
sous le gouvernement actuel... Il est vrai que mon gendre n'ayant pas d'opinion^ de même que toute son aimable génération^ la difficulté n'existe pas pour lui... Mais il a soixante mille francs de rente^ grâce à monsieur son père ; il en conclut naturellement qu'il n'a nul besoin d'une place... Par malheur^ on ne vit pas seulement de pain en ce monde... Mais si cela vous suffit, mon cher monsieur, c'est parfait... Cela ne regarde que vous... Il est vrai que cela regarde bien aussi un peu ma fille, qui tôt ou tard s'apercevra que la fainéantise d'un mari est un fardeau lourd à porter... Dès à présent je doute qu'elle apprécie beaucoup les goûts bizarres auxquels le désœuvrement vous entraine... Ainsi, par exemple, et sans aller plus loin vous péchez à la ligne... Eh bien! cela humilie ma fille 1
ISO SCÈNES DE FillllLLB
PAUL, grayement.
Comment^ B<'ithilde ! est-il vrai ? cela t'humilie que je pôcbe à la ligne !
BATniLDB; rianU
Hais pas du tout^ mon ami.
PAUL
Tu sais que de nos jours des hommes de beaucoup d^esprît ont réhabilité cette innocente récréation... Rossini; Walter Scott^ Alphonse Karr — et moi... nous sommes quatre.
LA MABQCISE.
Walter Scott, Rossini et Alponse Karr font ou faisaient autre chose, je pense !
PAUL
Hoi, je ferais autre chose aussi, si je voulais.
LA HABQUISE.
J'en doute ! — Qu'est-ce que vous feriez ?
> PAUL, impertubable.
Mais n'importe quoi. — Des vers... des vers à Bontaieux, par exemple, tenez :
Bonjour, mon cher Bonnieux, Toi qui n'as pas d'aïeux, Et qui n'en vaux que mieux A mes yeux.
ff
LA MABQUISE.
loïie production!... Ce qui m'indigne, c'est qu'on
LE PARC. Iftl
m*avait dît que vous étiez un savant, ejt que javajs eu la bonhomie de le croire !
PAUL
Et pourquoi avez-vous changé, d'opinion?
LA MARQUISE
Fameux savant! Un homme qui ne fait jamais
rien !
PAUL
Hais justement; quand on est savant^ il me semble qu'on n'a plus besoin de rien faire... Au surplus^ j'ignore qui a pu vous dire que j étais un savant; ce n'est pas moi en tout cas.
LA MARQUISE
Je crois que c'est cet imbécile de Bonnieux!
BONNIEUX.
Moi ? Jamais de la vie !
LA MARQUISE
C'est vous-même : Je m'en souviens parfaitement. Avant la noce^ vous me vantiez beaucoup ce personnage. Hoi^ je lui reprochais de n'avoir pas d'occupations, car je n'ai jamais varié là-dessus. Vous vous récriâtes... a Pas d'occupations ! me dites-vous. Vous plaisantez. C'est un homme qui ne perd pas une minute dans la journée. Même en se promenant, vous le verrez ramasser des pierres, des graines, des fossiles.
iSf 8CÈKES DE FAHOLC.
— et les examiner au microscope. Enfin^ c'est un savant! 9 Voilà vos propres paroles: à ce point que j'avais fini par craindre d'avoir pour gendre une espèce d'abruti insupportable.
BOMKIEUX.
Si je Tai dit^ je ne m'en dédis pas. Votre gendre est un homme très-distingué^ très-instruit^ un peu propre à tout. Il a cette réputation-là à Paris... et vous savez bien vous-même ce qui en est^ chère amie. Il s'occupe ici très-honorablement^ mais pas de la façon qui vous conviendrait... Eh bien! si vous voulez qu'il ait une place^ obtenez de lui qu'il la demande^ et je parie qu'on la lui envoie par le télégraphe.
LA UARQUISE.
Je n'en crois pas un mot.
PAUL
Ni moi. Je n'en ferai pas l'épreuve.
LA MARQUISE
Vous aurez raison : c'est un affront que vous éviterez. Je parie qu'on ne vous nomme pas seulement commissaire de police.
PAUL
Et cela est très-heureux pour vous^ par parenthèse.
LA UARQUISB.
Je ne comprends pas.
PAUL
Oui, oaî, oui !
LA iixTtQUifns.
Vous avez fini, Bonnieux? Voulez-vous feîre avec moi le tour de la pelouse?
BONNIEUX.
A vos ordres, mon adiDÎrable amie. (Ils se lèvent.)
PAl'L.
Bonnieux ! attention ! le voile va se déchirer !••• Piiix! chut ! silence, Adolphe, si tu tiens à la vie!
LA MARQUISE
(Haussant les épaules, et malj^ré eUe riant, à moitié.) Il est
béte !... ton mari est béte, ma pauvre fille ! (Elle diâparait avec tiunuieux.)
PAUL,BATinLDE. (Ils se promènent.)
PAUL
Ta mère est réellement absurde, ma chérie.
BATHILDB.
Mon ami !...
PAUL
Elle me provoque sans mesure... elle oublie qu'une femme doit avant tout estimer son mari, et elle me présente à tes youx comme un fainéant ridicule et méprisable... Ma vie pourtant, tu le sais, pour n'avoua pas
lil SCÈNES DE FAMILLE
de earacière public et d'enseigne officielle^ n'en est pas moins occupée et^ je. puis le dire^ utile.
BATHILDE
Mais je lésais^ je le sais bien... ma mère le sait aussi... et mes pauvi*es encore mieux.
PAUL
Et mes fermiers... et mes animaux, qui sont primés à chaque comice... et tout le canton, morbleu, botes et gens ! Mais ta mère se plaît à confondre, dans l'intérêt de sa passion, l'activité avec l'ambition, le travail avec l'orgueil... Point d'homme utile pour elle, s'il ne porte un habit brodé... c'est la manie française ! Je la lui passerais encore... mais ce que je ne lui pardonne pas, c'est d'élever des doutes sur ton bonheur, et de m'en faire concevoir à moi-même... Ne me réponds pas encore... attends... j'aime les explications complètes et décisives... Veux- tu connaître les sentiments que j'ai dans le cœur ? Ce sont exactement ceux que doivent me supposer les voyageurs qui traversent le chemin vers la fin du jour... Leurs regards s'arrêtent, comme malgré eux, sur ce riant coteau ou s'étagent du som^tet au vallon ces fermes blanches, ces champs, ces bois et ces eaux, mon domaine paternel.-. C'est l'heure où les travaux de la campagne s'achèvent dans le calme du soir... Ils voient passer, le long des haies (BO fleur^ les lourds chariots qui vont verser dans les
LE PABG. 1&5
granges leur moisson de gerbes d'or ou de foins parfumés... Au milieu de ce paysage rustique^ ils découvrent une oasis qui forme le centre et comme le cœur du tableau!., une jolie maison à Titalienne cachée dans les arbres^ de fines pelouses^ des sentiers mystérieux^ de beaux cygnes qui fendent Tonde sans bruit^ une jeune femme que le soleil couchant enveloppe d'une sainte auréole... Us croient entendre sous lafeuillée de joyeux rires d'enfants... et toute cette scène leur donne la pensée d'une existence bénie du ciel^ mêlée de sainte ac^ tivité et 4'honnêtes loisirs^ de simplicité et d'élégance, d'amour et de paix, de toman et dé vérité... Us emportent en rêvant le sentiment d'une sorte de bonheur idéal... Eh bien ! pour ce qui me regarde^ ils ne se trompent pas. Ce bonheur est le mien. Mais ce bonheur n'est plus, si tu ne le partages pas... Écoute, encore, pauvre enfant... Il me paraîtrait tout simple que nous n'eussions pas, toi et moi, les mêmes idées sur le bonheur. Ce qui suffît à charmer et à remplir une âme déjà fatiguée de la vie peut n'être qu'un médiocre enchantement pour une jeune tête comme la tienne et pour un cœur frais éclos comme ton cœur adoré. Eh bien ! parle maintenant... ne pleure pas... parle... je te supplie de me dire si tu es heureuse, et je te jure que tous l^^s sacrifices me seront doux si je le» fais pour toi.
ifta SCÈKES DE FAMIIXE.
BATHILDE
Paul... mon bien-aimé... je te jure que je suis en paradis .. et que je voudrais bien n'en jamais sortir.. . Une seule chose au monde me cause du souci^ une seule^c'est cet état de guerre continuel entre ma mère et toi. Si je n'avais plus cela^ je serais trop heureuse.
PAlL.
Mais, ma pau^Te petite, (jue veux-tu que je fasse T Tu conviendras que j'oppose à toutes 1rs attaques de madame du Vernage une patience de Mohican... cela ne fait que l'irriter. Ce matin, par exemple, quelle persécution ! quel redoublement ! Sur quel buisson d'orties avait-elle marché ?... Et toujours cette nsanie inconcevuble de ne pas s'expliquer nettement !
BATUILDE.
Avoue Aussi que tu fais un peu exprès de ne pas la comprendre.
PAUL
Parbleu, sans doute ! c'est la nature ! — Voyons, pourquoi ne me dit-elle pas simplement : Paul, la sous-préfecture de l'arrondissement est vacante, faitesmoi un plaisir, demandez- la ?
BATUILDE, vivement.
Et in la demanderais, vraiment ? '
PAUL
Je ne dis pas que je la demanderais, parce qu'après
LE PABC. UT
tout je pourrais Tobtenir^ et cela me contrarierait fort. . . Mais enfin j'y réfléchirais... J'aime ta mère et j'aime la paix... je ferais beaucoup pour Tune et pour l'autre... D'ailleurs je ne ferais pas sans me flatter d'un ex|)édlent machia^lique... Si j'étais une fois sous-préfet^ ta mère, avec ses relations^ ses complots et son FauqueroUes^ ne manquerait pas de me compromettre à outrance... je nie dénoncerais moi-môme au besoin... et on me renverrait bientôt dans mes foyers... Martyr des opinions de ta mère^ je pense qu'elle respecterait alors un repos qui serait son ouvrage... et nous serions heureux à notre aise...
BATmLDB.
Hais c'est charmant^ ce plan... cela arrange tout... Ainsi^ mon ami^ tu me permets de dire à ma mère que tu consens ?