LE CARDINAL DE CHEVERUS
lification à introduire dans son livre, le plus sout, malgré qu'il en eût, attentif à son cœur, lequel rieurement lui semblait verser des larmes de sang. le pouvait jeter un regard sur Tours, endormi as dans la transparence des premières vapeurs de tomne, sans penser à cette brillante après-midi juillet où son cher Daniel avait reçu les si doux Lix de Madeleine, sans penser que ce jour-là tout it commencé pour eux et que tout, hélas ! avait fini.
LE RUBAN DE LA LÉGION d'hONNEUR.
Cependant Nadalewskî, lequel, perdu dans des promenades solitaires, avait si peu de courage, retrouvait quelque énergie dès que, retournant, il aper* cevait à travers les futaies les toits bleuâtres de la Maisonnette. Là séjournaient deux êtres qui lui étaient chers par-dessus tout : sa femme et sa fille, car depuis qu^il n^avait plus de fils, il ne pouvait s'empêcher d'appeler Madeleine a ma fille, » et, par son attitude autant que par ses discours, il devait tendre à alléger leurs souffrances au lieu de les aggraver.
On ne saurait croire ce que l'esprit de Stéphane Nadalewski, plutôt fait pour l'argumentation philosophique, la déduction scientifique, que pour les épanchements de la sensibilité, trouva d'ingénîeui,
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de délicat, de tendre en de douloureux entretiens où le nom de Daniel revenait sur ses lèvres à chaque instant. Sa femme pleurait, Madeleine pleurait; lui, refoulant ses larmes, leur disait que la guerre, qui les éprouvait si cruellement, aurait pu se montrer envers eux plus impitoyable. Daniel avait péri, mais le général vivait, et on le reverrait bientôt. Quand il serait ici, on goûterait de beaux jours. On parlerait de Daniel, mort pour son pays, comme tant d^hommes de sa race ensevelis dans les plaines de la Pologne, après des luttes de géants contre la Prusse, l'Autriche, la Russie coalisées. Il se plaisait à évoquer tous les souvenirs de sa famille capables de grandir ce fils si glorieusement tombé à la fabrique Bergonnier, ce représentant superbe de la tradition héroïque des siens, ce dernier guerrier d'une succession non interrompue de guerriers à qui avait été réservé l'honneur insigne de se battre et de mourir pour la plus noble nation du monde, pour la France.
L-exaltation de ses paroles, où soufflait le plus ardent patriotisme, ravit plus d'une fois les âmes de ses chères affligées, et Stéphane, souvent, eut la consolation de voir leurs yeux sécher et leurs cœurs pour ainsi dire se raffermir.
Une chose inquiétait notre philosophe pourtant : c'était de voir la place de plus en plus large que les exercices religieux prenaient dans les occupations de la journée. D'abord, il s'était agi de la messe tout
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simplement ; bientôt le révérend père Earandoa, ^m qui arrivait le matin au Pertuis, flanqué de soa fidèle acolyte Édélestand, et n^en repartait que le soir pour rentrer à la résidence Saint-Ignace, y ajouta les Petites Heures j qu'on dut réciter dans le salon devant une statuette de la Sainte Vierge ; enfin, trois fois par semaine, vers les quatre heures, le premier Assesseur du Jugement-Dernier donna le salut, pour lequel il était indispensable de retourner à Saiût' Avertin. En ce qui touchait sa femme, Stéphane ne concevait guère de craintes, lui connaissant un esprit positif, méthodique, réglé, incapable par conséquent de s^arréter aux rêves bleus de la mysticité; en ce qui touchait Madeleine, il avait peur. Ses ap* préhensions s'accusaient d'autant plus vives que, sous le manteau, à mi-voix, on partait de Parrivée très ] prochaine de M. Grégoire Phalippou, « lequel, à tf en pas douter, obtiendrait de monseigneur Parchevêque de Tours les dispenses nécessaires à la cftatîon d'une chapelle au Pertuis. »
Une chapelle au Pertuis I
Stéphane entrevit le moment où la Maisonnette de Touraine, comme Thôtel Trémière de Paris, deviendrait la proie du Jugement-Dernier. Si du moins le général reparaissait pour s'opposer à cette recrudescence d'invasion monastique I Mais la citadelle de Mayence ne lâcherait son prisonnier qu'à la paix, et la guerre continuait âpre, terrible, implacable, mar-
LE RUBâN tÈ LA LEGION b^HONNEÙR SlS
sur la France couchée par terre, le flanc ouvert, ns brisés.
î après-midi, Stéphane, de sa fenêtre haut perlans le voisinage des combles, suivait d^un œil colique un groupe de cinq ou six personnes m allait par le sentier de Saint-Avertin. C'était e du salut, et la baronne, d'une crispation de e tenace, entraînait son monde vers les autels, homme, que ce spectacle de dévotions sempiies agaçait intimement, était sur le point de revers sa table surchargée de livres et de papiers, , jetant un dernier coup d'œil sur les beaux ardont les frondaisons roussies, se détachant à s souffle, inondaient le gazon desséché de la peil crut apercevoir quelqu'un assis là-bas sur un Il examina attentivement et reconnut Made-
adelefhe à la Maisonneue, quand le révérend
arandon ofiîciait à Saint-Avertin ! »
élança à travers l'escalier.
mtendant des pas, la jeune fille, qui tenait un
vre ouvert, dont à sa très grande surprise Na-
;ki lui avait vu plusieurs fois baiser les pages,
rma et demeura immobile.
h quoi, ma chère enfant, tu n'es pas allée au sa-
ourd'hui ?
^ai demandé à maman de me dispenser de la m. 27
Jl4 tA PEtlTE MÈRE
bénédiction du Saint-Sacrement... J'ai un mal de
tête!...
— Tu souffres ?
— Oti 1 un peu de migraine. Ce n'est rien, mon bon père Stéphane.
— Et tu lis là ton paroissien pour dissiper ta migraine ? dit-il, essayant de lui prendre son mignon livre doré sur tranches.
— Cest la Journée du Chrétien.
— Est-ce que ça t'intéresse, la Journée du Chrétien?
— Beaucoup... Et vous feriez bien mieux delà lire un peu, vous, que de travailler toujours à ce méchant ouvrage que vous appelez VEssai sur les Miracles^ je crois. Vous savez que le Révérend Père Supérieur n'aime pas cet ouvrage-là...
— Que je juge comment s'exprime ton joli bouquin.
— Non ! non ! fit-elle, cachant l'objet sous un pli de sa robe.
— Alors, mes doigts ne sont pas dignes de toucher, mes oreilles d'entendre, mes yeux de voir la Journée du Chrétien?
— Certainement, ils n'en sont pas dignes.
Sa main droite, retenant toujours le livre enfoui dans sa cachette, tremblait fiévreusement. Nadalewski insista.
— Tu ne peux pas me refuser, il me semble, de
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.'en lire toi-même une page, s'il ne m'est permis de Contempler que de loin ce trésor de vérités.
Madeleine, ne résistant plus, enveloppa de ses dix <loigts, où elle disparut presque tout entière, la Jour' ^ée du Chrétien^ Tentre-bâilla discrètement, et d'une Voix grave :