‹ La "Petite Hermine" de Jacques Cartier, et diverses monographies historiquesChapitre 12 sur 50 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

AINSI donc toute cette affaire de la découverte de la Petite-Hermine, intéressante sans doute à cause du personnage auquel elle se trouve liée, n'a abouti, d'après moi, à d'autre résultat que de rectifier les idées qui avaient cours au sujet de l'hivernage de Jacques Cartier en 1535-36. Bien que ceux qui en ont écrit en 1843 et 1844 ne disent pas que cet hivernage se fît plutôt au ruisseau Saint-Michel qu'au ruiseau Lairet, il paraît que l'opinion était plutôt favorable au premier, en raison de la trouvaille qui venait d'y être faite.

M. Berthelot avait d'abord hésité dans son choix. « Si l'on m'eut consulté, disait-il alors, on n'aurait pas posé de croix audevant de l'hôpital de la marine, mais à l'entrée d'une de ces petites rivières, ou, peut-être en désespoir de

cause, auprès de ces pierres, restes d'une cheminée de la maison qu'habitaient autrefois nos savants Pères Jésuites. »

Comme on voit, M. Berthelot aurait d'abord accepté indifféremment l'entrée du Lairet ou du ruisseau Saint-]\IicheI pour y planter la croix que nos ancêtres avaient placée en 1835, en face de l'hôpital de la marine, pour marquer l'endroit où, croyait-on, Jacques Cartier avait mis pied à terre pour la première fois. M. Berthelot écrivait un peu plus tard : « Convenons maintenant que cette croix devrait être placée sur réminence qui est au nord de l'endroit oii étaient les restes de la Petite-Hermine.

C'est encore la Pctite-Hcrniinc qui revient et dont on ne doute plus de l'authenticité. D'autres archéologues ont ressuscité en 1890 la même théorie, et après avoir déclaré que les vaisseaux de Cartier avaient été mis en hivernage dans l'estuaire du ruisseau Saint-Michel, rien d'étonnant que trois cents ans plus tard on ait pu retrouver celui qui y avait été abandonné.

Or cette assertion n'est pas prouvée, loin de là. Etablissons les faits tels que nous les apporte la Relation même de Cartier. Avant de placer ses navires dans un ha\'re sûr et commode à l'entrée de l'hiver, Cartier avait eu la

sage précaution d'explorer le cours de la rivière Saint-Charles. On le voit poser ici et là des balises à travers les obstacles d'une navigation rendue difficile à cause des cailloux disséminés dans le lit de la rivière \ Puis il en remonte le cours, toujours à la recherche d'un havre de refuge. Le premier qui s'offre à sa vue est l'entrée du ruisseau Lairet. Comme c'était à l'époque des fortes marées d'automne, ses vaisseaux pouvaient y arriver facilement et venir même se placer sous les canons du fort. Pour bien comprendre ce détail, il faut connaître la topographie exacte de ce coin de terre historique.

Le ruisseau Lairet n'est qu'un mince filet d'eau à marée basse. S'il n'avait l'inconvénient de reposer sur un lit de vase profonde, un homme pourrait l'enjamber d'un bond. Mais quand la crue des eaux acquiert sa plus grande intensité, ce petit ruisseau prend les proportions

1. Du temps de Champlain, le lit de la rivière Saint- Charles était embarrassé de rochers énormes dont beaucoup furent employés, vers 1755, à la construction d'une digue pour mettre en sûreté les bateaux du roi. Depuis plusieurs années cette digue n'est plus visible, étant comprise dans la longueur des quais qui s'avancent maintenant jusqu'au chenal de la rivière. Voyage de découvertes au Canada, Appendice, p. 100, note 4.

d'une rivière, aussi large, plus large même que la rivière Saint-Charles à cet endroit. C'est dire que les berges du ruisseau Lairet sont assez distantes l'une de l'autre au lieu où elles rejoignent les bords de la rivière Saint-Charles. D'un côté, à l'ouest, rive droite, la berge est relativement basse et ne s'élève que graduellement. De l'autre, à l'est, rive gauche, c'est un joli promontoire, taillé presque perpendiculairement, formant une hauteur de 25 à 30 pieds au-dessus du niveau de l'eau. Or, ce promontoire escarpé, situé sur la rive gauche du Lairet, offrait une fortification naturelle dont l'importance ne pouvait échapper à l'œil observateur de Jacques Cartier. Là il bâtirait un fort et il conduirait jusqu'au pied de cette petite citadelle, la Grande-Her- *inine, la Petite-Hermine et VBmérillon, son unique espérance pour pouvoir retourner en son pays.

Ces trois vaisseaux étant ainsi en lieu sm, à l'abri des tempêtes et des sauvages, le capitaine malouin pouvait ensuite, du haut de son fort, commander tout le pays avoisinant. En occupant la rive gauche du Lairet, il gardait l'accès au fleuve libre de tout obstacle. La rivière Saint-Charles mettant une défense naturelle entre son poste fortifié et les aborigènes de Sta-

daconé, les plus redoutables, à raison de leurs accointances avec ceux des bourgades échelonnées le long du grand fleuve. D'autre part le ruisseau Lairet protégeait Cartier contre les agressions qui eussent pu venir de la petite bourgade de Stadin, située vraisemblablement dans la direction du ruisseau Saint-]\Iichel. Cartier se trouvait donc à l'abri de tous côtés et c'est ainsi qu'il le comprit, puisque dès le lendemain, on voit ses vaisseaux installés à l'endroit choisi par le prudent capitaine.

Ecoutons le Brief Récit:

« Il mit ses deux plus grands navires dedans le hâble et rivière où il y a de pleine mer trois brasses d'eau et de basse eau demi-brasse.»

Inutile de faire remarquer que cette dernière incidence se rapporte seulement à la rivière, puisque dans la phrase suivante du Récit, il dit « que ses navires furent au dit hable et à sec «. Cette distinction est importante, car elle va nous permettre de prouver qu'il s'agit de l'estuaire de la rivière Lairet, et non du ruisseau Saint-Michel.

Jacques Cartier ne perd aucune occasion de dire que ses vaisseaux avaient été mis en sûreté dans le havre de la rivière Sainte-Croix. Lors de sa première visite, il nous dit qu'il a trouvé

im affour d'eau fort beau et plaisant, auquel lieu y a une petite rivière et liahle de barre ^ marinant de deux à trois brasses. A son retour d'Hochelaga, il dit encore : « Nous arrivasmes au hable de Ste-Croix où estaient nos navires. » Au Chapitre \'III, il appuie davantage en disant que ses vaisseaux ont demeuré, depuis le 15 septembre 1535 au 5 mai 1536, à la rivière et hable de Sainte-Croix. »

Pourquoi cette persistance chez le découvreur à ne pas vouloir séparer la rivière d'avec le havre? C'est qu'en réalité, l'entrée du Lairet avec ses proportions majestueuses, est bien le havre le plus beau et le plus spacieux qui s'offre au marin. Jolie baie d'où un navire de 200 tonneaux peut sortir avec la même facilité qu'il y est entré. Enfin c'est le havre par excellence de la rivière Saint-Charles. Qu'on n'en cherche pas d'autre aussi vaste, aussi accessible, il n'y en a pas.

D'un autre côté si on examine le ruisseau Saint-^vlichel à son embouchure, on aperçoit tout d'abord un goulet étroit et sinueux, qui bientôt s'élargit pour former un bassin assez

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