ACTE PREMIER
HERMANCE
Enfin, comment es- tu tombée dans une pareille situation?... .
'SUZANNE
Mais elle est très gentille, ma situation?
HERMANCE
Ta famille a donc été ruinée?
SUZANNE
Mais pas du tout.
HERMANCE
Alors, je ne comprends pas.
SUZANNE
Elle n'a pas été ruinée, ma famille, mais cela tient simplement à un détail, c'est qu'elle n'avait pas de fortune.
HERMANCE
Incroyable !
SUZANNE
Je t'assure qu'il est très facile de n'avoir pas de fortune, c'est même plus facile que d'eu avoir.
HERMANCE
Je te demande pardon de toutes ces quest ions-là, mais je suis si étonnée... Quand on est petite, on ne se rend pas compte des choses, n'est-ce pas? des différences de posil ions... On s'imagine qu'on va mener toutes la munie vie ; se retrouver dans le monde. On ne sait rien. Alors, toi? quand nous avons quitté la pension, qu'est-ce que tu as fait?
SUZANNE
J'ai mis ma tète dans mes mains, comme ça.., et je me suis mise à réfléchir. A la pension, j'avais bien réfléchi à l'histoire de France, à la botanique, à la géographie.
Mais je n'avais pas réfléchi à la situation d'une jeune fille de dix-huit ans, qui n'a plus qu'une vieille tante et des ressources tellement précaires que ce n'était vraiment pas la peine d'en parler. El je me suis demandé : en adm/^a^^t-^ae je vive seulement jusqu'à cinquante an», qu'est-ce que je vais faire pendant tout ce temps-Iâ? J'ai songé au mariage, naturellement, c'est toujours par là qu'on commence. Je me regardais dans les glaces, je me trouvais gentille, et j'attendais tons les matins qu'un jeune homme* beau comme le jour et riehe comme Crésus, vienne se jeter à mes pieds et me supplier d'être sa femme. J'étais très . décidée à lui accorder cette faveur. Le jeune homme en question n'est pas venu et je m'en suis consolée en me disant qu'il n'existait peut-être pas.
BEftMANCE
Personne ne t'a demandé ta main. Oh!
c'est curieux.
SUZANNE
Personrçe. Mais je dois ajouter, pour être juçle, que, sauf ma main, on m'a tout demandé. Cela m'a conduite à un autre ordre d'idées. Te rappelles-tu la petite Juliette Broc? ce qu'elle nQus disait vers, la fin : « Moi, mes enfants, si ma famille m'embête, je suis décidée à paal tourner. » Qu'est-ce qu'elle est donc devenue?
HERMANCE
Elle est entrée à TOpéra-Comique.
Un instant, j'ai pensé à elle et j'ai envisagé le cas où, par la force des choses, je serais amenée à mal tourner. Mais ces manières étaient bonnes autrefois. Aujourd'hui, Dieu merci ! il y a d'autres moyens de s'en tirer. Alors, comme je ne pouvais pas tourner bien et comme je ne voulais pas mal tourner, je