‹ La petite mère (volume 3)Chapitre 49 sur 52 · LES CORBEAUX DE SEDAN · texte numérisé non relu

LES CORBEAUX DE SEDAN

les autres plus minces, plus allongés, plus maigres, et mordillant les branchettes flétries pour se faire le bec à la prochaine proie.

— Lancez-leur une pierre, je vous prie, finit par dire la jeune fille.

Elle était impuissante à dominer des impressions superstitieuses, des idées folles, celle-ci par exemple : — € Qui sait, peut-être ces corbeaux, avant-garde des Prussiens, dont on annonçait un premier mouvement vers la Loire, venaient-ils des champs de carnage de Sedan, de la fabrique Bergonnier ? »

Nadalewski devina les soucis de son enfant, et, comme lui-même n'était pas sans éprouver quelque inquiétude vague, quelque appréhension pénible que sa fierté ne lui eût pas permis d'avouer, après avoir lancé nombre de cailloux dans les éclaircies des ramures, il se mit à battre des mains bruyamment, à pousser des cris aigus qui ressemblaient à des cris de détresse et de désespoir. De grandesjailes s'ouvrirent, et les oiseaux de mauvais augure s'éloignèrent d'un vol mesuré et lent.

Madeleine et Stéphane, oppressés, respirèrent.

— C'est égal, reprit la jeune fille, renouant le fil coupé de l'entretien, parfois je suis un peu découragée et je crains de ne pouvoir supporter l'épreuve jusqu'au bout.

— L'épreuve ? demanda notre philosophe, encore attentif aux corbeaux qui venaient de franchir le Cher

de haute volée et cinglaient, là-bas, vers les girouettes aiguès de Saint-Gatien.

— Ainsi, aujourd'hui, par exemple...

— Aujourd'hui ?

— Tenez, le Révérend Père Supérieur a bien raison de répéter à tout propos que le sentier du salut est hérissé de ronces et d'épines,.. Moi, je n'ai pas beaucoup de courage, je vous jure, pour avancer dans ce sentier...

— Que t'est-il arrivé aujourd'hui ?

— Cest pour cela que je n'ai pas suivi maman à Saint-Avertin.

— Pourquoi, cher ange ?

— Vous comprenez bien, vous, qu'il y ait des moments où la force me manque?

— Si je le comprends, mignonne!... Oui, jek comprends... Voyons, ouvre ton cœur à ton vieux Stéphane, à ton second père...

La voix lui fit défaut après cet effort.

— Eh bien, ma Madeleine aimée ? insîsta-t-il.

— Je veux tout vous avouer, comme j'avouerais tout à mon père, si mon père était ici... Ce matin, àl^ messe, au moment solennel de V Élévation^ quand j^ tenais mon front courbé vers les dalles, la tête d'a^^ homme, qui, auparavant, sans que je l'aperçusse, avaî^ placé une chaise derrière la mienne, s'est allongé^ jusqu'à moi et a osé me parler...

Un homme ?

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— Et cet homme est le vicomte de la Livinière.

— M. de la Livinière ?

— Lui-même.

— Misérable !

— Il a suivi la Délégation du gouvernement à Tours...

— Et que f a-t-il dit ?

— Oh I pas grand'chose. Il m'a seulement demandé de mes nouvelles... Mais, après... ce qui s'est passé à Paris, je trouve que c'est trop qu'il ait eu l'indélicatesse de s'introduire dans un endroit où j'étais, et qu^il ait poussé l'infamie jusqu'en m'adresser la parole.

^ Il ne te l'adressera plus, je te le jure ! articula Nadalewski, froid et résolu.

Madeleine eut peur.

— Mon bon père Stéphane, dit-elle d'un air d'innocent badinage, pourquoi me faites-vous cette mine terrible ? Ce n'est pas gentil, ça, de ne pouvoir entendre mes confidences sans vous fâcher.

— Descendons, il est tard.

— Tard !

D'un geste familier, elle glissa sa main fluette dans la poche du gilet de notre philosophe et en retira lestement sa montre, qu'elle regarda.

— Tard I répéta-t-elle, folâtre. Il n'est pas encore quatre heures.

— Imbécile que je suis I marmotta NadaleAski.

Quand je songe que c'est moi qui empêchai ton père d'écraser cette béte venimeuse sous son talon !

Pour regagner le Pertuis, ils avaient pris un étroit sentier à gauche. Madeleine allait devant et Stéphane la suivait.

— Par ici I par ici ! ne cessait de crier la jeune fille, capricieuse, vagabonde, semblable à une chèvre bondissant à travers les halliers de la montagne coutumière.

Lui avançait toujours sur ses traces, rigide, calme, ne perdant pas de vue la lumière de sa chevelure d'or dénouée, que les feuilles rousses tombées des arbres, arrachées aux buissons en passant, criblaient de taches brunes, rouges, mordorées, mobiles comme des ailes, éblouissantes comme des pierreries.

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