‹ La petite mendianteChapitre 1 sur 13 · TOURS · texte numérisé non relu

TOURS

Ad MAME ET Cie, IMPRIMEURS-LIBRAIRES.

EllUDliiaîl

OE JfllR^ÉE D■A^fiCM H DE BOMiEUR,

La richesse et la beauté sont des avantages sans cloute , mais quelquefois ces avantages sont bien funestes , car souvent ils ne servent qu'à inspirer l'orgueil et à corrompre la jeiinesse; tandis que

la laideur et la pauvreté disposent à l'humilité et souvent conduisent à la vertu par le besoin qu'éprouvent les personnes laides ou piuv'res de se rendre aimables et serviables. i>e sorte qu';i tout prendre et auK veux de la r.iis )n et le la piclé , la laideur et la pauvreié sont souvent plus avantageuses que la beauté et la richesse. C'est ce qu'on verra dans cette histoire, qui repose sur des faits véridiques.

M. Hubert, demeurant à Marseille, sa ville natale , jouissait d'une honnête aisance. Son père lui avait laissé une assez forte rente sur l'État, c'était tout 3 ce qu'il possédait. Il avait épousé une orpheline sans fortune , appelée Ttiérèse Laroche , mais riche de toutes les vertus

de son sexe et d'une piété exemplaire. Le ciel avait béni leur union en leur accordant une fille, qui reçut au baptême le nom de Marie.

Peu de temps après sa naissance , Marie promettaii d'être jolie ; c'était une belle enfant , vermeille et potelée , aux grands yeux bleus , au teint de lis et de rose. Mais peu à peu ses traits grossirent et se diiformèrent à tel point qu'à cinq ans Marie était devenue laide , oh I bien laide. Le père s'affligeait beaucoup cie ce changement , car M. Hubert , n'étant pas , tant s'en faut , aussi pieux que sa femme , n'avait guère que des idées mondaines. La mère elle-même n'était pas insensible à la perte de la beauté de sa tille; mais, habituée à une douce résignation, elle ac-

ceptait ce chagrin sans laisser échapper la moindre plainte et ne songeait qu'au moyen de faire tourner ce désagrément à l'avantage de son enfant chérie.

« Va, mon ami, disait-elle à son époux afin de le consoler, ce n'est qu'un petit malheur.

— Un petit malheur ! c'en est un bien grand, l'un des plus grands qui puissent arriver à une fille, et il est irréparable ! répondait Hubert désolé.

— Je crois que tu te trompes, répliqua la sage Thérèse, une fille aussi laide que paraît le devoir être notre pauvre Marie , est moins tentée de se jeter dans le tourbillon d'un monde qui la repousse, elle se tourne plur volontiers vers le ciel et s'occupe plus de son salut. Si elle veut

n'être pas universellement rebutée, elle sent bientôt qu'il lui faut plus de bonté, plus de douceur, en un mot, plus de vertus qu'à un autre, et la beauté de son âme peut effacer la laideur de sa Kgure; une belle âme embellit le plus laid visage. Ce n'est point pour ma beauté que tu m'as épousée , car sans être absolument laide , je suis loin d'être belle ; et dis-moi , mon ami , si , quelque temps après notre mariage , un accident ou quelque maladie m'avait rendue la plus laide personne de Marseille , crois-tu que tu m'en aimerais moins et que je m'appliquerais moins à faire ton bonheur? Va, la fille la plus laide, si elle est bonne, douce et vertueuse , rencontre dans le monde des personnes sages qui lui rendent justice, et

qui, cherchant en quelque sorte à réparer les torts de la nature , l'aiment davantage à cause de sa laideur même. Je pourrais t'en citer des exemples dans notre ville, mais tu les connais aussi bien que moi. »

Tout cela ne consolait pas M. Hubert ; cependant il n'en était que plus tendre auprès de Marie, qu'il plaignait comme la victime d'un sort malin et cruel.

On pense bien que Thérèse éleva sa fille dans les meilleurs principes de piété et de vertu , comme elle y avait été élevée elle même , et Marie répondit parfaitement à ses soins. Cette petite fille était remplie d'intelligence , elle se montra de bonne heure douce, attentive et docile; chaque jour on découvrait en elle le germe de quelque qualité nouvelle , que sa bonne

mère cultivait avec le plus tendre snin ; Marie avait surtout le cœur aimant et sensible , et une raison singulièrement précoce.

Souvent , à la promenade , elle voyait des personnes indiscrètes dire en la regardant : « Mon Dieu I que celte enfant est laide î » Ces observations lui faisaient de la peine sans lui causer du dépit.

Un jour (elle avait alors six ans), elle dit , en rentrant , à sa mère : « Maman , je suis donc bien laide? » et elle se mit à pleurer.

« Oui , ma fille , répondit Thérèse en la prenant sur ses genoux et lui prodiguant les plus tendres caresses ; oui , mais tu vois que ta mère et ton père ne t'en aiment pas moins , et le bon Dieu

t'en aimera davantage , si tu es toujours sage et pieuse , et si tu supportes ce désagrément avec résignation. Yois-tu , mon enfant, c'est une épreuve qu'il a plu au Seigneur de nous envoyer, et tu sais qu'il faut se soumettre patiemment à tout ce qu'il veut. Il ne fait rien que pour notre bien. Sans doute la beauté aurait pu t'être nuisible , puisque la sagesse paternelle de Dieu te l'a retirée , et la laideur doit t'être profitable , puisqu'il t'a rendue laide. Laisse dire les gens et cesse de t'afïliger , ne songe qu'à plaire à Dieu , on y parvient par la beauté de Tàme, qui dépend de nous , et non par la beauté du visage, que le hasard nous donne, qu'une maladie peut nous ôter en peu de jours, et qui ne résiste point aux ravages du temps.

— Ainsi, reprit l'enfant, quoique je sois bien laide , si je suis bien sage et bien bonne , si j'aime bien le bon Dieu et papa et maman , le bon Dieu m'aimera , et toi aussi , maman , et papa aussi ?

— Oui, ma fille , tu peux en être sûre.

— D'autres personnes m'aimeront-elles aussi ?

— Sans cloute ; toutes celles qui te connaîtront t'aimeront.

— Eh bien ! alors ma laideur me chagrinera beaucoup moins et je ne pleurerai j)lus quand j'entendrai dire : « Ah ! que cette enfant est laide ! » je penserai que je suis aimée du bon Dieu , de maman , de papa , de ceux qui me connaissent , et que ceux qui parlent ainsi de moi ne me connaissent pas. »

Peu de mois après, M. Hubert, qui poursuivait un ruineux procès commencé jadis par son aïeul, reçut une lettre où on lui mandait qu'enHn la cause allait être jugée en dernier ressort ; que sa présence était nécessaire à Paris en ce moment décisif, et qu'il fallait se hâter d'arriver pour empL )yer tous les moyens de succès. Qucl(|ues amis sages lui remontrèrent vainement que ses droits étaient douteux ; que la partie adverse , plus riche que lui , avait beaucoup d'influence ; que , selon toute apparence, il perdrait son procès, lors même qu'il aurait les droits les plus évidents, et que son voyage à Paris et les sacrih'ces qu'il y fei'ait s;uis doute compléteraient sa ruine déjà bien avancée , de sorte qu'il aurait sacrifié l'aisance 'Jont

il jouissait à de vâines et chimériques espérances. On eut beau dire , il ne voulut écouter ni ses meilleurs amis qui lui conseillaient de renoncer à cette affaire ,

ni les sollicitations de sa femme qui le conjurait de conserver la petite fortune

dont il jouissait encore pour leur enfant qui en aurait un si grand besoin.

Il s'agissait de la propriété de l'un des plus beaux domaines des environs de Marseille. Cette terre avait une valeur considérable ; M. Hubert s'était habitué à la regarder comme son patrimoine. Rien au monde ne l'aurait détourné d'en di.-puter la possession , tant qu'il lui resterait quelque moyen judiciaire à employer. Il partit donc avec sa femme et sa tille; en quelques jours d'une marche précipitée

on arriva à Paris. On se logea dans un hôtel d'honnête apparence ; et , sans perdre un instant , M. Hubert , dirigé par son avocat et par un homme d'affaires plus hardi et plus cupide qu'inteUigent et loyal, commença des courses et des sollicitations qui se prolongèrent jusqu'au jour de la sentence détinitive. Souvent il s'adressa à des hommes qui pouvaient, disaient-ils, le servir et qui lui firent acheter bien cher leur prétendue bienveillance. Quelquefois il en rencontra d'autres que ses propositions corruptrices révoltèrent contre lui. Les premiers ne pouvaient ou ne voulurent rien faire : les seconds pensèrent qu'un plaideur qui avait recours à de si honteux moyens semblait reconnaitre luimême l'injustice de sa cause, et se ran-

gèrent du côté de son adversaire. Enfin le jour fatal étant arrivé , Hubert perdit son procès et l'ut condamné aux dépens , qui absorbèrent à peu près ses dernières ressources.

Thérèse, qui depuis longtemps s'y attendait , et qui d'ailleurs trouvait dans la religion des consolations dans tous ses chagrins , supporta courageusement ce revers; il n'en fut pas de même d'Hubert , qui , jusqu'au dernier moment , s'était flatté d'un entier succès : ce coup fut mortel pour lui , et en eflct il ne SLîrvécut guère à sa ruine.

Son logement était trop cher, il en prit un beaucoup plus modeste dans la rue de Sèvres, non loin du boulevard; il le garnit des meubles les plus nécessaires et s'y

retira avec sa famille , bien décidé à chercher quelque emploi qui lui donnât des moyens d'existence , car il ne possédait plus qu'une faible somme à peine suffisante pour passer une année , même en s'imposant de grandes privations.

Trop souvent on s'imagine en province qu'il n'y a qu'avenir à Paris pour se tirer d'affaire, et qu'en cherchant un peu , avec l'aide de quelques connaissances qu'on appelle des amis , on trouve facilement une occupation convenable. Cette erreur, a déjà été bien funeste à une foule de personnes qui ont amèrement regretté leur petite ville ou leur village. Sans doute il y a beaucoup à faire à Paris , mais il y a aussi une concurrence désespérante par le nombre et l'apliiude des postulants ,

et par les moyens de succès que possèdent quelques-uns. Le malheureux M. Hubert l'éprouva bien. Son avocat , surtout son homme d'atïaires, avaient bien promis de lui trouver quelque occupation. Au bout de deux jours ni l'un ni l'autre ne pensèrent plus à lui , et quand il retourna les voir , il comprit sans peine qu'il était inutile de les importuner davantage. D'autres personnes domiciliées à Paris , qu'il avait connues à Marseille, et qui alors lui avaient ottert leurs bons offices si jamais il en avait besoin, lui tirent d'aboi die plus gracieux accueil; mais quand il expli(!ua sa position actuelle, leur figure tout à l'heure si avenante devint à l'instant même froide et réservée , et lorsqu'il les pria de l'aider de leurs con-

seils et de leur influence pour lui procurer quelque moyen de soutenir sa famille, tous y trouvèrent des difficultés insurmontables. La plupart d'entre eux recommandèrent à leurs domestiques de le bien reconnaitre et de lui dire qu'ils étaient sortis , quand il reviendrait les voir. M., Hubert s'y attendait ; cependant pressé par le besoin de subvenir aux nécessités de son ménage , il s'exposa plusieurs fois à cet affront , car il aimait plus que luimême sa fille et sa femme , et il aurait essuyé toutes les humiliations possibles pour les tirer de la détresse où son obstination et son imprudence venaient de les plonger. Chaque fois il revenait le cœur navré raconter à son épouse le mauvais succès de ses démarches. Thérèse avait beau le

consoler , le pauvre père voyait avec effroi diminuer le peu d'argent qui lui restait , et il se demandait ce que deviendrait sa famille quand il aurait épuisé cette ressource. Il avait une assez belle écriture, et ne manquait-pas d'instruction ; il voulut donner des leçons d'écriture, de dessin, de grammaire française ou latine , et de calcul, mais il ne connaissait personne, et il y avait tant de professeurs à Paris ! Oh ! s'il avait su un métier, à force de frapper à la porte de tous les ateliers , il aurait fini par trouver de l'ouvrage , et il se serait estimé heureux et fier de pouvoir chaque semaine rapporter à sa femme un salaire qui eût été pour elle un précieux secours; mais ses parents, comptant sur la petite fortune qu'ils devaient

lui laisser, avaient jugé plus convenable de lui faire apprendre les armes, la musique , la danse et l'équitation , qui ne pouvaient lui servir à rien, que de lui donner un état qui dans sa misère aurait pu le nourrir avec sa famille.

11 déplorait son malheur et parlait de s'établir commissionnaire au coin de quelque rue , lorsque Thérèse lui dit : « Non , mon ami, le chagrin a déjà trop épuisé tes forces; cette triste ressource ne nous est plus permise. Tu ne sais point d'état, mais j'en sais un ; c'est donc à moi de travailler pour nous : le bon Dieu me donnera la force comme il m'en donne le courage. Je sais coudre et broder , je fais assez adroitement tout ce qui concerne la toilette de femme; dès aujourd'hui je

vais chercher de l'ouvrage, et , s'il plaît à Dieu, je ne renlrerai pas avant d'en avoir trouvé. 11 y a même mille petites choses que Marie peut déjà faire , et je suis sûre qu'elle m'aidera volontiers. »

Marie, bien contente de trouver une occasion d'être utile à ses parents, sauta au cou de sa mère en s'écriant : « Oh , oui ! maman , je t'aiderai de tout mon cœur et je voudrais pouvoir faire tout l'ouvrage à moi seule. »

Alors la fille el la mère allèrent s'agenouiller devant une image de la sainte Vierge en la priant avec ferveur de bénir leur entreprise. Puis elles se levèrent , animées d'un nouveau courage. La prudente Thérèse mit dans son sac une pièce de cinq francs , et ensuite elle sortit avec

Marie sans savoir où elles allaient; en marchant au hasard elles entrèrent dans tous les magasins qu'elles aperçurent, et, quoique rebutées partout , elles continuèrent leur recherche. Enfin , après avoir suivi plusieurs rues , elles arrivèrent deyant le portail de Saint-Sulpice.

u Maman, voici une église, dit Marie, nous devrions y entrer et prier , peutêtre qu'ensuite nous serions plus heureuses.); La mère y consentit; la messe venait de commencer , elles l'entendirent tout entière avec une sincère piété , puis elles se dirigèrent vers le premier magasin qu'elles découvrirent en sortant de la maison du Seigneur. Précisément la maîtresse de ce magasin était fort pressée et cherchait elle-même des ouvrières.

« Mais, observa-t-clle, je ne vous connais pas, Madame....

— J'ai pensé à cela , répondit Thérèse , et je vous offre en garantie le double de la valeur de votre étoffe. »

Cette précaution leva toute difficulté; on convint du prix de la broderie que Thérèse avait à faire, et elle s'en retourna avec sa fille aussi joyeuse que si elle avait trouvé un trésor. « V^ois-tu, dit-elle à Marie, nous avons prié Dieu et la sainte Vierge de venir à notre secours, et notre prière a été exaucée. » En arrivant, la lille et la mère espéraient communiquer leur joie à Hubert; mais cet homme , qui avait renoncé à tout amour-propre pour luimême au point de vouloir se faire portefaix, neput soutenir l'idée que sa femme

et sa fille ne seraient que de pauvres ouvrières ; il était triste et abattu , et son chagrin qu'il cherchait à dissimuler résista toujours aux caresses de sa iamille. L'ouvrage confié à Thérèse était long et difficile , elle devait le rendre le plus promptement possible. Thérèse y passa tout le reste du jour et toute la nuit et plusieurs jours encore , quoique Marie, déjà fort habile pour son âge , l'aidàt avec une admirable assiduité. Hubert se désolait de voir sa femme se livrer à un travail continuel la nuit et le jour : il pensait qu'elle ne pourrait résister longtemps à une pareille fatigue ; il craignait qu'elle ne tombât malade , et cette crainte lui faisait à lui-mêaie plus de mal que le travail n'en faisait à Thérèse. Chaque jour sa

santé s'allérait et son liumeur devenait plus sombre. Enfin Thérèse et Marie allèrent rendre leur ouvrage ; on en fut content, on le leur paya en leur en donnant d'autre , et elles revinrent encore bien joyeu.^es à la maison ; m^is quel malheur les y attendait 1

Trouvant la porte fermée , elles frappèrent; point de réponse ; pas le moindre bruit annonçant la présence d'un être vivant ! elles frappèrent encore, et, saisies de crainle, elles frappèrent à coups redoublés et appL'lèrent leur époux et leur père. Même silence. Enfin , attirées parle bruit , des voisines ouvrirent leur porte. Thérèse leur demanda si elles avaient vu sortir son mari : toutes répondirent que non ; une répondit même qu'il devait être

dans la chambre, car elle l'avait entendu marcher peu d'instants auparavant ; on n'avait pas ouvert la porte depuis; et un bruit pareil à celui que fait une personne en tombant avait tout à l'heure attiré son attention.

Un petit garçon , alerte et réveillé , se trouvait là avec sa mère ; on l'envoya bien vite chercher un serrurier , qui demeurait dans la maison , et qui vint ouvrir la porte. On entre et on voit , ô Dieu ! quel spectacle pour la fille et la mère ! on voit le malheureux Hubert étendu sans mouvement et sans connaissance , la face tournée vers le plancher et baigné dans son sang. Thérèse et Marie poussent un cri d'effroi et de douleur . elles se précipitent vers lui , et , réunissant leurs etforts à ceux des

voisins, elles parviennent à le retourner et à ras;5eoir dans un fauteuil. V'ainennent on lui prodigua tous les soins imaginables , il ne donna pas le moindre signe de vie ; son sang coulait par ufie assez large blessure qu'il s'était faite au fronton tombant sur l'angle d'un meuble.

Heureusement on avait envoyé le petit garçon chercher un médecin , heureusement encore ce médecin habile demeurait tout près et se trouva chez lui ; il accourut , considéra et palpa Hubert , déclara qu'il n "était pas mort et pratiqua une copieuse saignée , qui rétablit la circulation. Hubert venait d'éprouver une attaque d'apoplexie , et , ce qui l'avait sauvé , c'était la grande quantité de sang qu'il avait perdue tant par le

nez que par la blessure qu'il s'était faite au rr.)in. On le mit au lit, le médecin laissa une '.?d''' inance et promit de revenir.

Qu'on juge de la douleur de Thérèse et de Marie ! ^lles avaient laissé assez bien portant l'être qu'elles chérissaient le plus au monde. Après une courte absence , elles le retrouvent mour.iit, elles auraient pu le trouver mort I Oh ! si l'on était sage, avec quelle religieuse attention on se tiendrait toujours prêt à paraître devant Dieu , qui d'un moment à l'autre peut nous rappeler à lui sans nous laisser le temps de nous préparer à ce moment terrible !

Égaré dès sa jeunesse par les pernicieuses doctrines des philosophes , Hubert

s'était éloigné de Dieu , et il croyait faire preuve d'une grande tolérance en i)ermettant à sa femme et à sa fille de remplir exactement les devoirs que la religion nous impose. Tant qu'il fut heureux et bien portant , il persévéra dans son incrédulité , malgré les instances de Thér«jse; mais lorsqu'cntin il se vit plongé dans la misère et que toute assistance humaine lui manqua , i perdit sa fausse fermeté ; il s'inquiéta pour sa famille bien plus que pour lui-même , et ne pouvant trouver ni secours ni consolation sur la terre , il se sentit plus disposé à tourner ses pensées vers le ciel. A quoi lui servaient maintenant cette philosophie sans entrailles et ces principes orgueilleux et arides qui le laissaient seul aux prises avec le

malheur 1 tandis que notre sainte religion nous montre clans le ciel un refuge contre l'adversité , et dans le Seigneur un consolateur toujours prêt à secourir les affligés.

Thérèse profita de la disposition oii se trouvait son mari pour le ramener dans le sein de l'Église ; elle eut le bonheur d'y réussir , et ce succès diminua beaucoup sa tristesse. «Du moins, disait-elle à Marie, si nous devons le perdre , comme paraît le craindre le médecin , notre séparation ne sera pas éternelle ; nous le rejoindrons un jour dans le royaume de Dieu ! » En effet , le mal d'Hubert ne cessa point d'empirer, et bientôt il sentit approcher sa dernière heure. Dans ce triste moment , Dieu lui rendit toute sa présence d'esprit; lui-

même consola sa femme et sa fille , il leur donna sa bénédiction et les plus sages conseils ; peu après il reçut avec une piété exemplaire les derniers sacrements, et durant la nuit il expira.

Sa maladie avait duré près de deux mois pendant lesquels Thérèse avait passé presque toutes les nuits à travailler en le veillant , de sorte qu'elle était épuisée de fatigues. Quand arriva le moment fatal , la pauvre femme perdit connaissance et tomba près de son mari : elle paraissait aussi morte que lui. Quelques moments après, MariCy s'élant réveillée , vit sa mère sans mouvement ; d'abord elle la crut endormie et puis elle s'inquiéta. Ayant appelé plusieurs fois : « Maman ! maman î » et ne recevant aucune réponse , elle se leva

épouvantée , courut à sa mère , et , continuant à l'appeler , elle la suppliait de s'éveiller. Ce mouvement et ces cris tirèrent Thérèse de son évanouissement. « Pauvre enfant , dit-elle en versant un torrent de larmes , tu n'as plus de père , je ne suis plus qu'une triste veuve, et toi une malheureuse orpheline î » Â ces mois, elle reçut Marie dans ses bras , et toutes deux mêlèrent leurs sanglots et leurs larmes. Ensuite elles s'agenouillèrent ensemble devant les images du Christ et de la Vierge, et après avoir longtemps prié pour Hubert, elles demandèrent à Dieu la force de supporter une si cruelle épreuve.

Elles passèrent à prier le reste de la nuit , presque tout le jour suivant , la nuit d'après , et la matinée du second jour

jusqu'au moment où l'on emporta Hubert pour lui donner la sépulture. Ce fut un moment d'effroyables douleurs. Elles ne l'avaient jamais quitté; elles allaient ne plus le revoir jamais ! jamais ! du moins sur cette terre. Toutes deux priaient devant les saintes images pendant les tristes apprôls; quand la bière sortit de la chambre, elles tournèrent la tête par un mouvement involontaire pour dire à leur unique ami un dernier adieu , et des pleurs brûlants jaillirent de leurs yeux mornes et flétris. Mais lorsque tout eut disparu et que la porte se fern a sur elles , il leur sembla qu'un poids cnorme leur tombait sur la poitrine; elles ne purent ni prier ni parler, leurs larmes s'arrêtèrent tout à coup, et leur pauvre cœur paraissait prêt

à se briser. Toute la journée Thérèse fut dans un tel état de faiblesse qu'elle ne put seulement songer à travailler , et Marie ne s'occupa que de sa mère , qu'elle cherchait à consoler, quoique la malheureuse enfant eût elle-même grand besoin de consolation.

Le soir, après de longues et ferventes prières , Thérèse se coucha en se plaignant d'une lassitude qui lui laissait à peine la force de se déshabiller. Marie, la petite et bonne Marie, voulait veiller auprès de sa mère, et, ne pouvant en obtenir la permission, elle se mit au lit bien triste, et ne ferma point l'œil de toute la nuit. Elle ne cessait de pleurer et de prier pour le repos de l'âme de son père qu'elle venait de perdre, et pour le rétablissement de sa

iiK're qu'elle tremblait de perdre encore. <■ 0 mon Dieu! disait-elle tout bas, si vous avez résolu dans votre sagesse éternelle de la retirer aussi de ce monde, faites-moi la grâce de me prendre avec elle, ne me laissez pas seule sur la terre ! » Quelquefois elle s'arrêtait tout court dans ses prières, elle retenait son haleine , et prêtant une oreille attentive, elle écoutait si Thérèse respirait encore. Quelquefois elle croyait l'entendre gémir, et, sautant à bas de son lit , elle courait vers elle en lui demandant ce qu'elle avait. Thérèse, émue de ces marques de tendresse, l'embrassait et la renvoyait en lui recommandant de dormir; et son désir de tranquilliser une si aimable enfant lui faisait croire à elle-même qu'elle se sentait mieux; elle le disait, et

la petite Marie s'en retournait un peu plus calme; mais à peine avait-elle posé sa tête sur le traversin , que son inquiétude revenait plus vive, et c'est ainsi qu'elle vit venir le jour sans avoir fermé les yeux.

Le matin, il fut impossible à Thérèse

de sortir du lit. Quel chagrin pour cette

tendre mère et pour la sensible Marie !

« Tranqnillise-toi, maman; tâche de bien

reposer, je ferai le ménage toute seule;

nous prierons le bon Dieu de te rendre des

forces , la sainte Vierge intercédera pour

nous , et j'espère que nos vœux seront

exaucés . demain tu pourras te lever. »

Le lendemain Thérèse se trouva plus mal

encore; et le jour suivant l'apothicaire,

le boulanger , l'épicier , la fruitière , et

quelques autres petits créanciers se pré-

sentôrent à la fois, comme si quelqu'uo les eût avertis et qu'ils se fussent donné le mot. PendanL la maladie d'Hubert on avait pris à cn'dit : les médicaments étaient chers, l'argent resté à la maison ne suffisant point pour solder tout le monde, ceux qui n'étaient point pavés murmurèrent , et il fallut vendre à un marchand d'habits toute la garde-robe du défunt. Ce fui un nouveau chagrin ; et cette triste ressource fournit à peine de quoi acquitter les dernières dettes.

C'est alors seulement que Thérèse se souvintd'unebroderiequ'elleavait achevée la veille de la mort de son époux. « Cherche-la, Marie, dit-elle, et tu Tiras reporter, on te la paiera, et cela nous suffira pour une ou deux semaines. »

~ 40 — Marie chercha de tous côtés , et ne trouva rien. Dans les premiers instants de trouble et d'angoisse qui avaient suivi la n1t)rt d'Hubert , quelques voisines bien pauvres étaient venues offrir des secours désormais inutiles, et des consolations; elles n'avaient pas quitté Thérèse jusqu'à l'arrivée du marchand d'habits; elles revinrent après son départ, et voyant qu'on ne retrouvait pas la broderie , l'une d'elles , femme violente et susceptible , s'emporta beaucoup, et, quoiqu'on n'eût pas dit un mot qui pût blesser personne, elle déclara qu'elle n'était pas une voleuse, ni ses voisines non plus, et qu'elle ne remettrait jamais les pieds chez une femme qui avait l'air de la soupçonner. Vainement Thérèse tenta de la calmer, plus en cherchait à

l'adoucir , plus elle s'irritait; les autres se mirent de la partie et sortirent toutes ensemble , abandonnant Thérèse et Marie à la misère et à la douleur.

Dès ce moment commencèrent de nouvelles tribulations. La mère était au lit, incapable de travailler ; la tille, trop jeune encore ( elle n'avait que sept ans ) , ne pouvait se charger que des menues occupations du ménage , et il ne restait plus un sou à la maison. Prendre sur leur chétive garde-robe était chose assez difficile. Leurs voisines ne voulaient plus les voir, et fuyaient Marie ou lui Hiisaient la mine quand cette enfant montrait par la ^Dorte entr'ouverte son visage éploré ; et hors la lingère qu'elles avaient vue cinq ou six fois au plus , elles ne connaissaient per-

sonae à Paris , de sorte qu'elles étaient isolées dans cette immense et populeuse cité , comme des naufragés jetés par la tempête sur une cote stérile et déserte.

Cependant à l'âge de Marie les plus cuisants chagrins n'oient pas l'appétit; le boulanger ne voulait donner du pain (ÇTù la condition d'être payé comptant ; Marie se gardait bien de dire qu'elle avait faim , elle aurait craint de faire trop de peine à sa mère. Cette tendre mère n'attendait pas qu'elle le lui dit: n'écoutant que l'amour maternel , elle crut qu'en faisant un effort de courage elle pourrait travailler assise dans son lit , et elle envoya sa fille chez la lingère.

La lingère avait le cœur sec et l'humeur acariâtre : son premier mouvemcût

était toujours de gronder. Elle reçut Marie fort mal , se plaignit qu'on eût tant tardé, et demanda la mère et l'ouvrage. Lorsque l'enfant , pleurant à chaudes larmes , eut expliqué la mort de son père , la maladie de sa mère , la perte de la broderie qu'on offrait de payer par des retenues , et qu'elle demanda de l'ouvrage , la lingère prétendit que la broderie n'était pas perdue , mais vendue, et chassa Marie en lui défendant de jamais revenir.

Lorsque la pauvre Marie revint à la maison , elle aurait voulu cacher ce nouveau malheur à sa mère ; mais , habituée de bonne heure à ne point mentir , elle répondit , à toutes les questions de Thérèse , l'accablante vérité. Cependant il fallait av(.ir du pain. Marie alla chercher

une marchande à qui Thérèse vendit quelques hardes de femme. « Avec cela , dit-elle à sa hlle , nous aurons du pain pour quelques jours , et ensuite Dieu viendra à notre secours, ou bien... » Elle ne put achever , les sanglots étouffèrent sa voix. Marie pleurait aussi , tantôt regardant les saintes images et implorant l'assistance divine , tantôt regardant sa mère, qui , étendue sur le lit de douleur , se cachait la figure dans ses deux mains et s'efforçait d'étouffer ses gémissements.

« Maman , ma bonne petite maman , dit Marie d'une voix douce et tendre, en s'approchant de sa mère et l'enveloppant de ses deux bras , maman , ne pleure plus, cela te fait trop de mal; espérons en la bonté de Dieu , il aura pitié de nous

el ne nous laissera pas mourir de faim.» Thérèse ne pouvait repondre ; plus son enfant se montrait bonne et pieuse, plus elle sentait qu'elle chérissait cette innocente et malheureuse petite créature , et plus son affliction redoublait; enfin , -réunissant toutes les forces de son ame et se recommandant au Seigneur, elle parut reprendre courage; un rayon d'espérance et de joie brilla à travers les larmes de Marie , et elle aurait entrepris d'aller au bout da monde s'il l'avait fallu pour procurer le moindre soulagement à sa mère; car ce qui distinguait surtout Marie de tous les enfants de son âge , c'était une piété profonde , une entière confiance en Dieu , et un dévouement à toute épreuve pour ses parents. Elle devait bientôt en

donner des preuves évidentes à sa mère. Sur l'ordre de Thérèse, Marie courut chercher un pain et un bouillon qu'elle prit chez un petit traiteur du voisinage. A son retour , quoiqu'elle eût bien faim , elle se contenta d'une croûte de pain, et pria si instamment sa mère de garder le bouillon pour elle seule, qu'enfin cette dernière y consentit. Marie allait aussi puiser de l'eau à la fontaine des Incurables , et chacun la voyant arriver avec un si petit pot , se faisait un plaisir de la laisser passer la première. Marie , qui était reconnaissante des moindres marques de bienveillance , remerciait ces bonnes gens avec tant de franchise, qu'ils étaient charmés de lui avoir cédé leur tour , puis elle se hâtait de revenir vers

sa mère , dont elle aurait désiré ne pas s'éloigner un instant. Malgré toute l'économie possible , le très-faible produit de la vente des bardes de Thérèse ne dura pas longtemps. Alors elle vendit ses draps, excepté un grand pour elle et un petit pour Marie. Cette dernière ressource épuisée , il ne restait plus rien à vendre , à moins que Thérèse consentît à se mettre dans l'impossibilité de sortir quand elle irait mieux.

Un jour pourtant, croyant sentir sa fin prochaine , elle ne pensa plus qu'à prolonger l'existence de sa fille , et lui commanda d'aller chercher un tapissier; elle voulut vendre son matelas et son bois de lit; elle le pouvait, car , en entrant dans la maison, Hubert avait eu la précaution

de payer d'avance deux termes du loyer afin d'assurer au moins pour quelque temps un gite à sa l'araille. A cet ordre de sa mère, la pauvre petite Marie se mit à fondre en larmes. « Ah, maman!

s'écria-t-elle , malade comme tu es, tu coucherais donc sur la paille ; tu n'y es pas accoutumée , tu ne pourrais pas y résister et tu mourrais bientôt, et tu me laisserais seule en ce monde. Non , ma chère maman , j'aime mieux mourir avec toi. Mais écoute , nous avons encore un peu de pain et de bouillon, la cruche est pleine d'eau fraîche; moi je t'assure que je n'ai, pas faim du tout; si tu voulais me permettre de sortir une heure ou ucux, je placerais près de toi toutes nos provisions, et je reviendrais avec de l'ar-

gent, peut-être avec beaucoup d'argent.

— Comment donc espères- tu en gagner ? demanda Thérèse.

— Je demanderai aux passants....

— Ils te repousseront et ne tç donneront rien.

— Je dirai que c'est pour maman qui est malade, et que je viens de perdre mon papa !

— Ah! mon enfant, lu veux mendier! tu ne sais pas à quels chagrins tu t'exposes, à quelle humiliation tu descends, et pour obtenir , quoi ! un liard peut-être ou rien, ou des duretés et des injures....

— Maman , tout cela m'est égal , je veux tout souffrir pour te procurer quelque secours, et le bon Dieu me protégera. »

Thérèse regarda sa fille, et la voyant si

laide , elle pensa que ce serait aux yeux de bien des gens une raison de plus pour la rebuter , car à cette époque surtout , la pauvre Marie était vraiment bien laide. Cependant lorsqu'on l'examinait avec un peu d'attention et de bienveillance , on remarquait sur son Front et dans ses yeux, tout malades qu'ils étaient, une expression de candeur et de bonté qui faisait bientôt oublier sa laideur ; mais , au premier aspect , son visage avait quelque cbose de repoussant.

« Tu le veux, mon enfant, j'y consens à regret , et seulement parce que je suis trop faible et toi trop jeune pour travailler; car lorsqu'on peut travailler, c'est une cbose bien honteuse que de mendier; on peut même dire que c'est une tromperie,

un véritable vol ; on dérobe à la charité le pain qu'elle donnerait aux vieillards et aux infirmes. Va donc, ma tille, va à la garde de Dieu , ne t'écarte pas trop , prends garde de te perdre dans le labyrinthe des rues ; arme-toi de courage et reviens dès que tu auras ramassé quelques sous ou que tu trouveras trop pénibles les chagrins qui t'attendent ; va , je vais prier pour toi. »

Apres avoir remercié et embrassé sa mère , la petite Marie sortit , presque joyeuse, car elle ne doutait pas que chacun ne s'empressât de lui donner quelque ch<.»se quand elle dirait : Cest pour maman qui est veuve et malade.

Hélas' il n'en fut pas ainsi. Déjà trèsavancée pour son âge, Marie ne voulut point mendier près de sa demeure , elle prit

uue autre rue et demanda à toutes les personnes qu'elle rencontra sans rien obtenir. « Ya-ten , lui disait l'un avec dureté. — Laisse-moi en repos , disait un autre.

— Petite misérable , disait un troisième , si tu me suis davantage ! » et il levait sa canne pour l'effrayer. Les dames mêmes ne se montraient pas plus charitables. En courant ainsi de rue en rue et toujours • maltraitée de tout le inonde, l'infortunée Marie arriva sur la place Saint-Sulpice ; elle se rappela que sa mère cherchant de l'ouvrage en avait trouvé après avoir prié dans cette église , et elle y entra pour prier aussi devant cette njcme image de la Vierge où , deu s mois auparavant , elle s'était arrêtée avec sa mère. Marie pria longtemps et avec beaucoup de ferveur ; de grosses lar-

mes roultTont sur ses joues pendant que ses yeux supi)lianls restaient fixés sur l'image de la Mère de notre Sauveur ; elle ne voyait rien autour d'elle , elle ne pensait qu'au ciel et à sa mère. Cet acte de sincère dévotion ranima son courage , et elle retourna dans les rues pour mendier. « Ab ! pensait-elle , j'ai bien prié de toute mon âme. Dieu voit notre détresse , et certainement il ne nous abandonnera point ! >> A l'instant même, apercevant une dame richement vêtue , elle courut vers elle , et joignant ses deux mains, elle lui dit, d'une voix qui aurait attendri toute autre personne : « Madame , ayez pitié de nous , le bon Dieu vous bénira ; je viens de perdre mon papa qui était si bon , maman est au lit et bien malade , je suis trop petite pour tra-

vailler; nous n'avons plus rien à vendre , fait3s-moi la charité , si peu qu'il vous plaira. » La dame , continuant de marcher , la regardait d'un air dédaigneux, lorsque survint un homme qui saisit Marie par le bras, en lui disant : « Tu mendies , je crois , drôlesse? — Oui , Monsieur, dit la dame, si la police faisait mieux son devoir, ce petit monstre ne m'aurait pas obsédée pendant un quart d'heure.

— Vous voyez , Madame , que la police fait son devoir , puisque j'arrête cette enfant, répondit l'homme.

— A la bonne heure, repartit sèchement la dame , qui à deux pas de là trouva son équipage et y monta.

— Vous m'arrêtez. Monsieur, s'écria la petite Marie tremblante de tous ses

membres, et parce que je mendie? mais je ne puis laisser mourir de besoin ma pauvre maman.

— Tais-toi et marche , » dit l'agent de police d'un ton qui intimida la jeune captive ; elle se contenta donc de pleurer en silence -.maiscequiladésolaitle plus, c'était de penser que sa mère était restée seule , et que peut-être on la retiendrait quelques heures , car la pauvre enfant n'imaginait pas que sa détention pût durer plus que le jour. L'homme qui l'avait arrêtée la conduisit chez le commissaire de police, en déclarant qu'il l'avait surprise à mendier ; et le commissaire donna à un autre agent l'ordre de la conduire à la préfecture de police.

« Vous ne me renvoyez pas à maman?

demanda Marie toute en larmes.

— On t'envoie enprison .

— En prison ! et je ne verrai plus maman qui m'attend , qui est malade , qui mourra si elle ne me voit pas bientôt revenir. Ah ! monsieur le commissaire , si votre maman était malade, si elle était pauvre, abandonnée de tout le monde comme la mienne, et qu'elle vous attendît , vous seriez bien malheureux si on vous envoyait en prison . »

Cette naïveté lit éclater de rire quelques hommes qui se trouvaient là , mais elle émut le commissaire qui était un respectable père de famille. « Laissez là cette enfant , dit-il à l'agent déjà chargé d'emmener Marie. Viens, ma petite, viens avec moi , je veux te parler.

— Est-ce quo vous allez aussi me conduire en prison ? demanda 3L^rie avec un nouvel effroi.

— Non , mon enfant , n'aie pas peur et suis-moi. »

L'ayant conduite dans un salon, il lui dit de l'attendre et disparut par une autre porte. Marie , se voyant enfermée , se crut en prison et se prit à pleurer en pensant à sa mère ; puis apercevant parmi les gravures qui ornaient cette pièce une superbe figure du Christ , elle s'agenouilla devant cette image : sans y penser elle pria tout haut de manière qu'on pouvait l'entendre de la pièce voisine. Le commissaire avait remarqué que la petitç mendiante avait des manières et un langage qui annonçaient déjà une enfant bien élevée et surtout une

belle âme ; et il voulait que sa femme la vît afin d'aviser ensemble aux moyens de lui épargner les chagrins et les dangers auxquels elle serait exposée si on la jetait dans la foule des petites mendiantes de son âge. Ils allaient entrer dans le salon pour interroger Marie quand ils l'entendirent prier, et ils s'arrêtèrent pour l'écouter. Sa prière , simple comme son âge , les toucha jusqu'au fond du cœur. La femme du commissaire pria son mari de la rendre à sa mère et il y était tout disposé. A peine entraient-ils au salon, que l'on annonça un vieillard, un ouvrier, mais d'un extérieur vénérable , qui attendait depuis quelque temps déjà dans l'antichambre et qui réclamait la petite mendiante.

« C'est son père , » dit la dame , et

cette observation frappa le commissaire.

« Tu nous trompais donc en nous disant que ton père venait de mourir ?

— Non , Monsieur ; mon pauvre papa est mort , c'est bien trop vrai !

— Quel est donc cet ouvrier qui vient te réclamer?

— Je ne sais pas , Monsieur ; nous ne connaissons personne ici.

— Nous allons voir si tu mens. Faites entrer le vieillard , » ajouta le commissaire s'adressant à l'homme qui avait annoncé l'ouvrier.

Le vieillard entra. et le commissaire lui dit :

« Cette enfant a été surprise à mendier dans la rue ; vous la réclamez , vous êtes sans doute son père ?

— .Non , monsieur le commissaire.

— Ou son parent ?

— Non , Monsieur.

— Vous la connaissez du moins ou vous connaissez sa famille ?

— Je ne la connais pas ; de toute sa famille je n'ai jamais vu qu'elle , et seulement quelques fois , par pur hasard.

— Pourquoi donc la réclamez-vous ?

— Parce qu'elle m'intéresse singulièrement.

— Et comment a-t-elle pu vous intéresser ?

— ■ Monsieur le commissaire , je suis vieux ; vous le voyez à mes cheveux blancs ; j'ai été élevé à une époque où la religion était plus généralement respectée qu'au temps où nous sommes , et la piété de

celle enfant m'a inspiré la plus giande eslime pour ses parents, quoique je ne les connaisse pas, et pour elle le plus vif intérêt.

— Où l'avez-vous donc vue ?

— D'abord et plusieurs fois à la fontaine des Incurables, où je vais quelquefois chercher une voie d'eau pour mon ménage.

Elle y vient tous les jours , m'a-t-on dit , et j'ai été frappé de ses manières pleines de grâce et de politesse. Je me suis dit : Voilà une petite tille bien élevée ; il faut pourtant que ses parents soient bien pauvres et même malades pour envoyer une enfant si jeune chercher de l'eau à une fontaine publique ; la pauvre petite avait tant de peine à porter sa petite cruche , qu'elle me faisait de la peine. J'avais envie

de la questionner et de porter moi-même sa cruche , mais j'ai toujours été retenu par la crainte de paraître curieux et indiscret.

— Mais enfin quelle preuve avez -vous de sa piété ?

— Il n'y a qu'un moment encore j'étais à faire ma prière dans l'église de Saint- Sulpice, où j'ai été baptisé il y aura bientôt 80 ans, c'était en 1761 . j'ai entendu quelqu'un se mettre à genoux assez près de moi ; un mouvement irrésistible , sans doute une inspiration de la sainte Vierge, sous la protection de qui ma mère m'a placé dès mon enfance , m'a fait tourner les yeux de ce côté , et j'ai reconnu ma petite porteuse d'eau. Dès ce moment mes regards n'ont pu se détacher d'elle , elle a prié longtemps , je l'ai toujours observée.

Non , monsieur le commissaire , je n'ai jamais vu ni en fan t , n i grande personne prier avec une si édifiante ferveur! Sans savoir ce qu'elle demandait à la Vierge, mes vœux se sont joints aux siens. Elle avait le cœur bien gros, de pénibles soupirs s'échappaient sans cesse de sa poitrine oppressée, deux ruisseaux de larmes coulaient de ses yeux, et souvent, élevant vers le ciel ses deux petites mains tremblantes et jointes avec force , elle semblait implorer de la bonté divine une grâce dont elle avait le plus pressant besoin. Elle priait tout bas, cependant plusieurs fois j'ai cru distinguer dans ses paroles les mots : l'âme de mon père. . . ma mère malade. . , et j'ai su qu'elle priait pour le repos de l'âme de son père et pour la guérison de sa mère. Quand elle

est sortie de l'église, je n'ai pu résister au désir de la suivre. Je l'ai vue en effet demander l'aumône, je l'ai vue rebuter inhumainement par une grande dame à brillant équipage, et presqu'aussitôt on l'a arrêtée et conduite chez vous. Je l'ai suivie avec l'intention de la réclamer; mais arrivé à votre porte , une crainte m'a quelque temps arrêté. A quel titre pourrais-je réclamer une enfant étrangère et dont je ne sais même pas le nom ? Eh bien I me suis-je dit à la tin , je la réclamerai en qualité de chrétien. Mes cheveux blancs , et , j'ose le dire , ma réputation d'honnête homme, de bon époux , de bon père et de bon voisin dont je jouis dans le quartier seront peutêtre des titres suffisants aux yeux de M. le commissaire , et , s'il le faut et si la mère

le veut , je me chargerai do l'enfant ; mon tilsaîné, ayant terminé son apprentissage, commence d'aujourd'hui à gagner sa vie; c'est une bouche de moins à nourrir ; cette pauvre fille le remplacera. »

Le commissaire et sa femme en écoutant ce discours étaient attendris jusqu'aux larmes. La dame dit même tout bas à son mari de relâcher la petite mendiante.

Marie pleurait , elle profita du premier moment de silence pour dire : « Vous voyez bien , Monsieur, que je ne mentais pas ; mes bons parents m'ont toujours bien recommandé de ne jamais mentir , et je ne leur ai point encore désobéi. Est-ce que vous allez me renvoyer en prison , ou me renvoyer à maman ? Elle doit être déjà bien inquiète , car je lui avais promis de reve-

nir plus tôt, et je crois qu'elle mourrait de chagrin si elle ne me voyait pas rentrer ce soir. »

En prononçant ces paroles, la pauvre petite était presque étouffée par ses sanglots.

L'épouse du commissaire s'étant assise sur un canapé, la prit sur ses genoux et s'occupa de la consoler pendant que son mari continuait à parler au vieillard.

« Qui êtes-vous , Monsieur , lui demanda-t-il , et où demeurez-vous ?

— Je m'appelle Jean-Pierre Leroux ; j^ suis un pauvre menuisier , père de cinq enfants, établi au cuin de la rue de Sèvres et de la rue des Brodeurs.

— Et toi , mon enfant , où demeurestu , reprit le commissaire, s'adressant à

Marie, et comment se nomme ta mère?

— Monsieur , maman s'appelle Thérèse Hubert , et moi Marie Hubert ; nous demeurons dans la rue presque en face des Incurables ; mais j'oublie toujours le numéro de la maison. »

Le commissaire invita le vieillard à attendre ou à revenir dans une heure ou une heure et demie. Le menuisier préféra ne point s'éloigner de Marie. « Je n'ai aucun doute sur la vérité de vos assertions , dit le commmissaire ; si j'étais libre de suivre ma i)ropre conviction , je vous remettrais cette enfant sans hésiter, et je serais sûr qu'elle se trouverait en bonnes mains; mais les devoirs de ma place me commandent des précautions dont il ne m'est pas permis de me dispenser. Je vais

donc envoyer aux infoi'malions. » En effet un commis partit sur-le-champ avec toutes les instructions nécessaires. Cependant Marie ne cessait de se lamenter et de supplier qu'on lui permît de retourner vers sa mère ; c'était chose impossible. L'heure du dîner étant venue , la dame la fit asseoir à table à côté d'elle, et la servit mieux que ses propres enfants , mais Marie ne mangeait rien. « Mange, ma fille , lui dit la dame, tu dois avoir faim.

— Je pense que maman souffre et se désole à cause de moi , répondit Marie en fondant en larmes.

— Tu iras bientôt la consoler , reprit la dame.

— Bien vrai ? repartit vivement Marie,

— fi9 —

en regardant le commissaire qui ne répondit pas un mot et garda toute sa gravité ; alors Marie recommença à pleurer.

— C'est moi qui te le promets , pauvre enfant , s'écria la dame en embrassant la petite mendiante.

— Mais , mon amie , tu te mêles là de choses....

— Mon ami , je me mêle de ce qui est de mon ressort ; c'est ici une affaire de maman et de petite fille ; cela me regarde plus que toi. La police n'a rien à voir ici qu'à vérifier l'exactitude des déclarations que tu viens d'entendre , et je suis sûre qu'on les trouvera toutes vraies. »

Le commissaire secoua la tête et ne répondit rien ; cependant , après le potage , Marie refusa de manger autre chose , quoi-

qu'on eût mis sur son assiette un appétissant morceau de poulet , que pourtant elle ne cessait de regarder de tous ses yeux.

« Est-ce que tu n'aimes pas le poulet? demanda la dame.

— Pardon , Madame; mais....

— Pourquoi donc n'en manges-tu pas? »

Pour rien au monde Marie n'aurait voulu mentir et elle n'osait dire ce qu'elle pensait ; elle baissa la tète et garda le silence ; mais , pressée de questions , elle répondit enfin : « Ma pauvre maman , qui est si malade, n'a que de l'eau et un peu de pain !

— Je l'avais bien deviné , chère et aimable enfant, s'écria la dame, tu voudrais porter ce mets à ta maman , et tu

ne peux te résoudre à le manger toimême , quoique lu doives avoir encore bien faim. Mange, ma fille; en voilà un autre que lu porteras ou plutôt que nous porterons ensemble à ta mère. »

Sur cette assurance, Marie mangea, et de bon appétit , car en etfet elle avait grand faim , cl il y avait déjà plu.qeurs jours que la pauvre petite ne vivait que de pain et n'en mangeait pas tout à son aise.

Enfin le messager revint ; tout était vrai dans les réponses de Mario et du vieillard. « Je vais donc la reconduire à sa mère , et je vous promets qu'elle ne mendiera plus , dit le menuisier.

— Eh bien! répondit la dame, nous irons donc ensemble, car je veux la remettre moi-même entre les bras de sa

mère et faire la connaissance d'une femme qui doit être bien vertueuse puisqu'elle élève si bien sa fille. Tu le permets , mon ami ? » demanda-elle à son mari, qui donna sans peine son consentement.

« Allons, mes enfants, dit la dame à ses deux filles et à son iils, tous encore bien jeunes, n'avez-vous rien à offrir à cette bonne mère et à cette petite si pieuse et qui aime tant sa maman? »

A l'instant même les trois enfants coururent à leurs petits coffres, tirèrent leur bourse et remirent chacun une pièce de dix. sous toute neuve qu'on leur avait donnée le matin : c'était toute leur fortune, et ils étaient enchantés d'en faire le sacrifice pour Marie et sa mère , quoique

CCS petites pièces de dix sous fussent bien jolies. La dame les mit dans un papier, qu'elle alla présenter à son mari : « Voici l'offrande de nos enfants, lui dit-elle, ajoutes-y la tienne. — Tu sais que nous ne sommes pas riches , répondit l'époux, et que nous voyons tant de malheureux. » En même temps il déposa dans le papier une pièce de quarante sous. « Moi, reprit la dame , en ma qualité de maman , je ne puis donner moins de cinq francs. — ■ Tu nous ruines avec tes perpétuelles charités. — Va, mon ami, une charité bien placée ne ruine jamais; au contraire, elle enrichit , car elle nous attire les bénédictions du Seigneur. »

Ensuite les enfants embrassèrent bien tendrement Marie , qu'à présent ils ne

trouvaient plus si laide qu'au premier abord, et qui même leur parut toute gentille lorsqu'elle les remercia au nom de sa mère; ensuite on partit. Marie n'eut garde ' d'oublier la cuisse de poulet mise en réserve pour sa mère.

Ainsi la petite Marie revenait entre deux amis que sa piété et son amour filial avaient faits à elle et à sa mère. La dame , appesantie par son embonpoint , et

le vieillard , par les années , marchaient bien lentement au gré de Marie, qu'ils tenaient par la main et qui aurait voulu courir.

Thérèse commençait à concevoir les plus terribles incjuiétudes lorsque l'agent au commissaire était entré chez elle. Un simple coup d'œil jeté sur rameublement

et sur la maitresse du logis le convainquit de la détresse et de la maladie de la pauvre femme. Il lui apprit avec précaution l'arrestation de sa fille et lui assura que bientôt , dans une heure au plus tard , on la lui ramènerait. Nouvellement arrivée à Paris , ne \pyant personne et ne sortant presque jamais, Thérèse avait ignoré jusqu'alors que la mendicité y fût interdite en ce moment. Combien elle se reprocha d'avoir cédé aux instances de sa fille ! mais pourtant pouvait-elle la retenir pour la voir périr d'inanition auprès d'elle? Thérèse compta tous les instants jusqu'au retour de Marie. Enfin la porte, restée entre-baillée , s'ouvrit , et Marie s'élança vers le lit de sa mère. « Me voici , ma bonne petite maman, lui dit-elle en l'embrassant, ce n'est pas

— 76 -^ ma faute si j'ai tant tardé; je te dirai tout cela; mais voici un monsieur et une dame qui ont eu la bonté de me ramener et qui veulent te voir, parce qu'ils nous aiment bien. »

Déjà M. Leroux et la femme du commissaire étaient dans la chambre. Thérèse les invita à s'asseoir sur les deux mauvaises chaises qui lui restaient. Ils se firent connaître, ils expliquèrent tout ce qui venait de se passer, et comme la modestie leur faisait taire certains détails qui étaient tous à leur avantage , Marie, ordinairement si réservée, ne put s'empêcher de les interrompre plusieurs fois pour compléter leurs récits, de sorte que Thérèse apprit tout ce qu'ils avaient fait pour elle et pour sa fille. Elle

leur témoigna sa reconnaissance dans les termes les plus touchants , et son langage acheva de lui gagner l'affection de ces deux amis que la bonté du ciel venait de lui envoyer d'une manière presque miraculeuse.

« Ce n'est pas tout , Madame , dit l'épouse du commissaire, il faut songer à votre santé , à votre avenir et à celui de cette aimable enfant : demain , je vous enverrai mon médecin , c'est un homme habile et plein de bonté , il parlera au pharmacien , je me charge de tous les frais : n'épargnez aucune dépense. J'ai des amis plus riches que moi qui m'aideront à pourvoir à tout. Ne vous laissez manquer de rien ni vous ni votre fille ; je jugerai de l'étendue de votre amitié

que je désire m'Titer et obtenir, par la manière dont vous userez de cette latitude : surtout ne craignez pas d'en abuser. Le premier point est de vous guérir ; pour cela il faut vous Iran juilliser , et |e vous répète {ue vous ne devez plus avoir aucune in juiétude. Ce soir, je vous apporterai moi-même des draps et du linge ; entre amies cela ne se refuse point , et je ne veux pas mettre nos domestiques dans les confidences de notre amitié. Lorsque vous serez parfaitement rétablie, je vous procurerai par mes connaissances plusd'ouvrage que vous n'en sauriez faire , rien ne vous empêchera de prendre des ouvrières et de fonder un petit atelier qui pourra grandir avec le temps et former un établissement considérable, si, comme

je l'espère, Dieu bénit vos travaux. Pour réducation de Marie....

— Ah! Madame , permettez que je me charge seule de ce soin ; ma fille est un dc'pôl sacré que m'a confié la sainte Providence , et puisque l'avenir que vous avez la bonté de me faire entrevoir me permettrait de garder seule ce dépôt précieux , je ne le remettrai à personne , quoique je sache rendre pleine justice à toutes les vertus des femmes pieuses qui se dévouent à l'éducation de la jeunesse chrétienne.

— Je ne puis que vous approuver , Madame , répondit l'épouse du commissaire.

Achevez l'œuvre maternelle que vous avez si bien commencée.

— Et moi , dit le vieillard avec sa

bienveillante simplicité , pensez-vous que je suis venu ici pour ae rien faire? Eh! nenni dà! faites votre part et faites la bien grande , vous ne ferez jamais autant que le méritent Madame et ma chère petite porteuse d'eau ; mais je ferai aussi ma part. Je connais une dame de charité, qui est la piété et la vertu même; je lui parlerai de ma petite amie , et si Madame le permet elle viendra la voir ici.»)

Thérèse y consentitsans peine. L'épouse du commissaire embrassa la pauvre malade, et en se retirant mit dans la main de Marie, qui la reconduisit, le papier contenant les offrandes de sa famille, le vieillard partit en même temps qu'elle.

Toutes les choses se passèrent comme l'avaient annoncé le vieillard et la dame;

Tbérèse , rassurée sur le sort de sa fille, recouvra bientôt la santé ; l'épouse du commissaire lui procura tant d'ouvrage bien payé qu'elle put former un atelier , l'agrandir et vivre dans une honnête aisance. La dame de charité , amenée par le respectable Leroux , prit en affection la fille et la mère, et leur envoya aussi une nombreuse clientelle. Marie, toujours docile , continua à profiter des leçons de sa vertueuse et sage mèi'e : en grandissant il semblait que la beauté de son âme corrigeait chaque jour l'irrégularité de ses traits; elle ne fut jamais belle, mais elle cessa d'être laide , et sa physionomie ouverte , modeste et sereine avait une telle expression de candeur et de bienveillance, que tout le monde en était enchanté. A

l'âge de 20 ans , sa mère lui fit épouser un des fils de Leroux, garçon très-pieux , très-laborieux et très-sage, qui depuis plusieurs années déjà dirigeait rétablissement de sou père , et qui la rendit aussi heureuse qu'elle le méritait.

Souvent dans la suite elle disait à ses. enfants : « Vous voyez bien qu'il ne faut jamais perdre l'espérance en la bonté de Dieu ; ce jour où j'ai été arrêtée , je paraissais perdue et ma mère aussi. Les règlements de police voulaient qu'on m'enfermât dans une prison avec toutes les mendiantes arrêtées comme moi dans les rues. Je n'aurais plus revu ma mère; elle serait morte de douleur , et moi je me serais peut-être pervertie dans la compagnie de ces malheureuses qui ne sont pas

~ 83 — toutes aussi pieuses qu'elles clevraieiiL l'être. Pourtant je venais à l'instant même de me recommander à Dieu avec une ferveur que je ne saurais vous peindre , et Dieu semblait m'abandonner î je le crus un instant, car j'étais bien jeune encore ; mais la sainte Vierge que j'invoquais dans mon cœur me rendit bientôt la confiance, et le malheur que je déplorais fut précisément ce qui sauva delà misère et de la mort ma mère et moi , car c'est mon arrestation qui m'a fait connaître la charitable épouse du commissaire qui est devenue notre bienfaitrice.

« Et ce n'est pas tout , mes enfants , si j'avais été moins polie avec les personnes qui avaient eu la bonté de me céder leur tour à la fontaine, le respec-

table M. Leroux , votre grand-père,

ne m'aurait pas remarquée et aimée; si j'avais prié avec moins de ferveur, si la piété filiale ne m'avait pas arraché tant de larmes devant la chapelle delà Vierge , il ne m'aurait pas suivie , il ne se serait pas intéressé à moi, pauvre enfant inconnue, assez vivement pour venir me réclamer; on n'aurait sans doute pas connu tous les détails intéressants qu'il a donnés ; l'épouse du commissaire aurait pris moins vivement ma défense et on m'aurait emmenée en prison.

«Ainsi, mes enfants, vous le voyez. Dieu n'abandonne pas ceux qui mettent en lui toute leur confiance, et jamais il ne laisse sans récompense la piété sincère, l'amour filial, la simple politesse même , ni aucune véritable vertu.

« Cet exemple nous apprend encore qu'un enfant pieux , sage et poli fait estimer ses parents même de ceux qui ne les ont jamais vus , et que le dévouement du plus faible enfant peut quelquefois sauver sa famille. »

FIN DE LA PETITE 5IENDIA1NTE.

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