CHAPITRE Xm
Conclusion.
Edouard avait écrit, aussitôt après son arrivée chez ses parents, au prince russe, et lui avait fait part de la maladie de sa mère, qui ne lui permettait pas de retourner en Russie, avant qu'elle fut rétablie. Anne était dé^à morte, lorsque arriva la réponse. Le prince ins'stait de nouveau
pour que Edouard , aussitôt après le rétablissement de sa mère, amenât avec lui toute sa familie, promettant qu'il ne la laisserait manquer de rien , et qu'il saurait employer utilement son frère et son beau-frère, dont Edouard lui avait fait connaître les professions. A la lettre du prince était jointe un bi)let sur une maison de commerce de Kœnigsberg.
La lecture de cette lettre causa une joie générale dans la famille de Wild et donna lieu à de fréquentes délibérations sur le parti à prendre. Enfin tous s'accordèrent, et il fut résolu qu'on se rendrait à l'insitation du prince. Edouard acheta une voiture assez grande pour contenir, outre les personnes , les meubles que l'on voulait conserver, et cinq mois après il partit avec son père, sa sœur et son beau-frère.
Le bon Fromhold accompagna ses amis
la distance d'un mille, et quand il leur fit ses adieux , il ne put s'empêcher de verser des larmes. A Kœnigsberg, Jérôme se joignit à ses parents, et , après plusieurs semaines d'une route pleine de fatigues, ils arrivèrent au château du prince qui les attendait avec impatience, depuis le jour où il avait reçu d'Edouard une lettre dans laquelle il lui annonçait son prochain retour. Ils furent reçus par le prince et par son épouse avec une bienveillance très-flatteuse pour eux ; Edouard alla occuper la maison qui lui était destinée, et Wild l'y accompagna pour l'aider dans sa charge , ce qu'il faisait avec d'autant plus de plaisir qu'il se trouvait rentré de nouveau dans ses anciennes occupations de forestier, tandis que Jérôme , Élise et son mari allèrent s'établir à Arcbangel, où, grâce à la puissante protection du prince , ils ne tardèrent pas
à se distinguer par leurs travaux et encore bien plus par leur honnête conduite.
Edouard épousa, quelque temps après son arrivée, une jeune orpheline qui avait été accueillie par la charitable princesse, et dont il avait déjà eu occasion auparavant de connaître les excellentes qualités.
le vieux Wild était au comble de la joie. Souvent il se rendait à pied à Archangel, malgré son grand âge et une distance de trente verstes qui séparait la demeure de son fils de cette ville; et, quand il quittait ses enfants, il leur disait souvent : « Je n'aurais jamais pu croire que , sur une terre étrangère et si éloignée de ma patrie, je dusse ressentir tant de bonheur, tant de joies de père. Mais Dieu conduit les siens d'une manière admirable; il sait tirer le bien du mal , et faire tourner à notre avantage les crimes mêmes qui
semblaient ne devoir nous attirer que sa colère , et qui , par le repentir, nous méritent ses grâces et ses faveurs. »
Edouard devint père de quatre enfants charmants; et, comme il devait à l'éducation qu'il avait reçue chez son père les moyens qui lui avaient servi depuis à faire sa fortune, il voulut aussi que ses enfants fussent élevés dans des principes religieux et instruits de tout ce qui pouvait contribuer à leur bien-être. H s'adressa à Fiombold,et celui-ci lui envoya un instituteur allemand, qui était un homme trèsestimable. Lorsque Edouard présenta ses enfants à leur maître, il dit à celui-ci : « Monsieur, je vous confie ce que j'ai de plus cber au monde , et j'espère que vous unirez vos soins aux miens pour faire de mes enfants d'honnêtes gens et dç bons chrétiens. Votre exemple, je n'en doute
~ 179 — pas , contribuera encore plus que vos leçons à imprimer dans leurs âmes ces principes solides de vertu et de piété qui doivent assurer leur bonheur. J'estime beaucoup les sciences humaines, et je crois que sous votre direction mes enfants ne pourront manquer d'y faire des progrès rapides , mais j'estime encore davantage la science de la Religion, et c'est sur elle que je vous prie d'insister particulièrement. De cette manière seule , les premières pourront leur être utiles , car ils n'en abuseront pas; ils ne s'en serviront que pour le bonheur des autres, et mériteront d'être comptés au nombre des bcais citoyens. Les vertus que l'on appelle civiles ne peuvent être solides qu'autant que la charité chrétienne les anime ; et l'amour de la patrie est un vain mot , s'il n'est pas fondé sur l'amour de Dieu; qui doit
être le but principal de toutes nos actions. »
Les vœux et les espérances d'Edouard se réalisèrent dans la suite d'une manière aussi agréable pour lui qu'avantageuse pour ses enfants. Ceux-ci firent des progrès rapides dans tous les genres d'instruction , et ils en firent encore de plus grands dans la vertu. Ils vécurent heureux , après avoir fermé les yeux de leur grand-père, qui mourut à l'âge de quatre-vingts ans , et continuèrent de faire le bonheur de leur père et de leur mère , les édifiant par leurs vertus, comme ceux-ci les avaient souvent édifiés parlL'urs bons exemples.