CHAPITRE VII
L'enfant de la Maréchaussée.
L'enfant qui , en venant au monde , avait respiré dans son pre*- * mier souffle l'odeur de l'eau-de-vie du docteur Haggage, fut transmise de génération en génération parmi les pensionnaires , ainsi que l'avait été la tradition relative' à leur Père commun. Dans les premiers temps de son existence, elle fût même transmise d'une
façon plus positive et plus prosaïque que nè pouvait l'être une, tradition, attendu que chaque nouveau pensionnaire se voyait, pour ainsi dire , obligé de prendre dans ççs bras la petiot fille qui était venue au monde dans la prison.
t Gomme de juste, dit le guichetier la première fo4$ qu'on lui montra l'enfant, c'est moi qui dois être son parrain. » Le doyen y songea un instant d'un air irrésolu, et dit : « Est-ce que vraiment vous consentiriez à, devenir son parrain ?
— Oh ! wioi, j'y consens volontiers, répliqua le geôlier, si vous voulez bien m'accepter. »
Il arriva donc que l'enfant fut baptisé, un dimanche, dans l'après-midi, lorsque le geôlier, relevé de sa faction, avait pu quitter sa loge et présenter sa filleule devant les fonts baptismaux de l'église Saint-Georges, où, pour me servir des expressions employées par lui à son retour, il avait, au nom de la petite, renoncé tout de bon cà Satan , à ses pompes et à ses œuvres.
Cette circonstance donna au guichetier de nouveaux droits sur l'entant, sans compter ceux que lui conférait sa position oiiiçieUe. Aussi, lorsqu'elle commença à marcher et à parler, il s'attacha de plus en plus à elle. Il lui acheta un petit fauteuil qu'il plaça près du grand garde-feu qui se dressait devant la vaste cheminée de sa loge; il aimait à avoir l'enfant auprès de lui, lorsqu'il était de garde ; il l'attirait chez lui par l'appât de quelques jouets peu coûteux. L'enfant, de son côté, s'attacha assez à son parrain pour grimper spontanément les marches de la loge à toute heure de la journée. Quand elle s'endormait dans le petit fauteuil, au coin du feu , le guichetier lui couvrait le visage avec son mouchoir ; lorsqu'elle s'y tenait éveillée, habillant et déshabillant une poupée (laquelle ne tarda pas à n'avoir plus rien de commun avec les poupées du monde extérieur-; et tout au plus ressemblai t-elle à l'horrible Mme Baugham), il la contemplait avec une extrême douceur du haut de son siège officiel. Témoins de cette conduite f les pensionnaires ne manquaient pas de remarquer tout haut que le guichetier, qui était célibataire, avait manqué sa vocation; qu'il aurait fait un bon père de famille. Mais celui-ci se contentait de leur répondre : « Merci bien. Non, non, toute réflexion faite, je crois que c'est bien assez de voir ici les enfants des autres. »
A quel âge la précoce petite fille commença- t-elle à se douter que tout le monde n'avait pas l'habitude de vivre sous clef, entouré de murs élevés , couronnés de pointes de fer ? C'est là un point difficile à éclaircir. Mais toujours est-il qu'elle était encore . bien, bien petite, lorsqu'elle s'aperçut (je ne saurais dire comment) qu'il fallait toujours lâcher la main de son père sur le seuil de cette porte qu'ouvrait la grande clef de son parrain; et que, tandis que ses pieds légers étaient libres de franchir cette limite , ceux de son père ne devaient pas la dépasser. Le regard sympathique et compatissant que, tout jeune encore, elle avait commencé à
diriger sur son père, fut sans doute un des résultats de cette découverte.
Elle avait un regard sympathique et compatissant pour tout ce qu'elle voyait, mais elle y mêlait quelque chose de protecteur pour le plus ancien des détenus, pour lui tout seul. Ce fut ainsi que l'enfant de la Maréchaussée, l'enfant du doyen des prisonniers, continua, pendant les huit premières années de sa vie, à venir s'asseoir au coin du feu dans la loge de son ami le guichetier, à courir dans la chambre paternelle ou à errer dans la cour de la geôle. Toujours avec un regard compatissant et sympathique pour sa capricieuse petite sœur, pour son paresseux de frère, pour les grands murs vides, pour les jeux des enfants de la prison qui roulaient leurs cerceaux, couraient ou jouaient à cache-cache, choisissant pour but les barreaux de la grille intérieure. Mais cela ne l'empêchait pas, pendant les beaux jours d'été, de rester pensive et étonnée près du grand garde-cendres , à contempler longtemps , le ciel à travers les barreaux de la fenêtre, tournant la tête à chaque bande de lumière qui pénétrait dans la loge, pour regarder cet ami invisible qu'elle ne faisait qu'entrevoir comme les autres à travers une grille.
a, Tu penses aux prairies, dit un jour le guichetier après l'avoir observée quelque temps, n'est-ce pas?
— Où est-ce que c'est? demanda l'enfant.
■ — Eh mais.... c'est.... là-bas, ma chère, répondit le guichetier, en brandissant sa clef d'une façon assez vague. A peu près de ce côté-là.
— Est-ce qu'il y a quelqu'un pour les ouvrir et les fermer? Les tient-on sous clef? »
Le guichetier fut pris au dépourvu.
« Sous clef? répéta-t-il ; mais non, pas en général.
— Sont-elles jolies, Bob? »
Elle l'appelait Bob à la prière et sur les instances de son ami.
« Ravissantes ! pleines de fleurs ! H y a des boutons d'or et des
marguerites, et des » Le porte-clefs hésita dans sa nomenclature,
ses connaissances botaniques étant fort restreintes.... « Et des pissenlits, et toutes sortes de jolies choses.
— Est-ce qu'on s'y amuse beaucoup, Bob?
— - Je crois bien ! répliqua le geôlier.
— Père y estol jamais allé*? »
— Hem! toussa le guichetier. Oui, oui, il y est allé.... quelquefois.
— Estril bien fâché de ne plus pouvoir y aller?
— P.... pas trop, répondit Bob.
— Ni les autres non plus? demanda l'enfant, jetant un coup d'œil sur la foule oisive et ennuyée qui se promenait dans la cour. Oh ! est-ce sûr et certain, Bob? »