Célèbre vernisseur connu de tout le monde
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des Fées. Cette pièce est terminée dans sa partie supérieure par une corniche d'un profil élégant, surmontée d'une campane de sculpture dorée, qui sert de bordure à une calotte surbaissée contenant une mosaïque en or et entremêlée de fleurs peintes par Bachelier > .
Mélite ne tint point à tant de prodiges; elle se sentit pour ainsi dire suffoquée, et fut obligée de s'asseoir.
a Je n'y tiens plus, dit-elle; cela est trop * ' beau. II n'y a rien de comparable sur la V terre... »
Le son de voix exprimoit un trouble se- »
cret. Trémicour sentit qu'elle s'attendrissoit; mais, en homme adroit, il avoit pris la résolution de ne plus paroître parler sérieusement. Il se contenta de badiner avec un cœur qui pouvoit encore se dédire.
I . Un des plus excellens peintres de nos jours en ce genre, qu'il a quitté depuis peu pour devenir le rival de Desportes et d'Oudry» et peut-être les surpasser.
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ce Vous ne le croyez pas, lui dit-il , et c'est ainsi qu'on éprouve qu'il ne faut jurer de rien. Je sçavois bien que tout cela vous charmeroit, mais les femmes veulent toujours douter.
— Oh! je ne doute plus, reprit-elle; je confesse que tout cela est divin et m'enchante. »
Il s'approcha d'elle sans affectation.
« Avouez, reprit-il, que voilà une petite maison bien nommée. Si vous m'avez reproché de ne pas sentir l'amour, vous conviendrez du moins que tant de choses capables de l'inspirer doivent faire beaucoup d'honneur à mon imagination; je suis persuadé même que vous ne concevez plus comment on peut avoir tout à la fois des idées si tendres et un cœur si insensible.
N'est-il pas vrai que vous pensez cela ?
— Il pourroit en être quelque chose, 'répondit-elle en souriant.
— Eh bien! reprit-il, je vous proteste que.
VOUS jugez mal de moi. Je vous le dis à présent sans intérêt, car je vois bien qu'avec un cœur cent fois plus tendre que vous ne m'en croyez un indifférent, je ne'vous toucherois pas; mais il est certain que je suis plus capable que personne d'amour et de constance. Notre jargon, nos amis, nos maisons, notre train, nous donnent un air de légèreté et de perfidie, et une femme raisonnable nous juge sur ces dehors. Nous contribuons nous-mêmes volontairement à cette réputation, parce que, le préjugé général ayant attaché à notre état cet air d'inconstance et de coquetterie, il faut que nous le prenions; mais, croyez -moi, la frivolité ni le plaisir même ne nous emportent pas toujours : il est des objets faits pour nous arrêter et pour nous ramener au vrai, et, quand nous venons à les rencontrer, nous sommes et plus amoureux et plus constans que d'autres...
Mais vous êtes distraite ? à quoi rêvezvous?
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— A cette musique, reprit-elle; j'ai cru la fuir, et de loin elle en est plus touchante. (Quel aveu !)
— C'est l'amour qui vous poursuit, répondit Trémicour ; mais il ne sçait pas à qui il a affaire... Bientôt cette musique ne sera que du bruit.
— Cela est bien certain, reprit-elle; mais enfin, à présent, elle me dérange... Sortons, je veux voir les jardins... »
Trémicour obéit encore. Sa docilité n'étoit pas un sacrifice. Quel aveu, quelle faveur même vaut pour un amant l'embarras dont il jouissoit ! Il se contenta de lui faire voir, en passant, une autre pièce, commune à l'appartement des bains et à celui d'habitation. C'est un cabinet d'aisances garni d'une cuvette de marbre à soupape revêtue de marqueterie de bois odoriférant, enfermée dans une niche de charmille feinte, ainsi qu'on l'a imité sur toutes les murailles de cette pièce, et qui se réunit en berceau dans
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la courbure du plafond, dont l'espace du milieu laisse voir un ciel peuplé d'oiseaux.
Des urnes, des porcelaines remplies d'odeurs, sont placées artistement sur des pieds d'ouche. Les armoires, masquées par l'art de la peinture, contiennent des crystaux, des vases et tous les ustensiles nécessaires à l'usage de cette pièce. Ils traversèrent ensuite une garderobe où l'on a pratiqué un escalier dérobé qui conduit à des entresoles destinées au mystère. Cette garderobe dégage dans le vestibule. Mélite et le marquis repassèrent par le sallon. Il ouvrit la porte du jardin; mais quelle fut la surprise de Mélite d'appercevoir un jardin amphithéâtralement disposé, éclairé par deux mille lampions. La verdure étoit encore belle, et la lumière lui prêtoit un nouvel éclat. Plusieurs jels d'eau et différentes nappes, rapprochées avec art, réfléchissoient les illuminations. Tremblin * ,
I. Ancien décorateur de l'Opéra et des petits appartement de Versailles.
chargé de cette entreprise, avoit gradué ces lumières en plaçant des terrines sur les devans, et seulement des lampions de différentes grosseurs dans les parties éloignées. A l'extrémité des principales allées, il avoit dispassé des transparens dont les difFérens aspects invitoient à s'en approcher. Mélite fut enchantée, et ne s'exprima pendant un quartd'heure que par des cris d'admiration. Quelques instrumens champêtres, firent entendre des fanfares sans se montrer; plus loin, une voix chantoit quelqu'ariette d'Issu; là, une grotte charmante faisoit bondir des eaux avec impétuosité ; ici , une cascade ruisseloit et produisoit un murmure attendrissant. Dans des bosquets divers, mille jeux variés s'offroient pour les plaisirs et pour l'amour ; d'assez belles salles de verdure annonçoient un amphithéâtre, une salle de bal et un concert; des parterres émaillés de fleurs, des boulingrins, des gradins de gazon, des vases de fonte et des figures de marbre mar-
quoient les limites et les angles de chaque carrefour du jardin, qu'une très-grande lumière, puis ménagée, puis plus sombre, varioit à l'infini. Trémicour, ne marquant aucun dessein et affectant même, comme je Tai dit, de montrer moins d'ardeur qu'il n'en avoît, conduisit Mélite dans une allée, sinueuse qui lui fit craindre intérieurement quelque surprise. En effet, cette allée, tracée par une courbure subite, ne présentoit plus que des ténèbres. Elle n'eût pas craint d'y entrer si elle se fût sentie indifférente ; mais le trouble secret qu'elle éprouvoit lui rendoit tout à craindre. Elle parut effrayée, et sa frayeur redoubla par le bruit d'une artillerie précipitée. Trémicour, qui sçavoit apprécier l'avantage que donne à un homme, en toute occasion, la frayeur d'une femme, ht reçut et la serra vivement dans ses bras au mouvement qu'elle fit. Elle alloit s'en dégager avec une vivacité égale, lorsque l'éclat subit d'un feu d'artifice lui montra dans
les yeux du téméraire l'amour le plus tendre et le plus soumis. Elle fut un moment immobile, c'est-à^ire attendrie. Ce moment ne fut pas aussi court que l'eût été celui qui eût suffi pour s'arracher de ses bras si elle l'avoit haï, et Trémicour put croire qu'elle avoit non hésité, mais oublié de s'en arracher. Ce joli feu avoit été préparé par Carie Ruggieri ' ; il étoit mêlé de transparens de couleurs variées, qui, se mêlant avec les eaux jaillissantes du bosquet où se donnoit cette fête, formoit un coup d'œil ravissant.
Tout ce spectacle, tous ces prodiges, prêtoient un si grand charme à un* homme qui lui-même en avoit beaucoup; des regards amoureux, des soupirs enflammés, s'accordoient si bien avec le miracle de la nature et de l'art, que Mélite, déjà émue, fut obligée
I . Artificier italien de beaucoup de génie, et souvent employé par la cour et les princes.
d'entendre l'oracle qu'il faisoit parier au fond de son cœur; elle écouta cette voix puissante, et elle entendit l'arrêt de sa défaite. Le trouble la saisit. Le trouble est d'abord plus puissant que Tamour : elle voulut fuir...
« Allons, dit-elle, voilà qui est charmant; mais il faut partir : je suis attendue... »
Trémicour vit qu'il ne falloit pas la combattre, mais il ne douta pas de pouvoir la tromper. Il avoit réussi vingt fois en cédant. Il la pressa légèrement de rester. Elle ne le voulut point, elle marchoit même fort vîte ; mais sa voix étoit émue, ses discours n'étoient pas suivis, et une abondance extrême de monosyllabes prouvoit qu'en fuyant elle s'occupoit des objets de sa fuite.
« J'espère du moins, lui dit-il, que vous daignerez donner un coup d'œil à l'appartement qui est à gauche du sallon...
— Il n^est certainement pas plus beau que tout ce que j*ai vu, dit-elle, et je suis pressée de partir.
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— C'est tout un autre goût, reprit-il, et, comme vous ne reviendrez plus ici, je seroîs charmé...
— Non, dit-elle, dispensez-m'en. Vous me direz comment il est, et ce sera la même chose.
— J'y consentirois, reprit-il; mais nous voilà arrivés. C'est un instant : vous ne pouvez pas être si pressée ?... D'ailleurs, vous m'avez promis de tout voir, et, si je ne me trompe, vous vous reprocheriez de n'avoir pas gagné légitimement la gageure.
— Il le faut donc ! dit-elle. Allons, Monsieur; vous pourriez bien, en effet, vous vanter de n'avoir perdu qu'à demi... »
Ils étoient déjà dans le sallon ; Trémicour en ouvrit une des portes, et elle entra d'ellemême dans un cabinet de jeu. Ce cabinet donne sur le jardin. Les fenêtres en étoient ouvertes; Mélite s'en approcha après avoir donné quelques coups d'œil à l'appartement, et revit, peut-être avec plaisir, un lieu d'où elle venoit de s'arracher.
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a Avouez, lui dit-il méchamment, que ce coup d'oeil est très-agréable : voilà Tendroit où nous étions tout-à-l'heure. . . »
Ce mot la fit rêver.
« Je ne conçois pas, reprit-il, comment vous ne vous y êtes pas arrêtée plus longtems... Toutes les femmes qui s'y sont trouvées ne pouvoient plus en sortir. . .
— C'est qu'elles avoient d'autres raisons que moi pour y rester, répondit Mélite.
— Vous me l'avez prouvé, lui dit-il.
Faites du moins plus d'honneur à cette pièce que vous n'en avez fait au bosquet ; daignez la considérer. »
Elle abandonna alors la fenêtre; elle tourna la tête, et bientôt la surprise fit l'attention. Ce cabinet est revêtu de laque du plus beau de la Chine ; les meubles en sont de même matière, revêtus d'étoffe des Indes brodée ; les girandoles sont de crystal de roche, et jouent avec les plus belles porcelaines de Saxe et du Japon, placées
avec art sur des culs-de-lampe dorés d'or couleur.
Mélite considéra quelques figures de porcelaine. Le marquis la conjura de les accepter; elle refusa, mais avec cet air de ménagement qui laisse à un homme tout le plaisir d'avoir offert. Il ne crut pas devoir insister, et il lui fit connoitre qu'il sçavoit qu'on ne doit point aspirer à faire accepter le jour qu'on s'est vanté de plaire.
Cette pièces deux ou trois portes. L'une entre dans un joli petit cabinet faisant pendant au boudoir, l'autre dans une salle à manger précédée d'un buffet qui dégage dans le vestibule. Le cabinet, destiné à prendre le café, n'a pas été plus négligé que le reste de la maison : les lambris en sont peints en verd d'eau, parsemés de sujets pittoresques rehaussés d'or; on y trouve quantité de corbeilles remplies de fleurs d'Italie, et les meubles en sont de moire brodée en chaînettes.
Mélîte, s'oubliant de plus en plus, s'étoit assise et faisoit des questions; elle repassoit tout ce qu'elle avoit vu et demandoit te prix des choses, le nom des artistes et des ouvriers. Trémicour répondoit à toutes ses questions, et ne paroissoit pas avoir à lui en faire; elle le louoit, vantoit son goût, sa magnificence, et il la remercioit comme un • iiomme à qui on ne risque rien de rendre justice. L'artifice étoit si bien caché que Mélite, s'affectant de plus en plus et ne considérant bientôt tout ce qui la frappoit que •du côté du génie et du goût, oublia réellement qu'elle étoit dans une petite maison, et qu'elle y étoit avec un homme qui avoit parié de la séduire par ces mêmes choses t[u'elle contemploit avec si peu de précaution et qu'elle louoit avec tant de franchise. Trémicour profita d'un moment d'extase pour la faire sortir de ce cabinet.
a Tout cela est réellement très-beau, lui dit-il, et j'en conviens; mais il reste quelque
chose à vous montrer qui vous surprendra peut-être davantage.
— J'ai de la peine à le croire, réponditelle ; mais, après les gradations que j'ai vues, rien n'est impossible, et il faut tout voir. j> (Cette sécurité est naturelle, et ne surprendra que ceux qui doutent de tout par ignorance ou par insensibilité.)
Mélite se leva et suivit Trémicour. C'étoit dans la salle à manger qu'il la conduisoit.
Elle fut frappée d'y trouver un soupe servi, et s'arrêta à la porte.
« Qu'est-ce donc? s'écria-t-elle. Je vous ai dit qu'il falloit que je partisse...
— Vous ne m'avez pas ordonné de m'en souvenir, répondit-il , et d'ailleurs il est trèstard; vous devez être fatiguée, et, puisqu'il faut que vous soupiez, vous me ferez bien l'honneur de m'accorder la préférence, à présent que vous voyez que vous le pouvez avec si peu de risque.
— Mais où sont donc les domestiques?
reprit-elle ; pourquoi cet air de mystère ?
— Il n'en entre jamais ici, répondit-il, et j'ai pensé qu'aujourd'hui il étoit encore plus prudent de les bannir : ce sont des bavards, ils vous feroient une réputation, et je vous respecte trop...
— Le respect est singulier ! poursuivit-elle ; je ne sçavois pas que j'eusse plus à craindre cte leurs regards que de leurs idées. »
Trémicour sentit qu'elle n'étoit pas la dupe du paradoxe.
« Vous raisonnez mieux que moi, lui ditil, et vous m'apprenez que le mieux est l'ennemi du bien. Malheureusement ils sont renvoyés, et iln'y a plus de remède. »
L'imposture succédoit au paradoxe, et cela étoit visible ; mais, quand on a l'esprit troublé, ce sont souvent les choses frappantes qui ne frappent pas. Mélite n'insista donc point; elle s'assit avec beaucoup de distraction en considérant un tour, placé dans un des arrondissemens de cette salle.
par lequel on servoit aux signes que Trémicour faisoit.
£lle mangea peu et ne voulut boire que de l'eau ; elle étoit distraite , rêveuse, triste. Ce n'ëtoit plus cet enchantement, ces exclamations, par lesquels son attendrissement avoit commencé à se signaler; elle étoit maintenant plus occupée de son état que des choses qui le causoient. Trémicour, animé par son silence, lui disoit les choses les plus spirituelles (nous avons de l'esprit auprès des femmes à proportion que nous le Ie«ir faisons perdre) ; elle sourioit et ne répondoit pas. Il Tattendoit au dessert. Lorsque le moment en fut arrivé, la table se précipita dans les cuisines qui étoient pratiquées dans les souterrains, et de Tétage supérieur elle en vit descendre une autre qui remplit subitement Touverture instantanée faite au premier plancher, et qui étoit néanmoins garantie par une balustrade de fer doré. Ce prodige, incroyable pour elle, Tinvita insen-
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siblement à considérer la beauté et les ornemens du lieu où il étoit offert à son admiration; elle vit des murs revêtus de stuc de couleurs variées à Tinfini, lesquelles ont été appliquées par le célèbre Clerici ^ Les compartimens contiennent des bas -reliefs de même matière, sculptés par le fameux Falconet ^, qui y a représenté les fêtes de Comus et de Bacchus. Vàssé 3 a fait les trophées qui ornent les pilastres de la décoration. Ces trophées désignent la chasse, la pêche, les plaisirs de la table et ceux de l'amour, etc. De chacun d'eux, au nombre de douze, sortent autant de torchieres portant
I . Stucateur milanois qui s'est acquis une grande réputation en faisant le sallon de Neuilly pour M. le comte d'Argenson, et, en dernier lieu, celui de Saint-Hubert pour Sa .Majesté.
2. Sculpteur du Roi, célèbre à jamais par ses excellens ouvrages, dont plusieurs ont été exposés dernièrement au Sallon.
3. Autre sculpteur du roi, à qui la légèreté du ciseau et les grâces séduisantes ont acquis tant de réputation.
des girandoles à six branches qui rendent ce lieu éblouissant lorsqu'il est éclairé.
Mélite, quoique frappée, ne donnoit que des coups d'œil et ramenoit bientôt ses )reux sur son assiette. Elle n'avoit pas regardé Trémicour deux fois et n'avoit pas prononcé vingt paroles; mais Trémicour ne cessoit de la regarder, et lisoit encore mieux dans son cœur que dans ses yeux. Ses pensées délicieuses lui causoient une émotion dont le son agité de sa voix étoit Tinterprete. Mélite l'écoutoit, et l'écoutoit d'autant plus qu'elle le regardoît moins. L'impression que faisoit sur ses sens cette voix agitée l'invitoit à porter les yeux sur celui en qui elle exprimoit tant d'amour. C'étoit pour la première fois que l'amour s'offroit à elle avec son caractère, non qu'elle n'eût jamais été attaquée (elle Tavoit été cent fois) ; mais des soins, des empressemens, ne sont pas l'amour quand l'objet ne plaît pas; d'ailleurs, ces soins et ces empressemens marquent les des-
seins, et une femme raisonnable s'est accoutumée de bonne heure à s'en défier. Ce qui la séduisoit ici, c'étoit Tinaction de Trémîcour en exprimant tant de tendresse. Rien ne l'avertissoit de se défendre : on ne Tattaquoit point ; on Padoroit et on se taisoit.
Elle rêva à tout cela, et Trémicour fut regardé. Ce regard étoit si ingénu qu'il devenoit un signal. Il en profita pour lui demander une chanson. Elle avoit la voix charmante, mais elle refusa. Il vit que la séductioo n'étoit encore que momentanée, et il ne se plaignit que par un soupir. Il chanta lui-même; il voulut lui prouver que ses rigueurs étoient des loix auxquelles le grand amour lui donnoit la force d'obéir sans contrainte. 11 parodia ces paroles si connues de Quinault, dans Armide :
Que j^étois insensé de croire V,. \
Qu'un vain laurier, donné par la victoire, ' j
De tous les biens fût le plus précieux ! . " ^. y
Tout l'éclat dont brille la gloire -., " * \ .,
Vaut-il un regard de vos yeux? ~'
Je n'ai pas eu les paroles qu'il suppléa à celles-là, mais elles renfermoient en termes ingénieux l'abjuration de l'inconstance et le serment d'aimer toujours. Mélite parut touchée, et cependant fit une petite grimace.
a Vous en doutez, lui dit-il, et en effet je n'ai pas mérité de vous persuader. Je ne vous ai attirée ici que par. mes étourderies ; vous n'y êtes venue que sur la foi du mépris le plus juste. Ma réputation s'armeroit contre des preuves, et c'est par des sermens que je débute avec vous ! Cependant il est certain que je vous adore. C'est un malheur pour moi, mais il ne finira point. »
Mélite ne vouloit pas répondre; mais, sentant qu'il étoit sincère , qu'elle lui devoit quelque chose, et qu'il alloit être malheureux si elle ne s'acquittoit , elle le regarda encore tendrement.
a Je vois que vous ne voulez pas me croire, reprit-il ; mais je vois en même-tems que vous ne pouvez pas tout-à-fait douter.
Vos yeux sont plus justes que vous; ils expriment du moins de la pitié...
— .- Quand je voudrois vous croire, lui ditelle, le pourrois-je? Oubliez-vous où nous sommes ? pensez-vous que cette maison est dès long-tems le théâtre de vos passions trompeuses, et que ces mêmes sermens que vous me faites ont servi cent fois au triomphe de l'imposture?
— Oui, répondit-il, je pense à tout cela ; je me souviens que ce que je vous dis, je l'ai dit à d'autres, et que je l'ai toujours dit avec fruit; mais, en employant alors les mêmes expressions, je ne parlois pas cependant le même langage. Le langage de l'amour est dans le ton ; le mien toujours déposa contre mes sermens. Il m'en tiendroit lieu aujourd'hui si vous vouliez me rendre justice. 1»
Mélite se leva (c'est la preuve infaillible de la persuasion quand on n'est poiiit fausse). Trémicour courut vers elle.
« Où voulez-vous aller ? lui dit-il en frémissant ; Mélite, j'ai mérité que vous m'écoatiez. Songez combien je vous ai respectée... Asseyez-vous, ne craignez rien : moa amour vous répond de moi...
— Je ne veux pas vous entendre 1... lui dit-elle en faisant quelques pas. A quoi ma complaisance aboutiroit-elle? Vous sçavez que je ne veux point aimer; j'ai résisté à tout, je vous rendrois trop malheureux... »
Il ne l'arrêta point ; il vit que, se trompant de porte et n'étant plus à elle-même, elle alloit entrer dans un second boudoir. Il la laissa aller, se contentant de mettre le pied sur sa robe lorsqu'elle fut sur le seuil de la porte, afin que, tournant la tête pour se dégager, elle ne vît pas le lieu où elle eatroit.
Cette nouvelle pièce, à côté de laquelle on a ménagé une jolie garderobe, est tendue de gourgouran gros verd, sur lequel sont placées avec symétrie les plus belles estampas
de l'illustre Cochin*,de Lebas^ et de Cars K Elle n'étoit éclairée qu'autant qu'il le falloit pour faire appercevoir les chefs-d'œuvre de ces habiles maîtres. Les ottomanes, les duchesses, les sultanes, y soiit prodiguées. Tout cela est charmant, mais ce n^est plus de cela que Mélite peut s'occuper. Elle s'apperçut de son erreur et voulut sortir : Trémicour étoit à la porte, et l'empêcha de passer.
« Eh bien I Monsieur, lui dit-elle avec effroi, quel est votre dessein? que prétendezvous faire ?
— Vous adorer et mourir de douleur. Je vous parle sans imposture, mon état est
I . Dessinateur et graveur du premier mërite^ qui a succédé avec tant d*éclat au célèbre Cailot, Labella et le Clerc.
a. Graveur du Cabinet du roi, à qui nous devons la belle collection des oeuvres de Tenieres^ gravées avec tant d*art par ce célèbre artiste.
3. Autre graveur, qui, dans ses ouvrages, exprime avec tant d'art le talent des auteurs qu'il transmet à la postérité.
nouveau pour moi... Je sens qu'il me saisit... Mélite, daignez m'écouter...
— Non, Monsieur, je veux sortir; je vous écouterai plus loin...
— Je veux que vous m'estimiez, reprit-il, que vous sçachiez que mon respect égale mon amour, et vous ne sortirez pas ! »
Mélite, tremblante de frayeur, étoit prête à se trouver mal ; elle tomba presque dans une bergère. Trémicour se jetta à ses genoux. Là, il lui parla avec cette simplicité éloquente de la passion; il soupira, versa des pleurs. Elle l'écoutoit et soupiroit avec lui.
« Mélite, je ne vous tromperai point; je sçaurai respecter un bonheur qui m'aura appris à penser; vous me retrouverez toujours avec la même tendresse, avec la même vivacité... Ayez pitié de moi!... Vous voyez...
— Je vois tout, dit-elle, et cet aveu renferme tout. Je ne suis pas sotte, je ne suis point fausse. . . Mais que voulez-vous de moi ? Trémicour, je suis sage, et vous êtes inconstant...
— Oui, je le fus : c'est la faute des femmes que j'ai aimées ; elles étoient sans aniour elles-mêmes. Ah ! si Mélite m'aimoit, si son cœur pouvoît s'enflammer pour moi, jamais elle ne se rappelleroit mon inconstance que par l'excès de mon ardeur. Mélite, vous me voyez, vous m'entendez, et voilà tout mon cœur ! »
Elle se tut, et il crut qu'il devoit abuser de son silence. Il osa... mais il fut arrêté avec plus d'amour qu'on n'en a souvent quand on cède.
« Non! dit Mélite; je suis troublée, mais je sçais encore ce que je fais : vous ne triompherez point... QuHl vous suffise que je vous en crois digne; méritez-moi... Je vous abhorrerois si vous insistiez !
— Si j'insistois !... Ah ! Mélite...
— Eh bien! Monsieur, que faites- vous?...
— Ce que je fais...
— Trémicour, laissez-moi!... Je ne veux point...
— Cruelle! je mourrai à vos pieds, ou j'obtiendrai... »
La menace étoit terrible, et la situation encore plus. Mélite frémit, se troubla, soupira, et perdit la gageure.
Imprimé par D, JOUAUST