SCENE XIX
DENOIZEAU, MADAME VARINOIS.
MADAME VARINOIS. — Eh bien?
DENOIZEAU. — Je quitte le baron !
MADAME VARINOIS. V0U6 lui ave2
dit que c'est mon gendre?...
DENOIZEAU. — Qui l'a appelé goujat...
Parfaitement... C'est une affaire arrangée.
M.\DAME VARINOIS. — Il a cu la bonté de pardonner cette?...
DENOIZEAU. — Mais oui. Seulement, comme le baron est un homme très correct, il va envoyer ses témoins à Bridel.
MADAME VARINOIS. — Hein !
DENOIZEAU. — Bridel constituera leg siens, qui seront moi et un de mes amis, à qui je viens d'écrire. On rédigera un
Petites Folles
petit procès-verbal dans lequel nous reconnaîtrons que notre client n'a pas eu l'intention d'offenser M. le baron d'Encolure, et le baron dînera ici samedi prochain. — Vous avez prévenu Bride!?
MADAME vARiNOis. — Mon gendre?...
Pas encore.
DENoiZEAu. — Comment ! il ne sait rien?
MADAME vARixoie. — Je n'ai pas eu le temps de lui parler,
DENOIZEAU. — Je monte vite chez lui...
MADAME VAKiNois, l'arrêtant. — Est-ce absolument indispensable ?
DENOIZEAU. — Mais tout à fait. Il serait de la dernière incorrection de se constituer le témoin d'iui monsieur sans qu'il le sache... Surtout pour lui faire faire des excuses.
MADAME VARINOIS. Oh !
DENOIZEAU. — Je vous assurc... Il existe en matière d'honneur des règles auxquelles on' ne peut pas se soustraire.
Il s'apprête à monter.
MADAME VARINOIS. — Edgar, c'est ici que je vais voir si vous avez de l'affection pour moi... Je suis au plus mal en ce moment avec mon gendre; je lui demanderais la moindre des choses, il me la refuserait. Si nous le mettons au courant de cette affaire, tout est perdu : je suis à jamais brouillée avec le baron...
DENOIZEAU. — Mais, pourtant...
MADAME VA-RiNOis. — Je ne m'en consolerais pas, je vous assure... Soyez gentil jusqu'au bout... recevez les témoins du baron... signez le procès-verbal... Faudrat-il qu'il signe aussi?... {Geste de Denoizean.) Non?... Tant mieux!
DENOIZEAU. — Vous me demandez une chose étrangement exceptionnelle, ma chère tante...
MADAME VARINOIS. — Je VOUS en supplie...
DENOIZEAU. — Vous me demandez presque un faux!... Or, rien n'est plus délicat qu'un faux en matière d'honneur.
MADAME VARINOIS. — Mais remarquez que mon gendre ne saura jamais ce qui s'est pa«6'^
DENOIZEAU. — Châteauvillars, dans
son Traité du Duel, dit formellement...
MADAME VARINOIS. — Edgar, mon cher Edgar...
DENOIZEAU. — Ce sera la première fois de ma vie que je suis témoin dans ces conditions-là .
MADAME VARINOIS, lui prenant les deux mains. — Ah! que vous êtes gentil!... Je ne l'oublierai pas... Merci...
DENOIZEAU. — Mais...
MADAME VARINOIS. — Ne parlons plus de ça... Parlons... parlons d'Antonia, en attendant ces messieurs. Avez-vous toujours rompu?
DENOIZEAU. — De plus en plus. Mais, vous l'avouerais-je?... J'ai une faiblesse... Je voudrais savoir quels sont ceux de mes camarades de club qui soupaient chez elle l'autre soir.
MADAME VARINOIS. A qUoi bou !
DENOIZEAU. — Ça m'intrigue... Je me suis livré à une petite enquête... J'ai interrogé les domestiques... Il ne savent pas leurs noms... ils savent seulement qu'il y en a un grand et un petit... C'est le petit qui... Vous m'entendez? avec Antonia...
MADAME VARINOIS. — Oui... oui... j entends.
DENOIZEAU. — Le grand aussi peutêtre, mais la femme de chambre n'est pas sûre... De mon côté, j'ai réfléchi... j'ai un indice qui me mettra sur la voie... J'ai enfoncé le chapeau de l'un des deux, je crois que c'est du petit ; j'ai dû lui mettre le nez dans un état ! Ô doit être horriblement écorché, ça peut m'aider à le reconnaître. Aujourd'hui au cercle, j'ai regardé autour de moi, personne lU' avait le nez écorché...
Louisette entre, apportant une dépêche sur un plateau.
LOUISETTE. — Un message téléphonique.
DENOIZEAU. — Ah! (// décacheté.)...
Ah! quel contretemps... Mon ami m'écrit qu'il ne peut pas venir... empêchement imprévu... Qui allons-nous prendre comme second témoin? Toury n'est pas là?... M. de Hupnnt?
MADAME v.vRiNois. — Nou... Je n'ai personne...
DENOIZEAU. Il y a mon oncle...
mais...
MADAME VARINOIS. — Non, non... pas
Petites Folles
mon mari... Il ferait quelque impair... DENOiZEAU, regardant sa montre. — Les témoins du baron vont être ici dans cinq minutes...
Un bruit au-dessus de l'escalier. Apparaît un monsieur qui descend les premières marches, son chapeau à la main.