‹ La petite mère (volume 4)Chapitre 11 sur 33 · DAVID, DU QUATRIÈME RÉGIMENT DE DRAGONS · texte numérisé non relu

DAVID, DU QUATRIÈME RÉGIMENT DE DRAGONS

Au milieu du silence qui suivit les paroles vives, de la baronne et du général, un bruit confus de voix, détonnant dans le vestibule, pénétra jusqu'au salon. Tout à coup, ces mots éclatèrent bruyamment :

— Je veux voir le général et je le verrai I

— Voilà David ! cria Fuster.

Il se hissa debout, appuyé sur sa béquille.

— Comment, cet homme a l'audace I... dit la baronne, frémissante.

— Ma chère amie, David ne vient pas ici pour vous, il y vient pour moi. Souffrez donc que je le reçoive. Si la vue de ce soldat que j'aime vous est trop pénible, je ne vous interdis point de vous réfugier dans votre chapelle. Du reste, il est cinq heures moins dix minutes.. ,

DAVID, DU 4* RÉGlïiENT DE DRAGONS , 143

La porte s'ouvrit avec fracas, et deux hompaes se précipitèrent en l'intérieur du petit salon, vigoureusement accrochés l'un à l'autre. C'était David, en effet, à la blouse duquel le nouveau concierge de Thôtel Trémière se tenait agrippé de ses dix doigts.

— Eh bien! que signifie?... gronda le général levant sa béquille et prêt à frapper.

— Monsieur le baron, gémit humblement le frère Unigenitus, ce n'est pas ma faute si David a pénétré jusqu'ici. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour len empêcher, comme me l'avait ordonné madame la baronne ; malheureusement • • •

EssoufSé, il se tut.

— Ah! mon général, quel bonheur de vous voir I articula l'ancien dragon^ prenant les mains pâlies de Fuster et les pressant dans ses mains rudes et calleuses.

Puis, attentivement, curieusement il regarda de la tête aux pieds celui qui avait été son maître.

— Voyons, comment me trouves-tu, mon vieux?

— - Pas aussi vaillant ni aussi droit que par là-bas,

en Crimée, quand nous envoyions la pointe de nos lattes au dos des Russes. Vous n'étiez pas un homme pour charger, vous; vous étiez dix, vingt, cent hommes à vous seul, et toujours à la tête des escadrons, quoi !... Cela ne pouvait pas durer, et vous êtes malade à présent, à ce que raconte mademoiselle Madeleine. Tonnerre de Brest! un général comme vous!...

Avec ces derniers mots, de grosses larmes étoilèrent ses prunelles troubles.

André Fustcr, ne trouvant pas un mot, s'abandonnait à l'espérance : il avait sa fille, il avait Nadalewski, il avait David; tout n'était pas perdu.

— Ah ça ! mais ces douleurs, reprit le vieux soldat, on ne pourra donc pas vous en délivrer les membres? Les médecins ne savent 'pas leur métier, alors. Le major de Bordeaux est un âne sans doute. Il y en a tant comme ça dans l'armée!... Quel dommage, mon généra), que je n*aie pas eu la sagesse de garder la place que vous m'aviez donnée ici ! Je vous aurais frictionné à tour de bras, et peut-être... J*ai eu un camarade. — Il tient à présent une vacherie aux BatignoUes... Mais pardi! vous vous rappelez bien Merlot, premier peloton, troisième escadron. — Eh bieni c'est lui qui en avait ramassé des douleurs à l'Aima, à Traktir et devant Malakoffl En revenant, en pleine mer, il geignait comme une bête qu'on étrangle. Avec du suif fondu, autrement dit de la chandelle, sauf le respect de la compagnie, je lui travaillai si rudement le cuir, que je le remis sur ses quilles, oU il est resté.

— Nous verrons pour ta chandelle, dit Fuster... Et que fais-tu à présent? Il me semble que tu as les mains bien noires.

David, par une habitude ancienne, porta sa main droite au front et salua militairement.

Page 1