PA R
m CHIFFONNIER GRINCHEUX
Paris contient chaque nuit, bien que F Almanach' impérial garde, au sujet de cette statistique le plus dédaigneux silence, trente millionsde chiffons, sans compter ('Opinion nationale et V Univers, deux amis. Je ne parle pas des minois chiffonnés qu. mendient le chiffonnement de leurs collerettes ; on se promène dans le macadam, mais on ne va pas dans toutes les boues.
Si j'avais pu seulement, dix fois en ma vie, collectionner à moi tout seul ces trente-six millions de chiffons, y compris l'Univers et rOpinion nationale, vous comprenez bjen que j'aurais fondé une Chandelle politique, tandis que j'en suis réduit, vu la rigueur des temps et la liberté de la
chiffon nerie , à vous offrir mu petite brochure littéraire.
Et quand je du littéraire, c'est parce que la loi sur la presse n’a pas d’autre terme pour discréditer les malheureux privés des cinq centimes qu'il, faut j* jeter dans la gueule du timbre.
C'est vexant, mais c’esl politique; iriusisLms pas.
Le chiffon de la borne 11e donnant pas, jemejsuis décidé à piquer du crochet dans les ignominies de ce siècle fécond en bassesses ; mais avant de commencer ma première cueillette, je dois au publie, qui ne m’a jamais montré de sympathie, — j’en appelle u mon confrère Gregory Gaucseo, — je dots au public, dis-je, quelques aveux devenus indispensables, sur les difficultés que j’ai éprouvées à fonder mon pelit organe.
Quoique je sois littéraire, la première chose que j’ai du faire, ça été d’acheter une feuille, non pas de papier ministre pour écrire à celui de l'Intérieur, mais une feuille de papier marqué ri raide de laquelle j'ai demandé l'autorisation de fonder mon organe.
Et vous allez apprécier la tyrannie des pouvoirs.
h nie figurais qu’on nV enverrait chiffonner près de la pompe à - feu < j u i 3 comme le savent parfaitement les ex-sujets de M. de Tonnens, est située à GhailloU
Pas du tout.
j’ai dVbord trouvé un homme galonné qui bavardait avec un autre homme galonné. Le premier m'a adressé à un troisième qui n était pas galonné, mais qui le sera (quand on prend du galon, etc.). Ces trois personnages m’ont reçu poliment, les misérables 1 si poliment que j ai failli m en ailer*
Je n’en Irais là que pour pouvoir aller raconter aux trente millions de sujets*., non, de chiffons, que j’étais la victime des tyrans* Mais on in a pris gracieusement par le bras; tout d abord, je crus que c'était pour me conduire au violon, et Cespë rance commençait à renaître dans mon cœur* Mais, hélas! je me trompais; on m’a fait entrer dans une belle chambre où il y avait une chaise, une seule* Pour me vexer, sans doute, on me 1 a offerte. Je l’ai acceptée, et je Favouc en rougissant*
Puis on m’a demandé :
— Que désirez-vous?
— Fonder mon organe*
— Eh ! fondez- en ta ut que vous voudrez* Sous quel titre ?
— La Chandelle î
— Raison déplus* Fondez, fondez*
— Tiens! je croyais qu’il n'y avait pas rn celte*
Devant cette invitation à fondre.* É non, fonder, je restai confondu. Les brigands! ils se refusaient absolument à me mécontenter* Comment voulez-vous que j’insulte le gouvernement quand Us se sont mis cinq, dont trois galonnés, pour me faire des politesses, bien que je ne les eusse appelés ni Excellence, ni Monseigneur; bien que je né les eusse pas assurés de mon respectueux dévouement. Plus souvent !
J1 étais furieux* Il est évident que le pouvoir m’en veut, mais je le repincerai ! Pour le moment, je n'avais plus qu a chercher un imprimeur pour voir s'il m'acca ferait, lui aussi, de ses horribles bien fa ils.
Eh ! bien* oui, l'infâme ! Il m’a ouvert ses bras, il m'a tapoté sur le ventre. Il m'a debarrassé de ma hotte et m'a offert son concours bienveillant et oculaire pour mon organe. Ils s'élahuit lotis donné le mot. C'est à ne pas tenir. Jo demande une révolution.
Après ça, comme cette histoire de mes déboires finirait par ennuyer la clientèle aristocratique à laquelle je m'adresse, car il ne faudrait pas croire que je vais esquinter ma plume de Birmingham pour le peuple, je vais entrer tout dé suite dans
mon sujet, en priant mes lecteurs rie se figurer que je mettrai plus d’ordre que ça dans mon cl; scours à la première occasion.
Une lettre que je n’ai pas reçue, aurait pu m'inviter à diviser mon travail A la façon de M. le due de Saint-Simon ou de l’avocat Barbier, ou même lout simplement d’un jardinier nommé Alphonse Kurr, et je vous promets que je n’y manquerais pas. Je pourrais même commencer aujourd’hui, et vous parler du prix de cent mille francs et des courses de dimanche dernier.
C’est (rès-beau, les courses. On s’y ennuie à en lire la Revue des Deux-Mondes; on se Lient sur ses pieds pendant trois heures, ou sue,, on cuit sous le soleil, on court, on ne voit rien, mais cest trèsdistingué. C’est tellement distingué que les Français n’y comprennent rien du tout.
Moi, on m’a dit : dégagez le turf , allez dans le fing voir les bookmakers , ils vous diront ce qu on a fuit au iettivg. Prenez The Earl contre Bogue- Homa et The Sawijer ou la lungfrau. Voyez ses performances, c’est un Outsider . Peut-être arrivevont-ils death-heat et vous a'-ez des chances.
Je ne sais pas si je pouvai avoir des chances,
mais ce dont je suis bien certain* c est qüfcjo ^ -d pas compris un traître mol à ee qu'on mé disait. Je me suis pourtant bien gardé d’en laisser rien paraître, car un cocher de fiacre m’a affirmé que si je faisais l’étonné on me prendrait pour un rien
du tout. ,
El j’ai avalé outsider sans rien dire. On m a trouve alors si distingué que ça m’en a embêté.
Ah! et puis ce qui est rudement beau, cest le retour! Des voilures chic partout, pas un omnibusl Ali ! si ! j’en ai vu un à cinq chevaux. On m a demandé trois francs pour monter dessus.
Trois francs’? Et du pain!
Alors, dans toutes les routes du Bois, des deux / ressorts, des quatre ressorts et jusqu’à des huit ressorts, à ce qu’on m'a dit. Et dans tout ça, des \oilurées de jeunes filles blondes, brunes, rouges, cl jolies, jolies.... que c’en niait embêtant!
Et avec ça, des messieurs vêtus comme pour aller à la noce, avec des lorgnons sur la figure et des morceaux de carton à leurs chapeaux. Ils disaient à ces jeunes tilles des choses aimables.... aimables 0 que c’en était dégoûtant !
J’en ai vu qui n’avaient pas de moustaches, mais qui avaient des dents ! et qui disaient en riant :
— Oh! beautiful! HasUngs forever! Engïand!
retnenber !
— ti¬
ns recommençaient à parler celte langue qui rtf avait donne un air si distingué sur le tqrf,
Bref, si je n ï\ pas été écrasé avant d’arriver à La place de la Concorde, ce n’est pas de la faute des cochers, et surtout, ce n'est pas de la faute des messieurs sans moustaches qui disaient toujours /fcmenber% et qui n’avaient pas lâché une occasion de casser une croûte, à la seule fin de l'arroser copieusement,
Ah ! par exemple, de la place de la Concorde à la place Maubert je n'ai couru aucun danger; mais j'ai rencontré un vieil ami qui venait dvL'Bettingy à Ce qu'il m'a dit.
On luiaÿai traçante dans celle maison une histoire toute neuve, qui prouve que la politesse française n’a point dégénéré, quoi qu'en disent les vieilles perruques aristocratiques pour lesquelles j'écris ces lignes*
Trois provinciaux, dont une femme, celle-ci épouse légitime d'un seul décris messieurs, étaient
descendus la veille dans un des meilleurs hôtels de Paris, — rue du Dragon.
Il n’y avait plus de libre dans cet hôtel qu’une chambre à deux lits.
Après avoir longtemps baguenaudé, tergiversé, discuté, il fut convenu qu’on accepterait celte chambre : un lit pour les deux époux, l’autre pour leur compagnon de voyage. Mais, afin de respecter les ordonnances de police sur les bonnes vie et mœurs, on décida que les deux époux se coucheraient les premiers, tireraient leurs rideaux et inviteraient l’autre à eu faire autant.
Quand les conjoints furent couchés, la dame tira son rideau et dit au cavalier seul :
— Maintenant, monsieur le célibataire, vous pouvez aller, venir, faire vos affaires tout comme chez vous, vous voyez, nous sommes aveugles.
En un tour de main, cet homme isolé lut prêta se plonger dans ses draps, souilla sa chandelle et riposta ;
— Et moi, madame, maintenant, je suis sourd.
S’il est permis à l’auteur d’ajouter un mot, le voici : je suis muet sur les événements qui suivirent.
Lundi dernier au moment où je sortais de chez
moi, un homme mal vêtu est venu me proposer d’entrer dans une société où l'on est décoré quelquefois.
En ma montrant M, Thiqrs, un jour, on m’avait dit que les journaux menaient à tout, et, ma foi, je ne sais pas trop pourquoi je n’aurais pas eu la tentation de me présenter a la société des Gens de lettres.
ï] y en a la dedans, yen suis sûr, qui ne me valent pas.
Alors je demandai à voir ce que c’était. Comme ce jour-là précisément ou donnait un grand dîner, pour faire honneur au nouveau président, je me laufthi à la cuisine où, grâce à ma nouvelle qualité de rédacteur, je ne fus pas trop mal reçu, il faut en convenir. Les mariîiitons ne sont pas fiers,
Létais là depuis un quart d’ heure, jetant de temps à autre un coup d'œil sur la ‘salle du festin, lorsque, tout à coup, on se dit quelque chose de si gracieux que co fut un tumulte à se croire en p Ici ne chiffonnerie.
— Et vous en êtes un autre.
— Kl je vous le ferai bien voir.
— Moi, messieurs !
— - Silence!
— C'est indécent.
. Et après cela, un vacarme, des cris, des vociférations que iJen jubilais de toutes mes forces. Le
président se couvrit, à ce qu'il paraît; mais je crois que c’est une manière de parler, car il se 'contenta de se lever — et ia séance avec lui.
L’ordre ne fut point rétabli pour cela. Au contraire, le bruit redoubla comme de plus belle, à ce point que ça m’a décidé, et que je vais me présenter dans ie plus bref délai, à condition cependant que je sois des petites noces.
Mardi était un de ces jours navrants où on ne trouverait pas un Parisien qui consentît à se noyer devant le monde ou à aller souffleter une femme à Mabiile,
On n’a même pas eu à constater le plus petit crime qui puisse vous faire prendre 1 bu inanité en dégoût.
A quoi donc songent les malfaiteurs, ces jourslà?
Il a fallu attendre à mercredi pour trouver un beau jeune homme qui s'est déguisé en femme, deux mois après la mi-carême.
J’ai connu un monsieur dont les mœurs avaient été toujours, mais là toujours, d’une pureté irréprochable.
Les méchants ajoutaient : cl four cause.
LTn jour il entra comme une bombe chez un tle ses amis et lui dit ;
— Félicite-moi ! je me marie.
— Tiens! répondit l’autre, dans quel but?
.le me demande aussi dans quel but un homme bien constitué, qui n'a à se plaindre que du Gouvernement, peut se déguiser en femme pour donner une soirée?
Je me perds en conjectures.
Espérons que je me retrouverai.
Jeudi fl fl, — Un bruit, qu’on devrait bien tiaduire devant les tribunaux, court aujourd’hui à toutes jambes dans Paris.
Ce bruit, farceur à la manière de Veuillol, prétend que mon confrère Henri Rocliefort a été iué ce malin en duel — ce qui ne l’a pas empêché de diner ce soir chez Brébant.
Ah! on ne fera jamais courir le bruit de ma mort, à m oi !
Vendredi AS - Je fais ma caisse, et je constate un tel déficit dans les nouvelles de la journée que j’ai bien envie de passer la frontière...
Maisbesl! ou serait capable de ne pus ra arrêter — et c’est ca qui m'embêterait, par exemple , de m’en aller poser à Bruxelles pour le chiffonnier
martyr de ses opi pions.
Je préfère encore rester a Paris, bien que ce ne soit pas toujours drôle (le circuler dans les rues de cette capitale, où l’on se met à laver la façade des maisons sur la tète des passants.
Comme si les passants n’étaient pas déjà assez, ahuris par ces espèces d’employés qui leur fourrent, malgré eux, des petits morceaux de dans les mains.
Moi qui vous parle, je n’ai certainement aucune raison d’en vouloir à ces imprimés qui ne sont pas toujours très- propres, mais qui font aller le commerce de la ebiffonnerie.
Mais je suppose qu’au lieu d’être le premier écrivain de mon temps, je sois tout simplement un bon bourgeois comme vous, monsieur, qui me j faites l’ honneur de me lire, le diable m’emporte si ie Siûs pourquoi.
Eh ! bien, voyez un peu toutes les vilenies que me fonl essuyer les susdits petits papiers.
Etaut un bon bourgeois, vous comprenez que tous les jours, sur le coup de deux heures un
papier
quart, je sors avec ma légitime, histoire de prendre l'air et de voir un peu quelques vélocipèdes- Nous ne faisons de mal à personne, n'est-ce pas?
Ma femme est jolie, on la regarde, et Ton s'écrie :
— La délicieuse créature !
Mais voilà quVi lou L moment on voit des manières de domestiques s'approcher d'elle et lui offrir du papier. Que voulez-vous qu'on pense alors de ma femme?
— Ah ! mon Dieu 1 voilà une femme qui a bien besoin de papier ! Quelle mauvaise habitude! Comme ce doit être agréable pour le mari !
Un peu plus et l’on viendrait me faire des compliments de condoléance...
Mais, au fait, je ne sais pas pourquoi je rne donne tant de peine pour conter toutes ces histoires à des gens que je ne connais ni d'Ëve ni d’Adam.
C'est, égal, je ne vous en veux pas tout de trisme, et la preuve, c'est que je vais vous donner par dessus le marché, un bon conseii ;
Achetez la prochaine Chandelle, et je ne vous dis que ça !
Les .lettres de compliments et toutes communications aimables* d ivent être adressées, franco de port et df embâtage, 15, rue Breda
Le gérant, André Hirigoyen.