‹ La petite mère (volume 4)Chapitre 22 sur 33 · INTRODUCTION A LA VIE DEVOTK · texte numérisé non relu

INTRODUCTION A LA VIE DEVOTK

— Si, moi, je t'aime ainsi?...

. — Aime-moi, chère enfant, aime-moi bien ; mais ne t'avise pas de me ressembler.

— Tiens ! regarde ton nez.

Vivement elle lui tendit la glace. Le général jeta un coup d'œil.

— Eh bien ? demanda-t-elle.

— Eh bien, je distingue une montagne, puis de nombreux ravins, puis deux cavernes pour respirer. Voilà.

— Père chéri!

Elle lembrassa.

Le général se tut un moment.

— Ce qui me manque, reprit la jeune fille, toujours à son idée^ ce sont les moustaches... Ah I si j'avais des moustaches I

— Pour le coup, je voudrais bien voir ça, mademoiselle.

— Alors, je serais ton portrait vivant. Même bouche, même front, mêmes...

— Oreilles, interrompit Fuster riant de bon cœur... Et ceci? ajouta- t-il montrant une balafre qui lui creusait la joue gauche.

— Ce coup de sabre!... Moi, je trouve qu'il te va très bien. Il faut bien que les soldats aient des blessures!...

— Ce n'est pas absolument nécessaire.

— Ceux qui n'en ont pas ne se sont jamais battus, si tu veux savoir mon opinion.

— Vous avez donc des opinions, mademoiselle ?

— Crois-tu, par exemple, continua-t-elle s'animant, que ton coup de sabre ne serait pas d'un noble effet sur le visage de Daniel?

— Daniel I

— Mais non, pas la moindre égratignure... C'est bête...

— Il est brave, cependant.

— On le dit.

— Comment, on le dit! Mais on Ta vu au feu, et }e sais, moi, comment il a gagné sa croix en Kabylie.

— Tout ce qu'il te plaira I Pour mon goût, je préférerais une bonne estafilade sur sa figure à la croix d'honneur sur son habit.

— Tu aimes donc Daniel ?

— Moi, pas le moins du monde!... Autrefois c'était bon, quand il me disait c tu » et me traitait en petite fille. Maintenant il m'appelle a mademoiselle » et ne m'aborde pas sans se courber jusqu'à terre. Ces grands airs m'impatientaient au point, quand il t'a ramené de Bordeaux, que j'ai manqué...

Elle leva la main.

— Une affaire ! s'écria le général.

— Crois-tu que je le craigne, par hasard ? ripostat-elle, se plantant stoïque et ferme devant son père, qui éclata de rire sans nulle retenue.

ÎNtRÔDUCTiON A LA VIE DlÉVOTE 20^

— Méchant I méchant t

Dépitée, elle ramena les rideaux du lit, et se voila tout entière pudiquement.

André Fuster renaissait. Avec les impressions heureuses que lui procuraient les adorables naïvetés de sa fille, il sentait la vie Tinonder à fiots. Quelle nature franche^ délibérée! Il ne voulait pas en rester là avec son enfant; il était trop ravi du spectacle de cette jeune âme charmante que traversaient par bouffées des pensées héroïques. Il l'appela.

— Madeleine 1 Pas de réponse.

Il se souleva sur son séant et tenta d'écarter le rideau qui la dérobait à sa vue. Le rideau^ retenu, ne céda point.

— Tu m'en veux donc? lui demanda le général.

— Oui, je t'en veux.

— Et si Daniel t'avait rendu ton soufflet?... On n'est pas toujours à Saint-Denis. ••

— Par exemple l

Le rideau tomba, et Madeleine montra son gentil visage, enflammé d'une colère superbe.

— Quel garçon! dit-il.

Il tendit les bras pour la saisir^ mais elle recula vivement.

— Voilà que tu parles comme maman à présent, murmura-t-elle, boudeuse. • • Si je joue dans le jardin avec Loulou, je cours comme un garçon; si j'entre à

Saint-François-Xavier pour entendre le révérend père Barandon, qui y prêche, je me tiens comme un garçon ; si je récite V Histoire de V Église^ que me fait apprendre le Révérend Père Supérieur, et qui m'ennuie! je bégaye comme un garçon; si j'écris, je barbouille comme un garçon; si je mange, j'avale comme un garçon... A la fin I

— A la fin, cette comparaison...

— M'exaspère, et je te promets bien qu'à la première occasion...

— Tu partiras en guerre,

— Parbleu I

— Contre ta mère?

Elle pâlit légèrement et demeura muette.

— J'étais bien sûr que tu n'oserais pas. • • contre elle.

— C'est vrai, soupira-t-elle.

Puis soudain, élevant la voix :

— Il est bien possible, en effet, que je n'aie pas le courage de me révolter contre maman; mais contre toi, c'est autre chose...

— Est-ce parce que je suis malade, que vous osez me braver, mademoiselle ?

— Pour commencer, je te défends de m'appeler c mademoiselle».

— Et moi, je vous défends de me tutoyer* *— Et moi, je ne t'écoute pas.

Elle tira une révérence d'une gravité comique, et^

ÎNTftODUdTlON A LA VlE DÉVOTE 20$

chantonnant comme une linotte folle, se prit à voleter de meuble en meuble à travers la chambre des Tapisseries.

Fuster ne perdait pas sa fille des yeux. Son regard paternel la suivait, la caressait, l'adorait. D*obscures remembrances lui peuplèrent le cerveau. Il eut la vision entière de son enfance capricieuse, indépendante, libre. Il se souvint de certaines querelles vives avec son père^ sa mère, surtout de scènes violentes avec son précepteur, le vieux prêtre assermenté. En une seconde, Tirnage parfaite de ses jeunes années, à Mulhouse d^abord, dans la fabrique de toiles peintes, à Paris ensuite, au lycée Louis-le-Grand, se dressa vivante devant lui. Il reçut Timprcssion très nette, quoique enfouie, de ce qu'avait été son caractère à la distance de quarante ans, et rêva. ••

l'orphelinat de SAINT-SÉVERIN.

André Fuster savourait ce retour vers le passé disparu, et se plaisait à découvrir mille rapports d'humeur, de nature, entre sa fille, hardie, courageuse, indisciplinée, et lui, enfant désordonné, turbulent, plein de fougue et d'audace, quand une voix claire retentit à la porte de la chambre des Tapisseries.

— David, M. le baron est-il levé?

— Le général ne m'a pas sonné encore, madame, répondit-on.

Madeleine, soulevée du siège oti elle venait de se poser, sauta d'un élan vers le tabouret, près du pupitre, et se mit à écrire fiévreusement.

Madame Fuster entra d'un pas discret.

— Quoi I la fenêtre ouverte ! se récria-t-elle étonnée.

Page 1