‹ La petite mère (volume 2)Chapitre 44 sur 45 · X, A»^6E PI 1?BU · texte numérisé non relu

X, A»^6E PI 1?BU

Le premier mouveiriefit de la baronne, quand la dernière ouaille de !a Paroisse dtr Jugemetit- Dernier eut déserté l'hôtel Trémîère, ftit de se jeter au cou de son mari. Oh 1 qu'elle avait souffert de ne pouvoir lui donner plus tôt cette marque dé tendresse, de reconnaissance 1 Elle l'aimait tant potff !e cauTage de sa foi nouvelle, elle lui savait tant de gré de sa rupture avec ks Nadalewski f

— Si tu pouvais deviner, lui dit^el'le avec des câlîneri.es adorables et le tutoyant, quelle joie, quelle, fierté j'ai ressenties, quand je t'ai entendu reprocher à Madeleine de se montrer aussi dissipée après avoir reçu ce la sainte communion!... » Tu connais donc maintenant, ô mon André! à quelle réserve d'allures, à

l'anob dk feu 3 19

quelle discrétion de maintien, nous oblige la possession de Dieo >

— Ou-î, répondît-îl.

Et, comme Témotion, le bouleversement de tout son être ne lui permettaient pas de plus longues paroles, il enveloppa sa femm& de ses deux bras, devenus soudain robustes, et Penfouit avidement dans son sein. La baronne, cette vierge farouche, loin de manifester la moindre résistance, la moindre révolte, vola pour ainsi dire au-devant des caresses de son marî et s'y abandonna délicieusement.

-^ Ah! mon I>îeu! soupirait-elle^, ah! mon J>itn\ qu'il fait bon être unis en vous !

Lui cependant la regardait, la criblait de regards enthousiastes, surpris, stupide, presque terrifié par un bonheur qu'il vt^o^ût jamais osé attendre, qu'il n'eût jamaîs osé rêver.

tf Si l'a religion procure de pareilles délices, pourquoi sf longtemps ai-je repoussé la religion, » se ditil à lui-même.

Une fois, Thérèse, pa-r une gracieuse ondulation de son cou, demeuré jeune comme toute sa personne, renversa sa tête charmante et l'inonda de la lumière de ses yeux purs, grands, ébahis.

— N'est-il pas vrai, murmura-t-elle, que c'est le ciel, tout à fait le ciel?

— Oui, répondit-îl encore.

Les membres pris d'une raideur étrange, la poi-

trine ravagée par un feu intense qui Pincendiait, la gorge sèche, la langue aride et presque collée au palais, il n'était capable que d'articuler ce monosyllabe:

a Oui. »

Enfin la paralysie laissa quelque liberté à son bras droit, et, sans trop savoir ce qu'il tentait, il posa une main tremblante sur le front de sa femme qui Féblouissait comme un soleil.

— Que fais-tu? lui demanda-t-elle rieuse.

— Rien.

Avec ce mot, qui tombait péniblement de ses lèvres, un flot de cheveux blonds inonda les épaules de Thérèse.

— Oh! s'écria-t-elle pâlissant.

Elle se mit debout et ramena vivement au hasard cette splendide crinière frisante, dorée, d'oti se dégageaient pour le général des reflets phosphorescents.

Fuster se leva et marcha en avant. Mais la baronne, qui, peut-être, après avoir obstinément tenu toute son âme fixée du côté du ciel, où tout est chaste, idéal, la ramenait aux sentiers fangeux de la terre, pareille à une biche effarouchée, ouvrit I4 porte du petit salon et s'enfuit.

Fuster s'arrêta, subitement dégrisé, tout honteux... Il attendit quelques secondes... N'y tenant plus, il voulut se persuader que Thérèse était déjà rentrée dans sa chambre et s'élança.

l'ange de feu 321

Au beau milieu du grand escalier, il la rencontra égarée, chancelante, respirant avec peine, montant les marches une à une, se traînant comme blessée...

Il se précipita pour la soutenir...

Elle ne le repoussa pas...

Ils atteignirent le palier sans une parole, sans un geste. En face, la chambre des Tapisseries ; à droite, la porte accédant à Fappartement de la baronne...

Ils s'arrêtèrent, lui indécis sur le chemin à prendre, elle incapable de faire un choix, noyée en une sorte d^extase où, tout entière, corps et âme, elle se pâmait, se mourait...

Cependant, le général infléchit vers la droite. Elle parut revenir à elle-même et tenta un efifort pour se dégager de lui. Mais il la retint, ou plutôt la suivit se dirigeant vers sa chambre. Il sentait fondre son cœur...

La porte était là, un pas encore et on y touchait. Pousserait-il cette porte fatidique, ouvrant sur le paradis ? Éblouissant comme un archange, il la passa le premier, et Thérèse, guidée, tyrannisée par sa lumière, fermant les yeux, s'engoufiFra dans une gloire de rayons.

André Fuster connut re^ist^inçe rt^é^. Durant plusieurs jours, il goûta unç félicité si complète qu'il crut habiter un monde absolument nouveau, le monde des. joie9 continues, des joviis$anç^s ét^riH^Ues. Tout se faisait séduction délicate, charma voilé cb^a Thérèse, et U n^était pas jusqu^à son al^andon, qt^^ les pudeurs exquises de ^on âine ne relevassent d'une pointe plus vive, d'vin çnivrement à 1« fols plus capiteux et plus doux.

Le général n'enviait plus les courtes délices de la Perspective-Newski : le bonheur de l'hôtel Trémière, étreignant les souvenirs anciens de sa serre cruelle, dominatrice, les avait tués, anéantis. Ce qui ponait au comble la satisfaction idéale de Fuster, c'était

IHncroyable soumission de sa femme à sa moindre parole^ à son moindre geste, à une marque, quelque petite qu'on la suppose, de sa volonté. Souvent, surpris de tant de docilité, il la regardait avec effroi, hésitant à reconnaître, dans cet être prêt à recevoir toutes les empreintes, à se courber comme un roseau flexible, la flère, l'impérieuse, l'indomptable Thérèse de la Sylve, capable de tous les sacrifices, sauf du sa^» orifice de son orgueil.

Fuster, enthousiasmé^ réfléchissait, et, tout en attribuant en partie à son amour la transformation d^un caractère si altier, il admirait la puissance pleine de sollicitude de la religion, qui avait assoupli peu à peu ce caractère^ tout exprès pour sa sanctification tardive, et le lui préparait de longue main tel qu'il l'avait toujours souhaité. Que de remercîments, de son cœur qui ne formait plus un désir, s'envolaient vers le révérend père PhalippoUj cet ange tombé du ciel pour devenir l'instrument de pon double salut, de son salut d'ici-bas : le bonheur dans le temps, çt de son salut là-haut : le bonheur dans l'éternité ! Que demandait^il au bout du compte ? Cette chose bien simple : être heureux partout et toujours.

Cependant, comme il n'est pas de la créature humaine d'atteindre jusqu'à la béatitude absolue, le général, marchant, ou mieux volant à travers son jardin des délices, fut un jour contraint de replier les

ailes et de s'arrêter. Ce fait énorme arriva le 25 février 1870, deux mois juste après l'orageuse et rayonnante nuit de Noël. Pour la première fois, Thérèse, sans résister positivement à Tinfluence de son mari, sembla montrer quelque velléité de discuter ses avis.

— Tu comprends, lui dit-il d'une voix où coulait librement le lait et le miel, tu comprends que ce serait désobliger l'Empereur.

— Alors, tu préférerais désobliger Dieu ? lui demanda-t-elle, ouvrant sur lui ses grands yeux de pervenche.

— Mais Dieu ne défend pas...

— Y penses-tu ? la veille du Mercredi des Cendres...

— Voyons, un bal aux Tuileries...

— Un- bal est une réunion profane que l'exemple des Saints nous recommande d'éviter.

— Tu serais si belle si tu voulais me permettre de t'envoyer Worth !

— Worth ?

— Il est le tailleur des femmes à la mode, je-ne dis pas non ; mais que de personnes distinguées s'adressent à lui également!... Tiens! pour ne t'en citer qu'une, notre cousine Angelica Reiss...

— Et tu voudrais me voir habillée comme madame Reiss ?

— Tu serais adorable I

— Donc, tu ne me trouves pas adorable avec?... Elle n'acheva pas et rougit.

— O ma Thérèse aimée !

— Il est certain, dît-elle, se dégageant, que j'ai des toilettes bien simples.

— Beaucoup trop mesquines pour ta position.

Elle considéra sa robe modeste de cachemire noir,

relevée dans le bas de quelques biais de même étoffe, et sourit tristement.

— Aimerais-tu Dieu davantage, si je me parais de plus riches habits ?

— Tu sais bien que je l'aime, Dieu.

— Pas assez. Hier, aux vêpres, durant l'instruction du Révérend Père Supérieur, tu as bâillé.

— Si lu veux devenir tout à fait une femme selon ton rang et selon ta condition, je te jure de ne plus bâiller au sermon.

— Méchant !

— Veux-tu ?

— Tu sais bien que désormais je ne suis capable d'avoir d'autre volonté que la tienne.

— Alors, foin de tes vêtements de religieuse, n'estil pas vrai ?

La baronne, assise dans la chambre des Tapisseries, sur une causeuse, à côté du général, se mit debout, puis, se penchant vers une psyché, d'un œil furtif se regarda.

— André, murmura-t-elle, tu auras beau faire, tu

auras beau dire, je suis une vieille femme... Hélas! trente-huit ans depuis le premier janvier... Je naquis un jour de l'an... J'ai des rides, j'ai quelques cheveux blancs... Quand je songe pourtant qu'à Saint-Pétersbourg, l'Empereur, le Czarewitch, toute la cour me trouvèrent agréable 1

— Et moi donc, comment te trouvai-je ?

— Oh! toi...

Elle lui sauta au cou d'un élan passionné. Soudain, retournant à la glace :

— C'est bon tout de même la jeunesse! articulat-elle si bas qu'il l'entendit à peine.

Fusterla considéra encore un moment devant la psyché, procédant à l'inventaire douloureux de ses charmes à moitié évanouis. Elle s'examinait, s'étudiait, s'analysait avec une attention qui le torturait cruellement. Pourquoi cette obstination singulière à se découvrir des imperfections qu'il ne voyait pas, qu'il ne verrait jamais ? Pour lui, la baronne Fuster, grave, austère, un peu triste, n'avait pas cessé d'être Thérèse de la Sylve, d'une grâce attrayante, d'une distinction hautaine, d'une radieuse beauté... Quel caprice était le caprice de sa femme?... Si du moins, de cette connaissance d'elle-même, — car elle se regardait toujours, — venait à naître la coquetterie, quelques-uns de ces sentiments, quelques-unes de ces idées qui poussent au culte de soi>même, dans le des-

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sein secret d'imposer ce culte à autrui?... Une fois elle minauda gentiment, puis sourit à son image.

Il espéra.

Mais les yeux limpides de Thérèse se voilèrent et des larmes pareilles à des perles étincelèrent au bord de ses cils. Dans un rapide éblouissement, la femme morte, ressuscitée par le miracle de l'amour, venait de voir les ruines que la dévote avait accumulées sur son front, et elle pleurait désespérément.

— Tu verras, lui dit-il étreignant de ses deux bras sa taille demeurée souple malgré l'immobilité de ses longues génuflexions, tu verras si nous rencontrerons beaucoup de femmes qu'on puisse te comparer. Pour mon compte, j'en suis bien sûr, quand il t'aura plu de renoncer aux accoutrements que te confectionnent les sœurs Bernardine, Euphrasie, Aimée-de-Jésus, tu retrouveras, à Paris, tes éclatants triomphes de Saint- Pétersbourg... Mignonne chérie, ne regrette rien, tu n'as rien perdu. Parmi les beautés que l'on célèbre, laquelle oserait se vanter d'avoir tes yeux profonds, ta bouche d'enfant, ton front si fier, ta chevelure légère comme un nuage sous le soleil ? Et puis, quelle tournure ravissante de jeune reine ! Ce n'est pas aux Tuileries, sur les bords de la Seine, que je t'invite à me suivre, ma chère Thérèse, c'est au Palais d'Hiver, sur les bords delà Neva...

— Non ! non ! cria-t-elle, se débattant pour échapper à ses caresses.

Il la laissa aller librement et demeura au milieu de la chambre des Tapisseries, pétrifié.

— Alors, balbutia-t-il, tu ne reparaîtras plus dans le monde ?

— Dieu a maudit le monde.

C'était la même violence d'accent qu'autrefois, avant la Noël.

— Mais, ma Thérèse, supplia le général éperdu, reviens à toi, je ne te contrarierai plus pour ce bal... Je...

Elle ne Pécoutait pas. Fichée dans le parquet, raîde comme une barre de fer, elle se tenait plantée devant la Dernière Communion de saint Jérôme et la considérait avec des yeux démesurément agrandis, en proie à une terreur qui la faisait tout ensemble pâlir et trembler.

— J'ai péché, soupira-t-elle.

Avec des gémissements de colombe blessée, elle prit son vol pour sortir de la chambre des Tapisseries.

Au même instant, la porte s'ouvrit, et le révérend père Phalippou, lequel, désormais, par ses immenses services, avait acquis le droit de pénétrer partout et à toute heure dans l'hôtel Trémière sans être annoncé, entra.

— O Révérend Père Supérieur ! s'écria la baronne, tendant ses deux bras vers le prêtre par un geste où se lisait son extrême détresse.

— Que signifie, madame?... s'informa-t-il froidement.

Elle montra son mari appuyé contre la cheminée.

— A présent, il veut que je l'accompagne au bal des Tuileries ! dit-elle.

— Dans le désir du général, je ne vois rien qui doive si fort vous troubler.

— Comment, moi, habituée depuis bientôt quinze ans à une existence de recluse, moi qui ne sais ni m'habiller, ni parler, ni me tenir comme les autres femmes...

— Madame, interrompit le moine vivement. Dieu n'ordonne pas à la femme chrétienne de se cacher ; si elle est dépourvue de grâces naturelles, il lui reste le resplendissement de sa vertu.

La baronne courba la tête et n'eut pas un mot. Le révérend père Phalippou, profitant de ce repos, marcha vers le général et prit de ses nouvelles avec une aisance simple, une liberté de bon goût, qu'autorisait une affection mutuelle.

— Jugez de mon embarras, mon cher ami, répondit Fuster courant à ses préoccupations. Vous savez l'accueil véritablement très distingué que me fit l'Empereur le jour de Noël. Si le travail du ministère de la guerre pour le mouvement des troupes du printemps n'avait été déjà très avancé, il n'est pas douteux que Sa Majesté ne m'eût investi pour cette époque de quelque commandement important. Ce commande-

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ment, j'en ai reçu la promesse formelle, je l'aurai en octobre prochain. Vous devinez à quels ménagements envers le Château m'oblige une faveur si haute, car, outre que je ne suis pas absolument débarrassé du mal qui faillit briser ma carrière, il faudrait, se garder de croire qu'il soit commode à un officier supérieur de sortir du cadre de réserve, quand une fois il y a été versé. Quels moyens me reste-il donc de prouver ma reconnaissance à l'Empereur ? Un seul,'c'est, puisqu'il a bien voulu combler si facilement mes souhaits, de me rendre à mon tour au moindre des désirs qu'il lui plaira de m'exprimer.

— Cela me paraît juste, murmura le religieux.

— Bien avant ma mise en disponibilité, et à plusieurs reprises, continua le général. Sa Majesté, toujours particulièrement bienveillante, me demanda pourquoi je ne lui avais pas encore fait connaître ma femme. Je balbutiai de banales excuses, ne pouvant ébruiter une mésintelligence dont nous avons tant soufiFert, Thérèse et moi. Aujourd'hui, grâce à Dieu, grâce à vous, mon Révérend Père, notre situation domestique a subi le plus heureux des revirements, et l'Empereur, le jour de ma première visite aux Tuileries, étant revenu à la charge, l'Impératrice ^ elle-même s'étant mise de la partie, je crus pouvoir promettre à Leurs Majestés que très prochainement j'aurais l'honneur de leur présenter madame Fuster.

LE BAL DU MARDI-GRAS 33l

— Agir autrement c'eût été manquer à toutes les convenances, articula gravement le Supérieur du Jugement-Dernier.

— Et croyez-vous qu'en rentrant je parlai à Thérèse de ce à quoi je m'étais engagé pour elle? Nullement. Je prévoyais que tenter de Tarracher à la vie solitaire qu'elle s'est faite depuis tant d'années, c'était s'exposer à lui déplaire, et je gagnai du temps de crainte de la contrarier. Mais me voici tenu de couper court à toute hésitation. La semaine prochaine, un grand bal est donné aux Tuileries ; ma femme et moi nous y sommes invités. Après l'envie si flatteuse manifestée par l'Empereur, par l'Impératrice, de connaître madame la générale Fuster, l'absence de Thérèse à cette fête ne manquerait pas d'attirer l'attention, et sait-on si elle n'irait pas jusqu'à me nuire ?

— Vous nuire! siffla la baronne dédaigneuse.

A ce « vous » qu'il n'avait pas ouï depuis soixante jours, le général fronça le sourcil.

— Oui, me nuire! répéta-t-il, prêt à se cabrer.

— Il vous importe donc bien d'obtenir un commandement? reprit-elle.

— Il m'importe de poursuivre ma carrière interrompue.

— Alors, vous n'êtes pas assez heureux avec moi à l'hôtel Trémière?

Elle le fouilla d'un regard clair et vif.

— Voyons, ma chère amie... balbutia Fuster.

— Non! s'écria-t-elle avec une sorte d^emportement, vous ne m'aimez pas, vous ne m'avez jamais aimée!

— Thérèse, ma Thérèse...

Il se précipitait pour lui saisir les mains. Elle recula, et, se redressant :

— M'aimer, c'est aimer Dieu ! M'aimer, c'est ne rien faire qui puisse déplaire à Dieu !

Le révérend père Phalippou, les bras croisés sur la poitrine, calme, attentif au sens ouvert des paroles échangées dans cette lutte inattendue, plus attentif peut-être à leur sens caché, épiait le moment d'intervenir.

— Madame, dit-il enfin, non sans quelque rudesse, moi, votre directeur, l'ami le plus sûr de votre salut, je vous autorise à accompagner le général à la fête où l'appelle son devoir.

— Et vous aussi, Révérend Père Supérieur? se lamenta-t-elle, passant de la colère à l'abattement.

— Il est des servitudes de la terre, madame, que vous devez avoir le courage de subir.

— Hélas ! j'en ai tant subi, en ces derniers temps, de ces odieuses servitudes.

André Fuster fut incapable de se maîtriser plus longtemps.

— Mais, en vérité, ma chère, s'écria-t-il, ne croîlait-on pas, à vous entendre, qu'en vous menant aux Tuileries, je vous mène à la mort !

— Plût au ciel que ce fût la mort! soupîra-t-elle avec Pélan d'une martyre marchant aux bêtes.

La dévote implacable, que Fuster avait pu croire enterrée, ressuscitait visiblement.

« Quoi! déjà, après huit semaines, huit semaines seulement. >

Des transports de fureur comprimée le soulevaient malgré lui. Il tourna vers sa femme une face bouleversée, et, Pinterpellant véhémentement :

— Répondez-moi. Dans notre jeunesse, à Saint- Pétersbourg, où je vous connus, étiez-vous pieuse, oui ou non ?

— Sauf quand vous m'y avez contrainte, ripostat-elle, je ne me souviens pas, depuis ma plus tendre enfance, d'avoir manqué une seule fois volontairement à mes obligations envers Dieu.

— Pourtant vous ne dédaigniez pas, à cette époque, de prendre souci de votre toilette, de paraître dans le monde, d'y conquérir même des adorateurs nombreux...

— Des adorateurs! interrompit-elle hautaînement.

— Et vous vous résigniez, continua-t-il, à danser non-seulement avec le grand-duc Alexandre, très aimable pour vous, mais aussi avec le chef d'escadron Fuster, que depuis vous eûtes le tort d'épouser.

— La situation de mon père me condamnait à ces sacrifices.

— Et ma situation, à moi ?

Chacun de ces mots avait été articulé, scandé syllabe à syllabe avec rage.

Elle le regarda, le toisa ; puis, souriant d^un sourire qui lui plissa dédaigneusement les lèvres :

— Vous, vous n'êtes pas ambassadeur de France auprès de Sa Majesté PAutocrate de toutes les Russies.

— Mais je suis général de division, madame.

— Ne vous réclamez pas trop de ce titre auprès de moi. Je n'aime pas les militaires, vous le savez bien!

— Je sais, désormais, que vous n'aimez personne.

— Personne?... Je ne vous ai donc pas aimé? je ne vous ai donc pas aimé?...

Le ton de sa voix avait été d'une sincérité déchirante.

Le général, abasourdi, confondu, la considéra avec une surprise voisine de la stupeur. A tout son air navré, anéanti, à un geste qu'elle hasarda vers lui, les deux mains jointes, et qui eut l'expression d'une prière, il reçut un coup profond. Il devina qu'en effet, la malheureuse croyait l'aimer. Il se sentît instantanément ému d'une inexprimable pitié. Hélas! que pouvait-il attendre d'un cœur que le feu du dd calcinait depuis son premier battement ? Avant ses noces, d'autres noces avec l'Époux avaient été célébrées, et il devait se résigner à vivre de la desserte d'un festin où Dieu s'était assis.

LE BAL DU MARDI'ÛftAâ 335

Comme elle tendait toujours ses bras vers lui, Fuster, sur les doigts entrelacés de la dévote déposa un baiser douloureux, puis de ses lèvres tombèrent ces mots :

— Ma chère Thérèse, rassure-toi, j'irai seul aux Tuileries,

— Merci, André... murmura-t-elle.

Elle quitta la chambre des Tapisseries.

l'adoration perpétuelle.

La baronne sortie, le vieux soldat et le religieux se regardèrent avec embarras. Fuster pensait que le révérend père Phalippou, dans le débat soulevé par l'invitation au bal des Tuileries, n'avait pas pris une attitude assez nette, assez décidée, et il lui en voulait; il lui en voulait également de Fimportunité de sa présence, qui le privait, lui, tout meurtri de coups, de courir après Thérèse pour lui demander pardon. Le pauvre homme 1 il s'en fallait qu'il eût l'existence rêvée. Qu'y faire ? Il se résignait à vivre avec le lambeau de bonheur que ses dents afifamées avaient réussi à happer.

Quels jours avaient été ses jours depuis Noël 1 Se souvenait-il d'avoir connu semblables délices ? Quel

l'adoration perpétuelle 337

charme dans les longs entretiens au coin de la cheminée, au pétillement joyeux des bûches de hêtre ! Quel enivrement, quand, blottis en un moelleux coupé, ils parcouraient les rues de Paris, si nouvelles pour eux, ou se risquaient jusqu'au bois de Boulogne, qu'ils n'avaient jamais parcouru ensemble auparavant !

Et il se plaindrait 1

Certainement, durant ces promenades qui, malgré l'hiver âpre et dur, brillaient des resplendissements d'un renouveau, Thérèse faisait un grand nombre de stations aux églises que le hasard plaçait sur leur chemin. Mais comment oser lui reprocher sa piété, lorsque cette piété si entière, si exclusive, venait de s'humaniser pour lui ? D'ailleurs, lui-même n'avait-il pas été touché par un rayon d'en haut, et ne savait-il pas pour l'avoir éprouvé que le bonheur oti la religion mêle son influence discrète était le plus doux, le plus captivant des bonheurs ?

Faisant ces réflexions à vol d'oiseau et beaucoup d'autres encore, le général, que remplissait une passion tenace et tournant légèrement à la monomanie, ainsi que cela arrive fréquemment au déclin de l'âge mûr chez les hommes d'une virilité trop énergique, se tenait « droit, fixe, d'aplomb » contre l'un des jambages de la cheminée. Sans y prendre garde, il offrait toute sa face, oii chacune de ses inquiétudes Il 2g

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creusait une ride, où chacune de ses joies allumait un éclair, à Pœil investigateur du révérend père Phalippou, lequel, planté à trois pas, y lisait comme en un livre ouvert.

— Voulez-vous, mon cher ami, dit tout à coup le Supérieur du Jugement-Dernier, connaître la raison qui, si elle ne justifie pas absolument les hésitations de madame Fuster à se rendre à ce bal, du moins les explique à mes yeux ?

— Je vous en prie...

— C'est que ce bal a lieu le Mardi'Gras.

— ■ Cette raison n'est pas neuve, et Thérèse n'a pas manqué de me l'opposer tout d'abord.

^— Mais elle ne vous a pas tout dit, j'en suis sûr.

^— Il y a donc autre chose ?

^— Madame la baronne vous a-t-elle parlé de V Adoration perpétuelle ?

— V Adoration perpétuelle ?

— • Vous voyez !

— Je ne comprends pas.

Le moine, d'un geste qu'accompagnait un sourire aimable, montra la causeuse non loin du feu. Ils s'y assirent.

— L'Adoration perpétuelle du Très Saint-Sacreirient, reprit le Supérieur du Jugement-Dernier, est une dévotion qui exista dès les premiers siècles du christianisme, mais elle ne fut jamais plus fervente que dans nos temps calamiteux. A mesure que, sous

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le vent des fausses doctrines, des multitudes d'hommes se détachaient de Dieu, d'autres multitudes, demeurées fidèles, resserraient le lien de leur foi en rendant plus ordinaire à tous, plus vivace, le culte de la présence réelle dans la divine Eucharistie... Ce fut dans le clergé régulier, toujours attentif aux besoins des âmes si troublées parmi les vicissitudes du monde, que reparut FAdoration perpétuelle, un moment à peu près abolie. Le ciel nous devait cette gloire. N'est-ce nas un régulier de l'Ordre de saint Dominique, le glorieux saint Thomas d'Aquin, qu'Urbain V chargea jadis d'écrire l'office du Saint-Sacrement? Il suffit de lire le Sacris SolêmniiSy le Lauda Siortj pour savoir comment ce génie universel , aussi charmant poète que puissant théologien, comprit sa tâche et s'en acquitta... Des Communautés, l'Adoration perpétuelle passa dans les paroisses, et aujourd'hui, grâce à l'initiative propice des évêques, il n'est pas un hameau en France où le Très Saint-Sacrement ne demeure exposé au moins trois jours dans le courant d'une année... Vous devinez, général, les grâces qui doivent découler...

— Je vous avoue, mon bon Père, interrompit Fuster, n'osant marquer trop vivement son ennui, ne pas saisir le rapport qui peut exister entre l'Adoration perpétuelle, saint Thomas d'Aquin, le Sacris Solem* niis et le bal des Tuileries.

— Vous allez saisir ce rapport tout de suite, mon

noble ami... Depuis de longs mois, avec mes deux Assesseurs du Jugement-Dernier, je caressais le projet bien cher d'établir, dans notre chapelle de Thôtel Trémière, l'Adoration perpétuelle du Très Saint- Sacrement. Pour cela, certaines autorisations du pouvoir diocésain étaient nécessaires, et j'hésitais à les demander, non que je doutasse de les obtenir, mais par ce sentiment de réserve qui ne permet guère aux réguliers de reconnaître des supérieurs en dehors de la hiérarchie de leur Ordre respectif. Or, bien que je n'aie pas encore reçu la patente définitive de la Révérende Chambre Apostolique, j'ai de puissantes raisons de me considérer comme chef suprême, comme Général de l'Ordre du Jugement-Dernier. A ce titre, je dépends du Souverain Pontife, nullement de V Ordinaire.,.

Le révérend père Phalippou s'arrêta plusieurs secondes et se rengorgea délicieusement.

Fuster, lequel, par sa brusque intrusion dans l'Église, était tout à fait incapable de pénétrer les passions profondes qui l'agitaient obscurément, ne comprit rien au mouvement d'orgueil sacerdotal de son interlocuteur, et, harassé de fatigue, se contenta de soupirer.

— Cependant, reprit le religieux, les révérends pères Barandon et Canitrot se rendirent à l'archevêché et en revinrent les mains pleines de dispenses. C'est seulement quand je me trouvai nanti des auto-

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risations indispensables, que je m'ouvris de mon dessein à madame la baronne. Vous devinez avec quelle allégresse sainte elle raccueillit ! La pensée que sa maison avait été élue pour devenir une sorte de tabernacle où Dieu serait présent à toutes les heures du jour et de la nuit, la ravissait... Il restait à déterminer l'époque où nous établirions TAdoration perpétuelle à l'hôtel Trémière. Serait-ce à Pâques ? Attendrions-nous la Fête-Dieu?... Pressés de jouir d'une faveur si précieuse, nous nous décidâmes à agir avec promptitude, et, sauf votre agrément, car vous deviez être consulté, d'un élan commun nous choisîmes pour l'inauguration mardi prochain, veille du Mercredi des Cendres. Il nous parut que ce jour où se produisent tant de scandales, ce jour véritablement païen, était comme l'heure marquée d'une prière permanente, éternelle. La cérémonie aurait lieu très avant dans la soirée, au moment même où le monde, adonné aux saturnales du théâtre ou du bal, aux dangereuses blandices de la table, à tous les affolements de la bête charnelle, avait le plus besoin de miséricorde et de pardon.

— Je comprends désormais les répugnances de ma femme à m'accompagner aux Tuileries, s'empressa de dire le général, redoutant un sermon en trois points sur « les horreurs » du carnaval, condamnées par les Conciles, anathématisées par T Église dans tous les siècles comme des excitations de l'enfer.

— Songez donc, mon ami, manquer d'assister à une solennité....

— Qu'elle y assiste, à cette solennité, Révérend Père Supérieur, et qu'elle soit heureuse !

— Si le bal des Tuileries eût été fixé à un autre jour, vous m'auriez vu plus ferme à vous appuyer auprès de* madame la baronne. Mais le Mardis Gras!... Ce dernier mot dit tout...

— Oui... certainement... balbutia Fuster excédé et se levant.

Le moine, qui n'était pas venu à l'hôtel Trémière pour assister, entre le général et la baronne, à une scène que rien ne lui avait fait prévoir, qui conséquemment, en franchissant la porte de la chambre des Tapisseries, avait un but déterminé, demeura incrusté dans la causeuse et, ramenant ses deux bras sous son long scapulaire noir, indiqua par ce geste sa résolution de ne point se retirer.

— Auriez-vous à m'entretenir de quelque sujet particulier, mon Révérend Père ? demanda Fuster, dont on refusait de comprendre la lassitude.

— Justement, mon cher ami.

— Ce sujet ne pourrait-il pas attendre la semaine prochaine ? Après la cérémonie de l'Adoration perpétuelle et ce bal, — que le diable l'emporte ! — nous aurons tant de temps et de tranquillité devant nous !...

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— Ce sera comme vous voudrez, général, répondît le révérend père Phalîppou, un peu confus et piqué dans le fond de se voir éconduit.

Il se mit debout incontinent, et, ayant salué, malgré qu'il en eût, se disposa à battre en retraite dignement. André Fuster éprouva comme un tressaillement. Dans la multitude des sentiments qui le liaient au Supérieur du Jugement-Dernier, s'était infiltré à son insu quelque chose de cette crainte vague que le prêtre, voire le plus simple, inspire aux âmes que la religion a subjuguées. Puis quelle influence décisive ce moine n'avait-il pas exercée sur sa vie ! Quelle influence ne pouvait-il pas être appelé à exercer encore, quand apparaissaient, entre sa femme et lui, les premiers symptômes de nouvelles divisions ! Fuster n'eut pas le courage de laisser s'éloigner le Révérend Père, et, le rappelant au moment où il disparaissait derrière les courtines de la porte :

— Arrêtez, mon ami I lui dit-il d'une voix où tremblotaient toutes les capitulations de sa fierté. Ne vous en allez pas ainsi. Ne croirait-on pas vraiment que vous êtes fâché ?

Le moine se retourna et sourit discrètement. Qu'y avait-il, pour Fuster, au fond de ce sourire? Rendu naïf par ses souffrances et les illuminations premières d'une foi qu'il avait subie sans s'en douter, il n'y vit que de l'affection, qu'un éclair de chaude amitié. Qui sait? peut-être les lèvres du religieux, en se relevant

avec grâce, marquaient-elles moins d^attachement qu'elles n'infligeaient de mépris.

— Un mot seulement, mon cher général, et je vous laisse... Avez-vous pensé à ce dont je vous ai entretenu l'autre jour ?

Fuster parut se recueillir.

— Vous n'y avez pas pensé, n'est-il pas vrai ? insista le moine.

— J'ai honte de vous l'avouer, mon ami, mais j'ai un peu oublié...

— Il s'agissait du vicomte de la Livinière...

— Ah 1 je me souviens, en effet... Eh bien...

— Eh bien ?

— La chose est d'importance et vaut qu'on y réfléchisse longuement... Rien ne presse d'ailleurs, mon cher ami...

— Sans doute, rien ne presse... Toutefois, comme vous l'a promis l'Empereur, du jour au lendemain, vous pouvez être appelé à quelque commandement important, et peut-être, avant de quitter Paris, feriezvous bien...

— Ferais-je bien de marier ma fille?

Le révérend père Phalippou, à tout petits pas, avait rétrogradé jusqu'à la causeuse. Il s'y assit de nouveau.

— M. le vicomte Eustazade de la Livinière, dit-îl, me semble réunir les qualités les plus propres à rendre mademoiselle Fuster heureuse Mademoiselle Made-

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leine — et je ne songe point à lui reprocher une grâce qui vient s'ajouter à tant d'autres — est plus jeune qu'on ne l'est à son âge. Le vicomte, au contraire, bien qu'ayant à peine atteint la trentaine, a la gravité, la prévoyance, la haute sagesse de la pleine maturité. Quelle charmante union ! où la folâtrerie ravissante de l'épouse, encore enfant, se trouvera tempérée, corrigée, doucement ramenée par la parole sérieusement affectueuse de Pépoux!... Je ne reviendrai pas sur les mérites de toute sorte dont brille M. de la Livinière et qui doivent vous le faire un gendre très enviable. En dehors pourtant de son édifiante piété, de ses écrits consacrés tous à la défense de la bonne cause, de sa situation officielle des plus honorables, de l'illustration de sa famille, noble depuis Charlemagne et d'où sortirent pour la défense du sol français tant de soldats rudes et déterminés, le vicomte Eustazade possède une vertu précieuse entre toutes et que je serais coupable de ne point vous signaler : c'est, au milieu de la dépravation générale des mœurs de la jeunesse, se vautrant de bonne heure aux satisfactions brutales des sens, d'avoir conservé un cœur pur, un cœur vierge, que la vue aimable de votre fille a fait battre pour la première fois. Fuster secoua la tête d'un air d'incrédulité.

— Alors, demanda-t-il narquoisement, vous croyez que M. de la Livinière est arrivé à trente-cinq ans?...

— Trente-cinq ans !

— Le colonel m'a avoué, en se moquant avec esprit des répugnances de son fils à vieillir, que le vicomte est né en i835. Or nous sommes, je crois, en 1870, Comptez, mon ami.

— Vous verriez donc dans l'âge de M. de la Lîvinière, un obstacle?...

— Je ne dis pas cela.

— Peut-être son manque absolu de fortune?...

— Pas le moins du monde !

— Cependant les hésitations de votre volonté...

— Ma volonté ne suffit pas pour décider de la destinée de ma fille.

— Je comprends que, sur un objet si intéressant et qui vous touche de si près, vous désiriez vous concerter avec madame la baronne.

— C'est cela, dit Fuster, cherchant à clore un entretien qui lui devenait plus pénible à mesure qu'il se prolongeait.

Le religieux ne bougea pas.

— Dans tous les cas, je dois vous prévenir, mon cher général, reprit-il, que vous trouverez madame la baronne on ne peut mieux disposée en faveur de M. de la Livinière.

— J'ai une autre personne à consulter que ma femme, articula Fuster traqué dans ses derniers retranchements.

Le Supérieur du Jugement-Dernier le regarda, ébahi.

L*ADORAtiOK t»ERPéTUELLE ^47

— Une autre personne? interrogea-t-il.

— Parbleu ! voudriez-vous me voir marier ma fille sans m'informer auprès d'elle si le mari que je lui donne lui agrée, sUl est à son goût, enfin si elle se sent capable de l'aimer ?

— Soyez rassuré encore de ce côté, mon ami :

Mademoiselle Fuster aime M. de la Livinière.

— Quoi, Madeleine aime un autre homme que Daniel Nadalewski 1 s'écria-t-il d'une voix qui sortît avec peine de son gosier, comme si tout à coup un nœud coulant l'eût étranglé.

— Elle aime M. de la Livinière.

— Ce n'est pas possible.

— ■ Madame la baronne vous renseignera mieux sui* les dispositions intimes de mademoiselle Madeleine que )e ne saurais le faire. <. Eh tenez 1 la voici justement...

En effet, madame Fuster enti*aît au même instante Refaite par un assez long repos, rajeunie peut-être aussi par quelque supercherie de toilette, car elle avait revêtu un costume de nuancé plus claire et de forme moins surannée, toute souriante et tout heureuse, elle s'avança vers son mari qui la regardait fixement comme s'il hésitait à la reconnaître.

— Vous moquez-vous, mon cher André? dit-elle, lisant dans les yeux du général. C'est moi, toujours moi ...

348 LA PBTITE MÈRE

— Ravissante 1 s'écria-t-il avec un geste d'enthousiasme.

— Cette robe vous plaît? demanda-t-elle tournant sur ses talons d'un mouvement de coquetterie sémillante qui imprima les plus gracieuses ondulations aux plis profonds de sa vaste jupe de faille et fît valoir tous les avantages de sa taille ronde, flexible comme une fine branchette d'osier.

— Oh i la femme ! murmura Fuster.

Le religieux avait quitté soudain la causeuse, où il se carrait tout à l'heure royalement, et se retirait à pas de voleurs.

Le général, étonné, l'arrêta.

— Eh bien, mon cher ami, et Madeleine ? et M.*de la Livinière ? lui demanda- t-il.

— Madame la baronne, répondit-il, continuant à marcher vers la porte sans se retourner, vous fournira la preuve, en vous initiant à des détails que je ne saurais toucher, que ce mariage dépend de vous, de vous seul.

Il s'évanouit comme une apparition.

— Décidément, crois-tu, ma chère Thérèse, que Madeleine aime M. de la Livinière? s'informa Fuster.

— Elle me l'a avoué.

— J'aurais pensé que Daniel...

— C'était de l'enfantillage. Aujourd'hui notre fillette, de plus en plus charmante, devient grave et

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brise enfin ses joujoux. Cathe, la poupée de Metz, est abandonnée. Vous ne remarquez pas Madeleine, depuis que vous vous êtes avisé de tant remarquer votre pauvre Thérèse; le fait est qu'elle est l'enfant la plus adorable, la plus parfaite...

— Ah ! si tu savais quel bien cela me fait de t'entendre parler ainsi de la petite mère!

— Franchement, ayant tant souflFert par toi, méchant, dans les premières années de notre union, je ne te cacherai point que j'aurais préféré, pour notre fille, la condition de religieuse à la condition d'épouse. Je t'avouerai même que, lorsque tu m'arrivas de Bordeaux, il y a dix-huit mois, malade de l'âme et du corps, je m'employais de toutes mes forces à acheminer Madeleine vers le couvent. Mais depuis, par toi aussi, par les grâces dont la main de Dieu te combla à profusion, j'ai éprouvé ce qu'est le mariage chrétien, et j'ai pensé que notre enfant méritait de connaître les joies saintes que tu me fais connaître chaque jour.

Ces paroles, prononcées d'une voix qu'une ardeur secrète rendait palpitante, avaient retenti aux oreilles du général comme une délicieuse, comme une enivrante mélodie. Cette ardeur enflammée prenait-elle sa source dans une passion trop longtemps contenue et qui éclatait enfin ? venait-elle seulement du désir impétueux de réaliser quelque dessein obscur, profondément enfoui ? Fuster ne voulut rien fouiller, n. 3o

iio La PEtlTE ItÊRË

rien voir. Enveloppé, conquis, il se livra pieds et poings liés à des caresses de gestes, de mots, d^attitude qui le transportaient chez un être si longuement envié, qui arrivait à merci, et ne trouva pas un mot, un seul petit mot sur ses lèvres pour résister au flot berceur qui l'entraînait.

— Restait à découvrir, en mariant notre fille, poursuivit madame Fuster qui visait inflexiblement son but, un homme qui, par le courage, Pintelligence, la solidité de sa foi te ressemblât. Cétait difficile. Cet homme pourtant nous le tenons... N^est-ce pas que le vicomte Eustazade de la Livinière est un chrétien convaincu, qu'il est un esprit éminent, que tu n'aufas aucune peine à l^accepter pour ton gendre ?

Elle lui sourit d'un sourife iildéfinissable de grâce attirante et voilée, où le général^ qui ne s'appartenait plus, entrevit tout un abîme de délicieuses promesses. Cependant il n'articulait pas une parole.

•^ Réponds-moi, lui dit-elle se rapprochant de lui, lui saisissant le bras droit, qu'il tenait stupidement collé au marbre de la cheminée, et le forçant, tout ahuri qu'il était, à s'asseoir sur la causeuse auprès d'elle.

Il ne put ou ne sut balbutier une syllabe.

— Veux-tu me répondre, voyons ? reprit-elle avec le despotisme irrésistible de l'amour vrai.

— - Quoi ? bredouilla-t-il égaré, la dévorant de ses regards et l'enlaçant de ses bras.

l'adoration perpétuelle 35i

Elle pâlit.

— Alors, tu consens? murmura-t^cUe défaillante.

— Oui.

Ce ne fut pas sans un grand effort que, pareil à un sifflement, ses lèvres serrées laissèrent passer ce malheureux petit c oui ».

Pauvre Madeleine! pauvre Daniel!

FIN du CALVAIRE DE LA BARONNE FUSTER

* L'épisode qui suit le Calvaire de la baronne Fuster a pour titre : Le Combat de la fabrique Bergonnier.

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