ALLÉE DE LOULOU
— C'est ici, dit-elle, que ma filleule s'amusait,
3l8 LA PETITE MÈRB
avec sa pelle, sa brouette, ses petits seaux de zinc, à charrier du sable ; je lui avais donné cet attirail... ' Tenez, ces trous, c'est elle qui les a faits... Si je Pavais à la Maisonnette !...
— Tu sais bien qu'il était impossible de Famener.
— Je le sais, nous ne pouvions arracher son enfant à la pauvre Rosalie mourante... Mais qui nous dit que Rosalie n'aurait pas supporté le voyage jus» qu'ici?... Sans compter que, si sa femme était vcnnc David l'aurait suivie, tandis qu'avec le cœur que )e lui connais, il est fort capable de reprendre du service pendant le siège de Paris, et de se faire tuer, lui aussi... Cette guerre! cette guerre!...
On marcha sans articuler une parole de part et d'autre. Madeleine s'arrêta, et, regardant un coin de l'allée totalement dégarni de sable, où les traces de la pelle de Marie David dans la glaise à nu étaient demeurées visibles :
— Songez combien ma vie serait dififérente au Pertuis, si ma Loulou s'y trouvait !,.. C'est elle qui aurait compris mon chagrin et qui m'aurait aidée à le supporter!... Personne ne connaît cette enfant que moi ; peut-être parce que je l'aime plus que personne, et que, quand on aime beaucoup, beaucoup...
— On voit beaucoup.
— C'est cela.
— Les yeux du cœur sont bien plus grands que les
LES CORBEAUX DE SEDAN 3l9
îux de la tête, n'est-il pas vrai, ma chère Madeîne?
— Comme vous avez raison!... Et puis, si je vous Lcontais à quel point ma Loulou /"aimait ? Elle se mvenait toujours de Tarbre de Noël qu'f/lui donna )ur me faire plaisir... Pourtant, il y a quelques ois à peine de cela... Enfin on a refusé d'amener a Loulou en Touraine... Sans doute le Revend Père Supérieur, qui travaille si ardemment à iver mon âme, a voulu que, dans mes épreuves, usse Dieu, Dieu seul pour consolateur... Dieu it nous suffire partout et toujours...
-- M. Grégoire Phalippou s'est donc opposé au part de Rosalie ?
— Pas précisément. Mais le révérend père Cani- ►t ayant fait observer que, dans l'état de faîblçsse
se trouvait la malade, une catastrophe en route it à redouter, le Révérend Père Supérieur a déré tout de suite qu'il ne fallait pas penser...
— Moi qui m'étais figuré que c'était sur l'ordre î médecins, particulièrement de M. Guibal, qu'on lit pris le parti de laisser la famille David à l'hôtel émière !
— C'est uniquement sur l'ordre du Révérend Père périeur et du révérend père Canitrot, lequel, du te, est à moitié médecin. Je dois vous avouer tou- Dis, pour ne pas trop charger le Révérend Père périeur, que, comme j'osais insister pour emmener
Rosalie, sauf à n'arriver ici qu'à petites journées si des haltes étaient jugées nécessaires, maman, qui pourtant me gâte depuis longtemps, m'a fermé la bouche en me disant : — « De quoi vous mêlez-vous, mademoiselle? »
— Cela saute aux yeux, le Jugement-Dernier a tenu à te séparer de ta filleule.
— Et pourquoi, mon Dieu ?
— Parce que tu Faimes, adorable enfant, parce que tu Faimes, gronda Nadalewski.
— Non, c'est pour me mortifier. Une vie chré* tienne, où n'abondent pas les mortifications, n^est d'aucun mérite devant Dieu.
— Pauvre martyre ! murmura Stéphane attendri.
Il ne put s'empêcher de Fétreindre paternellement dans ses bras.
On se remit à marcher.
Le parc était silencieux. Pas un cri d'oiseau. Soudain, des croassements déchirèrent Faîr tranquille et, sur la cime des branches à moitié dénudées, une bande de corbeaux se posa. La venue de ces bêtes sinistres dans une promenade d'un caractère presque funèbre, affecta Madeleine. Ce fut avec une persistance inouïe qu'ayant fait encore une halte, elle attacha les yeux sur ces oiseaux noirs, immobiles làhaut, les uns paraissant tout ronds, énormes, repus,