PREMIER NUAGE I
Il s'interrompit, embarrassé.
— Daniel serait-il malade ?
— Je ne crois pas.
— Vous ne l'avez donc pas vu ?
— Les aumônes recueillies suffisaient déjà, et...
— N'eûtes- vous pas la bonté de vous charger d'une lettre pour mon ancien aide de camp, pour le fils de mon meilleur ami, pour celui que j'ai appelé souvent mon fils?
— Il est vrai; mais connaissant par vous que, dans cette lettre, vous engagiez M. Daniel Nadalevrski à s'intéresser et à intéresser ses amis à l'objet de mon voyage dans le Bordelais, et, comme j'ai eu l'honneur de vous le faire observer, ayant dès les premiers jours recueilli de suffisantes ressources pour l'Ouvroir du Jugement-Dernier, j'ai cru... tout à fait inutile...
Il retira de la manche de son habit une enveloppe et la tendit au général.
— Alors, vous n'avez pas vu Daniel ?
— Je ne l'ai pas vu.
— Quoi I vous retournez de Bordeaux et vous ne m'apportez aucune nouvelle de cet enfant ?
Ses doigts, violemment, déchirèrent l'enveloppe, dont les morceaux s'éparpillèrent à travers le gazon.
— Le général Dubosc, auprès duquel je me suis informé de M. Daniel Nadalewskî, m'a assuré qu'il se porte bien, dit le religieux un peu troublé.
l5o LA PETITE MÈRE
— Vous êtes allé à la Division ?
~ Oui, général.
— Et vous n'avez pas songé à faire demander Daniel ?
Le Supérieur du Jugement-Dernier demeura morne,
— Votre silence, monsieur, continua Fuster, vous charge gravement à mes yeux. Vous avez songé à demander Daniel, mais vous n'avez pas voulu, voilà la vérité.
— Peut-être, en efiFet...
— Vous le détestez donc?
— Son père a porté des coups terribles à notre sainte religion, articula le révérend père Phalippou qui, un moment ébranlé, retrouvait une assiette tranquille.
— Dans ce cas, si le père a commis des fautes, des erreurs, vous rendez le fils responsable de ces fautes et de ces erreurs?
— Vous savez comme moi que M. Daniel Nadalewskî, à Tendroit de PÉglise, partage absolument les opinions de son père. /
— Et quand cela serait !
— Cela devrait suffire, général, pour expliquer la circonspection de ma conduite à Bordeaux.
TTT- .Cela l'explique malheureusement, monsieur, mais cela ne la justifip pas...
PREMIER NUAGE l5l
— Cependant, général... osa insinuer le vicomte de la Livinière.
— ' Je vous prie, monsieur, de nous laisser, le Révérend Père Phalippou et moi, vider notre différend.
•— Un différend! s'écria la baronne scandalisée. Voyons, mon ami, prenez-vous le Révérend Père Supérieur pour un soldat et allez-vous lui proposer de vous suivre sur le pré? Je trouve votre langage étrange, en vérité.
— Et moi. Je trouve qu'en ce moment, il serait habile de ménager un peu mes nerfs.
— Je prévoyais bien que le séjour de Bellevue vous serait funeste ! poursuivit madame Fuster.
Elle se retourna, |et son doigt levé désigna la villa Nadalewski.
— L'antre du Démon, n'est-ce pas? dit le général, qui ne sut se défendre d'un haussement d'épaules très significatif.
Dans ce conflit bien imprévu, le religieux, décontenancé, ne savait trop à quel argument recourir.
Bien que M. Eustazade de la Livinière, fidèle rapporteur des événements accomplis dans le Tiers-Ordre du Jugement-Dernier en l'absence du Supérieur de rOrdre, eût raconté à son chef la scène déplorable du soufflet donné à Madeleine par la baronne; bien que celle-ci, interrogée, eût à son tour fourni cer-
l52 LA PETITE MÈRE
tains détails qui ne paraissaient nullement faits pour atténuer ses torts, le révérend père Phalippou n'avait pas semblé attacher une grande importance à cette affaire. Habitué à dominer le général, qui désormais, dans Fespoir très ferme de récupérer sa femme, et qui sait? peut-être aussi de réaliser son salut, s'était livré à lui pieds et poings liés, tout en regrettant un mouvement de vivacité qu'il reprocha en quatre mots très durs à madame Fuster, il avait conclu que tout cela n'était pas sérieux. De quelles difficultés n'avait-il pas triomphé jusqu'ici !
C'était dans ces dispositions victorieuses qu'à peine arrivé de Bordeaux il avait pris son élan vers Bellevue.
Après une minute d'entretien, le moine crut entrevoir que la situation avait complètement changé. 11 n'en douta plus, quand, à propos de Daniel Nadaiewski, qu'il n'avait pas voulu visiter, avait éclaté si vive l'indignation du général. Manifestement, le terrain que les Nadalewski, grâce à sa stratégie savante, avaient perdu à Paris, ils l'avaient regagné à Bellevue. A cette découverte, qui l'atteignait dans ses intérêts de Fondateur d'Ordre comme dans ses intérêts de moine convertisseur, car André Fuster était une brebis galeuse ramenée par lui au bercail et dès lors un peu sa propriété, le révérend père Phalippou regretta sa longue absence et n'en voulut plus à la baronne, cette gardienne vigilante de la foi de son
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mari, des obstacles qu'elle avait élevés sur les pas du général engageant le pied dans un chemin de perdition. Oh 1 de quel cœur il pardonna à cette chrétienne héroïque le soufflet qu'elle avait appliqué sur la joue de son enfant I
Dans le péril extrême où il rencontrait l'homme qu'il avait eu la gloire d'arracher aux ignominies du siècle, qu'entreprendrait-il ? que tenterait-il? que ferait-il ?
Le révérend père Phalippou eût voulu passer deux heures dans sa cellule de la rue Oudinot pour y méditer. — « N'exécutez rien sans vous être profondément recueilli en Dieu », écrivait saint Ambroise à l'empereur Théodose. — Imbu de cette idée que, pour ne rien exposer, il devait réfléchir dans la solitude à ce brusque revirement des choses, l'étudier sous ses différents aspects, appeler surtout Dieu à son aide, le conjurer à genoux de sauver son œuvre en péril, après quelques secondes d'un silence fort embarrassé, il se leva pour prendre congé.
— Comment, vous me quittez déjà, Révérend Père Supérieur? demanda Fuster, qui ne chercha pas à dissimuler sa surprise.
— Mes yeux avaient besoin de vous voir, général, . et ils vous ont vu, répondit le religieux, dans le langage duquel passaient souvent les formules brèves des Livres Saints.
— Vos yeux seulement ?
Fuster, dont un regard doux de la baronne venait de dissiper la colère, comme un rayon de soleil dissipe un nuage, avait souri en prononçant ces trois mots.
— Mon cœur ne vous quitta jamais, répondit le moine.
Et, souriant aussi, il tendit une main à Fuster, qui la pressa très affectueusement.
— Savez-vous pourtant, mon Révérend Père, lui dit-il, le retenant, qu'après vous en avoir voulu à cause de Daniel, je pourrais vous en vouloir encore à cause de quelqu'un?
— Général, il ne faut m'en vouloir pour personne et pour rien. Si ceux qui ne connaissent pas Dieu vivent pour s'en vouloir, ceux qui le connaissent vivent pour se pardonner et pour s'aimer.
— C'est très bien. Cela n'empêche pas que vous partiez sans vous être informé de ma fille, et cependant..
Il secoua la tête d'une façon singulière.
— Général, je ne mérite pas ce reproche : madame la baronne, M. le vicomte Eustazade, les révérends pères Canitrot et Barandon m'ont déjà donné des nouvelles de mademoiselle Fuster.
— Pauvre petite mère!
Tout d'un coup sa face pâle rougit. Était-ce un flot de honte? Il abandonna la main du moine, et, rejetant son large chapeau de paille, il laboura la
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plantation rude de ses cheveux coupés ras de ses doigts crispés et durs.
— Pauvre petite mère! répéta-t-il... A dix-huit ans bientôt!... Je vous raconterai cela plus tard, mon Révérend Père... Je ne pourrais pas aujourd'hui... Un soufflet!...
Le Supérieur du Jugement-Dernier, d'un mouvement hardi, avec une intrépidité religieuse admirable, s'empara de la main droite de la baronne, et, l'ayant posée dans la main droite du général :
— Mon fils, laissez-moi vous le redire : ceux qui connaissent Dieu vivent pour se pardonner et pour s'aimer.
En articulant ces mots, sa voix avait trouvé les vibrations les plus délicieuses, les plus pénéti'antes. Fuster, ce soldat naïf, dont Tâme noyée à toutes les amertumes ne savait où se prendre, se mit debout pai* l'effet d'une émotion qui le galvanisa tout entier. Il étreignit sa femme, puis la baisa au front noblement.