L*ARBRE DE NOËL 29I
pulsion secrète de reconnaissance, d'une allure discrète et noble,, enveloppés d'un charme rayonnant, d'une beauté toute venue de la certitude d'un bonheur qui serait inépuisable, ils s'avancèrent vers le révérend père Phalippou, auteur de leur réconciliation au pied des autels.
En ce moment, le Supérieur du Jugement-Dernier, assis modestement sur une chaise, causait avec la vieille marquise de Mérifons et le général de Roquebrun, enfoncés tous deux en de molles bergères. Devinant sans doute ce qui se passait de solennel, de sacré entre la baronne et le général, le religieux, à l'aspect de ce couple venant à lui, se mit debout soudainement. Madame de Mérifons, le général de Roquebrun, sans trop savoir pourquoi , l'imitèrent. Puis M. Darnétal, le comte et le vicomte de la Livinière, M. de Kermareck, le duc de Vialemont, les révérends pères Barandon et Canitrot se levèrent, prévenus par un silence qui ferma toutes les bouches de l'approche de quelque événement.
— Révérend Père Supérieur, je vous remercie, murmura André Fuster s'inclinant devant le moine avec les marques du plus profond respect.
— Révérend Père Supérieur, je vous rends grâce en Notre Seigneur Jésus-Christ. — « J'ai trouvé celui » que chérit mort âme, je le tiens et il ne me quittera » plus. »
Encore une fois, madame Fuster, très familiarisée
avec les livres saints, venait de citer les paroles mêmes de l'Écriture.
Le révérend père Phalippou, que cette manifestation fort inattendue embarrassait un peu, — la règle de son Institut préconisant par-dessus tout l'humilité, il était tenu de prêcher d'exemple, — ne répondit pas directement* au témoignage de gratitude qu'on lui donnait; il se contenta de saisir la main droite du général, et, la pressant fortement dans les deux siennes, de répéter en latin ce qu'avait dit la baronne,
— <c Inveni quem diligit anima mea^ tenui eum^ nec dimttîam. »
Après avoir articulé ces mots très significatifs d'un ton affectueux, où l'on démêlait toutefois quelque chose de cette protection dont le prêtre prend l'habitude de couvrir ses pénitents, même à leur insu, il embrassa Fuster.
La vieille marquise de Mérifons pleura, et, parmi les hommes, le vicomte de la Livinière écrasa du bout de ses doigts une larme au bord de ses cils.
— Regardez-la ! regardez-la 1 cria au même instant une voix fraîche qui, dans le silence général, jeta ses notes éclatantes.
Chacun se retourna et vit Madeleine immobile dans le cadre de la porte d'entrée tenant Marie David dans ses bras.
l'arbre de NOËL 2^3
Le charmant tableau !
Loulou, habillée d'une robe de cachemire bleu, chaussée de fines bottines de même couleur, ses petits bras nus jusqu'aux coudes, ses cheveux noirs lisses bien partagés au milieu du front, était superbe. Le ravissant baby s'efforçait de sourire, mais son air surpris, presque efifaré, et ses jolis yeux bruns battant de Taile attestaient qu'on venait de le tirer du lit. Tout à coup, comme la marraine, aussi heureuse qu'une jeune mère jouissant de la beauté de son enfant, tournait dans tous les sens et retournait sa filleule, faisant admirer son visage, ses mains, ses pieds, sa tournure. Loulou, pareille à une fleur qui se penche, s'affaissa doucement sur l'épaule de la jeune fille.
T— Comment, comment, tu t'endors I fit celle-ci, la secouant et la déposant sur le parquet... Marchez, mademoiselle, marchez !
Marie plongea dans le vague un regard ensommeillé ; puis, voyant le général qui lui tendait les bras, d'un élan courut à lui.
— Enfin I murmura Madeleine contente, la voilà tout à fait réveillée.
Des bras d'André Fuster, le baby passa à ceux de la baronne, qui daigna lui adresser quelques mots gentils, et, guidée par Madeleine, alla de l'un) à l'autre des invités.
L'infortunée Loulou, à qui chacun s'était empressé
de faire fête, croyait avoir fini ses stations douloureuses, et, ayant réussi à éviter la main de sa marraine, comme un petit rat elle galopait vers la porte du salon, s' échappant vers son berceau, quand Madc^ leine la ressaisissant :
— Et le Révérend Père Supérieur, tune veux donc pas l'embrasser, lui?
Le révérend père Phalippou, dont l'œil était à tout, aux grandes aussi bien qu'aux petites choses, fut frappé des dispositions peu bienveillantes de Marie David à son égard. Il lui parut peu convenable de laisser s'accentuer des répugnances qui le gênaient, et, ne souffrant pas qu'on lui amenât Loulou malgré elle, il se leva et cUa la baiser au front.
— Petite méchante ! lui dit-il en manière de caresse.
— Toi, méchant, toi t.. riposta Marie déphée.
— Eh bien! mademoiselle... gronda Madeleine, feignant de se fâcher.
— Loulou bien sage, petite mère...
— Non, Loulou n'est pas sage, articula la voii claire de la baronne.
Madeleine, comprenant que l'intervention de sa mère dans ce débat fort puéril contenait une menace, conduisit sa filleule en un coin du salon, et là, relevant un voile, lui découvrit un magnifique arbre de Noël, où pendaient des joujoux et des gâteaux.
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— Oh r lé petit JésuSy s'écria-t-elle les yeux agrandis et totalement débarrassés des brumes si lourdes du sommeil.
— Tu vois sî on lé gâte F lui dit Madeleine, dont ïe cœur battadt à Ttinissôn du cœur de sa filleule. Que faut-il dire?
— Merci.,.
— Merci à qui ?
— Méfcî à Afalé.
— Non... Merci à Daniel... Tu sais bien, mon Daniel?...
— Daniel, répéta Tenfant.
— C'est lui qui fa fait ce cadeau, ta Âtalé n'est pas assez riche.
Comme la Jeune fille articulait ces paroles, madame Nadalewska s'était approchée d'elle et l'aidait à dépouiller l'arbre. Madeleine détacha une poupée microscopique, puis deux ou trois sucreries, que Loulou croqua gentiment de ses quenottes neuves,
— A propos, général, dit tout bas madame de Mérifons, puisque j'entends prononcer le nom de M. Daniel Nadalewski, il faut que je vous demande certains renseignements sur ce jeune homme.
— Voudriez- vous le marier, par hasard, marquise? s'informa Fuster du même ton assourdi.
— Pas le moins du monde.
— Parce que, si tel était le cas, je vous prierais de ne pas vous occuper de lui : j'ai trouvé la femme qui lui convient.
— Et cette femme, c'est Madeleine ?
— Madeleine, en effet, ressemble beaucoup à la jeune fille qui s'appellera un jour a madame Daniel Nadaleswska ».
— Je suis charmé, mon cher ami, et cette nouvelle m'éclaire parfaitement sur ce que je voulais savoir. En voyant M. Daniel Nadalewski assister tout à l'heure à la messe de minuit, je me doutais bien que ce jeune homme, qui d'ailleurs a fort bon air, avait répudié les doctrines de son père. Mais je n'étais sûre de rien. A présent, me voilà fixée. N'est-il pas évident, puisque vous autorisez le capitaine à aspirer à la main de votre fille, qu'il est un parfait catholique ?
— Ce mariage n'est pas fait encore, intervint madame Fuster.
— C'est un projet que je caresse , balbutia le général... Oh I un projet qui me tient au cœur, mais...
— Mais un projet duquel vous vous détacherez, si Dieu vous le commande, conclut la baronne. Le mari de notre fille vivra et pensera comme nous, comme notre fille elle-même, dont, à ma. très vive satisfaction, la piété grandit chaque jour.
— Il me vient une^ idée,|murmura^le bon M.;,Dar-
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nétal s'approchant. Qui sait si mademoiselle Fuster ne deviendrait pas, entre les mains de Dieu, l'instrument d'un éclatant triomphe pour TÉglise ?
— De quel triomphe parlez- vous ? interrogea le Supérieur du Jugement- Dernier d'un ton bref, presque dur.
M. Damétal, ancien président au tribunal de première instance de la Seine, était un personnage empesé et solennel. Très attaché à ses opinions, maintes fois il avait osé ne pas se ranger aux avis du révérend père Phalippou ; cette nouvelle rebuffade ne troubla pas son sang-froid.
— Admettons pour un instant, continua-t-il, quj mademoiselle Fuster ait épousé M. Daniel Nadalewski. Qui nous dit qu'elle ne pourra pas, sur l'auteur de tant d'écrits dangereux, dont elle sera devenue la fille bien-aimée, — nous savons que chez M. Stéphane Nadaleswski les erreurs de l'esprit ont laissé le cœur intact, — ce que n'ont pu les évêques, ce que n'a pu aucun de nous, sans vous excepter. Révérend Père Supérieur.
— Y pensez-vous, monsieur Damétal ? riposta le religieux... Et si, au lieu d'entraîner M. Stéphane Nadalewski, trop avant dans l'incrédulité, mademoiselle Fuster était entraînée elle-même ? Réfléchissez donc, je vous prie : mademoiselle Fuster est une enfant.
— Oh ! rhorreur l soupira le vicomte de la Livinière scandalisé.
— Mon Révérend Père, insista la marquise de Mérifons de sa voix légèrement chevrotante, David était bien jeune quand il terrassa Goliath.
— Ma femme et ma fille m'ont bien converti, moi! appuya Fuster.
— Vous, général, vous n'aviez pas descendu les derniers degrés de la négation, vous n'aviez pas écrit des livres...
— Des livres infâmes î interrompit le vicomte de la Livinière, très agité.
— Des livres infâmes, répéta le moine, puisqu'on y pousse la scélératesse jusqu'à contester la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, sa mission providentielle, tout le long prodige de sa vie terrestre. Convertir l'auteur de Y Essai sur les Miracles ! Je crus un moment la chose possible et je m'y employai de mon mieux. Maïs les oreilles du pécheur n'entendaient plus, mais ses yeux ne voyaient plus ; ses lèvres seulement ricanaient, confirmant là vérité de ces paroles de l'Écriture : — « Cum in prafondum venerît^ impitis contenmiîj quand on a touché le fond de l'impiété, on méprise. »
A peine ces mots s'étaient-ils échappés de la bouche du révérend père Phalippou que, la porte du salon s'ouvrant, le frère Unigenitus, lequel volontiers se prêtait à tout, annonça de son fausset criard :
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— Messieurs Nadalewski !
Chacun des invités reçut une impression qui se refléta incontinent sur son visage. Les traits des deux la Livinière, du général de Roquebrun, de M. de Kermareck, des trois Révérends Pères du Jugement-Dernier, comme si quelque réactif chimique les avait tout à coup touchés, se racornirent visiblement, tandis que ceux de M. Darnétal, du duc de Vialemont, de M. Reiss, de madame de Mérifons, animés, embellis d'un souffle de bienveillance, semblèrent au contraire se dilater. Quant à Fuster et à la baronne, qui s'étaient levés pour courir au devant des nouveaux venus, ils paraissaient également heureux et satisfaits.
Stéphane, soit émotion, soit embarras, après s'être incliné devant madame Fuster, serra la main au général sans lui adresser une parole. Il fit un salut quelque peu roide qui s'adressait à tout le monde, puis marcha vers madame de Mérifons, qu'il connaissait pour l'avoir rencontrée souvent à l'hôtel Trémière, et dont il admirait la religion tolérante, l'inépuisable charité.
— Enfin vous voilà, mon cher mécréant, lui dit la îriarquise, avec le sourire aimable des grand'mères, ce sourire où s'épanouissent ensemble et l'indulgence et la bonté.
Pour toute réponse, Nadalewsski saisit la main
fluette de madame de Mérifons, puis Teffleura de ses lèvres avec respect.
La porte de la salle à manger étala ses deux battants avec fracas, et Marchand, faisant un pas vers madame Fuster, articula :
— Madame la baronne est servie !
LES BONS apôtres!
Le réveillon, ce repas nocturne qui pousse à Texpansion de tant de joies, tempérées ici, bruyantes ailleurs, tandis que souffle Tâpre brise de l'hiver ou que la neige tombe sur les toits, manqua absolument de gaieté à Fhôtel de la rue Vaneau.
Peut-être, si les élus du Jugement-Dernier se fussent trouvés seuls, après les grâces dont ils venaient d'être comblés, dans les tressaillements d'une satisfaction toute chrétienne, eussent-ils trouvé quelques motifs d'innocent badinage qui les eût amusés beaucoup. Ni le général de Roquebrun,ni le vicomte delà Livinière, ni M. Darnétal n'étaient ineptes, et nous savons que le révérend père Phalippou possédait une intelligence merveilleusement souple, ce qui le rendait aussi capa- II. 26
3o2 LA t^ETlTE MERE
ble de se plier aux folâtrerîes décousues d'une conversation enjouée que d'aborder de front les problèmes les plus ardus de la philosophie, « cette servante de la théologie, ancilla tkeologiœ, »
La présence de Stéphane Nadalewski les glaça. Quand tous les convives avaient assisté à la messe de minuit, l'auteur de V Essai sur les Miracles n'était pas entré dans la chapelle. N'avait-on pas là une preuve que M. Nadalewski demeurait l'ennemi de Dieu? Mais alors que venait-il faire à l'hôtel Trémière, au milieu d'un monde qu'il méprisait sans doute, et qui ' n'avait qu'un devoir envers lui, celui de le plaindre et de l'éviter?
Un moment, le vicomte Eustazade de la Livînîère, celui des invités à qui sa foi ardente imposait le supplice le plus cruel, pour infliger une leçon au général Fuster, coupable de lui faire faire réveillon avec Satan, conçut l'idée de quitter la table et de partir.
— Si nous faussions compagnie à l'impiété ? murmura-t-il à l'oreille du révérend père Phalippou.
— Restez 1 lui répondit laconiquement le religieux.
— Mais...
— Mortifieiz-vous I
Cependant, Stéphane, après une première gêne, avait récupéré toute liberté d'esprit et toute aisance d'attitude. Placé entre madame de Mérifons et Madeleine, il entourait celle-là d'attentions délicates et
LES BONS apôtres! 3o3
accablait celle-ci de douces cajoleries. La vieille marquise, cette sœur de charité de tout Paris, recevait avec un plaisir non dissimulé les prévenances du Démon et y répondait. Quant à la petite mère, à chaque parole de son voisin, c'étaient des gestes, des mines, des exclamations I . . .
*— Madeleine ! lui dit une fois sa mère, la regardant.
— Ce n'est pas moi, maman, c'est lui, répondit-elle, désignant Stéphane. Il me reproche de manger comme une ogresse... Parbleu, si j'ai faim, moi! Puis, avec ça que Loulou se gêne pour picorer dans mon assiette 1
Et, s'adressant au baby :
— Finirez-vous vos tripotages, mademoiselle... Voyez en quel état vous vous mettez, gourmande 1
Elle étala sur sa serviette les deux menottes de Marie, toutes noires de pâté de lièvre, et les lui essuya minutieusement.
-^ Mon Dieu ! mon Dieu I dit-elle, quelle patience il faut, quand on a une enfant si peu soigneuse !
— Madeleine l Madeleine! répéta la baronne, dont la voix montait.
— Laissez-la, ma chère amie, intervint madame de Mérifons, elle est ravissante, puis elle accomplit une œuvre agréable à Dieu.
— Encore si tu m'aidais à la nettoyer, toi, au lieu de me regarder faire ! reprit la marraine apostrophant Daniel assis de l'autre côté de la chaise de Loulou.
Le jeune officier, heureux d'obéir à une injonction qui lui épanouissait le cœur, leva le bras; mais, par trop de précipitation, le bout de sa serviette tendu vers la bouche barbouillée du baby rencontra son verre à demi-plein, et un flot de saint-émilion rougit la nappe abondamment.
— Joli I charmant! superbe ! s'écria Madeleine riant aux éclats.
Elle se leva, [et vivement retira de table sa filleule, dont le vin renversé eût pu tacher la jolie robe. Mais la petite Marie, fâchée qu'on lui supprimât le pâté, se prit à pousser des cris déchirants. C'en était trop. La baronne trépignait.
— David, dit-elle, s'adressant au dragon, lequel, durant tout le repas, était demeuré en faction derrière Madeleine et Loulou, attentif à leurs moindres besoins, David, emportez votre enfant. En vérité, on ne s'entend plus ici.
— Elle sera sage, maman, elle sera sage, supplia la marraine.
— David I interjeta Fuster du ton brusque du commandement.
Le vieux soldat, sans mot dire, enleva Loulou dans ses bras et disparut.
— Enfin ! soupira la voix nette, bien timbrée du révérend père Phalippou.
— Enfin, vous voilà débarrassé de ma filleule, riposta Madeleine qui, pour la première fois de sa vie
LES BONS apôtres! 3o5
peut-être, regarda en face le Supérieur du Jugement" Dernier.
A ce coup d'audace inouï , tous les yeux se levèrent vers la jeune fille. Elle ne courba pas la tête,
— Mademoiselle, articula le religieux, il est regrettable que vous n'ayez pas suivi Marie David dans sa retraite : vous n'eussiez pas prononcé les paroles que vous avez fait entendre et que je trouve peu convenables.
— Excusez Madeleine, monsieur, intervint Stéphane Nadalewski, elle aime beaucoup sa filleule et...
— Oui, je l'aime, interrompit la jeune fille vibrante d'une sorte de courroux maternel, tandis que vous. Révérend Père Supérieur, vous la détestez 1
— Moi!...
Le moine se tut. Le général s'était dressé sur ses jarrets d'un élan irrésistible^ et, le bras tendu, menaçant, formidable :
— Mademoiselle, sortez ! cria-t-il.
— Alors, toi aussi, tu te mets contre moi ? dit-elle d'un air de moquerie narquoise.
— N'êtes-vous pas honteuse de vous conduire ainsi, quand vous venez de recevoir la sainte communion !
— Et toi aussi, tu l'as reçue, la sainte communion, et pourtant te voilà en colère.
— C'est horrible I s'écria la baronne.
Ce cri, parti d'une si chère bouche, porta au comble la fureur du général ; il s'élança vers sa fille, essayant
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de la saisir pour lui infliger je ne sais quel odieux châtiment. Mais, dans cette bataille, — tout le monde s^était mis debout, qui excitant Temportement de ce père exaspéré d'un mot vif, aigu comme un aiguillon, qui s^interposant au contraire pour le calmer — la main levée de Fuster, en retombant, au lieti de rencontrer le visage de Madeleine, rencontra la ;oue de Daniel, qu'elle effleura légèrement.
— Général ! gronda celui-ci, dont tous les moscks avaient ticssaîUi.
— Je veux corriger cette impertinente.
— Vous ne la toucherez pas T-
— Crois-tu donc que nous te permettrons de la souffleter, ainsi que ta femme osa le faire un jour, ici, devant toi ! intervint Stéphane Nadalewski, se plantant à coté de son fils et barrant le passage à Fuster.
— Je m'en vais 1 je m'en vais F sanglota la petite mère montrant un visage noyé de larmes.
Elle courut vers la porte et la franchit d'une volée.
L'embarras fut grand entre les paroissiens du Jugement-Dernier, quand, ayant été soulevés de leur siège par l'éclat de cette scène inattendue, ils se trouvèrent réunis dans le petit salon.
La pendule sonna quatre heures.
La marquise de Mérifons et M. Darnétal, lesquels, intimement, désapprouvaient des violences peu dignes de la sainte nuit de Noël, se sentant fort mal k l'aise,
LES BONS apôtres! SoJ
demandèrent leurs voitures et partirent. Après eux, les Reiss et M; de Kermareck se retirèrent. Puis enfin les révérends pères Canitrot etBarandon, qtfun signe furtif de leur Supérieur avait prévenus, saluèrent et disparurent. Il ne resta plus à Thôtel Trémière, en dehors de la baronne et du général, que les trois Nadalewski, les deux la Livinière, le duc de Vialemont et M. de Roquebrun.
On se regardait avec une sorte de surprise. Chacun paraissait troublé, indécis. Le révérend père Phalippou, cet homme froid, qui, dans les mouvements passionnés de Fâme, par une habitude de prédicateur, obligé au milieu des fureurs tonnantes de la chaire de ne pas perdre le fil de sa pensée, savait garder une sérénité parfaite, le révérend père Phalippou prit mne chaise et s'y assit tranquillement.
c Qu'allait-on faire ? qu'allait-on dire ? »
Peu lui importait.
Persuadé qu'une occasion unique s'offrait à lui d'amener le général Fuster à rompre avec le philosophe libre-penseur Nadalewski, il était décidé, après une première attaque, à harceler l'ennemi, à le traquer, à le poursuivre dans ses derniers retranchements.
«Que risquait-il d'ailleurs d'engager la lutte ? Tout ne lui présageait-il pas la victoire ? Avec l'assistance du ciel, il avait fini par dégager le général des liens d^une amitié funeste, et aoijoTird'hut la conversion
3o8 LA PETITE MÈRE
du vieux soldat était éclatante, complète. Ne venait-il pas, par sa tenue dans la chapelle, par sa docilité à suivre sa femme à la Sainte-Table, d'édifier la Pa« roisse du Jugement-Dernier? Il fallait pour livrer bataille à. l'impie profiter de ce moment opportun entre tous, où Dieu, par sa présence, pouvait décupler la valeur du baron Fuster, lui mettre en main l'épée de l'archange saint Michel, victorieux du Démon. — Dieu est ma force, Deus /ortitudo mea^ murmura en lui-même le religieux, qui trouvait toujours dans T Écriture une voix pour faire écho à sa pensée. »
Tandis que le Révérend Père Supérieur du Jugement-Dernier, armé jusqu'aux dents de sa foi obstinée, terrible, caressait l'espoir d'une mêlée « où Dieu saurait reconnaître les siens», madame Nadalewska, cette personne douce et aimable, en avisant l'air sombre de son mari, la face pâle de son fils, ne songeait qu'à une chose : éviter un conflit qui pouvait perdre Madeleine et perdre également son Daniel. En proie à toutes les inquiétudes, déjà, au moment où madame de Mérifons s'éloignait avec M. Darnétal, elle avait tenté d'arracher Stéphane du petit salon. Mais celui-ci, qui flairait l'odeur de la poudre, qui venait d'être atteint, quand le mot <cen/î/i.'» articulé par le révérend père Phalippou avait sifflé comme une balle, s'était refusé à la suivre.
La malheureuse femme tremblait de tous ses mem-
LES BONS apôtres! 3o9
bres. Travaillée par le plus cuisant chagrin, par un désespoir que ne dissimulaient plus ses traits bouleversés, elle s'approcha de son fils, et, lui prenant le bras despotiquement :
— Viens, toi ! lui souffla-t-elle très bas.
— Non! répondit Daniel.
— Et Madeleine ?
— Je l'aime!
— Si tu l'aimes, allons-nous-en.
— Il faut que je m'explique avec le général.
— Plus tard, plus tard, je t'en supplie.
— Non!
— Alors, tu n'épouseras jamais Madeleine.
— Mais j'aurai le plaisir de rendre à M. Phalippou le soufflet que le général destinait à sa fille et que j'ai reçu.
— Malheureux! tu vas donner dans un piège...
— Un piège ! murmura-t-il.
Il considéra sa mère attentivement.
— Un piège ! répéta-t-il.
— Tous ces gens-là restent pour empêcher ton mariage avec Madeleine ; ils attendent l'éclat qui doit le rendre impossible.
Encore une fois Daniel regarda sa mère longuement. Durant cet examen, mille soupçons affluaient à son cerveau.
— Tuas raison, maman, tu as raison, partons tout de suite.
3lO LA PETITE MÈRE
Et, dans le suprême péril qu'on lui signalait, ^^ couvrant son sang-froid par un prodige de volonté, le jeune officier, raide, grave, presque lugubre, marcha vers André Fuster.
— Mon général, lui dit-il avec effort, ma mère, se trouvant un peu fatiguée, désire que nous rentrions. Toutefois, je ne veux pas me retirer sans vous déclarer que la caresse que j'ai reçue de vous tout à l'heure ne me laisse ni amertume ni souci... Il y a bien des années que j'ai appris à vous considérer comme un père, et les pères eurent toujours le droit de corriger leurs enfants.
Le général se contenta de s'incliner.
— Tu ne réponds pas. Crains-tu de te compromettre auprès de M. Grégoire Phalippou? intervint Stéphane Nadalewski.
— Je ne réponds jamais, lorsque je n'ai rien à répondre, Stéphane, riposta Fuster, se redressant non sans dignité.
— On a toujours quelque chose à répondre à ceux qu'on aime.
Et, comme le général demeurait muet :
— Ose affirmer que tu n'aimes pas mon fils !
s^écria-t-il, allongeant vers Daniel une main dont tous les doigts tressaillaient.
— Mon père, mon père, mon excellent père!
articula le jeune homme d'une voix étranglée.
Il l'étreignit de ses deux bras, et, après Favoir
Les bons apôtres! 34 i
embrassé avec une sorte de transport fou, il l'entraîna.
La retraite des Nadalewski fut accompagnée d'un silence accablant, — le silence avant-coureur des tempêtes. La baronne sortit la première de l'immobilité oïl chacun se trouvait figé, et s'adressant à son mari :
— Je pense, dit-elle, qu'après de pareilles algarades, c'en est fait de votre amitié pour votre cher Stéphane et votre cher Daniel.
— Je conviens, articula Fuster, que l'un et l'autre ont dépassé la mesure... A la fin! ajouta-t-il laissant éclater une indignation furieuse.
— A là fin, vous devez rompre le dernier lien qui vous attache à des gens qui ne partagent aucunement votre foi.
— Et qui, poursuivit le révérend père Phalippou, n'ont ni assez de sarcasmes, ni assez d'ironie pour votre a lâche revirement 1 »
— Lâche revirement I
La face du vieux soldat devint rouge comme un brasier.
— C'est de ces mots odieux que les incrédules ont pris l'habitude de flétrir toute conversion, intervint le vicomte Eustazade de la Livinière.
— Qu'ils le sachent bien, ma conversion est l'œuvre sincère, loyale de mon esprit et de mon cœur I
3l2 LA PETITE MÈRE
s'écria Fuster avec une force où transparaissait peutêtre plus de colère que de conviction.
— Une chose intolérable entre toutes, interjeta le général de Roquebrun, et que, pour ma part, je vous admire de supporter, c'est que les messieurs Nadalewski en usent dans votre maison avec la même aisance, le même sans-façon, la même facilité que s'ils étaient chez eux. Encore que l'amitié ait des privilèges, on ne saurait admettre qu'elle soit autorisée à franchir toutes les limites de la bienséance et du bon goût...
— Et M. Daniel Nadalewski a franchi toutes ces limites, insinua le vieux comte de la Livînière, quand il s'est permis de protéger mademoiselle Madeleine contre votre juste ressentiment, et qu'il a poussé l'audace jusqu'à hasarder une sorte de provocation.
— Une provocation !
André Fuster, à ce dernier coup d'aiguillon, bondit hors de son fauteuil.
— Une provocation I répéta-t-il marchant à grands pas... Comment! le capitaine Nadalewski m^aurait provoqué, moi I
Le colonel de la Livinière, à qui son fils venait de glisser deux mots à l'oreille, se leva à son tour, et raide dans son frac noir comme jadis dans son uniforme de chasseur à cheval, la tête fixe dans sa cravate blanche serrée à la peau, morne, correct, marcha vers Fuster.
LES BONS apôtres! 3i3
— Général, dit-il détachant chaque mot avec netteté, M. de Roquebrun et moi, nous sommes militaires, et s'il vous faut deux amis pour s'aboucher avec les témoins du capitaine d'état-major Nadalewski?...
— Un duel ! s'écria la baronne.
Elle eut un élan de lionne vers son mari, que, pour la première fois peut-être, elle enveloppa de ses bras passionnément.
— Il est à Dieu maintenant, et je veux que vous me le laissiez ! s'écria-t-elle.
— Pourtant, ma chère Thérèse, si ces messieurs croient que mon honneur...
— Il me semble, en effet, général, que le soin de votre honneur vous commande... siffla le vicomte Eustazade, allongeant son crâne plat, dénudé, vers Fuster, par l'inflexion lentement développée d'un reptile qui flairerait une proie.
— Voyons, voyons I badina le duc de Vialemont, un sceptique devenu dévot en vieillissant, que signifie cette sinistre comédie de duel !... Avez-vous tous perdu la tête, par exemple I... Je n'ai aucune raison particulière de défendre M. Daniel Nadalewski ; mais il est de toute évidence que ce jeune homme, en se plantant un peu vivement devant mademoiselle Fuster, pour lui éviter un soufflet, — qu'il a reçu, — et en criant : — « Vous ne la toucherez pas ! » — n'a nullement voulu offenser le général... Ce n'est un