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La Petite impératrice

Cinq ans d'attache avaient exaspéré ce dogue. Il avait, Papiol, durant cinq années, dans un farouche ennui, remâché ses rancunes et ravalé sa bile.

Le bagne, c'est l'horrible gîte; qu'y faire? songer à mal.

Deux visions le hantèrent, la nuit, le jour, sans relâche, deux visions qui avaient la même couleur :

Son or, là-bas, caché dans les pierres, et Arabelle, d'or aussi.

Cette femme, cette fortune, il les avait eues toutes les deux;' toutes les deux elles lui avaient échappé; et il

* La première partie a paru sous le titre de : La Demoiselle en Or.

LA VIE ET LA MORT d'uN CLOWN

était là, enchaîné, dans les rages de la force impuissante.

Il avait quelquefois, pendant les heures de travail, des sursauts de hôte, avec des rictus de morsure, et, la nuit, soudain, des hurlements fous, dans les cauchemars des mauvais sommeils.

Mais, le plus souvent, il réfrénait sa colère.

Il était, lui aussi, un hagne ayant pour forçats ses furieux appétits; il les gouvernait durement, leur imposait silence, les mettait aux fers.

Dans un calme morne, penchant la tête, fermant l'œil, il se traînait obliquement, lent, maussade et bourru.

Il fut libre enfin ; ainsi que le taureau des cirques, ramassé, tête basse, hésite à sortir de l'étroite cage, reste un instant comme stupide, puis bondit parmi un éclaboussement de poussière envolée, ainsi Papiol, d'abord ébloui de la liberté, rentra furieusement dans la large ivresse de vivre.

Pas de temps à perdre. L'argent d'abord ! il lui fallait son argent tout de suite. Il verrait après. L'important, c'était d'être riche.

Avec les quelques louis de sa « masse, » il s'acheta des vêtements convenables, — pas de luxe inutile, des habits qui passent sans qu'on les voie, — partit poar l'Allemagne, se trouva, quatre jours après le levé d'écrou, aux environs d'Ober-Ursel, attendit le soir dans une auberge de la route, se munit d'une lanterne, gagna le Feindes-Burg , pénétra dans le souterrain, retrouva le tas de pierres éboulées sous lequel il avait enfoui l'or et les billets de banque, et repoussant les cailloux avec des mains qui se hâtent, reconnut qu'il n'y avait plus là ni rouleaux, ni pièces, ni liasses, et qu'il était volé!

Un cri de rage sauta de pierre en pierre dans les profonds décombres.

Volél par qui? par le baron de Sergine? Non. Le baron de Sergine, ou, pour mieux dire, Gaston Ginérès, avait été arrêté dans l'auberge d'Ober-Ursel et emmené

PAPIOL LACHE

à Paris en même temps que lui, Papiol. Comme Papiol, il avait eu cinq ans à faire; la maison centrale au lieu du bagne; mais cinq ans, pas un jour de moins. Avait-il devancé Papiol de quelques heures dans le souterrain du Feindes-Burg ? C'était improbable. Puis, comment le baron de Sergine aurait-il trouvé la cachette, la chère cachette dorée, connue du seul Papiol, et qui avait si longtemps illuminé ses rêves dans les noires nuits du bagne ?

Au reste, il ne s'agissait pas du voleur, il s'agissait de l'argent qu'on lui avait pris, qu'il ne retrouverait pas, par quelque poche qu'il eût passé; il s'agissait de lui, Papiol, qui s'était cru riche et qui était pauvre; et le clown, accroupi devant le trou pierreux, dont la lanterne éclairait la vacuité, tordait ses doigts crispés, au point de faire crier les phalanges.

Métamorphose de son avenir : au lieu des fêtes et des vengeances rêvées, il voyait devant lui, comme une longue route sombre qui s'en va, les jours sans pain, les nuits sans lit. Quel cirque accueillerait Aladin le meurtrier? Et pendant que furtif, vil, affamé, il rôderait le soir dans les ruelles, guettant quelque passant, elle, Arabelle, sa haine et son désir, triompherait sans reproche, très-loin, très-haut ! Du fond de sa chute misérable, il la devinait dans des salons, sous des lustres, érigeant l'orgueil lumineux de son front. Ah! il les avait perdues à jamais, la belle fille et la belle richesse, son double rêve d'or.

Devenait-il fou ? Etait-ce que son désir trompé lui tintait dans l'oreille?

Un bruit, un peu éloigné, sonnait comme une bourse pleine ; on eût dit qu'autour de lui quelqu'un remuait des tas de pièces sonores.

Il se leva, marcha vers l'issue blanchâtre du souterrain, se hâtant, car c'était de là-bas que venait le bruit joyeux.

Quand il fut hors des décombres, dans la clarté d'une

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belle nuit, la vive sonnerie tintait plus voisine encore et comme multipliée.

Un sentier s'ouvrait devant lui, très-étroit, sous des entrcmclements de feuillages et d'épines. Il se glissa, baissant la tête, et, toujours appelé par le son grandissant, il aperçut plus loin, entre des fûts de pins, dans une clairière sans doute, des formes aux couleurs vives qui remuaient faisant ce bruit d'or qu'on secoue.

Il entra dans la clairière, il vit les gens qui étaient là, et malgré ses angoisses, il ne put s'empêcher de sourire.

Des jupes frivoles, pailletées, pareilles à des brouillards où il aurait plu des gouttes de feu, rôdaient dans la pénombre, parmi des betcs couchées, mules, chiens et chevaux, ayant au coudes colliers de clochettes; deux paillasses, dont les souquenillcs, bordées de grelots, tintaient avec des secousses de chapeau-chinois, tiraient d'un sac des victuailles, et d'autres hommes, en costume de baladins, à qui semblait commander un hercule en maillot, déployaient sur les herbes hautes une grande toile peinte de crocodiles et de lions aux grandes gueules qui allait sans doute servir de nappe.

Une troupe de saltimbanques s'était arrêtée là, pour souper à la belle étoile, pour y dormir ensuite.

Des Allemands? non, des Français.

Papiol leur ayant souhaité le bonsoir, les bohèmes accueillirent ce vagabond et se fâchèrent quand il parla de payer le souper qu'on lui offrait de partager.

L'habitude des hasards fait qu'on manque de défiance à l'égard de ceux qui errent; quand on va on ne sait où, on n'est pas tenté de demander aux gens d'où ils viennent ; et lorsqu'on possède si peu, on partage sans difficulté.

Papiol prit place à côté de l'hercule, qui était le directeur de la troupe, et dit, en quelques vagues phrases, qu'il était un voyageur égaré, mangea d'un air maussade, non sans regarder parfois une assez belle fille qui

PAPIOL LACHE

portait une cuirasse de carton aciéré et qu'on appelait La PuccUe, puis, sans interroger, écouta.

Ils venaient de la foire deMayence; les recettes avaient été bonnes; ils s'en retournaient vers la France, joyeusement.

Le patron était un dompteur nommé M. Durand. Il avait été, autrefois, dans une petite ville de France, épicier.

Extravagance du destin : ce paisible commerçant, après avoir, pendant vingt ans, vendu de la cassonade ù. d'inoffensives ménagères, mettait maintenant des tas de chairs crues dans des gueules de monstres et fourrait dans ces gueules sa propre tête aussi.

Une fois, c'était cà Angers, il avait vu sur un mur une affiche qui annonçait la vente aux enchères d'une cage de dompteur et d'une lionne, borgne d'ailleurs, incluse dans la cage.

Pourquoi vendait-on cette cage et cette lionne? Il fut curieux de le savoir.

Le lendemain, il entra dans une cour d'auberge où avait lieu la vente, vit la vieille lionne, lourde, accroupie, un œil crevé, l'autre éteint, apprit que c'était l'une des bètes du fameux dompteur Jouas, mort récemment sous la dent de ses carnassiers ; une ménagerie foraine, menacée d'une faillite, vendait Ja lionne efflanquée, éreintée, mi-morte, et la cage neuve encore, dont on pourrait faire une grille de jardin.

Sans savoir pourquoi, M. Durand acheta le tout, — oh! pas cher! — soixante francs.

Mais, la folie commise, il fut très embarrassé; que diable ferait-il de la cage ? car il n'avait pas de jardin à clôturer; et surtout, que ferait-il de la lionne, qui pouvait, quelque vieille qu'elle parût, avoir des regains de férocité ?

L'âme de certains épiciers a des profondeurs où habitent d'étranges rêves. M. Durand se servit de la cage en y entrant, et de la lionne en la faisant passer à travers des cerceaux.

Pendant bien des mois, chaque dimanche, il se donna à lui-même, et à lui seul, dans l'arrière-cour de sa maisonnette, le spectacle de son héroïsme. Et peu à peu, la compagnie d'une hèle fauve le rendit dédaigneux à l'égard de ses paisibles clientes. Il se crut appelé à des destinées nouvelles. Un homme qui entre une fois par semaine dans la cage d'une lionne n'est pas fait pour demeurer prisonnier dans une boutique.

Il vendit son fonds, acheta d'autres bêtes, ne connut plus d'obstacles.

Et maintenant le farouche épicier, en présence de foules rassemblées, se démenait derrière les barreaux de sa ménagerie, parmi des sauts de chacal, des glissements d'hyènes et des reculs rugissants de lions, ayant aux lèvres le sourire bonasse et indifférent dont il ornait jadis cette phrase polie : « Et avec cela, chère madame? »

Pendant que M. Durand racontait à Papiol cette histoire, la vieille lionne borgne, que l'on n'enfermait pas, tant elle était familière, vint, lente et lourde, mettre sa tête sur l'épaule de l'épicier, et le digne homme, frottant sa barbe dans la crinière de la bête, lui baisait tendrement son gros œil jaune, crevé.

Puis on cessa de causer. On dormit sous les étoiles, qui remuaient dans le balancement des branches.

Au point du jour, ce fut le départ. Une occasion s'offrait, Papiol retourna en France.

La bile toujours bouleversée, parlant par paroles dures, il embrassait comme on étrangle et baisait comme on mord la Pucclle, cette belle fille, qui s'était éprise de lui, à cause des mouvements de jeune animal qu'il avait dans l'allure et des fauves rougeurs qui, dans ses yeux, reluisaient.

Il n'avait pas dit son nom, ce nom trop fameux : il s'était donné pour un clown de province.

Maintenant il jouait le rôle du beau Dunois dans la Délivrance d'Orléans, drame historique que l'épicier avait remonté tout exprès pour la foire de Neuilly.

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