‹ La petite mère (volume 4)Chapitre 21 sur 33 · INTRODUCTION A LA VIE DEVOTE · texte numérisé non relu

INTRODUCTION A LA VIE DEVOTE

Quelques semaines après cette terrifiante cérémonie des derniers sacrements, la chambre des Tapisseries, où le général Fuster respirait encore, avait absolument changé d'aspect. Outre que les grands orangers du jardin n'étaient plus là, que les meubles, un moment voilés devant la majesté de Dieu, avaient repris leur place, on devinait à je ne sais quel désordre très apparent des choses le mouvement, la renaissance et, comme eût dit le révérend père Phalippou, la résurrection.

La haute fenêtre à l'exposition du midi, jusque-là hermétiquement close, s'étalait désormais ouverte à deux battants, et par la baie très large pénétrait un

INTRODUCTION A LA VIE DÉVOTE igS

joyeux soleil d'automne, dont les reflets faisaient resplendir les vives arêtes des boiseries^ allumaient des éclairs fugitifs aux cadres dorés de quelques rares peintures, animaient des chaudes couleurs de la vie l'œuvre sublime du Dominiquin. Ce tableau, qui fît pendant à la Transfiguration de Raphaël, dans Tune des nefs de Saint- Pierre à Rome; ce tableau, que notre Poussin admirait à deux genoux, traduit par les tisseurs des Gobelins^ trop initiés pour trahir l'incomparable artiste, empruntait aux rayons de novembre qui le caressaient doucement comme un éclat tempéré qui, enveloppant les figures, les rendait plus sympathiques, plus touchantes, plus humaines. Certes^ les personnages conservaient toute la noblesse de leur attitude : le prêtre en chape qui tend l'hostie consacrée, le diacre qui présente le calice plein, l'acolyte qui tient le livre fermé, étaient toujours aussi beaux, le groupe oîi saint Jérôme se montre en son effrayante nudité se détachait toujours avec la même vigueur; mais de haut en bas, cette création, Tune des plus harmonieuses du maître, s'épanouissait dans un sentiment plus tendre, presque affectueux. Dans la nuit oîi le général reçut le viatique, saint Jérôme, accroupi près de son lion, avait paru menaçant à l'éclat assourdi des cierges ; maintenant, sa face, illuminée par un jour radieux, avait retrouvé sa beauté sereine, et toute la toile, apaisée, souriait*. Au milieu de ce soleil^ inondant les murailles jus-

igS LA PETITE MÈRE

qu'au plafond, une jeune fille, gracieuse, menue, allait, venait, preste et légère comme un oiseau. Tantôt, assise devant un petit bureau en bois des îles incrusté de filets de cuivre, elle écrivait, attentive, appliquée ; puis, tout à coup, bondissant de son tabouret vers un fauteuil, où se trouvaient entassés dans un effroyable péle-méle des chiffons de toutes sortes, de toutes couleurs, elle en saisissait un, et ses doigts, armés d'une aiguille et d'un dé^ pratiquaient dans l'étoffe une série de points fermes et vigoureux. Il fallait voir avec quels airs de tête dépités, boudeurs, cet être charmant, rayonnant des grâces exquises de Tenfant gâtée, abandonnant soudain la dernière besogne choisie, retournait à pas lents vers le bureau où l'attendait une longue page commencée. Evidemment, la plume était plus lourde que Taiguille à sa main fluette, toujours remuante, comme enfiévrée. Une fois, après une méditation éternelle de cinq secondes, Madeleine Fuster, — le lecteur a dû la reconnaître — d'un mouvement brusque, referma un livre ouvert devant elle et, par un élan de papillon, se remit debout. Elle regarda dans le jardin les arbres dépouillés par les premiers froids ; puis, ramenant ses beaux yeux limpides à Tintérieur, elle les promena vaguement à travers l'espace, examinant ceci, examinant cela, enfin les arrêta sur le lit de chêne à colonnes torses qui encombrait tout un coin de la chambre des Tapisseries.

INTRODUCTION A. LA VfE DEVOTE

Madeleine hasarda deux pas, puis cinq, puis dix sur la pointe des pieds. Elle toucha aux vastes rideaux de serge verte doublés de satin cramoisi derrière lesquels disparaissait le malade. Elle se pencha, tendit l'oreille. ' Dans le silence de l'hôtel Trémière, pareille au bruit monotofie et régulier d'une source qui coule au loin^ détonna la respiration du général. La jeune fille joignit les mains par un geste naïf de reconnaissance envers Dieu, et, pressée de revoir son père, qui ne de- • vait plus mourir, elle écarta doucement un des rideaux. André Fuster dormait ; il dormait de ce sommeil intense, réparateur, connu de tous ceux qui échappèrent aux rudes assauts de la maladie.

Quelles délices, la convalescence ! quand on sent le corps épuisé reprendre, jour à jour, goutte à goutte, les forces perdues dans les cruelles étreintes du mal. Sur les traits calmes, déjà reposés du général, on démêlait je ne sais quel reflet de joie, joie partie de l'immensesatisfaction de vivre, et peut-être aussi du contentement intime de la machine humaine, heureuse d^avoir livré le farouche combat de la mort et d'avoir triomphé. Quoi qu'il en soit, ce visage, labouré par la souffrance, comme l'impitoyable ébauchoir du statuaire Rude laboura le masque rigide de Godefroy Cavaignac, s'épanouissait désormais dans une sorte de béatitude bestiale. La chair, diminuée, appauvrie^ avait reparu, comblant les rides du front, les abîmes des joues, les creux des tempes, les trous des arcades

l.gS LA PETITE MÈRE

sourcîlières, aplanissant, nivelant, donnant à toute la tête cette plénitude de forme admirable qui faisait dire au physiologiste Magendie :

« Devant un crâne humain parfait, il n'y a qu'à c tomber à genoux. »

Ce qui manquait encore à ce malade, tordu" au feu blanc du rhumatisme, c'était la coloration de la peau, ce pronostic d'une circulation abondante et libre. Le sang, d'ailleurs, atteint dans son essence, avait eu déjà fort à faire en reconstituant les parties foncières de Pôrganisme : les os, les muscles, les nerfs, ces affamés de vie; le tour de la peau viendrait. Il était bien certain que, puisqu'on avait pu consolider les fondations, les murailles de l'édifice, on se trouverait à même d'en badigeonner la façade prochainement.

Madeleine, Tesprit enlevé par un flux de pensées heureuses, contemplait son père endormi dans un recueillement ému. Un guéridon placé à portée de la main du malade, était encombré d'objets divers. La jeune fille ouvrit un gros tome; elle lut : « Traité des grandes Opérations militaires^ par Jomini. » Elle referma le gros tome.

Une mignonne glace biseautée, encastrée dans un treillis de sarments de vigne embelli de feuilles et de fruits, éclatait au milieu des livres et des papiers pars. D'un mouvement hardi, elle saisit le miroir ; mais comme si ses doigts avaient touché le feu-, elle le déposa aussitôt. Elle prit alors un petit volume égaré

INTRODUCTION A LA VlÈ OEtOTE tgQ

■ M il IC ... I I ^ ' i. ■■' ■ I I. I - I. P I- I ^

dans ce fouillis et en épela le titre : Introduction à la Vie dévote.

Elle parcourut distraitement ces lignes :

« Si vous attendez l'établissement d'un mariage', « conservez avec un grand soin votre premier amour « pour la personne que le ciel vous destine. »

Elle fit une délicieuse moue d'enfant, et, rejetant l'œuvre de saint François de Sales, elle murmura :

— C'est à maman, ça.

' Cependant Madeleine demeurait debout au chevet de son père. Tout à coup, ne résistant plus à quelque désir cuisant, par un geste délicat de chatte qui s emancipe, elle s'empara de nouveau du miroir, au beau milieu duquel, sans plus ample délibération, elle pion-* gea sa tête complaisamment*

Quel minois ravissant en son espièglerie ! quels yeux languissamment allongés! quel front lumineux! quelle abondance de cheveux fins, frisottants, dorés ! et partout, épandus par les grâces divines de la jeunesse, quelle fraîcheur! quel éclat! quel esprit!

Pourtant la jeune fille, malgré la glace arrêtée de*vaut elle, tenait encore les yeux plus souvent attachés sur le visage de son père que sur son propre visage. On eûi dit, à l'attention de son regard, qu elle voulait analyser chaque trait de la face paternelle, comme si, dans son enthousiasme pour celui qu'il lui avait été donné de connaître et d'aimer si tardivement, elle eût été charmée de se découvrir quelque ressemblance avec lui.

200 LA PETITE MÈKÉ

Une fois, après ayoir ramené derechef le miroir, elle laissa échapper ce mot : t enfin 1 » qui s'envola de ses lèvres pareil à un cri de joie.

Enfin avait résonné trop bruyamment, et le gênérai s'éveilla.

Surprise en flagrant délit de coquetterie, Madeleine sentit tout son jeune sang lui monter au visage et le lui brûler.

— Que je ne vous dérange pas, mademoiselle, dit Fuster avec le plus indulgent sourire... Continuez, continuez...

— C'est que...

— Faut-il que je me rendorme ?

— C'est que... je voulais voir...

— Si vous êtes jolie sans doute i*

— Non... ça m'est égaL

— Si vous êtes laide, alors ?

•— Non... Si...

Elle hésita.

— Si?

— Si je te rassemble, là.

— Es-tu folle, par exemple ?

Le ton du général, légèrement ironique, s'était subitement attendri.

— Je serais si conteAte I

— Eh quoi I tu serais contente de ressembler à ton vieux barbon de père, rôti au soleil de l'Afrique comme un Bédouin qui a traversé cent fois le désert ?

Page 1