SCENE PREMIERE
MADAME VARINOIS, LUCIENNE M" Varinois regarde sa montre.
LUCIENNE. — Trois heures et quart.
MADAME VARINOIS. — A Cette heurc-ci, M. Bridel croise le fer avec le baron... {Mouvement de Lucienne.) Oui, oui, je comprends. Vous avez beau ne plus voue parler depuis hier, ton mari et toi ; il a beau avoir couché ici, et toi en bas, dans ma chambre ; vous ave^ beau être au plue mal... tu ne peux pas t 'empêcher d'être
nerveuse. Et moi-même, malgré la façon plup que cavalière dont Adolphe s'est conduit avec moi, j éprouve une légère émotion, je l'avoue. Je dis légère, parce que je suis 6Ûre d'avance du résultat...
LUCIENNE. — Comment es-tu sûre ?...
Pourtant...
MADAME VARINOIS. — Ton mari n'a jamais touché une épée, n'est-ce pas ? '
LUCIENNE. — Non.
MADAME VARINOIS. — Le barou, au contraire, est une des premières lames de Paris. Il ne peut donc rien arriver.
LUCIENNE. — N'importe.
MADAME VARINOIS. — Il çst convenu entre gens d'honneur que, lorsqu'un des adversaires est beaucoup plus fort que
Petites Folles
l'autre, on ne se fait qu'une blessure insiguifiante. Ton mari sera blessé ici... {EUe prend le poignet de Lutcienne et foiirhe le dessous de la main.) Edgar m'a expliqué le coup hier.
LUCIENNE. — Tout Cela est un peu hasardeux, tout de même.
MADAME VARiNOis. — Je vais t€ ras6Urev complètement,
LUCIENNE, étonnée. — Ah ?...
MADAME vARiNOis. — Le barou dîne chez moi, samedi.
LUCIENNE. — Ije' baron dîne chez toi 1
MADAME VARIN0I8. — En famille., avec vous tous. Tu comprends qu'il a trop de tact pour aller blesser gravement...
LUCIENNE. — Oh !...
MADAME vARiNOis. — Je réponds de lui.
(Un temps.) Et après ?
LUCIENNE. — Après, quoi?
MADAME vARiNOis. — Après le duel, que feras-tu ?
LUCIENNE. — En quel sens ?
MADAiiE VARIN0I8. — Oui... que deviendra cette brouille avec Adolphe?
LUCIENNE. — Eh ! comment veux-tu que je le sache? Quest-ce que tu me conseilles?
MADAME VARINOIS, réfléchissant. — As-tu des torts envers ton mari?
LUCIENNE. — Oui.
MADAME VARINOIS. — Graves ?
LUCIENNE. Oui.
MADAME VARINOIS, après une pause. — Très graves?
LUCIENNE. Non.
MADAME VARINOIS. — En creusant davantage la question, peut-être cela vaut-il mieux...
LUCIENNE. — Et alors?
MADAME VARINOIS. — Ma chère enfant, du moment que tu n'as pas de torts très graves envers ton mari, il ne faut pas te dissimuler que tu es dans un cas d'infériorité évident, comme dit Edgar... Regardons les choses en face : Il a le beau rôle.
LUCIENNE. — Cela ne signifie rien.
MADAME VARINOIS. — Tu pourrais, à la rigueur, te jeter dans ses bras et lui demander pardon... Mais, c'est toujours une chose délicate que de demander pardon à un homme : on ne sait pas où cela VOUS entraîne.
LUCIENNE. — Je ne nie pas qu'Adolphe ait à se plaindre de moi sous certains rapports, mais enfin, lui auf«i a beau.coup changé depuis quelque temps.
MADAME VARINOIS. CcrteS !
LUCIENNE. — Il est devenu soupçonneux.
M.\DAME VARINOIS. — Emporté.
LUCIENNE. — Tracassier.
MADAME VARINOIS. — Et même brutal... Tu ne l'as pa« aperçu, ce matin?
LUCIENNE. — Non. Il est parti de bonne heure... il a dû déjeuner au restaurant avec Edgar. J'espère qu'ils auront emmené un médecin ?
MADAME VARINOIS. — Ile Ont emmené le docteur Bluche, le médecin dû club.
LUCIENNE, songeuse. — Par exemple, il y a un détail qui me tracasse, dejjuis hier... On entend donc, ici?... Maman, veux-tu être bien aimable ?
MADAME VARINOIS. — Parle, mon enfant.
LUCIENNE. — Descendfr' chez toi... Vat'en jusqu'au pied de l'escalier là, en bas... et dis quelques mots à demi-voix?
MADAME VARINOIS, é.toHnée, — A demi-voix?... Pourquoi à demi- voix?
LUCIENNE. — Je désirerai? savoir si l'on entend d'ici.
MADAME VARINOIS. — Et quels mots veux-tu que je dise ?
LUCIENNE. — Oh! n'importe quoi...
{Elle cherche.) Dis : « Demain, trois heures, chez vous. »
MADAME VARINOIS, répétant. — « Demain, trois heures, chez vous. » Qu'est-ce que c'est que cette phrase ?
LUCIENNE. — C'est... c'est une phrase que j'ai lue dans un roman... Tiens, parle conune ça... (Baissant ki voix.) « Demain, trois heures... »
MADAME VARINOIS. — Oui, j'ai Compris.
Elle descend.