II
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burettes de vermeil, les encensoirs, les candélabres d'argent, de clouer partout des tapis...
— Sœur Bernardine, disait-elle, essuyez la chaire soigneusement. — Frère Edélestand, reprenait-elle, placez dans la bourse un corporal neuf et mettez sur la patène la pale que vous trouverez dans le troisième tiroir du vestiaire de la sacristie, et que j'ai moimême brodée.
Cepeurant, au milieu de ces besognes diverses, où elle prenait un plaisir fiévreux, madame Fuster plus d'une fois s'arrêtait, les bras ballants, l'œil inquiet. En ces secondes d'immobilité, sortes d'appels de son âme à ce qui l'avait jadis torturée et la remplissait désormais de consolations, elle pensait à son mari...
<c Que faîsait-ii?... A quoi occupait-il ces longues heures, durant lesquelles il avait voulu se retrancher d'elle pour se trouver seul à seul avec Dieu?..* Étaitce avec Dieu, en effet, qu'il se trouvait ?.;. Qui sait si Stéphane Nadalewski, le Démon, n'avait pas rampé jusqu'à lui pour le tenter ?.i. Ohl tous ces Nadalewski!... D
En proie à des terreurs que rien ne justifiait, car, malgré les apparitions fort courtes et à intervalles éloignés de madame Nadalewsfca et de Daniel^ l'intimité était rompue entre les deux amis, et le dangereux auteur de l^Essai sur les Miracles n'engageait
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plus le pied à Thôtel Trémière, elle eut envie de rejoindre le général dans la chambre des Tapisseries. Elle lui ferait des lectures propres à Tédifier, elle rebattrait son esprit, un peu vagabond par Pignorance des vérités éternelles, sur le but qu'il devait se proposer : préparer à Dieu, qu'il recevrait dans quelques heures, un tabernacle oîi il pourrait se complaire, qui serait digne de le recevoir.
Comme elle s'élançait hors de k chapelle, volant à tire-d'aile vers son mari, peut-être en tentation de péché, Madeleine et le révérend père Barandon parurent.
— Madame la baronne, dit le moine naïf de Saint- Flour, j'ai bon espoir que tout ira pour le mieux. Là haut, dans la salle d'études, nous avons fait plusieurs répétitions avec le Cérémonial du père Levasseur, qu'on suit dans le diocèse de Paris, et nos Révérends Pères, nos Frères et nos Sœurs ne se montrent point trop maladroits. Les offices de Noël ne seront pas célébrés à Notre-Dame avec plus de pompe et de correction qu'au sanctuaire modeste de la Paroisse du Jugement-Dernier. Louons le Seigneur, Te Deum laudamus...
— Et le chant, mon Révérend Père? demanda la baronne.
— Justement, mademoiselle Fuster vient de répéter les sohs du Gloria^ du Credo, de VAgnus Dei^ et son exécution a été au-dessus de tout éloge. Quelle
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voix ! Vous verrez, c'est merveilleux ! Res admîrabilis! comme dit saint Thomas... Nous sortons de chez le général, à qui nous avons annoncé ce grand événement, et nous venions vous l'apprendre aussi.
— Vous avez vu mon mari ? interrogea-t-elle, sautant à pieds Joints sur le triomphe vocal de sa fille, harponnée qu'elle fut tout à coup par la griffe aiguë de ses préoccupations. ^
— Nous quittons le général.
— Est-ce qu'il est seul ?
— Nous l'avons trouvé seul et à genoux.
— A genoux I s'écria-t-elle.
Une lumière intense jaillit de ses yeux qui brillèrent, dans la demi-obscurité d'un jour de décembre, semblables à deux étoiles.
— Oui, chère maman, dit Madeleine pénétrée à son insu par la joie débordante de sa mère, papa était à genoux devant le crucifix. Il priait.
— Il priait !
— Il priait, madame, repartit le révérend père Barandon.
Puis il murmura :
— Écoutez-le, mon Dieu, Domine^ exaudi ora-- ^tionem suam!
Madame Fuster ne jugea pas sa présence nécessaire au premier étage de l'hôtel Trémière. Elle resta dans la chapelle, et, remontant vers le chœur, se mêla
de nouveau aux Frères et aux Sœurs du Jugement- Dernier.
Ni Madeleine ni le révérend père Barandon ne s'étaient trompés : quand ils avaient pénétré dans la chambre des Tapisseries, le général, en effet, priait.
On ne joue pas plus avec Dieu qu'on ne joue avec le feu. Tout d'abord André Fuster n'avait eu qu'une idée en tête : simuler la dévotion afin de donner le change à sa femme et la reconquérir. Mais si, pour les natures sans loyauté et sans pudeur, rien n'est plus aisé que la feinte, que l'étalage des sentiments pieux, rien ne répugne autant aux natures honnêtes, sincères que l'hypocrisie, et le pauvre mari, en quête d'un autre gibier, s'était pris à son propre piège naïvement. Stéphane Nadalewski l'avait prévenu, nous ne l'avons pas oublié.
Du reste, si nous nous enfoncions plus avant dans l'étude de ce caractère, sans parler d'une passion tardive, exaspérée comme ce qui naît hors de saison, nous découvririons mille autres motifs conspirant tous pour que Fuster cédât un jour ou l'autre à la religion. Le premier de ces motifs était sa vie, sa vie tout entière passée sous le poids de la discipline militaire, sous l'oppression d'un chef. Comment ne pas regretter le joug, quand on l'a subi quarante ans, qu'il s'est collé à la peau, qu'on a fini par l'aimer? Que de soldats, en quittant l'armée, se
trouvent dans la position du bœuf qui, le matin, à la porte de la ferme, attend patiemment qu^on Tattelle et le conduise au labour, la tête humiliée par mille entraves. Ah ! si un maître, capable de succéder au ministre de la guerre, venait à traverser le chemin ! Ce maître invoqué apparaît quelquefois, et il n'est pas rare que ce soit Dieu.
Malgré Nadalewski, dont le persiflage ne lui était guère redoutable, le général, en arrivant de Bordeaux malade et découragé, n'eût peut-être fait qu'un bond de la servitude des armes dans la servitude de Dieu, si des souvenirs poignants ne l'eussent retenu. Ces souvenirs, c'étaient ceux se rattachant à sa femme, à son enfant, à sa longue séparation de tout ce qu'il eût aimé au monde. Puisque la religion l'avait rendu malheureux, la religion lui semblait mauvaise, et si, au point de vue politique, il était disposé à l'accueillir comme moyen très éprouvé de domination sur les hommes, qu'il faut gouverner, il la répudiait dans l'intimité du foyer domestique, la considérant toujours comme fatale au lien qui doit unir les époux.
C'est de cette préoccupation exclusivement personnelle, où saignaient des blessures cuisantes, que dériva l'opposition de Fuster, en plus d'une circonstance, aux opinions, aux désirs, aux exigences de la baronne et du révérend père Phalippou. Si on était assez habile pour voiler le passé, le général se mon-
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trait bon prince ; mais pour peu que, par une imprudence de langage ou d'attitude, on réveillât la mémoire de ses tortures, il débordait, et le lecteur n'a pas oublié à quelles fureurs il était capable de se laisser emporter, quels cris de désespoir il poussait, accusant les prêtres, accusant Dieu de lui avoir ravi sa femme, son enfant, d'avoir fait de son existence un martyre et de sa maison un désert.
Enfin il était converti, converti pour lui-même, profondément et pleinement converti. A genoux, devant le crucifix, il priait et savourait la volupté d'une quiétude parfaite, d'un calme délicieux de tout son être, conséquence de l'absolution. Thérèse avait raison : il se trouvait plus léger après l'aveu complet de ses fautes. Il ferait tout pour se conserver en cet état de pieuse langueur. Comme il serait bon, indulgent aux autres! Il ne pécherait plus ni par actions, ni par paroles, ni par pensées. Il serait maître absolu de lui-même et se dirigerait désormais d'après les conseils uniques de sa femme ou d'après ceux du directeur si sage qu'elle lui avait choisi. Véritablement des Jours nouveaux allaient couler pour lui, pleins de satisfactions inconnues, de bonheurs tendres et doux. Il lui serait permis, moyennant les sentiments religieux qui le pénétraient, l'imbibaient, d'entrer en communion permanente avec Thérèse, de vivre de sa vie mystique, de se mêler plus étroitement à son âme, de la respirer en quelque sorte
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comme une éclatante fleur idéale éclose à la porte du paradis.
André Fuster poussa un cri et se campa sur ses jarrets. L'homme qu'une pointe de fer aurait piqué ne se fût pas redressé plus vivement. C'était clair, il venait de recevoir un coup. N'est-il pas des idées qui déchirent l'âme aussi cruellement qu'une épée déchire une poitrine nue ? Le général chancelait- Il s'assit.
a J'ai beau faire, se dit-il à lui-même, je n'aimerai jamais ma femme comme elle voudrait être aimée. >
Il eut un geste d'intraduisible lassitude ; puis il demeura les yeux baissés, suivant les dessins bizarres du tapis étalé à ses pieds et ayant l'air d'y prendre intérêt.
a Mais aussi, reprit-il lentement, elle montre trop d'exigence... Moi, je tremble de ne pouvoir lui obéir longtemps et de céder enfin à toutes les révoltes qui m'envahissent, me secouent, me plient comme un roseau... Je le crains, le moment approche où ma volonté de lui plaire au prix d'un atroce supplice sera une digue impuissante... Que deviendrai-je, mon Dieu I... »
Il s'interrompit de nouveau, et son œil revint aux lignes enchevêtrées, aux couleurs éclatantes du tapis. Il poursuivit son étrange soliloque.
a Comme je ne puis désormais leur rien cacher de mon état intérieur, maintes fois, durant cette retraite
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de huit Jours, je les ai consultés tous les deux, elle d'abord, lui ensuite. Thérèse m'a répondu par ce simple mot : « la grâce! » et le révérend père Phalippou s'est contenté de me répéter : ce la grâce ! la grâce I » Mais la grâce, je la possède. Ne me suîs-je pas donné à Dieu, et, ce matin même, n'ai-jepas reçu un pardon qui fait de moi un homme nouveau?... En me renvoyant, après l'absolution, le Révérend Père Supérieur, me bénissant, a murmuré à travers la grille du confessionnal : — « Que la paix soit avec vous, pax tibi / » — La paix ! Comme la paix serait bonne!... Non, non, je n'ai pas la paix, je n'aurai jamais la paix, car j'aime et je ne suis pas aimé... »
Il se leva, trop vivement aiguillonné par ses pensées, et arpenta de long en large la chambre des Tapisseries. Il gesticulait, mais ses lèvres restaient immobiles. Tout à coup, il s'arrêta devant la grande fenêtre donnant sur le jardin, saisit la poignée de cuivre de l'espagnolette et la fit jouer. Les hauts châssis de la croisée, dont une buée épaisse obscurcissait les glaces, violemment secoués, s'ouvrirent avec fracas.
André Fuster regarda.
L'atmosphère s'étalait à perte de vue tout embrumée, presque noire. A peine si, à travers les vapeurs rasant le sol et moutonnant semblables à de lourdes vagues de fumée, passait çà et là le bras mort d'un
orme, d'un marronnier. Le froid était opaque, laid ; c'était ce froid gluant qui accompagne les grands dégels et qui transforme Paris en une hideuse ruer de boue.
Le général, dédaigneux des prescriptions de ses médecins, lesquels lui avaient recommandé d'éviter tout changement brusque de température, surtout (c le froid humide », de l'intérieur de la chambre des Tapisseries, s'élança sur le balcon. La tête nue, le teint animé, la poitrine découverte, il parut respirer avec délices la fraîcheur de l'air. Le brouillard, qui se traînait paresseusement au-dessous de lui, le long des marches de l'escalier spacieux accédant au jardin, pareil à un haillon déchiré en maints endroits, laissait par mille trous, mille éraflures, apercevoir comme des taches blanchâtres et grises. C'étaient de petits tas de neige et de glace qui fondaient peu à peu, noyant les marches, puis les allées.
a La belle chose que la neige, et comme je m'y roulerais avec plaisir ! » murmura-t-il.
D'un souffle puissant, il chassa devant lui un long jet de vapeur brûlante. Il se sentait en proie à une sorte d'incendie. Dans sa tête, il croyait entendre le pétillement des flammes. Il ne voyait, il ne sentait, il ne touchait que du feu.
Cependant, les nuages aux rondeurs fumeuses et blafardes qui léchaient les murailles de l'hôtel Trémière laissèrent pleuvoir sur le front du général des
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gouttes d'eau en abondance. Le ton très monté de sa face se dégrada insensiblement, de pourpres, ses joues devinrent roses, puis presque blanches. Le froid le gagnait. Soudain, il frotta Tune contre l'autre ses mains pâlies et, tournant le dos au jardin, quitta brusquement le balcon.
Fuster n'avait pas fait quatre pas dans la chambre des Tapisseries qu'il s'arrêta. Du fond de la pièce, quelqu'un, un homme à genoux et à peu près nu, le regardait. Quel était ce mendiant avec une guenille aux reins ?... En avançant, il reconnut saint Jérôme, du tableau du Dominiquin. Par un jeu bizarre de ce jour brumeux de décembre, quelques rayons lumineux épars avaient frappé les vitres de la fenêtre demeurée ouverte, et le reflet tout entier était venu se plaquer sur l'ascète, communiquant la vie à ce personnage unique, négligeant dans les ténèbres les autres parties-maîtresses de l'œuvre : les anges, les prêtres, l'acolyte et le lion.
Le général, saisi, examina tour à tour la tête ravagée du saint, son dos voûté, ses flancs creux, ses membres appauvris, ses mains décharnées. Reportant tout à lui-même par cet inéluctable égoïsme enfoui aux entraillés de l'homme, lequel né s'intéresse qu'à ce qui le touche, il repassa dans son esprit la vie entière de saint Jérôme que le révérend père Phalippoù, prenant prétexte de la splendide tapisserie
des Gobelins, s'était plu à lui conter dans les plus minutieux détails. Elle était vaillante, elle était généreuse, elle était héroïque, cette vie 1
"A mesure qu'il s'enfonçait dans la grotte de Panachorète, qu'il le suivait marchant pieds nus dans le désert, se nourrissant de sauterelles à l'exemple de Jean le Précurseur, Fuster, ébranlé dans sa jeune foi par une fièvre ardente, sentait renaître ses résolirtions pieuses des derniers jours. Pourquoi, comme Jérôme, ce triomphateur des suggestions furieuses du corps, ne triompherait-il pas, lui aussi, des tentations qui l'assiégeaient? Il songea aux austérités cruelles de celui qu'il voulait désormais choisir pour guide et pour patron, et il lui sembla qu'il aurait l'énergie de ne reculer devant aucune épreuve. Il se promit de se dégager des luttes inférieures du sang pour ne con< naître à l'avenir que les satisfactions douces du sacrifice, les joies divines de l'immolation.
Fuster, demeuré debout vers le milieu de la chambre des Tapisseries, en proie à une sorte de terreur superstitieuse, arriva jusqu'à l'épaisse baguette de bois d'ébène qui encadrait la merveilleuse page du Dominîquin. Saint Jérôme accroupi occupant, à gauche, le bas du tableau, la tête du général se trouva presque de niveau avec la tête de l'anachorète. André Fuster, ce dévot par amour, une minute noya ses yeux dans les yeux du saint, puis tout à coup, avec les marques d'un respect touchant, colla ses lèvres sur les pieds
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nus du solitaire et se recueillit... Enfin, ayant redressé le front par un mouvement de fierté noble, il murmura :
— Saint Jérôme, vous qui, comme saint Antoine dans la Thébaïde, connûtes, parmi les sables brûlants de la Judée, la tentation qui nous vient de la femme et sûtes y résister, protégez-moi !
Au douzième coup de mînuît, le révérend père Phalippou sortit de la sacristie précédé des révérends pères Barandon et Canitrot, le premier en dalmatique de diacre, le second en dalmatique de sous-diacre* Les frères Unigenîtus et Evariste, à droite et à gauche de Tautel, brandissaient de magnifiques encensoirs d'argent fumants, tandis que le frère Edélestand, maître des cérémonies, se tenait debout, fiché dans le parquet, à trois pas derrière le célébrant. Ce personnage solennel, revêtu pour la circonstance d'une soutane à qileue et d'un surplis, se pencha légérô' îiieiiti Cettd iiiclinâisoil était uii signal, et Vlntroit commença*
Cependant André Fuster, qui, le premier jour, dans
la chapelle, tout honteux et tout triste, ne savait quelle contenance adopter, avait fini par prendre assiette sur son trône improvisé et par s'y trouver commodément. L'habitude à la longue lui ayant délié les mains, les bras, les jambes, la tête, les yeux, jadis paralysés par une gêne invincible, il se mouvait maintenant à son aise, recevant de sa femme, prosternée sur le même marchepied que lui, le graduel qu'elle lui tendait, l'ouvrant, y lisant trois mots, le refermant, puis osant promener un regard assuré sur les ouailles de la Paroisse du Jugement-Dernier, accourues toutes à cette fête de nuit, <t cette fête de renaissance pour la terre et pour le ciel, » comme, durant la retraite, l'avait appelée plus d'une fois le Révérend Père Supérieur.
Au Gloria^ le général, un peu distrait des préoccupations tour à tour poignantes et douces qui l'avaient bouleversé la veille, par la nouveauté d'un spectacle inconnu , — il ne se souvenait pas d'avoir jamais assisté à une messe de minuit, — reçut un coup violent au cœur. Soudain, dans cette chapelle éblouissante de la clarté de mille cierges, toute parfumée de fleurs et d'encens, dont les boiseries desséchées par les siècles répercutaient le moindre son, s'éleva, comme un chant du rossiguol, souple, déliée, aussi fraîche que l'eau d'une source à l'ombre des bois, la voix vibrante de Madeleine. Ce fut un éclair fulgurant qui aveugla Fuster. Quelle suavité ! quel charme !
et de temps à autre quelle force ! Le pauvre père chercha son enfant d'un œil où Témotion venait de mettre une larme et finit par la découvrir.
Depuis que le révérend père Phalippou avait en quelque sorte — nous savons de quel poignet aussi énergique qu'habile — versé la famille Fuster dans l'œuvre dévorante du Jugement-Dernier, il ne lui était jamais arrivé de célébrer une grand'messe à l'hôtel Trémière. L'envie, certes, ne manquait pas de donner aux cérémonies du culte toute la pompe imaginable ; mais on rencontrait de nombreux obstacles. Le plus insurmontable parut être, sans contredit, la constitution d'un lutrin. Vainement le révérend père Barandon, animé d'un beau zèle, essaya -t-il d'assouplir au plain-chant la voix glapissante du frère Unigenitus, d'amener aux règles d'une intonation possible le fausset étourdissant et décrocheur d'étoiles du frère Evariste, de mettre un frein au faux-bourdon tempétueux du frère Edélestand, il dut se dégager de l'orage vocal où ses leçons obstinées l'empêtraient chaque jour davantage, et renvoyer à des temps meilleurs la réalisation du lutrin paroissial.
Pourtant madame Fuster, en voyant les admirables dispositions de son mari, avait invité le révérend père Barandon à se mettre coûte que coûte en quête de chanteurs pour la solennité de Noël.
— Le général doit communier, lui dit-elle, et je
veux une messe chantée pour consacrer ce grand acte de sa vie.
Le malheureux prêtre auvergnat, mis au pied du mur, avec la docilité des esprits médiocres, incapables de tenter rien de nouveau, allait revenir à ses infructueux essais sur les gosiers rebelles des frères Unigenitus, Evariste, Edélestand, lorsque le Révérend Père Supérieur, prenant en pitié son embarras :
— Pourquoi. vous acharner après nos Frères? lui dit-il. Ne pourriez-vous découvrir trois ou quatre voix qui ne seraient point trop ridicules, parmi le Tiers-Ordre du Jugement- Dernier ?
Le chemin une fois ouvert, Pancien chanoine de Saint-Flour s'y lança d'un vol superbe, et le lutrin fut fondé.
A la droite du chœur, sur une estrade élevée de cinquante centimètres environ au-dessus du sol, s'étalait, chargé d'un énorme antiphonaire^ un vaste pupitre tournant. Autour de ce monument en fer forgé, aux ornementations sévères, cinq tabourets, haut perchés sur pattes, étaient occupés par les chantres, les deux premiers, contre la Sainte-Table, par le duc de Vialemont et M. Darnétal; les deux derniers, touchant le mur du fond, par le général de Poquebrun et le vicomte Eustazade de la Livinière. Le cinquième, au milieu, portait Madeleine toute rayonnante, tout heureuse, tout épanouie par la pen-
sée du rôle important qu^elle jouait en cette mémorable nuit de la Nativité.
Une fois que Fuster eut tourné les yeux du côté de sa fille, il ne sut plus les en détacher. Le fait est que le spectacle était touchant. De temps à autre, semblable à un oiseau qui se fixe sur une branche et renfle sa gorge au moment d'un premier prélude, Madeleine sautait de son escabelle, et, se plantant debout, ses grands yeux bleus attachés aux grosses notes tantôt carrées, tantôt losangées de Vantiphonaire^ elle chantait.
(t — Qui tollis peccata mundi! » sifflait-elle de sa voix de poitrine, claire comme la voix du loriot.
« — Qui tollis peccata mundi ! » répétaient en chœur les chantres, interprètes consciencieux de la Messe de Bordeaux^ la plus solennelle du graduel romain.
Au Credo^ Fuster écouta avec les mêmes transports, le même ravissement, le duo entre le duc de Vialemont, M. Darnétal, le vicomte de la Livinière, le général de Roquebrun et son enfant. Quel éclat sa fille donnait à cette fête unique ! Au milieu des quatre chantres, aussi sérieux^ que des prébendiers de cathédrale et revêtus, pour Pextraordinaire service de cette nuit, de chapes aux pittoresques ramages de pourpre et d^or, Madeleine, chastement habillée d'une robe de mousseline qui Tenveloppait comme un nuage, ressemblait à quelque céleste ap-
parition. Certainement, Dieu, plein de sollicitude pour le peuple fidèle de la Paroisse du Jugement- Dernier, avait dépêché à l'hôtel Trémière un ange pour y célébrer la naissance de son Fils.
Des visions en foule éblouirent l'âme de Fuster, ouverte désormais à tous les souffles du ciel. Un moment, à VAgnus Dety Madeleine s' étant penchée vers le pupitre, il parut au général que la tête blonde de sa fille, s'agitant au-dessus des flots éclatants de la mousseline, elle offrait une ressemblance parfaite avec le lis aux pistils d'or, à la corolle étincelante de blancheur. Et puis de quel charme, de quelle jeunesse ne brillait-elle pas parmi ses compères aux faces creusées, aux mines sévères, aux intonations graves, à l'attitude recueillie !
Stéphane Nadalewski avait dit un jour à son ami, voulant lui imposer sa part de besogne dans l'instruction de Madeleine :
a Ne rempoi-ias-tu pas un prix d'histoire au Concours Général ? »
Devant les chantres de la messe de minuit à l'hôtel Trémière, chantres • dont l'un était général, l'autre duc, l'autre fonctionnaire d'un rang assez élevé, l'autre ancien magistrat, Fuster pensa aux époques éloignées où les plus grands personnages du royaume considéraient comme un honneur de chanter au lutrin de leur paroisse, et relut dans sa mémoire le page du chroniqueur racontant que saint Louis ne dédaignait
pas, entendant les offices de Notre-Dame, d'y entonner lui-même V Introït.
— Quelle foi ! murmura-t-îl.
Il n'avait pas articulé ces deux mots qu'il se sentit saisi aux deux bras. Il revint de la profondeur délicieuse de ses rêves, et regarda de cet air un peu hagard particulier à tous les réveils.
— Eh bien, que me voulez-vous ? demanda-t-il, se voyant tout à coup entouré de sa femme et de sa fille.
— Voici le moment solennel, mon cher André, lui dit la baronne d'une voix merveilleusement douce.
-— Vite I vite ! insista Madeleine, le tirant fortement.
La Sainte-Table, en effet, vers laquelle se précipitaient, dans un recueillement qui tient de la prostration, les ouailles du Jugement-Dernier, se remplissait à vue d'œil.
Le général se laissa conduire et vint tomber à genoux à côté de sa femme, qui lui tendit la nappe sainte.
— C'est vous, madame, soupira Madeleine, s'adressant à la personne prosternée à côté d'elle.
-— Chut ! lui souffla-t-on.
— Pourquoi Daniel ne vous a-t-il pas suivie, puisqu'il assiste à la messe ? Je suis bien ma mère, moi... L'impie! l'impie!...
— Chut !
— Vous savez que nous devons faire réveillon... J'ai promis à Loulou de la faire belle... Vous comprenez...
« — Corpus Domini nostri Jesu-Christi custodiat animam tuam in vitam œternam^ amen! » murmura le révérend père Phalippou distribuant la communion à madame Nadalewska.
Madeleine courba la tête, puis la releva aux mots latins du célébrant. Cétait son tour. Son cœur pur s'ouvrit, et, avec la naïveté d'un enfant, elle y reçut, elle y enferma son Dieu.
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Ce fut seulement vers deux heures et demie du matin que les ouailles de la Paroisse du Jugement- Dernier, après avoir, selon le rite, entendu trois messes de suite, « celle de minuit, celle de Taurore, celle du jour », sortirent à pas sourds de la chapelle et se glissèrent dans le petit salon. En un instant, cette pièce assez exiguë fut pleine de monde ; il y régna comme un semblant de confusion. Mais peu à peu le flot coula vers la cour, retentissante du roulement des voitures, du piaffement sonore des chevaux, et il ne resta plus que la famille Fuster, la famille Reîss et les habitués ordinaires de la maison : madame Nadalewska, Daniel, le général de Roquebrun, le comte et le vicomte de la Livinière, la
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marquise de Mérifons, M. Darnétal, le duc de Vialemont, M. de Kermareck et les trois révérends pères Phalippou, Barandon et Canitrot.
La plupart de ces personnes, comme si elles se rencontraient après de longues absences mutuelles, se serrèrent la main; plusieurs même, — parmi celles-là le vicomte de la Livinière et M. de Kermareck, — embrassèrent le Supérieur du Jugement- Dernier, qui murmura :
— N'est-il pas vrai qu'il est infiniment doux de se retrouver en Dieu ?
André Fuster regardait un peu étonné. Il se détacha tout à coup d'un groupe pieux et marcha vers la porte vitrée du jardin. Là, dans la demi-obscurité des grands rideaux tombants, madame Nadalewska, son fils et Madeleine s'entretenaient avec une certaine animation*
-^ Il fallait ne point /'écouter et /'amener ici, voilà, disait la jeune fille.
-^ Silence I murmura Daniel voyant le général s'appfocher.
— - Eh bien, tant pis ! je veux tout dire à mon père, moi!
— Madeleine ! fit madame Nadalewska se posant un doigt sur les lèvres.
— Non ! non ! la fête ne serait pas complète.
— Qu'y a-t-il? demanda Fuster.
— Quel bruit, n'est-ce pas, mon général ? intervint vivement Daniel.
— Cest cette pie borgne de Madeleine , sans doute.
— Oui, c'est moi, oui, c'est moi I et si tu désires savoir de quoi il s'agit, je ne me gênerai pas pour te le dire.
— Et de quoi s'agit-il ?
— De M. Nadalewski, parbleu !
— Stéphane 1 balbutia Fuster, qui pâlit et dont Fceil limpide, brillant de joies intérieures pour la première fois ressenties, se troubla.
— N'est-il pas vrai, père chéri, reprit Madeleine, qu'il est honteux qu'en ce moment M. Nadalewski ne soit pas à l'hôtel Trémière ?
— C'est honteux, en effet, ma fille, articula-t-il d'une voix timide et courbant le front.
Puis, s'adressant à madame Nadalewska :
— Il m'en veut peut-être de la révolution accomplie dans mes idées?
— Mon mari, quelle que soit votre foi, vous aimera toujours, général. Ne suis-jepas une fervente catholique d'ailleurs, et mon fils n'est-il pas catholique aussi ?
— Mais alors...
— Mon général, l'autre jour, vous vous êtes un peu piqué avec mon père, articula Daniel. C'est unique ment le chagrin, le regret peut-être aussi de certaine^
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paroles échangées entre vous qui Pont retenu, cette nuit, rue Barbet-de-Jouy.
La baronne, après avoir rempli auprès de ses invités, avec sa grâce un peu hautaine, ses devoirs de maîtresse de maison, était venue vers la porte vitrée et avait entendu tout entière la dernière phrase du jeune Nadalewski.
— Mon cher Daniel, dit-elle, oubliant volontairement le mot si froid de a monsieur », pensez-vous que votre père tarde encore ?
— Mais, madame... je pense... je ne sais pas...
— Et si vous couriez le prévenir qu'on va se mettre à table, interrompit-elle avec le plus aimable des sourires,
— Mon père, madame, n'ayant rien fait pour le mériter, ne s'attendait pas à l'honneur d'une invitation si gracieuse... Il est couché à cette heure, et je craindrais qu'il ne nous fît languir bien longtemps...
C'était une défaite.
— Capitaine, je vous comprends, dit Fuster d'un air anéanti, vous doutez de pouvoir décider votre père à venir ici, après ce que vous avez dû tenter déjà, et vous refusez de vous rendre au désir de ma femme. Eh bien 1 je vais le chercher, moi, et s'il veut des excuses, il en aura de satisfaisantes. Ce sera la première fois de ma vie que j'en ferai, par exemple !
— O mon général, mon général, que vous êtes bon ! s'écria Daniel, saisissant Fuster au bras et le