‹ La petite mère (volume 4)Chapitre 13 sur 33 · DAVID, DU 4® REGIMENT DE DRAGONS · texte numérisé non relu

DAVID, DU 4® REGIMENT DE DRAGONS

— Vous ne me parlâtes jamais de ce ton, et je me tais.

— Je conclus de votre silence que vous connaissiez Tétat de Rosalie, et j'ajoute que vous, adonnée aux œuvres pies, vous en avez accompli une, ce jour-là, qui manquait de charité.

— Alors, parce que sa femme est menacée d'une maladie de poitrine, il me fallait garder chez moi un homme incapable de me rendre aucun service, puisque, obligé de nettoyer la chapelle, il y fumait contre toute décence, et, tenu d'accueillir à la porte les personnes pieuses qui ont pris l'habitude de venir entendre l'office divin au sanctuaire du Jugement- Dernier, il ne pouvait les recevoir sans murmurer quelque juron?

— Malgré ces inconvénients, que je vous demande la permission de trouver d'une insignifiance parfaite, vous deviez conserver David,

— Mais, général, hasarda le révérend père Phalippou...

— Monsieur, riposta Fuster, au moment de se cabrer, le point que je discute avec ma femme est délicat, et je n'ai pas eu l'honneur de solliciter votre avis.

Le moine se leva; la baronne, croyant qu'il s'en allait, trembla qu'en un jour des Qiiatre-Temps, les vêpres ne fussent pas célébrées à l'hôtel Trémièrc, et, retirant une petite clef de sa poche, la tendit au Supérieur du Jugement-Dernier.

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Celui-ci, la clef reçue, s'achemina vers la chapelle. Comme il allait en ouvrir la porte, André Fuster, le cœur criblé de piqûres d'épingles qui avaient creusé une blessure, ne se contint plus.

— Monsieur Tabbé, dit-il, si je refuse de vous voir intervenir dans un débat tout intime entre ma femme et moi, je ne vous autorise pas davantage à en user si librement dans ma maison. Les clefs de cet hôtel m'appartiennent, et moi seul ai le droit d'y toucher.

— Et moi donc? s'éçrîa la baronne, se dressant de toute sa taille.

Superbe d'enthousiasme religieux, elle courut vers la porte de la chapelle et l'ouvrit à deux battants. L'autel, avec ses nappes brodées étincelantes de blancheur, ses bouquets de fleurs inondant les gradins, son tabernacle en malachite, son exposoir à colonnettes d'or, à chaperon capitonné de soie pourpre, apparut dans le fond.

— Madame ! madame I s'écria le révérend père Phalippou, que faites-vous? Pensez-y, il y a des hosties consacrées dans le saint ciboire. Je vous en supplie, du calme ! Vous allez provoquer un sacrilège I

Ces paroles horribles comblèrent la mesure. En dépit de l'infirmité qui lui roidissait les membres, le général, touchant à peine à sa béquille, ne fit qu'un bond du canapé à la porte de la chapelle, et, se plantant devant

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le Supérieur du Jugement-Dernier, ses cheveux courts hérissés, l'œil en feu, tout le visage tragique :

— Monsieur, lui dit-il d'une voix vibrante, je ne reçus jamais affront pareil à celui que vous venez de m'infliger, et il est fort heureux que l'habit ecclésiastique vous recouvre et vous abrite, car vous tiendriez déjà le châtiment que vous méritez... Certes, je n'ai pas vu sans dépit que vous vous fussiez emparé de Thôtel Trémière ; mais apprenez que je n'ai nullement Tintention de porter les mains sur votre saint ciboire et d'en disperser les hosties au vent... Pour qui me prenezvous ? Qui vous a-t-on dit que je suis ? Je passai ma vie au service de mon pays, et nul au monde, excepté vous, ne crut le général Fuster capable d'une lâcheté... Il est possible, monsieur, que je ne croie pas à tous vos mystères et que plus d'une de vos cérémonies me laisse froid; mais, parmi les rares personnes que j'aime, il en est à qui les diverses manifestations de votre culte demeurent chères, et cela m'a toujours suffi pour les entourer de mon respect. Ne redoutez donc rien, il ne sera fait nulle offense à votre Dieu... Je vous invite seulement à choisir un autre endroit que ma maison pour y réunir les fidèles de « la Paroisse du Jugement- Dernier ». Dans quelques jours, je mettrai les tapissiers à la pièce que vous occupez indûment et la ferai rendre à son ancienne destination. Tenez-vous pour averti.

La cloche qui déjà avait été ébranlée dans la cour,

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retentit une troisième fois. Au même instant, une foule, au milieu de laquelle se trouvaient confondus sans doute la marquise de Mérifons, le sénateur général de Roquebrun, le colonel de la Livinière, le vicomte Eustazade son fils, le duc de Vialemont, M. de Kermareck, M. Darnétal, envahit le petit salon. Le général^ ne voulant rien voir, se retourna vers David, lequel, charmé mais un peu confus, était resté là au port d*armes, comme fiché dans le parquet :

— Toi, lui dit-il, va chercher ta femme, ton enfant, et reviens l'installer dans l'hôtel. M. Tabbé, en se retirant, remmènera les Frères et les Sœurs du Jugement-Dernier, dont on n'a pas besoin ici.

— Mon général, je nose... mâchonna le dragon. ~ Il faut que tu sois à ton poste ce soir. .

— On y sera, mon général.

— Je m'y oppose formellement ! s'écria la baronne. André Fuster, avec un sang-froid oti respirait un

singulier dédain, ramena les deux battants de la porte de la chapelle, en affermit les gonds, puis, faisant tourner la clef, ferma la serrure à double tour.

— Alors, on ne chantera pas les vêpres aujourd'hui ? demanda le révérend père Phalippou, dont la voix soudain se fit humble comme l'attitude.

— Non, monsieur, on ne chantera pas les vêpres, lui répliqua Fuster.

— Mais les personnes qui viennent d'entrer et qui attendent...

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— Je ne les connais pas.

La baronne, rigide et muette, contemplait son mari avec stupeur.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! fit-elle levant désespérément les bras au ciel^ quand mon épreuve sera-t-elle finie, quand vous plaira-t-il de me rappeler à vous?...

Ce cri bouleversa Fuster. Il éprouva une torture intime indicible. En essayant un pas vers sa femme, il laissa tomber sa béquille... Il chancelait... Nadalewski, lequel ne le quittait pas des yeux, le saisit dans ses bras...

Le général pencha la tête sur la poitrine de son ami et s'évanouit.

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