‹ La Petite Dorrit roman anglaisChapitre 13 sur 42 · Petit nom, pour Robert · texte numérisé non relu

Petit nom, pour Robert

A cet endroit embarrassant de l'entretien, Bob abandonna la partie et changea de sujèt de conversation pour passer à des-morceaux de sucre d'orge. C'était toujours sa dernière ressource, lorsqu'il s'apercevait que sa petite amie menaçait de le mettre au pied du mur et de le bloquer dans quelque coin politique, social ou théologique, dont il lui serait impossible de sortir à son honneur. Néanmoins, ce fut là l'origine d'une suite d'excursions dominicales que ces deux étranges compagnons ne tardèrent pas à faire, en se tenant par la main comme une paire de bons amis. Ils avaient coutume de sortir de la loge tous les quinze jours, et de se diriger avec toute la gravité possible vers quelque prairie ou quelque verte allée que le guichetier avait désignée d'avance dans le courant de la semaine, après avoir cherché bien longtemps. Là, l'enfant cueillait de l'herbe et des fleurs qu'elle rapportait avec elle, tandis que le geôlier fumait sa pipe. Plus tard, on visita les jardins publics, où l'on prit du thé, des crevettes, de l'aie et autres friandises ; puis ils re- . venaient en se donnant la main, à moins toutefois que la petite, plus fatiguée que de coutume, ne se fût endormie sur l'épaule de son parrain.

Môme à cette époque, le guichetier se mit à réfléchir profondément sur une question qui lui donna tant de tràcas et lui causa tant d'incertitudes qu'il mourut sans la résoudre. Il s'était décidé à léguer à sa petite filleule le fruit de ses économies, et se demanda comment il pourrait s'y prendre pour que sa protégée seule profitât de ce legs. L'expérience qu'il avait acquise durant son séjour dans la prison lui avait si clairement démontré la difficulté qu'il y avait à laisser une somme quelconque à une personne quelconque, de manière qu'elle seule pût y toucher, et la facilité déplorable avec laquelle des mains étrangères parvenaient à en faire leur profit, que, pendant plusieurs années, il soumit cette question épineuse à chaque nouveau procureur ou à toute autre personne du métier qui venait visiter «es clients insolvables.

« Supposons, disait-il, se servant de sa clef officielle pour mieux expliquer son affaire, en l'<ippuyant sur le gilet de l'homme de loi, supposons qu'un individu ait envie de léguer ses biens à une jeune personne du sexe féminin, et qu'il désire s'y prendre de façon que nul autre qu'elle ne mette jamais la main dans le sac, comment feriez- vous pour lui en garantir la propriété ?

— Il faudrait les mettre sur sa tête par acte régulier, lui répondait le procureur avec complaisance.

— Oui ; mais voyons un peu, poursuivait le porte-clef. Supposons qu'elle ait comme qui dirait un frère ou un père ou un mari, qui serait disposé à mettre le grappin dessus, lorsque ces biens reviendraient à la jeune personne, comment feriez-vous dans ce cas?

— Les biens étant placés sur la tête de la jeune personne, en son propre et privé nom , les autres n'y auraient pas plus de droit légal que vous, répliquait l'homme du métier.

— Un instant, disait le guichetier ; supposons qu'elle ait le cœur

LA PETITE DORMT

trop tendre et que les antres sachent la retourner comme un gant : où est la loi qui peut empêcher ça ? 5

Le légiste le plus profond auquel le guichetier arracha une consultation gratuite fut incapable de citer une loi qui permît de placer des biens d'une façon assez solide pour obvier à l'éventualité supposée. De sorte que le guichetier, après y avoir songé toute sa vie, finit, malgré tout, par mourir intestat.

Mais sa mort n'arriva que longtemps après, lorsque sa filleule avait dépassé sa seizième année. Èile avait à peine atteint la moitié de cet âge, lorsque son regard compatissant et sympathique vit son père devenir veuf. A partir de ce moment, l'air de protection que ses yeux étonnés lui avaient toujours exprimé se traduisit par des Actions, et l'enfant de la prison se dévoua à un nouveau rôle auprès du Père de la Maréchaussée.

Dans les commencements , une enfant de cet âge ne put guère faire autre chose pour son père que de rester assise auprès de lui, renonçant à vivre plus gaiement dans la loge de son parrain pour 4enir compagnie au veuf. Mais ce fut assez pour lui faire si bien prendre l'habitude de la voir près de lui, que sa présence lui devint nécessaire, et qu'il manquait quelque chose au vieillard lorsqu'elle n'était pas là. Voilà la petite porte par où elle passa de l'enfance à l'apprentissage d'un monde chargé de soucis.

Comment, à cette éqoque reculée de sa vie, son regard compatissant jugea- t-il le père, la sœur , le frère qui habitaient la môme prison ? Plut-il à Dieu de ne lui dévoiler qu'une faible partie de la triste vérité ? Ce sont là des secrets qui sont enterrés avec bien d'autres mystères. Il suffit de savoir qu'elle fut inspirée du désir d*a devenir quelque chose que ses proches n'étaient pas, quelque chose d'actif et de laborieux, et cela par amour pour eux et pour pouvoir leur venir en aide. Appellerons-nous cela de l'inspiration? Oui! Nous parlons bien de l'inspiration d'un poëte ou d'un prêtre ; pourquoi ne pas lui donner le même nom chez un cœur poussé par l'amour et le dévouement à remplir la plus humble des missions dans le plus humble pèlerinage de la vie ?

C'est là que, sans ami sur cette terre pour l'aider, ni même pour la voir, sauf son étrange compagnon ; sans même posséder aucune connaissance des plus simples usages journaliers des membres de la communauté libre qui vit en dehors des prisons ; venue au monde et élevée dans une situation sociale qui semblerait encore une position fausse, même devant les positions les plus fausses connues de l'autre côté de ces murs élevés; s' abreuvant dès l'enfance à un puits dont les eaux avaient une souillure qui leur était propre, un goût malsain et corrompu , c'est là que l'enfant de la Maréchaussée commença à devenir une femme.

Peu importe le nombre de ses méprises et de ses découragements, les moqueries (faites sans méchanceté, mais cruellement senties) que lui valurent sa jeunesse et sa taille exiguë ; peu importe la conscience qu'elle avait elle-même de ses apparences enfantines

et de sa faiblesse, môme lorsqu'il s'agissait de soulever ou de porter la moindre chose, ses fatigues, ses défaillances, ses larmes cachées : elle continua ses efforts jusqu'au moment où on la regarda comme un personnage, utile et même indispensable. Ce moment arriva. Elle prit la place de l'aînée des trois enfants, sans en avoir les privilèges; elle devint le chef de cette famille tombée, dont elle portait concentrées au fond de son cœur toutes les inquiétudes et toutes les hontes. v

A treize ans, elle pouvait lire et tenir des comptes ; c'est-à-dire qu'elle pouvait inscrire le nom et le prix des articles de première nécessité dont la famille avait besoin, et la somme qui lui manquait pour les acheter. De temps à autre, elle avait trouvé moyen de se rendre, par échappées de quelques semaines consécutives, à une école du soir tenue en dehors de la prison, et de faire envoyer son frère* et sa sœur à d'autres pensions, où les deux enfants allèrent, par boutades irrégulières , pendant trois ou quatre années. Il n'y avait aucune espèce d'instruction pour eux à la maison ; mais la jeune fille savait bien, personne nv* le savait mieux qu'elle, qu'un homme assez abattu pour être devenu le Père de la Maréchaussée ne pouvait guère servir de père à ses propres enfants.

A ces tristes moyens d'éducation, elle en ajouta un autre dont elle était l'unique inventeur. Un jour, parmi la foule hétérogène des prisonniers, apparut un maître de danse. La sœur aînée paraissait avoir une vocation pour la danse, quelle désirait vivement apprendre. A l'âge de treize ans, l'enfant de la Maréchaussée se présenta devant le professeur, un petit sac à la main, et formula son humble pétition.

« S'il vous plaît, monsieur, je suis née ici.

— Oh! c'est vous qui êtes la petite demoiselle, hein? répondit le maître de danse examinant la taille exiguë de l'enfant et son visage levé vers lui.

— Oui, monsieur.

— Et que puis-je faire pour vous ?

— - Rien pour moi, monsieur, merci bien, reprit l'enfant défaisant d'un air inquiet les cordons du petit sac; mais si vous vouliez bien, pendant que vous resterez ici, donner des leçons à ma sœur.... à bon marché....

— Mon enfant, je lui donnerai des leçons pour rien, » interrom* pit le maître de danse en refermant le sac.

Or, ce maître de danse était bien le meilleur enfant qui fût jamais arrivé de pirouette en pirouette jusqu'à la prison pour dettes, et il tint parole.

La sœur aînée montra tant de dispositions pour la chorégraphie, et les loisirs du professeur étaient si abondants (il lui tallut quelque chose comme trois mois pour balancer ses créanciers, faire un chassé croisé avec les syndics et en avant deux avec ses occupa- Lions habituelles), que l'élève fit de merveilleux progrès. Le professeur fut même si fier de ces progrès rapides et si désireux d'en

fournir des preuves, avant son départ, à une société d'amis intimes choisis parmi l'aristocratie des détenus, qu'on profita d'un temps favorable pour exécuter un menuet de la cour» Cette représentation ■ eut lieu en plein air, à six heures du matin, dans le promenoir des pensionnaires (aucune des chambres de la communauté Payant les dimensions voulues), et on parcourut tant de surface et les pas furent exécutés avec tant de conscience, que le maître de danse, qui était obligé en outre de jouer de la pochette en dansant, en était tout essoufflé.

Le succès de ce début, qui engagea le professeur à continuer ses leçons après qu'on eut 3evé son écrou , encouragea la sœur de la débutante. Elle guetta et attendit pendant des mois entiers l'arrivée d'une couturière. Enfin , elle vit venir une modiste, et elle se présenta cette fois pour son propre compte.

« Pardon, madame, dit-elle, entr'ouvrant timidement la porte de la modiste, qu'elle trouva dans son lit toute en larmes ; mais je suis née ici. »

Il faut croire que la première personne dont on entendait parler dès qu'on mettait le pied dans la* geôle, c'était elle ; car la modiste se souleva dans son lit, en lui disant, tout comme avait fait le maître de danse :

« Oh ! c'est vous qui êtes- l'enfant?

— Oui, madame.

— Je suis fâchée de n'avoir rien à vous donner, reprit la modiste, secouant la tête.

— Ce n'est pas pour cela que je viens. S'il vous plaît, madame, je voudrais apprendre la couture.

— Pourquoi voulez-vous apprendre un pareil état, répondit la modiste, avec un exemple tel que moi devant les yeux? Cela ne m'a pas servi à grand'chose , vous voyez.

— Je vois bien que tous ceux qui viennent ici n'ont pas trouvé grand secours dans leur état, répondit-elle dans sa simplicité ; mais c'est égal, je voudrais apprendre tout de môme.

— Je crains que vous ne soyez trop faible, voyez-vous ? objecta la modiste.

— Je ne crois pas que je sois faible, madame.

— Vous êtes si petite, ma mie ! Car vous êtes extrêmement petite, voyez-vous?

— Oui, j'ai peur d'être bien petite en effet, » répondit l'enfant de la prison ; et elle commença à sangloter en songeant à ce maiheureux défaut qui venait si souvent contrecarrer ses bonnes intentions.

La modiste (car elle n'était ni morose ni méchante ; elle n'était que de mauvaise humeur de sa nouvelle situation et de son nouveau domicile ) fut touchée de la voir si patiente et si douce ; elle mit de la bonne volonté à l'accueillir, et fit bientôt de son élève do-* cile et zélée une ouvrière très-adroite.

A la même époque précisément, le doyen des détenus coramen-

çait à se montrer sous un nouveau jour. Plus il était paternel envers les prisonniers, plus il se trouvait réduit à compter sur les contributions volontaires de sa changeante famille, et plus il tenait à se poser en gentilhomme ruiné. Avec la même main qui, une demiheure auparavant, avait empoché Vécu de trois francs dont on lui avait fait hommage, il essuyait les larmes qui inondaient ses joues, dès qu'on disait devant lui que ses filles étaient obligées de gagner leur pain. L'enfant de la prison, en sus de ses autres soucis journaliers, eut donc celui d'entretenir la fiction élégante qu'ils vivaient tous en mendiants comme il faut.

La sœur aînée se fit danseuse. Il existait dans la famille un oncle ruiné.... ruiné par son frère, le Père de la Maréchaussée, et ne sachant pas plus que ce dernier ni comment ni pourquoi, mais acceptant le fait comme une nécessité : c'est lui qui dut devenir le protecteur de sa nièce. Homme d'une nature simple et timide, il n'avait pas paru affecté de la perte de sa fortune, lorsque cette calamité l'avait frappé. Seulement il renonça à se laver le jour où il apprit la triste nouvelle, et commença, par cette économie, la suppression de tout luxe dans son régime. Du temps de ses beaux jours, il avait fait d'assez mauvaise musique d'amateur, et, lorsqu'il fit faillite avec son frère, il s'avisa de jouer, pour vivre, du cornet à piston dans l'orchestre d'un petit théâtre. Sa nièce y devint une des danseuses de la localité qui le comptait déjà lui-même parmi ses ornements, longtemps avant qu'elle vînt y prendre l'humble rang qu'elle y occupait ; et il avait accepté la tâche de lui servir d'escorte et de cavalier, absolument comme il aurait accepté une maladie, un héritage, un festin, la faim, en un mot comme il aurait accepté toute chose.... hormis le savon dont il ne voulait toujours pas entendre parler*

Pour obtenir à la sœur aînée la permission de gagner ses trèsmodestes appointements hebdomadaires , l'enfant de fa Maréchaussée fut obligée de manœuvrer avec adresse auprès du Père : il fallut la croix et la bannière.

« Fanny ne va plus demeurer avec nous pour le moment, père. Elle passera ici une bonne partie de ses journées, mais elle demeurera en ville avec notre oncle.

— Tu m'étonnes ! Et pourquoi ce changement?

— Je crois que notre oncle a besoin de quelqu'un pour lui tenir compagnie. Il a besoin qu'on le soigne et qu'on s'occupe de lui.

— Besoin de compagnie? Mais il passe presque tout son temps ici , où tu le soignes et t'occupes de lui , beaucoup plus que ne le fera jamais ta sœur. Vous êtes toujours sorties, l'une et l'autre, toujours dehors. »

Ceci n'était pas dit sévèrement; c'était seulement pour entretenir la fiction qu'il n'avait pas la moindre idée qu'Amy elle-même allât travaille? en journée.

a Mais nous sommes toujours enchantées de revenir, père; voyons, n'estrce pas? Et quant à Fanny, outre qu'elle soignera

LA PETITE D0RK1T.

notre oncle , il vaut peut-être mieux pour elle qu'elle ne demeure pas constamment ici. Elle n'y est pas née comme moi , tu sais , père.

— Allons, Àmy, allons. Je ne comprends pas tout à fait ton raisonnement; mais il est naturel, je suppose, que Fanny aime la promenade, et que tu ne la détestes pas non plus. Ainsi donc, ma chère, toi et Fanny et ton oncle, vous ferez ce que bon vous semble. Soit, soit, je ne me mêle de rien ; ne Vous occupez pas de moi. »

Il fallut ensuite s'occuper de faire sortir son frère de la prison , l'arracher à la survivance des commissions de Mme Baugham , et à l'échange des phrases d'argot qu'il apprenait avec les camarades d'une honnêteté problématique que lui procuraient un- pareil séjour et une pareille profession. Ce ne fut pas là la tâche la plus facile d'Amy. 11 n'avait que dix-huit ans; mais il était déjà si bien résigné à vivre au jour le jour, et sou à sou, qu'il aurait bien continué ce métier-là jusqu'à quatre-vingt-dix ans. 11 n'entra par malheur personne dans la prison dont il pût apprendre quelque bon état, et la petite sœur ne sut lui découvrir d'autre patron que son vieil ami, son parrain.

c Cher Bob, dit-elle un jour, que deviendra notre pauvre Tip? »

U s'appelait Édouard ; mais Ned, le diminutif de ce nom , était transformé , je ne sais pourquoi, en Tip, dans le royaume de la geôle.

Bob avait une opinion personnelle bien arrêtée relativement à la destinée future du pauvre Tip, et, dans son désir d'empêcher l'accomplissement de cette opinion prophétique, il était allé jusqu'à demander à Tip, d'une façon adroite et détournée, si un jeune homme comme lui ne ferait pas bien de prendre la clef des champs et de servir son pays, l'habit rouge sur le dos. Mais Tip l'avait remercié. Il aimait mieux , disait-il , ne pas servir son pays.

« Èh bien, ma chère, répondit Bob, il faut voir à en faire quelque chose. Si j'essayais de le placer chez un homme de loi?

— Ce serait si bon de votre part, Bob ! a

A dater de ce moment , Bob eut une question de plus à. adresser aux gens du métier qui allaient et venaient dans la Maréchaussée pour les affaires de leurs clients. Il posa celle-ci avec tant de persévérance, qu'un siège peu rembourré et douze shillings par semaine furent mis enfin à la disposition de Tip dan6 un grand palladium national , la cour du palais , qui figurait alors sur la liste fort longue des éternelles sauvegardes de la dignité et du salut d'Albion, dont quelques-unes ont disparu sans que le pays s'en porte plus mal pour cela.

Tip languit dans les sombres cours de Glifford's-Inn 1 pendant six mois; puis, à l'expiration de ce laps de temps, il revint un soir,

\ . Corps de bâtiments occupés presque exclusivement par des hommes de loi, et où se trouvait la cour du palais mentionnée plus haut.

(Note du traducteur,)

d'un air flâneur, les mains dans les poches, et fit remarquer, comme en passant, à sa sœur qu'il ne retournerait plus à son bureau.

« N'y plus retourner ? dit la pauvre enfant, qui, au milieu de ses inquiétudes, ne manquait jamais de faire des calculs et des projets au profit de Tip.

— J'en suis tellement fatigué*, annonça Tip, que je l'ai planté là. »

Tip se fatiguait de tout. Sa sœur avait beau* faire et varier ses tentatives d'apprentissage, il revenait toujours flâner à la geôle et reprendre la survivance de la bonne petite Mme Baugham, sa seconde mère. Dans l'intervalle, avec l'aide du digne guichetier, elle le fit entrer dans un entrepôt; chez un maraîcher; chez un marchand de houblon ; chez un homme de loi, pour la seconde fois ; chez un commissaire-priseur ; chez un brasseur; chez un agent de change ; chez un propriétaire de voitures ; dans un roulage ; encore chez un homme de loi, pour la troisième fois; dans un chantier; chez un quincaillier; dans le commerce du poisson; dans le négoce des fruits et dans les docks. Mais à peine Tip était-il entré quelque part qu'il en sortait fatigué, annonçant qu'il avait planté là son nouvel établissement. Partout ou il allait, ce Tip prédestiné semblait emmener avec lui les murs de la prison et les dres'ser autour de lui dans chacune de ses nouvelles professions, rôdant dans l'espace restreint que limitaient ces murs imaginaires, avec ses vieilles allures indolentes, irrésolues, ayant toujours l'air de traîner la savate, quelle que fût sa chaussure, jusqu'au moment où les murs réels et indestructibles de la prison exerçaient de nouveau sur lui leur puissance fascinatrice et le rappelaient au milieu des détenus. Néanmoins, la courageuse petite sœur avait tellement pris à cœur de sauver son frère, que, tandis que Tip essayait ces incarnations plus nombreuses que celles de Vichnou, elle finit, à force de privations et de travail, par amasser de quoi payer son passage au Canada. Lorsque Tip fut fatigué de ne rien faire, il fut assez aimable pour consentir à s'embarquer pour . le Canada. Et il y eut dans le cœur de la petite mère bien du chagrin de le voir s'éloigner; mais bien de la joie de songer qu'elle avait enfin réussi à le mettre en bon chemin.

« Dieu te bénisse, cher Tip. Ne sois pas trop fier pour venir nous voir quand Cu auras fait fortune.

— N'a pas peur! » répondit Tip, et il partit.

Mais il n'alla pas jusqu'au Canada ; en un mot, il s'arrêta à Liverpool. Après avoir fait le trajet de Londres à ce port de mer, il se trouva si disposé à planter là le bâtiment, qu'il se décida à s'en revenir à pied. Ayant mis ce projet à exécution, il se présenta devant sa sœur, un mois après son départ, en haillons, sans souliers à ses pieds, plus fatigué que jamais.

Autre reprise de la survivance de Mme Baugham, mais cela ne dura pas longtemps * il se procura lui-même une occupation, et annonça cette grande fabuvelie à sa petite sœur.

76 LA PETITE DORKIT.

« Amy, j'ai trouvé un emploi. ,

— Bien vrai, Tip?

— N'a pas peur, cette fois. Ça va marcher maintenant. Tu n'as plas besoin de t'inquiéter de moi, ma bonne petite vieille.

— Quel emploi as-tu trouvé, Tip?

— Tu connais de vue mon ami Slingo?

— Tu ne veux pas parler de cet homme qu'on nomme le marchand ?

— Si, parbleu ! On lève son écrou lundi prochain et il m'emmène.

— Quelle marchandise vend-il, Tip ?

— Des chevaux. N'a pas peur ! ça va marcher maintenant , Amy. »

Elle le perdit de vue pendant quelques mois et ne reçut de ses nouvelles qu'une seule fois. Le bruit courut parmi les détenus les plus anciens qu'on avait aperçu Tip dans Moorsfields, à une vente montée par des escrocs, où il figurait en qualité de compère ; c'était lui qui faisait semblant d'acheter du plaqué pour de l'argenterie massive et de solder ses achats en billets de banque avec une édifiante libéralité. Un soir elle travaillait toute seule, debout auprès de la croisée, mettant à profit le crépuscule qui rôdait encore au haut des murs, lorsque Tip ouvrit la porte et entra.

Elle l'embrassa et lui souhaita la bienvenue ; mais elle n'osa lui adresser aucune question. En la voyant inquiète et craintive, il parut éprouver du repentir.

c J'ai bien peur, Amy, que tu ne sois vraiment fâchée cette fois. Parole d'honneur !

— Ne dis pas cela, Tip ; ça me fait de la peine. Te voilà donc revenu encore une fois?

— Mais.... oui.

— Comme je n'espérais pas que l'emploi que tu as trouvé pût te convenir longtemps, je suis moins surprise et moins chagrinée que je ne Paurai6 été sans cela, Tip.

— Ah ! mais je ne t'ai pas tout dit.

— Gomment, tout ?

— Allons, ne prends pas cet air effrayé. Non, Amy, je ne t'ai pas tout dit. Je suis revenu, comme tu vois; mais.... ne prends donc pas cet air effrayé.... aujourd'hui je fais ma rentrée ici dans ce qu'on peut appeler un nouveau rôle. Je n'y figure plus sur la liste des volontaires; me voilà incorporé dans les troupes régulières.

— Oh! Tip, tu ne veux pas dire que tu es prisonnier ! Non, non, n'est-ce pas Tip?

— Mais je ne veux rien dire du tout, répondit Tip à contre-cœur ; seulement, si tu ne me comprends pas à demi-mot, que veux-tu que je fasse? Je suis coffré pour quarante misérables guinées. »

Pour la première fois depuis bien des années, Amy succomba sous le poids de ses épreuves. Elle s'écria, en. élevant ses mains

jointes au-dessus de sa tête, que leur père en mourrait de chagrin s'il venait jamais à le savoir; et elle tomba aux pieds de ce mauvais garnement.

Tip eut beaucoup moins de peine à faire revenir sa sœur à elle que sa sœur n'en eut à le convaincre que, si le doyen des détenus venait à apprendre la vérité, il en serait tout bouleversé. La chose était incompréhensible pour Tip : cè ne pouvait être, selon lui, qu'une idée purement fantastique. Ce fut enfin pour contenter ce qu'il regardait comme un caprice, qu'il finit par céder aux prières d'Amy, appuyées par celles de la sœur aînée et de l'oncle. Comme ce n'était pas la première fois qu'il revenait au gîte, on n'eut pas besoin d'autre formalité pour expliquer au père ce nouveau retour. Les détenus, qui comprenaient mieux que Tip la nécessité de cette pieuse fraude, gardèrent loyalement le secret.

Voilà l'existence, voilà la biographie de l'enfant de la Maréchaussée jusqu'à sa vingt-deuxième année. Avec une affection inépuisable pour cette misérable cour et ce misérable corps de bâtiment qui étaient sa patrie et son domicile, elle* passait et repassait pourtant maintenant dans la geôle d'un air modeste et effrayé : car son instinct de femme lui disait qu'on la montrait toujours comme une curiosité aux* regards des nouveaux venus. Depuis qu'elle avait commencé à travailler en ville, elle avait cru nécessaire de ne pas dire où elle habitait et d'aller et venir aussi secrètement que possible entre la libre cité et la grille de fer, en dehors de laquelle elle n'avait pas couché une seule fois depuis qu'elle était au monde. Ce mystère dont elle se voyait obligée de s'entourer augmenta sa timidité naturelle, et son pas léger et sa taille mignonne semblaient glisser à regret dans les rues populeuses où il lui fallait passer.

Elle ne connaissait que trop les misères et les nécessités de la • vie, mais elle était aussi innocente pour tout le reste que dans sa première enfance. Innocente, oui, toujours innocente et pure au milieu dé ce brouillard derrière lequel elle entrevoyait son père', et des eaux troubles de cette rivière vivante qui coulait à travers la prison, se renouvelant sans cesse.

Voilà l'existence, voilà la biographie de la petite Dorrit, qui, au moment où nous parlons, retourne chez elle par une triste soirée de septembre, suivie de loin par Arthur Clennam. Voilà l'existence, voilà' la biographie de la petite Dorrit, que nous voyons tourner au coin de London-Bridge, traverser ce pont, retourner sur ses pas, continuer son chemin jusqu'à l'église Saint-Georges, retourner une seconde fois assez brusquement sur ses pas, et disparaître comme une ombre à travers la grille extérieure et la petite cour de la prison de la Maréchaussée.

LA PETITE DORHIT.

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