SUZANNE, HERMANCE
HERMANCE. — Viens là, près de moi!...
Et tu es de passage à Pressigny?
suzAN.NE. — Je viens m'y fixer, au contraire.
HERMANCE. — Quelle chance! quelle chance ! Y a-t-il longtemps, mon Dieu, qu'on ne s'était vues?
SUZANNE. — Sept ou huit ans, depuis notre départ de la pension.
HERMANCE. — Et saus nouvcllcs l'une de l'autre! Ah! on a beau jurer de s'écrire régulièrement. On s'écrit deux ou trois fois pour commencer, et puis on n'a plus le temps, on aurait trop à se dire.
SUZANNE. — J'ai, su ton maria.ge...
voilà tout.
HERMANCE. — Je t'avais envoyé une lettre. D'ailleurs, je suis veuve, tu sais?
SUZANNE. — Mais non, je ne savais pas, ma pauvre Hermance.
HERMANCE. — Oh! Ça ne fait rien.
J'en ai pris mon parti... Quand on est jeune fille, on se fait beaucoup d'illusions sur le mariage; on s'en fait encore plus sur le veuvage. Ça n'a aucune importance. Mon mari est mort à Pressigny, où il avait une propriété; j'y suis restée,
j'ai pris goût à la vie de province, j'ai fait des relations superbes. Il y a ici une société .très a,ristocratique et très agréable, tu verras : je tS pi'ésenterai partout, parce qu'on ne va plus se quitter, naturellement. Enfin, bientôt, je t'annoncerai une grande nouvelle; en ce moment, je ne peux pae, rien n'est décidé.
SUZANNE. — Ah !
HERMANCE. — Je va,is te le dire tout de même, je crois que je vais me remarier... un mariage magnifique, inespéré, auprès diiqucl mon premier n'aura été qu'un essai, qu'un faible essai. D'ailleui-s, tu as dû le remarquer, à notre époque, on ne se marie jamais très bien du premier coup. Il faut s'y reprendre.
SUZANNE. — Mes compliments.
HERMANCE. — Je te donnerai des détails demain à déjeuner. Tu déjeunes à la maison, c'est entendu. Ah! maintenant, j'ai assez parlé de moi, parlons un peu de toi. Qu'est-ce que tu es devenue? Tu n'es pas encore mariée, évidemin?nt, je l'aurais appris. Ta tante vit toujours?
SUZANNE. — Dieu merci?
HERMANCE. — Et VOUS êtes vcuues habiter Pressigny toutes les deux. Tu me vois rai'ie, ma petite Suzanne, ravie!
SUZANNE. — Mais non, je suis venue seule.
HERMANCE. — Comment?
SUZANNE. — Ma tante ne m'a pas accompagnée, elle est trop âgée. Quand j'ai été nommée à Pressigny, je me suis décidée à vivre seule.
HERMANCE. — Nomméc ? nommée...
Q'ioi!
SUZANNE. — Receveuse.
HERMANCE. — Rcceveuse ? Qu'est-ce que c'est?
SUZANNE. — Receveuse des postes.
HERMANCE. — Par exemple!... Ce n'est pas sérieux, n'est-ce pas?
SUZANNE. — Mais si, .Pressigny est une seconde classe, c'est un très joli avancement que j'ai eu.
HERMANCE. — Ah! bien! si je m'attendais... Alors, c'est toi qui va succéder à M""" Broquet?
SUZANNE. — Parfaitement. C'est à moi f(ue tu devras t'adresser lorsque tu vou- (irae envoyer une dépêche ou quand tu .iuras besoin de t unbres-poste. Et je ne te forai jamais attendre au guichet; tu sais, lu aur<^6 un t-our de faveur...
HERMANCE. — Maïs, c'est épouvaJQta-
ble, ce que tu me racontes-là! Comment ce malheur t'est-il arrivé?
SUZANNE. — Quel malheur ?
HERMANCE. — Enfin, comment es-tu tombée dans une pareille situation?...
SUZANNE. — Mais elle est très gentille, ma situation ?
HERMANCE. — Ta faiiiille a donc été ruinée ?
SUZANNE. — Mai& pas du tout.
HERMANCE. — AlciH, jc ne comprends pas.
SUZANNE. — Elle n'a pa^. été ruinée, ma famille, mais cela tieiit simplement à un détail, c'est quelle n avait pas de fortune.
HERMANCE. — lucrc ya/l)le !
SUZANNE. — Je t fisKun- qu'il est très facile de n'avoir pa^ de fortune, c'est même plus facile que d'en avoir.
HERMANCE. — Je te demande pardon de toutes ces questicns-Ià; mais je suis si étonnée... Quand on est petite, on ne se rend pas compte dps choseti, n'est-ce pas? des différences de positions... On s'imagine qu'on va mener tcuter^ la même vie, S3 retrouver dans le mcnidc. On ne sait rien. Alors, toi ? quand nous avons quitté la pension, qu'est-ce que lu as fait ?
SUZANNE. — J'ai nus- ma tête dans mes mains, comme ça... et jc rue suis mise à réfléchir. A la pension, j'avais bien réfléchi à l'histoire de France, à la botanique, à la géographie. Mais je n avais pas réfléchi à la situation d'une jeui-t fille de dix-huit ans, qui n'a plus qxi'une vieille tante et des ressources tellement précaires que ce n'était vraiment pas la )»e]ne d'en parler. Et je me suis demandé : en admettant que je vive seulement jusqu'à cinquante ans, qu'est-ce que je vais faire pendant tout ce temps-là ? J'ai songé av. mariage, naturellement : c'est toujour? par là qu'on commence. Je me regardais dan? les glaces, je me trouvais gentille, et j'attendais tous les niatins qu'un jeune homme, beau comme 1? jour et riche comme Crésixs, vînt se jeter à mes pieds et ne sup])lier d'être sa femme. J'étais très décidre à hrf accorder cette faveur. Le jeune homme en question n'est, pas venu et je m'en suis consolée en me disant qu'il n'e.xistait peut-être pas.
HERMANCE. — Feisonnc ne t'a demandé ta main ? Oh ! c'est curieux.
SUZANNE. — • Perpcnne. Mais je dois ajouter, pour être juste, que, sauf ma n:ain, on m'a tout dciivindé. Cela m'a conduite à un autre ordre d'idée"^. Te rappelles-tu la petite Juliette Broc ? ce
qu'elle nous disait vers la fin : a Moi, mes enfants, si ma famille m'embête, je suis décidée à mal tourner. » Qu'est-ce qii'elle est donc devenue ?
HERMANCE. — Elle est entrée à l'Opéra- Ccmique.
svzANNE. — Un instant, j'ai pensé à elle et j'ai envisagé le cas oùjj>ar la force des choses, je serais amenée à mal tourner. Mais ces manières étaient bonnes autrefois. Aujourd'hui, Dieu nuerci ! il y a d'autres moyens de s'en tirer. Alors, je ne pouvais pas tourner bien et comme je ne voulais pas mal tourner, je me suis décidée à ne pas tourner du tout. J'ai passé des examens et je suis entrée carrément dans l'administration des postes, et si le beau jeune homme riche comme Crésus, veut faire ma connaissance, il sera obligé de venir acheter des timbres.
HERMANCE. — Oh ! je crains que tu n'aies bien des désillusions ici.
SUZANNE. — J'ai un bon caractère.
HERMANCE. — Les provinciaux ne sont pas habitués à voir des jeunes filles de ton. âge, jolies, élégantes, vivre toutes seules.
SUZANNE. — Je ne peux pourtant pas prendre un amant pour les rassurer.
HERMANCE. — Oh ! tu scras accueillie avec une certaine méfiance, il faut t'y attendre.
SUZANNE. — Bah !
HERMANCE. — A Pressigny, on est médisant et très potinier.
SUZANNE. — On inventera des histoires sur mon compte ? Tant mieux, ça me fera une distraction. Et puis, vraiment, qu'estco qu'on pourra dire ? On me verra jouer du piano, dessiner, et de temps en temps, aller faire une promenade sur le bord de la rivière. Ce n'est pas ça qui alimentera beaucoup les potins. D'ailleurs, les gens ne sont pas aussi méchants qu'on le croit, et surtout ils ne sont pas méchants longtemps, parce que ça les fatigtierait. Ils me laisseront vite tranquille, d'autant plus que je suis très gentille, tu sais, quand je veux !
HKH.MANCK. froidement. — Enfin, espérons que tout ça ne finira pas mal.
SUZANNE, la regardant. — Espérons-le.
HERMANCE. — Moi, je t'avoue que je n'ai pas le même caractère que toi ; s'il me fallait être mêlée à des histoires, je ne pourrais pas le supporter.
SUZANNE. — Oh ! rassure toi. Tu ne seras pas mêlée à aucune histoire, du moins par ma faute.
HERMANCE. — Oh ! je n'en doute pas.
SUZANNE, avec intention. — D'ailleurs, il n'est pas nécessaire d'aller raconter partout que nous avons été élevées ensemble.
HERMANCE. — Evidemment... C'est une bonne idée...
SUZANNE. — C'est une idée excellente.
HERMANCE. — Cela ne nous empêchera 'pas de nous voir souvent.
SUZANNE. — Oui, sinon souvent, du moins quelques fois. J'ai beaucoup de travail.
HERMANCE. — On est donc très occupé dans les postée ?
SUZANNE. — Très. On n'a pas une minute à soi. Ainsi, par exemple, tu m'as invitée à déjeuner demain, je crois ?
HERMANCE. — Il me semble... oui, que nous avons dit demain.
SUZANNE. — Eh bien ! demain, justement, j'ai rendez-vous avec l'inspecteur, à midi. Il restera au moins jusqu'à midi et demie. Et me vois-tu arrivant chez toi à midi et demie passé? Tu dois déjeuner de très bonne heure 1
HERMANCE. — Oh ! de très bonne heure.
SUZANNE. — Tu vois. Je suis donc désolée de ne pas pouvoir accepter. Alors, c'est entendu, pap à demain !
HERMANCE. — Ce Sera pour un autre
jour. . . ' .,
SUZANNE. — Mais, certainement, j'y compte, un autre jour que nous fixerons plus tard.
HERMANCE. — C'est ça. Maintenant, je te quitte, puisque tu as à parler à M. L«bardin.
SUZANNE. — An revoir.
HERMANCE; — Au revoir.
Elles se serrent la «lain froidement. Sort Hermance.