Port où l'on ne peut entrer qu'avec la haute mer
large pour recevoir de petits navires. « Il serait très difficile, sinon impossible, disait M. Berthelot en 1844, d'y faire entrer un vaisseau du port de la Petite-Hermine dans l'embouchure du ruisseau Saint-Michel. » A plus forte raison de la Grande-Hermine qui jaugeait deux fois plus. Ce bassin n'était donc pas d'un accès facile.
Pourquoi Cartier aurait-il choisi le petit bassin du ruisseau Saint-Michel de préférence à l'estuaire du Lairet? Nous avons beau chercher, nous ne trouvons aucune raison spéciale et valable. Tout semble, au contraire, militer en faveur du Lairet : sa proximité plus grande du fleuve Saint-Laurent, comme la plus grande facilité d'y ériger un fort à deux pas des vaisseaux. Ajoutons la question de stratégie qui saute aux yeux. La prudence la plus vulgaire commandait à Cartier d'avoir l'œil ouvert sur les agissements des sauvages qui l'entouraient. De son poste fortifié à l'embouchure du Lairet, il pouvait exercer une surveillance active sur ces barbares perfides et les empêcher de faire des barrages, afin qu'au printemps le passage restât libre pour sa flottille. D'un autre côté, il eût été relativement facile aux sauvages d'obstruer
l'entrée du ruisseau Saint- ]\Iichel et de pratiquer un second barrage dans la rivière Saint- Charles, là où ni les boulets de canon ni les balles des arquebuses n'auraient pu les atteindre. Le procédé eût pu réussir, si Cartier avait commis l'imprudence d'emprisonner ses vaisseaux dans le bassin du ruisseau Saint-]\Iichel. Tout donc nous porte à croire qu'il n'y songea même point, et si même il eût trouvé un bon havre plus rapproché du fleuve Saint-Laurent que celui de la rivière Lairet, il n'aurait pas hésité un instant d'en faire le choix.
Le Brief Récit apporte à l'appui de ma thèse une preuve assez forte, lorsqu'il raconte la scène burlesque des trois sauvages déguisés en diables portés par un canot. Ce canot, dit-il, vint passer le long des navires. Comment aurait-il pu ainsi longer les vaisseaux français, s'ils avaient été placés dans le bassin du ruisseau Saint-^Iichel, séparé de la rivière Saint-Charles par toute la longueur du goulet? C'eiit été de leur part une imprudence très grave et s'exposer à être faits prisonniers; ce qu'ils voulaient, c'était de faire croire aux Français, que le diable, représenté par trois de ses suppôts, s'opposait au départ de Cartier pour Hochelaga. Le Récit nous apprend qu'en passant ainsi tout près des navires.
ils ne levèrent pas la vue sur les Français qui les regardaient faire. C'eût été vraiment un trop grand risque que d'entrer dans le bassin, y faire leur parade, puis rebrousser chemin sous le regard de ces étrangers, sans savoir ce à quoi ils s'exposaient. Que l'on place cette mascarade au confluent des rivières Saint-Charles et Lairet et le texte de la Relation de Cartier devient beaucoup plus compréhensible.
Il reste une dernière objection à réfuter et ce n'est pas la moindre. Celle-ci est tirée d'un texte de Sagard, dans son Histoire du Canada.
Le Frère Sagard-Théodat, de l'Ordre des mineurs-récollets, vint au Canada en 1623, et ne fit qu'un très bref séjour à Québec. Ce modeste religieux a écrit que le lieu appelé communément le fort Jacques-Cartier était à sept à huit cents pas du couvent des Récollets, c'està-dire, à l'endroit même où se trouve aujourd'hui l'hôpital-général. Afin qu'il ne puisse y avoir de méprise, citons-le textuellement.
« En l'an 1627, ils (les Récollets) leur (les Jésuites) en prêtèrent encore une autre (char-
pente) que nos Religieux auraient derechef fait dresser pour agrandir notre couvent lesquelles ils ont employées à leur bâtiment commencé au delà de la petite rivière (Saint-Charles) sept ou huit cents pas de nous, en un lieu que l'on appelle communément le fort de Jacques-Cartier \ »
Ce témoignage rapproché de celui de Champlain, qui dit que Cartier fut contraint d'hiverner en un endroit où les Pères jésuites avaient, de son temps, leur résidence, c'est-à-dire sur le bord d'une petite rivière qui se décharge dans la rivière Saint-Charles, a donné libre cours à l'opinion universellement admise, que les Jésuites avaient choisi pour leur première résidence (Notre-Dame-des- Anges) un lieu particulier que l'on désignait dans les premiers temps de la colonie sous le nom de Fort Jacques-Cartier. La rivière elle-même qui se déchargeait dans la Saint-Charles, portait aussi, en souvenir du découvreur, le nom de Jacques- Cartier. Donc, ce nom s'appliquait, à cette époque, et à la rivière qui vient confondre ses eaux avec la Saint-Charles, et à l'endroit que