‹ La "Petite Hermine" de Jacques Cartier, et diverses monographies historiquesChapitre 17 sur 50 · Bressani, Éelation de la N. France, p. 15, en note · texte numérisé non relu

Bressani, Éelation de la N. France, p. 15, en note

aux versions du P. Martin, de Ferland et de Faillon. L'ancien recteur du collège Sainte- Marie, si bien renseigné d'ordinaire, écrivant sur un sujet où la Compagnie de Jésus se trouvait concernée, a dii prendre toutes les précautions pour ne pas froisser la vérité. Cet éminent Jésuite avait peut-être par devers lui, quand il racontait la vie du P. de Brébeuf et celle du P. Jogues, des documents que nous ne possédons pas, et nous savons qu'il en existe encore de très précieux, qui sont restés à la seule disposition des religieux de son Ordre.

Le Frère Sagard dit bien que le couvent des récollets était à sept ou huit cents pas du fort Jacques-Cartier, mais sans entrer dans plus de détails . Cela se conçoit facilement, vu que ce religieux ne pouvait parler du couvent des Jésuites qui n'existait pas encore lors de son voyage en Canada. Sagard arriva à Québec, la veille de la Saint-Pierre de l'année 1623. Dixhuit jours plus tard, il disait adieu à ses confrères du couvent de Saint-Charles pour aller s'enfoncer dans la forêt, dirigeant sa course vers le pays des Hurons où il devait passer l'hiver. Le 16 juillet de l'année suivante, il revenait à Québec pour n'y séjourner que pendant un mois. De fait, il en repartait le 15 août avec

Champlain, le P. Irénée Piat, et quelques autres Français, et, rentré en France, il courut s'enfermer dans son couvent de Paris. Durant son séjour dans la Nouvelle-France, le Frère Sagard avait recueilli des notes sur tout ce qu'il avait vu au milieu des tribus huronnes. C'était un observateur avide de renseignements, et, s'il n'eût été rappelé par ses supérieurs, il avait l'intention de pousser ses courses aventureuses de l'autre côté de la mer Douce. Mais l'obéissance le fit retourner dans sa patrie, et une fois confiné dans sa cellule, il mit ses notes en ordre, et les publia dans deux ouvrages différents de titre mais presque identiques quant au fond. L'un est l'histoire du pays jusqu'à la prise de Québec par les Kertk, en 1629. L'auteur y raconte une foule d'événements dont il n'a pas été témoin, et l'historien qui veut écrire d'après ce qu'il dit, a besoin d'exercer un vigilant contrôle. L'autre est intitulé : Le Grand Voyage ait pays des Hurons. Le privilège royal, en date du 21 juillet 1632, indique qu'il parut le premier, tandis que VHistoire du Canada ne semble avoir été terminée qu'en 1634. C'est dans ce dernier ouvrage que l'on trouve cette allusion au fort Jacques-Cartier.

Le Frère Sagard n'a donc écrit avec con-

naissance de cause que des événements qui se sont passés chez les Hurons, depuis l'été de 1623 jusqu'à l'été de 1624, et durant les quelques semaines qu'il avait vécu au couvent de Saint-Charles. Quant au reste, il a dû puiser dans Champlain, dans Lescarbot, et même beaucoup dans les Relations des Jésuites de 1626, 1632 et 1633. Harrisse dit que son « Histoire est d'une lecture aussi difficile qu'ingrate, et qu'on s'explique le peu d'usage qu'en ont fait les historiens du Canada. » Aussi ne faut-il pas trop s'en rapporter à ce qu'il dit, même au sujet des Hurons, dont il ne put apprendre le langage que très imparfaitement.

Cette petite esquisse biographique et bibliographique terminée, revenons aux sept ou huit cents pas que le Frère Sagard fixe comme limite de l'espace qui séparait le couvent des Récollets du fort Jacques-Cartier. Les avait-il comptés lui-même? Evidemment non, puisque, durant les cinq ou six semaines qu'il passa dans son couvent de Saint-Charles, il n'avait que faire de mesurer un parcours qu'il lui eiàt été parfaitement oiseux d'entreprendre, sans compter les difficultés d'un trajet par eau. Quant aux Jésuites, ils n'étaient pas encore arrivés au pays, et conséquemment ce ne pouvait être dans le but

de les aller visiter. D'où il suit que le témoignage du Frère Sagard avec ses sept ou huit cents pas ne vaut guère la peine qu'on s'y arrête.

Mais sur quelle autorité se basait-il pour écrire de la sorte? Parlait-il seulement par ouïdire? C'est assez probable, puisque aucun historien de son temps ne mentionne cette distance. Champlain dit bien que le fort Jacques- Cartier était à une lieue de Vhabitation de la basse-ville. Mais cette supputation n'a aucune portée relativement à la thèse que nous soutenons, car Champlain ne faisait que des calculs approximatifs; que l'on place le fort à l'endroit que l'on voudra, au ruisseau Saint-Michel ou à la rivière Lairet, on reste encore en deçà de la lieue, au moins telle qu'on la comprend aujourd'hui. En ce temps-là, la lieue terrestre était plus courte que la nôtre, et le fait est qu'en faisant le trajet de Vhabitation à l'un des deux ruisseaux au moyen d'une chaloupe, il y a bien près d'une petite lieue.

Quelle est donc la véritable distance entre l'hôpital-général actuel (site du premier couvent des récollets) et l'embouchure du ruisseau Saint-Michel? Est-ce sept ou huit cents pas? Sagard ne sait pas au juste, puisqu'il n'ose s'ar-

rêter ni à l'une ni à l'autre des supputations. Pourtant l'écart en vaut la peine, puisque cent pas représentent au moins 250 pieds, c'est-àdire près d'un arpent et demi. C'est déjà beaucoup, quand il s'agit de préciser un mesurage qui ne porte que sur une dizaine d'arpents. Mais admettons huit cents pas, avec ceux qui, forts du texte du Frère Sagard, veulent à tout prix placer le fort Jacques- Cartier à l'embouchure du ruisseau Saint-Michel; car, disent-ils, il y a beaucoup plus de huit cents pas entre la rivière Lairet et l'hôpita^-général. C'est vrai, mais jamais on ne nous persuadera que cette différence soit tellement appréciable à l'œil, que le religieux ait pu la calculer mathématiquement en pas, surtout quand il lui fallait tenir compte d'une rivière et d'un bois d'assez haute futaie. Le bon religieux n'a donc pas eu la prétention de donner un mesurage précis, quand il a écrit ainsi. Son témoignage n'a pas d'autre valeur que celui d'un homme qui, passant près d'une chute, d'une tour ou d'une montagne, en évalue la hauteur à peu près. Quelque bien exercé que son œil puisse être, il se trompera neuf fois sur dix, soit en plus, soit en moins, comme le prouve l'exemple suivant tiré de l'Histoire du Canada du Frère Sagard. En

arrivant à Québec, il aperçoit la chute Montmorency : « Elle tombe, dit-il, avec grand bruit et impétuosité de 20 ou 25 brasses de haut dans le fleuve. » Evidemment Sagard n'avait pas le compas dans l'œil, puisque la dite chute tombe d'une hauteur de 240 pieds ou environ 40 brasses, c'est-à-dire le double de son calcul.

Nous avons simplement prouvé que le texte de Sagard n'est pas une preuve à l'appui de ceux qui soutiennent que le fort Jacques-Cartier devait être à l'entrée du ruisseau Saint- Michel, à cause de sa plus grande proximité du couvent des Récollets.

Nous avons surabondamment établi que le petit vaisseau tiré du lit du ruisseau Saint- Michel en 1843, n'était pas la Petite-Hermine.

De plus il ressort du texte même du Brief Récit que le havre dit havre de Sainte-Croix dut être choisi par Jacques Cartier pour y placer ses navires à sauveté.

Nous pouvons donc déclarer que la théorie de M. Hamel, ressuscitée en 1890 devant la Société Royale du Canada, devra rester dans le domaine des hypothèses risquées. Ceux qui n'y ajoutent pas foi — ils sont nombreux — ont pour eux toutes les chances d'être dans le vrai. Plus nous étudierons notre histoire, plus nous

nous apercevrons combien il est imprudent d'accepter comme certains des faits qui ne reposent pas sur des données historiques siires ou sur une saine tradition.

Conclusion finale. Qu'il me soit permis d'exprimer un vœu, à l'instar de la commission malouine. C'est un vœu bien simple : " qu'il soit donné à nous tous de voir ce petit point d'histoire éclairci d'une façon définitive par une commission canadienne. » Je lui promets mon humble concours.

Le Séminaire de

Notre-Dame des Anges

Le Séminaire de N. - D. des Anges

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