‹ La petite mère (volume 4)Chapitre 12 sur 33 · DAVID, DU 4® RÉGIMENT DE DRAGONS · texte numérisé non relu

DAVID, DU 4® RÉGIMENT DE DRAGONS

— Pardon, excuse, mon général... Quand tout à rheure ma femme, qui avait laissé la gamine aux mains de mademoiselle Madeleine et de madame Nadalewska, est venue me prévenir que vous étiez arrivé, je crois que j'ai uti peu perdu la caboche. J'ai détalé de la forge sans penser à rien, comme si le diable m'emportait... Pardon, excuse, si je n'ai eu le temps de me bouchonner ni la frimousse ni les harpions...

— Tu travailles ?

— Pas loin d'ici, là, rue Traverse, chez la veuve Bernard, avec Kraft. — Vous avez bien connu Kraft, au quatrième ? Une pratique d'Alsacien qu'on surnommait Avale-sa-Latte, à cause de son appétit de trente mille hommes...

— Alors, tu es redevenu forgeron?

— Vous savez, mon général, il faut manger chaque jour; puis je ne suis pas heureux du côté de Rosalie...

— Comment ?

— C'est-à-dire que Rosalie tousse, et voilà longtemps que ça dure. Cela Ta fatiguée, cette pauvre femme, de nourrir la fillette. Ah ! les enfants 1 on a bien raison de dire qu'ils nous coûtent la vie... J'ai bien peur que Rosalie ne file un mauvais coton... Enfin...

Sa voix s'était obscurcie .

— Elle n'est pas si malade que tu le penses. Que dit le médecin?

— Pas grand'chose. Il écrit un papier chaque fois, et

moi, je cours chercher des bouteilles et des petits paquets chez le pharmacien... Satanée vie!... Vous comprenez, mon général, qu'avec la médaille militaire pour toute pitance, il aurait fallu se serrer le ventre. . . Heureusement les bras sont robustes, et, bien que j'eusse un peu oublié le métier au régiment, je n'ai pas eu trop de mal à m'y remettre.

— Tu gagnes ?

— La besogne ne va pas fort en ce moment-ci ; mais tout de même, par-ci par-là, on se flanque des journées de trois francs cinquante et quatre francs. Ensuite...

Il s'arrêta court.

— Ensuite?...

•^ Mon général, je ne puis pas vous dire...

— C'est donc un secret?

•^ Oh I comme ci comme ça... Mais peut-être ma<» demoiselle Madeleine...

Il murmura, s' adressant à lui-même :

« Pas de bêtises, David ! »

— Je t'ordonne de parler.

Le dragon rougit, et coula un regard timide du côté de la baronne, laquelle, prenant fort peu d'intérêt à cette scène touchante, s'entretenait à voix basse avec le révérend père Phalippou.

— Parleras-tu I insista Fuster.

— Voici l'histoire, mon général, puisque vous tenez à la savoir... C'est mademoiselle Madeleine qui, tout

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dernièrement, a voulu payer notre terme avec ses économies... Est-ce clair?...

— EUel

— Oui, mon général. . . Il faut voir comme mademoiselle aime notre petite!... Moi, — vous me connaissez — je n'entendais pas de cette oreille-là... J'ai du mal, sacrédié! j'ai du mal, mais je m'en tire... Alors, mademoiselle, qu'a-t-elle fait? Elle a logé cinq louis dans un pli de la robe de Loulou, les a cousus dans Tétofife; puis, riant, elle m'a lancé comme ça cette répartie : — a Vous comprenez bien, David, que je ne puis pas maintenant emporter la robe de ma filleule! »

— Noble enfant !

— Vous pouvez le chanter sur les toits, ixion général, qu'elle est une noble enfant I Non, jamais on ne vit sous la roue du soleil rien de plus beau, de plus doux, de meilleur que mademoiselle Madeleine Fuster ! Elle vous ressemble, quoi !... Puis elle est si gaie!... Je vous flanque mon billet que, lorsqu'il m'a fallu quitter l'hôtel Trémière avec ma couvée, c'a été dur. Je pensais à mademoiselle. .. C'est béte comme tout, je pleurais presque autant que Rosalie et que Loulou... Enfin...

— Enfin, quoi ?

— Enfin, il ne m'était pas possible de faire Tafifaire de madame la baronne. ••

— Pourquoi?

Il tortilla sa casquette entre ses gros doigts à la déchirer. Puis, avec embarras :

— Pardonnez-moi, mon général, mais je vous l'avouerai franchement, je n'aime pas les curés. Pour quelle cause? Je n'en sais rien, par exemple! Il est sûr et certain pourtant que je n'aime pas ces robes noires de Jésuites... C'est une idée... A présent, vous comprenQ;z que dans une maison où, du matin au soir, on. . .

Un regard de la baronne, froid et aigu comme une lame, cloua les mots sur les lèvres de David.

— Que signifient ces bavardages ? dit-elle.

Et, tournant vers son mari un visage dont l'extrême tension nerveuse attestait une profonde irrita^ tion contenue :

— Quand finirez-vous, mon ami, de vous montrer attentif aux sornettes de cet homme? Si je lui ai enjoint de quitter ma maison, j'avais des motifs suffisants pour le faire. — David, vous pouvez vous retirer.

Ce coup de massue étourdit Fuster. Il considéra sa femme^ qui osait le braver d'une façon si directe, avec un indicible étonnement. Il eut envie!.... Il se remit, et, réprimant la fureur qui lui embrasait le sang :

— Reste, toi, dit-il au dragon.

Puis, s'adressant à la baronne :

— Quand vous rejetâtes David hors de l'hôtel Trémière, saviez-vous^ madame, que sa femme fût malade? demanda-t-il.

— Est-ce un interrogatoire?

— Veuillez me répondre, je vous prie.

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