‹ La petite fonctionnaire (volume 2)Chapitre 59 sur 115 · BONNE NUIT · texte numérisé non relu

BONNE NUIT

Il n'y a pas de comparaison avec un bureau de poste

SUZANNE. — Aucune comparaison.

LE VICOMTE, se levant brusqueintnt. — Ce qui me stupéfie, par exemple, ce que je ne m explique pas, et i-e que je ne m'expliquerai jamais, c'est que vous ayez accepté de M Lobardin, une chose que je vous ai proposée, moi, et que vous avez refusée.. Car enfin, je vous l'ai propoeé d'être ma bonne amie je vous l'ai proposé formellement .. Et c'est M. Lebardin que vous avez préféré... Si vous pouvez m'expliquer ça!

SUZANNE, ironiquement — Il y a dans la vie une foule d'événements qu on ne peut pas expliquer et qui arrivent tout de même.

LE VICOMTE — C'est ça qui me stupéfie le plus. Alors, vous ne m'aimez plus ? SUZANNE. — Ecoutez, monsieur le vicomte, trouvez-vous qu'il y ait un intérêt quelconque à prolonger cette conversation ?

LE VICOMTE. — Mais oui, il y a un intérêt, un intérêt très grand .. parce que moi, maintenant, je vous aime. Te nez, voilà encore une de ces choses que l'on ne peut pas dupliquer et qui arrivent tout de même s

SUZANNE — Allons donc! monsieur le vicomte, vous badinez i

LE VICOMTE — Oh' je ne vous aimais pas, à Pressigny, lorsque vous m" avez avoué, vous vous rappelez 'l. Non, à ce mcment-là, je ne vous aimais pas . Je pensais à vous de temps en temps, souvent même, je me répétais ce que vous no aviez dit; mais ce n était pas l'amour . Ça a duré comme ça jusqu'à mon ma riage Mais le jour de mon mariage, par exemple ii s'est passé une chose extraor dinaire Lorsque M le maire ma de mandé ; a Consentez-vous à prendre pour femme M""* veuve Lureau '< » Eh bien i alors, tout d un coup, pendant qu il pro nonçait la phrase, je me suis aperçu que c'était vous que j'aimais ; j'ai répondu oui, tout de même, parce qu'il était trop tard Mais j'étais furieux Et maintenant il n'y a pas d'erreur... C'est vous que j'aime, c'est vous ! Il est impossible que vous ne m'aimiez plus.

Il s'approche d'elle et lui prend la main.

SUZANNE. — C'est pourtant la vérité, monsieur le vicomte.

LE vicoMTË — Vous nc m'aimcz plus !

SUZANNE — Je ne vous aime plus...

non . Et quand même je vous aimerais encore, je ne recommencerais pas l'expérience que je viens de faire .. Non, décidément ce n'est pas ma vocation de détourner de leurs devoirs les hommes mariés.

LE VICOMTE — Les hommes mariés ?...

Ah! ah! elle est bien bonne...

LE VICOMTE. — Je suis cocu '.

SUZANNE — Quoi? . "Vous ête3 marié,, je suppose ?

LE VICOMTE — Comment, si je suis marié? mais je crois bien que je suis marié , Je crois bien, puisque j'ai dit oui ! Et même à ce propos-là, je vais vous dire une chose, une chose que je n'ai encore dite à personne .. je suis cocu !

suzannt;, lui prenant les mains. — Oh !..,

LE VICOMTE — Parfaitement... Ma fenune me trompe

8UZA.NNE — Comment! Hemiance vous ?..

LE VICOMTE — Elle me trompe avec le "docteur, avep ce cher docteur.

SUZANNE. — Oh!

LE VICOMTE. — Ça vous étonne ? Moi.

ça ne m'a pas étonné... Vous vous rappelez ce que je vous disais dans le Taureau de pofete : c'est uu mariage qui finira mal.

SUZANNE. — En êtes-vous sûr?

LE VICOMTE. — Si j'en suis sûr ! Je les ai vus.

SUZANNE. — Oll!

LE VICOMTE. — D'ailleurs, je m'en doutais. Enfin, il y a trois jours, le docteur avait déjeuné avec nous. Après déjeuner, je prends mon fusil et je vais faire un tour dans le parc. Je propose au docteur de m accompagner. Il préfère rester, soi-disant pour faire un bésigue. Ah ! ah ! je les laisse donc tous les deux, ma femme et lui. Vous me direz : « Si vous aviez des soupçons, pourquoi les laisser ensemble?. » Mais il est inutile de surveiller les femmes, ce qui est écrit est écrit. Je sors, je n'avais pas fait cent pas, qu'il me part un lièvre entre les jambes. Je le tire, je le manque. Je lui envoie mon second coup, je le manque également. Cela m"étonne. Alors, je regarde mes cartouches. J'avais emporté du petit plomb, du plomb pour tuer les moineaux.

SUZANNE. — Oui... oui...

LE VICOMTE. — Je reviens piécipitamiiient au château. Je rentre dans ma chambre et là, je constate...

SUZANNE. — Oh !

LE VICOMTE. — Parfaitement ! C'était réglé : mon mariag'^ était en train de très mal finir.

SUZANNE. — Et qu'est-ce que vous avez fait?

LE VICOMTE. — Je me suis jeté sur le docteur et je lui ai flanqué une pile. Mais ce qu'il y a de plus curieux, c'est qu'en la lui flanquant, cette pile, je n'avais aucune animosité contre lui; je pensais .à vous tout le temps. Je la lui flanquais pour le principe, voilà tout. Mais ce qui m'arrivait m'ét^ait absolument égal. Le soir, j'ai eu une conversation avec Hermance et nous sommes convenus de divorcer, en employant un des moyens usités en pareil cas... Ilermance épousera le docteur et moi, si vous n'aviez pas fait la bêtire que vous avez faite, je serais allé vous chercher dans votre bureau de poste, et je vous aurais épousée. Et voilà pourquoi je suis furieux que vous soyez devenue la bonne amie de cette brute de Lebardin !!...

£otre Lebardiu.

Page 1