La petite mère
Ce ne fut pas sans de sérieuses difficultés qu*on parvint à mettre quelque r^ularité dans les habitudes de Madeleine. D'abord, on laissa la longe qui l'attachait au nouveau système d'éducation assez lâche. Mais, peu à peu, en dépit de ses gâteries paternelles, André Fuster, par la pente bien naturelle aux vieux soldats qui, rentrés dans la vie privée, y apportent à leur insu
* L'épisode qui précède Le Calvaire de la baronne Fuster a pour titre : La Paroisse du Jugement-Dernier.
LA t»ETlTE MÊRË
le despotisme de la discipline militaire, rie voulut plus souffrir la moindre infraction à la règle établie. Il y eut des heures pour le lever, pour le coucher, pour les repas, pour les récréations.
Le général, qui n'oubliait rien, après avoir tenté de soumettre au joug la tête indocile de son enfant^ alla, dans sa manie de réglementation^ jusqu'à déterminer à quels moments il serait permis à son cœur de battre plus ou moins fort. Sauf le jeudi, que la jeune fille était libre de passer tout entier avec Marie David, les autres jours elle ne devait voir Loulou que deux fois : une demi-heure le matin, une demi-heure dans la soirée.
On devine les révoltes de Madeleine. Pendant les premiers mois, son joli front hardi, où, comme au front de son père, adoucies par la grâce incomparable du sexe et de l'âge, se montraient des lignes énergiques, se redressant vivement, elle cassa souvent le licou. Pourtant, à la longue, cette nature vagabonde, toute de caprices et de fantaisies, se résigna et se laissa couler dans l'obéissance ainsi que dans une eau pro* pice où son âme ardente et folle se reposait, se rafraîchissait délicieusement. L'affection fait de ces miracles. Madeleine Fuster, facile à la riposte, à des redressements d'indépendance presque farouche, se soumit à tous les commandements, à toutes les injonctions, parce que, dès la première parole de ses maîtres, elle se sentit aimée. Elle pliait en raison de la tendresse
LA POUPÉE DE METZ
qu'on lui témoignait, et de toutes parts elle se trouvait enveloppée de tendresse.
Les ordres les plus impérieux, les plus durs» lui venaient de sa mère, laquelle, malgré les résolutions prises devant Dieu et devant les hommes, n'était pas maîtresse de ne pas laisser de tenlps à autre percer son véritable caractère ; mais je ne sais quelle douceur goûtait la jeune fille à lui prouver une soumission parfaite, se souvenant peut-être qu'elle lui avait tant désobéi et empressée de racheter ses légèretés. S'il lui échappait une rebuffade, c'était au général qu'elle s'adressait ou à Stéphane Nadalewski,avec lesquels, en raison des faiblesses dont elle les connaissait capables, elle ne pouvait se décider à compter. Certes, son père et le père de Daniel étaient esclaves du règlement, et il fallait paraître devant eux aux heures précises des cours ; toutefois, on pouvait ne pas savoir les leçons. Avant tout, Madeleine se préoccupait de satisfaire le révérend père Phalippou et sa mère, plus sévères, plus exigeants, mais qu'elle reconnaissait à peine, tant ils étaient soudainement devenus bons et lui passaient de distractions, d'étourderies, qu'ils auraient* dû lui reprocher, dont ils auraient pu la punir.
Tout le commencement de cette année 1869 fut, pour les hôtes de l'hôtel Trémière, comme une fête. André Fuster crut faire un voyage à travers le ciel, — ce ciel éblouissant que la baronne à tout propos lui montrait du bout de son doigt levé. Tandis que, jour à
jour, dans raccomplissement de devoirs que l'habîtude lui rendait de plus en plus chers, il sentait ses membres se redresser, le sang, appauvri, regonfler sa veine, il s^abandonnait doucement aux consola* tions du présent et caressait les plus flatteuses espérances pour Tavenir. Il n'en doutait plus, sa femme revenait à lui. Dans les paroles, l'attitude^ les moin* dres gestes de cet être passionnément aimé, il se complaisait à découvrir les indices encore voilés, mais certains, d'un retour que rien ni personne ne sauraient empêcher. Pourquoi Thérèse, opiniâtre dans ses idées jusqu'à la fureur, f(it-elle descendue à tant de conces* sions successives, si elle devait se refuser à la dernière, qui serait l'oubli absolu de leurs torts mutuels, le ra« patriement de leurs cœurs, l'amour ?
L^amourf...
L'acharnement de Fuster, battu en brèche à la fois par l'âge et par la maladie, à vouloir ressusciter les trop courtes délices des premiers temps de son mariage, n'est pas une des moindres singularités de ce caractère où la faiblesse s*amalgamait à l'héroïsme, oti les plus honteuses défaillances coudoyaient les plus énergiques résolutions. Se préoccupant fort peu des maux qui l'accablaient, dans les illusions de son cerveau grisé par une vitalité d'heure en heure plus abondante, il se revoyait debout, revêtu de son uniforme, prêt à reparaître aux Tuileries pour demander un nouveau commandement.
LA POUPEE DE METZ
Retournerait-il à Bordeaux ou bien l'enverrait-on à Lille, Tours, Montpellier? Il l'ignorait. Ce qu'il savait bien, c'est que bientôt l'hôtel Trémière, habitué dès longtemps à l'abandon, se trouverait encore une fois désert, car sa femme et son enfant l'accompagneraient à sa division. Quelles fêtes ! quel éclat ! Sans compter qu'au bout de cette existence magnifique, regain de jeunesse qui n'aurait plus de fin, se levait dans des nuages pourpres, inondant sa tête de splendides rayonnements, le soleil du marécbalat.
Enfin, il serait maréchal f
Tandis que le général se laissait bercer à tous les rêves fous d'une renaissance, Stéphane Nadalewski, blotti dans les communications les plus intimes avec Madeleine, s'abandonnait, lui aussi, en vrai Slave à qui la mécanique n'avait pas tout à fait coupé les ailes^ aux plus étranges imaginations. Maître^ possesseur de cette enfant qu'on s'était obstiné à lui dérober» il éprouvait à l'instruire une joie intérieure profonde. Avec une méfiance qui venait non du général» non de sa femme, mais de plus haut, du révérend père Phalippou, on avait confiné ses attributions à l'arithmétique et à la géographie. Mais, dans son enseignement, les chiffres acquéraient pour ainsi dire de la sensibilité, et Madeleine ne nommait pas une ville, que son professeur, par quelque récit curieux, n'essayât de la toucher. La Hongrie, berceau de la famille des Nadalewski, occupa plusieurs séances. Quant à la Pola-
gne, la jeune fille dut connaître à fond ce grand, ce cher, ce sublime pays.
— Pardon, mon ami, dit un jour la baronne, inspectrice générale des études, et qui, en cette qualité, assistait de temps à autre aux leçons, il me paraît que vous sortez de votre programme. L'histoire ne regarde-t-ellc pas mon mari ?
— Mais, madame, répondit Stéphane un peu blessé, je parle de la Pologne en ce moment,
— J'entends bien,,. C'est de Thistoire, cela.
— Me fallait-il passer devant mon pays sans le saluer?
Nadalewski était tête nue; il se mit debout d'un mouvement involontaire, et développant son bras avec une lenteur émue qui eut quelque chose de saisissant, il dessina le geste du salut. Madeleine le regardait avec ses grands yeux bleus, oîi brillèrent tout à coup des larmes. Madame Fuster, immobile et roid'e, ne sourcilla pas.
— La Pologne est une noble nation, se contenta-telle de dire.
— A qui vous devez le plus précieux des bienfaits, madame.
— Un bienfait ?
— Si, durant des siècles, les Polonais n'avaient pas eu l'héroïsme de se faire massacrer par les Turcs, vous ne seriez pas catholique.
LA pOUPÉE DE METZ
— Monsieur Nadalewskî, ce n'est pas à Thistoirc que je dois ma religion, c'est à Dieu.
— Et à mes ancêtres, qui moururent pour vous sauver de Mahomet.
Ces restrictions et ces défenses n'étaient pas faites ' pour intimider notre vieux ingénieur. Aussi quand, après un tour rapide à travers le globe, on aborda la France pour l'étudier province à province, département à département, le professeur, fidèle à sa méthode, ne laissa-t-il passer aucune occasion de renseigner son élève sur le passé des villes dont il lui indiquait la situation sur la carte, avec toute sorte de détails topographiques, grâce auxquels elle ne devait plus l'oublier.
Un matin, Nadalewski, à qui Madeleine venait de réciter le bassin du Rhin, pour intéresser la jeune fille à la ville de Metz, dont il se réservait de lui parler longuement, lui esquissait à larges traits la biographie du maréchal Fabert, le modèle parfait du soldat, un homme simple et grand comme les hommes de Plutarque, quand son élève l'interrompant :
— Tiens! n'est-ce pas à Metz qu'était Daniel, il y a quelques années ?
— Daniel? demanda Stéphane, qui tressaillît.
— Il me semble bien que c'est à Metz.
— En effet, mon enfant, Metz fut la première garnison de Daniel. Ton père a commandé là.
— Vous ne vous souvenez donc pas que Daniel
m'envoya de Metz une poupée superbe?-.. Vous savez bien, Catherine, ma Cathe...
— Une poupée?... C'est possible... Je ne m'en souviens pas, comme tu dis.
— Voilà bien les hommes, ils oublient tout... Pauvre Cathe!...
— Alors, tu n'as pas oublié cette poupée, toi ?
— J*étais bien petite, mais je vois encore Daniel déballant son cadeau dans le salon, et j'entends encore mes cris de joie... Ah ! il était gentil à cette époque, Daniel I
*— Il ne l'est donc plus à présent ?
*- Depuis qu'il a ramené mon père, il a fait chez nous trois apparitions fort courtes... Voilà tout... Puis il ne m'a rien apporté de Bordeaux.
— Et tu voulais une poupée ?
— Pas pour moi... Mais une poupée... une poupée articulée...
— Système Huré.
— C'est cela... Elle aurait beaucoup amusé ma filleule.
— Faut-il que j'écrive à Daniel ?
— Gardez-vous-en bien! s'écria-t-elle en se levant et de sa petite main étendue fermant la bouche à Nadalewski.
Celui-ci Tenveloppa dans ses bras. Elle tremblait comme un oiseau pris au piège. Il l'étreîgnit paternellement. Elle regardait à droite, à gauche, comme tout effarouchée.
LA POUPEE DE METZ
— Qu'as-tu, Madeleine chérie?
Elle voulut se dégager, mais il la retint et, l'asseyant sur ses genoux :
— Tu sais que je suis ton ami, moi, lui dit-il câlinement, et que, mieux que ton père, que ta mère, que M. Grégoire Phalippou, je suis disposé à te passer les enfantillages qui parfois les irritent... Parle librement, ainsi que tu en as l'habitude avec cette bonne madame Nadalewska qui t'adore. Va, je ne suis pas loin de t'aimer comme elle, depuis que ton père a fait de mon fils un soldat et que je me suis accoutumé à voir en toi une fille qui le remplace... Voyons, tu as le cœur gros aujourd'hui, dégonfle-toi avec ton vieux Nadalewski, qui veut connaître le plaisir de te consoler.
— Vous ne le direz à personne ?
— . A personne.
— Vous ne m'en voudrez pas?
— Moi t'en vouloir 1
— Eh bien, tant pis I
Elle pencha sa blonde tête sur Tépaule droite de son professeur et lui chuchota à l'oreille :
— Je déteste Daniel.
Nadalewski éclata de rire. »
— Comment, tu détestes mon fils ?
— Voilà !
^^ Pourrai-je lui écrire cela au moins ?
— Ecrivez et recommandez-lui surtout de ne pas
10 LA PETITE ICÈRB
m'adresser la parole à son prochain voyage ici, car je ne lui répondrai pas.
— Diable I c'est donc sérieux ?
— Tout ce qu'il y a de plus sérieux.
•— Ces nouvelles vont bien l'affliger, car... il ne te déteste pas, lui.
— Cela lui apprendra.
— Cela lui apprendra quoi ?
<— A me traiter comme une étrangère. Puisque ma mère le veut ainsi, je ne m'oppose pas à ce que, devant mes parents, il me dise « vous » et m'appelle « mademoiselle » gros comme le bras ; mais pourquoi ces façons ridicules quand nous ne sommes que nous deux?
— Daniel a dix ans de plus que toi.
— Je ne sais si vous vous en souvenez, il avait neigé la dernière fois qu'il est venu en permission de quarante-huit heures. Moi qui ne m'amuse guère, je l'attire dan3 le jardin. Il me suit docilement. Je le plante au pied d'un arbre. Il reste planté. Je me recule, et je lui envoie en pleine poitrine des boules de neige bien rondes et bien pressées. Naturellement je me mets à courir, courbant le dos pour éviter la mitraille, comme dit mon père qui nous regardait. Mais je ne sens rien venir et je ne vois rien voler dans Tair. Je me retourne. Daniel, immobile à Tendroit où je l'avais placé, me considérait en riant.
<£ — Défends-toi donc, imbécile, défends-toi donc ! lui criai- je.
Là coupés DE MET^ It
<K Et, furieuse, je lui lance un nouveau projectile qui l'atteint au visage. Vous pensez peut-être que cette fois j'avais réussi à le mettre en colère et que son bras, plus robuste que le mien, m'accabla sans pitié. Vous connaissez mal votre fils. Il tira son mouchoir, i'essuya le front, les yeux, la bouche, remit son mou^ choir dans sa poche, puis s'avança vers moi gravement.
« — Prends garde, lui dis-je, reprenant du large; un pas de plus, et je te crible comme une cible*
c Je dois convenir qu'il ne parut pas intimidé, et que, malgré mon feu très nourri, il ne cessa de marcher sur moi..« Mon Dieu, je ne jurerais pas que Daniel soit un lâche, mais assurément il est un grand niais«.4
— T Enfin, il te rejoignit ?
-^ La belle affaire, avec ses jambes de sept lieues!
^^ Et que se passa*t-il ?
« — Alors, tu ne veux pas te battre ? lui dis-je*
c — Non, mademoiselle, me répondit-il.
c — Laisse donc tes grands mots et avoue que tu as peur,
« — Cest vrai, j'ai peur... de vous faire du mah
«— Mauvaise sornette, répliquai-je... Je n'ai pas cette raison^ moi !
c — Vous ne seriez pas fâchée, si une de vos boules m'avait crevé un œil, par hasard ?
c — C'eût été ta faute. Pourquoi rester au pied de l'arbre, fixe comme une sentinelle en faction ?
12 LA PETITE MÈRB!
€ — Regardez ! me dît-il levant un doigt.
« Son œil gauche était couleur de sang. Mes mains retenaient encore deux boules qu'elles comprimaient fortement. Mes mains s'ouvrirent d'elles-mêmes et tout s'échappa. Parole d'honneur ! j^avais de la peine j'avais sérieusement de la peine. Je sautai au cou de Daniel et je l'embrassai un long moment.
€ — Tu me pardonnes, n'est-il pas vrai? lui demandai-je.
a — De bien bon cœur, par exemple.
• — Tu espères que ça ne sera rien ?
« — Absolument rien.
« Et en même temps il me serra les deux mains dans les siennes,
c — Ce n'est pas assez cela, luidis-]e.
« — Comment ? balbutia-t-il d'un air bête.
« — Non ; puisque tu me pardonnes, il faut que tu m'embrasses.
« — Mais... je...
« Il bredouillait comme lorsque je ne sais pas mes leçons •
« — - Allons, vite ! lui criai-je en lui tendant la joue.
« Il regarda du côté de la fenêtre de mon père, redoutant que quelqu'un ne le vît me donnant un baiser, puis il me fit une grande révérence et m'abandonna seule au milieu du jardin. »
— Le misérable ! conclut Nadalewski.
— Vous comprenez que c'est trop fort. .
LA ï»OUPéE DE METZ l3
— En effet, il devait te baiser sur les deux joues, comme je le fais.
Et deux bons gros baisers retentirent bruyamment.
Pendant un long silence, Madeleine se remit des émotions très vives que lui avait causées le pathé« tique récit de son aventure sur la neige avec Daniel^ et Stéphane, qui, dans Tintimité de son âme, caressait depuis des années je ne sais quel délicieux rêve d'union possible de son fils avec la fille de son vieux ami Fuster, crut voir la certitude là où il n'avait entrevu qu'un espoir. De crainte, dans un dialogue que l'audace ingénue de Madeleine rendait des plus dangereux, de laisser échapper un mot compromettant, il coupa court au babillage charmant de la jeune fille par un geste sévère, et sans chercher aucune transition, se rejeta dans la biographie du maréchal Fabert.
— ... Louis XIV, reprit-il, voulut lui conférer le cordon bleu, que l'on donnait aux chevaliers du Saint- Esprit. Mais Fabert refusa cet honneur, l'obscurité de sa naissance ne lui permettant pas de produire les titres de noblesse exigés pour cette distinction. Il écrivit au roi une lettre admirable et dont je veux te citer quelques mots, ma chère enfant :
t. . . Quant aux preuves qu'il faudrait fournir pour » être chevalier par la voie ordinaire et régulière, II. b
)i j'aimerais mieux la mort que d'y donner consen- » tement; je n'ai de ma vie fait fausseté, et pou|: » obtenir cette marque d'honneur, je ne rendrai ja- » mais ma personne aussi infâme qu'elle le serait si » je m'étais prêté à mentir au roi. . .»
— Alors, c'est convenu, vous lui écrirez que je lui en veux, et qu'il fera bien de ne pas même me regarder à sa prochaine permission ?
Stéphane était abasourdi.
— Eh quoi 1 tu penses à Daniel encore ?
— Est-ce que la leçon de géographie n'est pas terminée? Je vous préviens qu'il sonne dix heures, que c'est samedi aujourd'hui et que le Révérend Père Supérieur va arriver.
Nadalewski sauta sur son chapeau et sortit précipi» tammenti