CHAPITRE PREMIER
Un Ion pore.
Dans une des provinces de l'Allemagne, qui, malgré les conquêtes et du schisme et de l'hérésie, est restée fermement attachée aux croyances catholiques , vers le
nord de la Bavière y vivait la vertueuse famille du forestier Wild. Celui-ci remplissait ses fonctions avec non moins de fidélité que de zèle. Il avait reçu de la nature uq regard un peu sombre , et il était bref dans ses paroles , mais elles étaient toujours réfléchies et jamais inutiles. Son cœur était honnête et sincèrement pieux: «Dî'ew d'abord, fOMS ensuite^), disait-il sans cesse à sa famille.
Son épouse se distinguait par une grande douceur de caractère , une patience inaltérable dans les circonstances les plus pénibles et une générosité à toute épreuve.
M'ild avait trois enfants, Edouard, Élise et Jérôme ses richesses , et comme il n'avait pour tout bien que ce qu'il gagnait à la sueur de son front , pour ne jamais être
expose à manquer du nécessaire, il avait introduit dans ses dépenses la plus stricte économie, l'ordre le plus parfait, qui, joints au contentement intérieur, le défendaient et contre l'indigence et contre la cupidité.
Nous avons dit qu'il parlait peu ; mais ses paroles étaient riches en comparaisons qu'il puisait dans la nature même au milieu de laquelle il vivait. Le matin, quand il sortait avec ses enfants , il leur disait: « Mes enfants, voilà un beau jour qui nous éclaire; puisse notre cœur être aussi pur que sa lumière ! noti'c âme aussi nette que ses rayons î Que ce ciel qui n'a pas unetache soitrimagedenotreconsciencel»
Il comparait son fils Edouard à un pin qui s'élève droit et fier, ou à un cerf qui court
avec agilité et vitesse. Il disait d'Elise que ses joues ressemblaient à la fraîche rose des bois.
Il parlait volontiers et avec un atti'ait toujours nouveau , des beautés de la nature dans lesquelles il avait appris depuis longtemps à reconnaître un effet mystérieux de la beauté du Créateur.
c( Il faut , disait-il à son épouse, que nos enfants deviennent bons et pieux ; c'est à cette fin que doivent tendre tous nos efforts. Il faut que nous formions leur jugement et leur cœur; que de bonne heure nous leur fassions une sainte habitude de la crainte de Dieu , de l'observation de ses.lois , du travail , de l'ordre , de la retenue , afin qu'à notre dernière heure nous ayons la consolation d'avoir assuré
leur bonheur, et que nous puissions nous présenter sans crainte au pied du tribunal de celui qui nous demandera compte nonseulement du mal que nous aurons fait, mais encore de celui que nos enfants feront par notre négligence. Oh , oui ! je préférerais déjà être dans la tombe que d'avoir des enfants mal élevés; j'aimerais mieux les voir morts devant moi qu'infidèles à la loi de Dieu et voués au mal. » Ce que ce bon père souhaitait si ardemment , il s'efforçait aussi de le réaliser. Rien ne lui coûtait, quand il s'agissait de faire quelques sacrifices pour ses enfants, et en cela il était parfaitement secondé par son épouse. Il les envoyait régulièrement à une école établie dans un bourg voisin , et , malgré sa pauvreté , il payait le
prix des leçons avec autant de satisfaction que d'exactitude. « 11 faut cela avant tout , disait-il, quand le trimestre était écoulé et qu'il allait s'acquitter de sa dette; c'est un capital placé à intérêt , et , si le Seigneur nous en fait la grâce , l'intérct en sera bien grand. »
Mais si le forestier ne ménageait aucune dépense pour rinstruction de ses enfants, il insistait encore bien plus sur la fidélité à s'acquitter de tous les devoirs religieux, et en cela lui et son épouse leur servaient d'exemples. Les premiers instants de la journée étaient consacrés à la prière ; toute la famille réunie la faisait avec un recueillement que rien ne pouvait troubler.
Les dimanches comme les jours de fête ,
Wild conduisait lui-même ses enfants à l'église , où ils édifiaient tout le monde par leur recueillement et la piété répandue sur tous leurs traits.
Dans l'intérieur de leur demeure , Wild avait habitué ses enfants à rapporter à l'action de la Providence tous les événements heureux ou malheureux dont ils étaient témoins , et c'est ce qu'il appelait la conversation avec Dieu , qui doit être familière à tout chrétien. « ^'e perdez jamais de vue, leur disait-il , la présence de Dieu! témoin invisible mais continuel de toute noire vie , il pèse nos actions, sonde et scrute nos pensées. Ah ! malheur à celui qui oublie son Dieu ! il n'a plus aucun motif de faire le bien , ni rien qui l'élève au-dessus des êtres privés déraison. »
S'il arrivait quelque accident fâcheux, Wilcl consolait safamilie et se consolait luimême ainsi « Patience ! cela aussi aura une fin.» Et lorsqu'un événement heureux inspirait à ses enfants des transports trop y ifs , il les modérait aussitôt par ces paroles : 0 Ne vous abandonnez pas à une joie trop vive , car elle sera peut-être bien courte , et d'autant plus pénible sera pour vous l'amertume qui la suivra. »
Ce n'est pas que le forestier eût un caractère sombre qui lui faisait prévoir partout des accidents fortuits et fâcheux; mais il connaissait rinconstance des choses d'ici-bas , et il se tenait toujours prêt atout événement. ^^ Nous ignorons, disaitil le matin , ce que la Providence nous ré-
serve aujourd'hui. Soyons toujours prêts à recevoir de sa main le bien et le mal. Rien ne nous arrivera sans sa volonté , et tout ce qui nous arrivera sera pour notre bien , si nous savons nousen servir comme il faut. Ainsi , dans la bonne fortune , réjouissons-nous, comme dit l'Écriiure, comme si nous ne nous réjouissions pas; car à la joie peut succéder la tristesse. Espérons toujours , et si le Seigneur nous envoie des épreuves, recevons-les avec résignation , comme nous recevons ses faveurs avec reconnaissance. Si vous formez des vœux^ qu'ils soient toujours subordonnés à la volonté divine, qui doit en être la règle constante ; ils peuvent être justes, et cependant il faut en abandonner l'accomplissement à la Providence
qui sait mieux que nous ce qu'il nous faut ; car Dieu est notre père , et il châtie souvent ceux qu'il aime. »
Ainsi parlait le vertueux forestier, ainsi il s'efforçait d'inspirer à ses enfants une piété aussi solide qu'éclairée , et ses espérances ne furent point trompées ; il les vit croître en sagesse comme en âge, et il remerciait le Ciel de leur avoir donné une santé inaltérable , un jugement droit et une âme noble et pieuse.