‹ La petite mère (volume 4)Chapitre 24 sur 33 · DIALOGUE MUET · texte numérisé non relu

DIALOGUE MUET

André Fuster, comme harassé, ferma les yeux. Il ne vît pas d'autre moyen d'échapper à une scène violente que de feindre le sommeil. S'il disait un mot, la guerre était allumée. Bien que très exalté par ce qu'il venait d'entendre et de voir, il eut assez de force pour réprimer ses nerfs, les contenir, les amener à un semblant de quiétude absolue.

Cependant, une fois isolé dans la nuit volontaire où il lui plaisait de s'anéantir, le général fit des réflexions douloureuses. Il devenait évident pour lui que sa femme n'aimait pas Madeleine^ qu'elle détestait cet être délicat, folâtre, pétri de toutes les grâces, de tous les charmes. De quel ton dur elle lui parlait! avec quelle singulière acrimonie elle lui reprochait sa paresse !

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Lui, capable de gâteries, de faiblesses sans fin, ne comprenait guère que l'âme chrétienne de Thérèse se fût laissé gagner à des sentiments qui lui semblaient monstrueux. — Alors la religion, au lieu de dilater les cœurs, les racornissait au contraire, les desséchait? — Il ne s'expliquait pas que « ces eaux vives de la foi », dont, en maintes occasions, l'avait entretenu le révérend père Phalippou, n'eussent pas fait épanouir chez sa femme, inondée de grâce, les âeurs de la tendresse maternelle... Allons, Madeleine, comme lui, tomberait victime d'un Dieu cruel et jaloux... A cette pensée, qui communiqua un frissonnement à ses membres endoloris, le général^ prêt à commencer la lutte pour défendre son enfant, rouvrit les yeux. — Mon ami, lui dit la baronne avec douceur.

Il baissa les paupières de nouveau et ne répondit pas.

André Fuster, chose incroyable quand on songe à la longue série d'infortunes qui avait accompagné son mariage, ne pouvait entendre la voix de sa femme sans en être troublé. Cette voix, parcourant toutes les notes du clavier, si elle n'avait aucune peine à lancer le son tranchant et bref de Tironie, de la colère contenue, — elle l'est toujours chez les personnes élevées comme madame Fuster, — savait aussi trouver les vibrations émues de Tamour.

En dépit de tout, le pauvre homme n'avait pas oublié, il n'oublierait jamais la musique divine qui

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avait bercé les premiers jours de son union avec Thérèse de la Sylve, quand, surpris d'un bonheur réalisé si vite, ils se révélaient l'un à l'autre en d'interminables et délicieux épanchements. Certes, depuis cette époque éloignée, il lui était arrivé d'aimer d'autres femmes, beaucoup d'autres femmes, mais sa femme, le bonheur parfait entrevu, était demeurée incomparable et lui avait fait connaître des mélodies qui le remplissaient encore d'indicibles tressaillements.

Après un mouvement d'énergie pour arracher sa fille à une destinée qu'il devinait déjà pitoyable, André Fuster, ramené à des inquiétudes oti il se complaisait à attacher nous ne savons quel espoir d'inavouables jouissances, sentit peu à peu mollir ses résolutions. Il pensa qu'il s'exagérait singulièrement les choses. Non, Madeleine n'était point malheureuse. Si la mère se montrait sévère, trop sévère quelquefois, c'est qu'en effet l'enfant, d'un caractère volontaire, avait besoin d'être réprimée. Pourquoi prendrait-il ombrage du révérend père Phalippou, lequel avait bien voulu, au milieu d'occupations sans nombre, accepter la rude tâche de s'occuper de Madeleine, en attendant qu'on prît le parti de la renvoyer à Saint-Denis ou de la faire entrer au Sacré-Cœur ?

Au moment de s'affaisser dans une abdication honteuse, André Fuster crut percevoir, en un coin de la chambre des Tapisseries, comme une voix qui lui reprochait sa lâcheté. C'était la voix si connue de

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Stéphane Nadalewski. Il n*en persista pas moins à tourner le dos à la bataille que sa femme venait lui offrir, et, cherchant à se convaincre que tout était pour le mieux dans sa maison, où commandait une autorité étrangère, ce soldat, grand dans la vie publique, misérable dans la vie privée, trouva commode de s'annihiler. Pour le coup, battue par les vents de l'incertitude, la lueur d'intelligence qui, après de si rudes secousses, illuminait encore le cerveau du malade, s'éteignit» et tout Thomme s'abîma dans un sommeil profond, dans la nuit.

Tandis que tant d'idées disparates bouleversaient, rassérénaient tour à tour le général, la baronne^ assise à son chevet, s'abandonnait à une méditation dont l'objet précis la captivait tout entière. Elle, comme son mari, se préoccupait de Madeleine, avec cette différence pourtant que ses préoccupations, au lieu de se volatiliser en des colères impuissantes, des espérances éternellement déçues, avaient un but marqué vers lequel elles tendaient inflexiblement. Ce but était l'éducation de sa fille, dont il fallait à tout prix s'occuper.

Puisque Madeleine se montrait bizarre, indiscipli* ilée, capricieuse, futile, c'était que les Dames de Sainte* Denis avaient négligé leur devoir. Si, dès les premiers jours, on s'était appliqué à mater ce caractère violent dans sa légèreté, plein de révoltes brusques, impatient de toute règle, elle n'aurait pas à déplorer les égare-

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ments étranges oîi elle voyait se perdre son enfant. Pourquoi n'avait-on pas sévi énergiquement ? Pourquoi, à force de compression, de rigueur, n'avait-on pas fait rentrer les angles saillants de celte nature indomptable^ ductile alors et malléable^ si difficile à plier aujourd'hui?

Avec tous ceux à qui les accablantes amertumes de la vie ont enseigné le mépris de- la misérable humanité, madame Fuster croyait à la force comme moyen supérieur, décisif d'éducation. Chez elle, pourtant, cette idée ne naissait pas des dures leçons de l'expérience ; elle était la résultante de tout son être moral, imbibé, dès le berceau aux théories absolutistes de la religion. A la baronne, Thomme, qui a désobéi à Dieu, apparaissait ainsi qu'un assemblage de mauvais penchants, une lèpre vivante marchant dans la bassesse et la honte du péché originel. Certes, le révolté avait obtenu grâce, moyennant l'intermédiaire de Jésus-Christ mort pour nous. Mais, bien que redressé par la faveur du baptême, il demeurait contaminé, à moins qu'il ne fît acte permanent de prière et d'adoration. L'Église catholique, à ses yeux, était la vaste piscine établie par la toute-puissante miséricorde de Dieu pour nous laver de nos souillures quotidiennes et nous restituer quelque chose de la gloire de notre état primitif.

Cette conviction désolante de Pintime abjection humaine avait à ce point pénétré l'âme, les nerfs, le

sang de madame Fuster, qu'elle rayonnait de sa per- I 19

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sonne, à toute heure et à propos de tout. Ce n'était pas de sens délibéré qu'elle prêchait, sermonnait, prédiquait, c'était d'instinct, naïvement, poussée par ce besoin irrésistible qu'ont les idées religieuses de se répandre pour enrôler des prosélytes et préparer des élus. Dans le fond, enveloppée des mystérieuses ténèbres de sa foi, cette femme ne manquait ni de générosité, ni d'une certaine grandeur idéale; mais assurément elle s'était trompée en s'engageant dans les liens du mariage terrestre. Le mariage a séraphique», que sainte Thérèse, sa patronne, rêva dans le Château de rAme, était la seule union faite pour elle, la seule appropriée aux organes si délicats, si fragiles, qu'elle tenait de la religion.

Cependant la baronnd ne désespérait pas de réduire la foule de Démons à laquelle elle jugeait sa fille en proie. Les désobéissances continuelles de Madeleine^ ses étourderies, sa paresse, tout cela, c'était le mal, le péché originel sans cesse renaissant. Si, par un effort suprême, elle parvenait à éveiller en Tâme de son enfant les sentiments pieux, dont Dieu n'avait pas manqué d'y déposer le germe, son enfant serait sauvée.

Depuis le commencement des vacances, elle s'était employée avec zèle à cette œuvre sacrée, sans grand résultat, il faut le reconnaître. Mais aujourd'hui, secondée par le Révérend Père Supérieur du Jugement- Dernier, elle attendait ce miracle de sa haute éloquence, de sa sagesse, de sa sainteté. Puisque le ciel

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