DIALOGUE MUET
avait permis que la maladie du général fit différer de jour en jour la rentrée de Madeleine à Saint-Denis,, elle devait mettre à profit cette heure unique pour amener sa fille sur a le chemin de Damas » , lui dessiller les yeux et, dans un éblouissement de la grâce, lui montrer la voie du salut.
La baronne caressait encore cette pensée : qui sait si, la conversion de Madeleine obtenue de Dieu, elle n'obtiendrait pas de son mari que son enfant achevât ses études au couvent du Sacré-Cœur? Le général déjà avait cédé sur tant de points importants! Ne Tavait-clle pas décidé, en présence de Stéphane Nadalewski, à recevoir les derniers sacrements? Que seraitil capable de lui refuser désormais, quand il lui avait livré son âme?
Exaltée par le sentiment d'une victoire qui lui semblait certaine^ madame Fuster^ dont la nature ferme ne connaissait guère l'attendrissement, se sentit touchée de tout le bien qu'il lui était permis de faire aux siens, de tout celui qu'elle espérait réaliser encore et arrêta sur le général endormi des regards voilés de mélancolie.
— Il est bon, murmura-t-elle.
Puis elle balbutia :
— Comme nous allons nous aimer en Dieu I
La porte de la chambre des Tapisseries s'entre-bâilla doucement.
— ChutI soupira madame Fuster.
David s'avança sur la pointe des pieds.
— Madame la baronne, murmura-t-il, M. le révérend père Phalippou vous attend dans le petit salon.
— Je descends... Vous, veillez sur votre maître... Vous me préviendriez tout de suite, s'il me demandait.
Le vieux soldat eut un signe de tête affirmatif.
L'ancien cavalier du quatrième dragons ne portait pas la livrée aux armes des Fuster écartelées de celles des Trémière de la Sylve.
a J'aurais honte d'estampiller un soldat de cette valeur, avait répondu le générai à sa femme. Cette marque n'est bonne que pour les pékins qui peuvent la supporter. »
La baronne, entichée d'imposer le même uniforme
bleu, relevé de parements jaunes, à tous ses gens, avait
dû se résigner à une exception. David donc était vêtu
d'une veste longue de drap noir, d'un gilet montant
de même étoffe à boutons de corne, et d'un pantalon
de sergette vert-bouteille. Rien qui le différenciât d'un
petit bourgeois du Marais, propret et cossu. Quant à I 19.
l'allure, lui seul marchait de ce pas fier et crâne, où un léger dandinement dénonçait le dragon habitué à se pencher pour charger en avant. C'était aussi en demeurant en selle durant de longues journées qu'il avait contracté un balancement de la colonne vertébrale qui n'allait pas sans une certaine grâce robuste. Du reste, droit et fixa comme un L
David avait cinquante ans environ. Pourquoi était- il sorti de l'armée, oti on l'aimait? Un coup de tête, disaient les camarades ; une bonne action^ disait Fuster. Le fait est qu'à quarante-cinq ans^ profitant d'un congé pour aller voir à Lyon un vieux gendarme, son oncle, il s'était laissé conquérir par les beaux yeux de sa cousine, une pauvre jeune fille que la mort de son père, criblé de blessures, devait au premier jour précipiter dans la misère.
Dès lors, notre soldat demanda et obtint son congé.
En rentrant dans la vie civile, David avait songé naturellement à redevenir forgeron, ce qu'il avait été jadis; mais le général Fuster, qui voulut assister à son mariage, en décida autrement.
<ii Tu sais, lui dit-il, ta femme, ton beau-père et toi, vous m'appartenez. Il y a de la place pour vous rue Vaneau, à Paris. Il s'agit de quitter Lyon au plus vite et d'aller vous installer tous à l'hôtel Trémière.. On est prévenu. »
La baronne avait quitté la chambre des Tapisseries
sans en refermer la porte ; David la poussa doucement, puis alla s'asseoir sur une chaise, devant la grande fenêtre, qu'il entr'ouvrit avec précaution. De là, nonseulement il voyait le général anéanti dans le sommeil ; mais il lui était permis de temps à autre de plonger un regard dans le jardin de Thôtel, oti Madeleine jouait au cerceau avec Loulou, qui la suivait comme un petit chien.
— Pas comme çal criait la jeune fille, impatientée.
Et, prenant la menotte du baby, elle affermissait, entre ses doigts menus comme des fils, le bâton qui devait pousser le cerceau.
— Essaye encore, lui disait-elle.
Marie frappait un coup.
— Maladroite ! maladroite I lui répétait Madeleine. Tiens! je ne veux plus jouer avec toi.
L'enfant pleura.
David se leva et se faufila sur le balcon. Mais déjà Loulou, que Madeleine portait dans ses bras, était consolée.
— C'est gentil de pleurer, quand votre marraine s'amuse avec vous, lui disait la jeune fille.
Baissant et relevant tour à tour sa blonde tête ébouriffée, avec la grâce d'un oiseau picorant un fruit, elle baisait les joues roses du baby.
— Allons, faites risette, et tout de suite, ou je ne vous aime plus, reprenait-elle.
Et Loulou de rire gentiment.
De sa vie, David n'avait connu de joie comparable à celle dont il était inondé à flots. Aussi, oublieux du général, ne détachait-il plus ses yeux du groupe charmant qui posait devant lui. Sa face rude^ oti les travaux de la guerre, surtout les préoccupations poignantes des derniers mois, avaient creusé des sillons béants, paraissait lisse, illuminée par les pensées heureuses qui grisaient son cerveau. Oh! comme Madeleine et Marie, ainsi liées par une douce étreinte, étaient belles ! Lequel de ces deux êtres chérissait-il davantage ? Était-ce son enfant? était-ce la fille du général? Ma foi, il n*en savait rien. Il sentait seulement que^ pour ces deux têtes si chères, il serait capable indistinctement de donner mille vies, s'il en avait mille à donner...
— Ma...rraine, bégaya la voix de Loulou.
— Eh bien, mauvaise, est-ce que je m'appelle ainsi? L'enfant, surprise, ouvrit tout grands ses yeux noirs,
deux mûres de haies.
— Le cerceau! balbutia-t-elle.
— Lorsque tu m'auras appelée autrement.
Marie demeurait interdite.
— Comment m'appelle- t-on à Saint- Denis?
— Denis?... Le cerceau !... le cerceau!...
— Tu ne l'auras pas... On m'appelle?
— ...Tite mère.
— A la bonne heure!
Elle la déposa sur le sol, puis lui tendit et le bâton et le cerceau.
Comme Loulou, cahin-caha, se disposait à prendre son élan à travers les allées, le grincement d'une espagnolette se fit entendre.
Le dragon, attentif, pencha la tête. La baronne et le révérend père Phalippou descendaient le perron du jardin*
— Mademoiselle! appela madame Fuster.
La jeune fille, penaude, marcha vers sa mère.
— C'est ainsi que vous repassez votre Histoire Sainte!.». La savez-vousau moins?
— Je le pense, madame^ répondit-elle.
— Nous allons nous en convaincre, intervint le moine d'un ton sévère. — Emportez cette mioche ! ajouta- t-il, désignant la petite Marie à la sœur Bernardine qui marchait dans son ombre.
^ Loulou se prit à geindre, criant au milieu des larmes :
— ...T'ïïe mèrel... Tite mèrel...
— Sacré Jésuite I grommela David, qui se retira du balcon.
— Eh bien! à qui en as-tu, toi? lui demanda Fuster, dont les yeux largement dilatés annonçaient qu'il ne dormait plus depuis longtemps.
— Comment, mon général, vous...
— Parbleu, ne te gêne pas !... Tu traites gentiment mes amis durant mon sommeil.
— Vos amis, mon général!... Je ne savais pas que M. le révérend père Phalippou fût votre ami, quoi!...
— N'est-il pas l'ami de ma femme, imbécile ?
— Ce n'est pas une raison, ça... Vous aimez donc les dévots à présent, mon général ?
— Il le fout bien, puisque me voilà converti.
— Ah I la bonne farce l
Il éclata dans sa moustache.
— La farce n'a pas été gaie toujours, articula Fuster
douloureusement •
— Pour ça, je le crois,. mon général. Comme je vous ^i vu souffrir!... Et moi qui ne pouvais pas vous tirer de là!... Vous devinez si j'en avais une peine!.... Quand je vous entendais vous plaindre, j'aurais préféré recevoir trente-cinq millions de pointes dans le dos... Il fallait voir si j'étais tout chose avec ma femme et mon enfant! Tonnerre! si quelqu'un m'avait embêté!...
— Mais personne ne t'embêtait, je suppose? dit Fuster riant à son tour.
— Pardon, mon général.
— Qui donc osait ?...
— Vous, sapristi, vous!... Ce n'était pas drôle d'être sûr et certain que, d'un moment à l'autre, vous pouviez descendre la garde...
Mademoiselle loUlou 227
— Et qu'il te faudrait faire encore une fois ton paquet, si je venais à chanter le grand bonsoir.
— Vous croyez donc que je pensais à moi, quand vous battiez de Taiie dans ce coin? s'écria-t-il avec une sourde colère.
Puis il ajouta d'une voix triste, d'un ton navré :
— Par ma foi, mon général, je ne m'attendais pas à pareil reproche de vous... Nom de Dieu!
Il porta sa main crispée à sa tête et s'arracha une touffe de cheveux gris.
— David î dit simplement Fuster.
— Voulez-vous savoir à qui je pensais, mon général? poursuivit-il... Je pensais à mademoiselle Madeleine.
Et, dans un aparté^ il murmura :
« Attrape, conscrit I »
— A ma fille?
— Elle n'est déjà pas si heureuse de votre vivant ?... Qu'aurait-ce été, si on vous avait emballé pour l'autre monde?... Enfin il lui serait resté encore M. Nadalewski...
— Et toi donc ?
— Moi !
Ce fut un éclair de son âme.
— Moi, je ne suis qu'un domestique, reprit-il, promenant sur toute sa personne un regard empreint de je ne sais quel amer dégoût.
— Toi, tu es un honnête et vaillant soldat, qui 9^
suivi son général dans sa retraite. Je te Tai déjà dit, David, et je te le répète : — « Tu n'es pas à mon service ici, tu es au service. »
— Merci, mon général, merci tout de même.
Fuster lui tendit la main, et le dragon la serra fortement.
Après un long silence ému, le général^ du bout de ses doigts, toucha le ruban jaune qui décorait la boutonnière du soldat.
— Si le mal, devenu trop fort, m'emportait, lui ditil, non sans quelque solennité, ce chiffon te confère le droit de te joindre à mon ami Stéphane pour veiller sur ma fille et la défendre au besoin. Cette médaille, tu la méritas pour m' avoir sauvé la vie; elle te donne, dans ma famille, un rang qu'à Tavenir personne ne te contestera, pas plus ma femme que mon enfant.
— Oh! je sais que madame la baronne est la bonté même.
— Bonne!... Elle est bonne à ce point que, tout à Theure, je lui reprochais d'en prendre trop à son aise avec notre fortune, et, pour vêtir les pauvres, de nous dépouiller un peu tous.
— Si ce n'était qu'elle I Mais il y a M. le révérend père Phalippou.
— C'est un excellent homme, occupé, lui aussi, d'œuvres charitables...
— - Je ne dis pas non ; cela n'empêche pas qu'une fois
établi dans Thôtel, avant de songer aux autres, il commença par se requinquer lui-même.
— « Prima sibi caritas, » murmura Fusteravec un fin sourire.
Et, comme David demeurait bouche béante :
— Ne fais pas attention, lui dit-il, c'est du latin.... Continue.
— Il fallait voir quelle misère, quand M. le révérend père Phalippou vint ici dans les temps I Sa soutane avait plus de taches que mon tablier de forgeron, et son chapeau rougeâtre était ras et pelé comme un vieux sou. Par exemple, il n'y avait rien à dire de sa politesse. Dès son entrée dans la cour, il se pliait en deux et s'avançait ainsi courbé jusqu'aux; colonnes du perron. Et puis de quelle voix douce de femme il me parlait I
<x — Monsieur David, savez-vous s'il me sera permis d'entretenir madame la baronne Fuster?
« Moi, je ne m'en cache pas, je voyais ce petit homme avec plaisir, et, les jours même où madame la baronne avait la migraine, je m'arrangeais pour qu'il pût lui parler. Du reste, quels remercîments et quelles révérences il m'adressait en sortant!... Une fois, comme Rosalie toussait, aux premiers mois de l'hiver, il voulut la guérir et me demanda de le suivre jusqu'au couvent du Jugement- Dernier, rue Neuve-Saint- Étienne-du-Mont. Il devait me donner une tisane excellente, que fabrique le révérend père Canitrot. En I 20
23o LA t>ETlTE MÈRE
voilà un bon vivant! J'y allai. Quelle baraque,
mon général, quelle baraque! Une allée étroite, où des plâtras se détachaient partout des murailles ; puis un jardinet aussi grand que la main, au milieu duquel était bâtie une petite chapelle en planches de sapin, avec une clochette grosse comme une prune, pas de reine-claude par exemple, une mirabelle si vous voulez. Deux ou trois curés, aussi pauvrement nippés que M. le révérend père Phalippou, allaient et venaient dans rhumidité^ car il faisait un coquin de brouillard, ce jour-là I.,.. Et moi qui, jusqu'alors, m'étais figuré que les curés, bien nourris , bien ha- * billes, avaient toujours chaud à l'estomac et aux pieds! Un régiment sans gamelle, ça ne va pas...
— Et la tisane ?
— Pour mauvaise, elle ne l'était point, car je la goûtai avant de la donner à Rosalie. Mais autant en emporte le vent; elle passa comme une lettre à la poste, et le rhume, que ma pauvre femme tient depuis ses couches, resta... Peut-être que ces histoires vous ennuient, mon général?
— Non, non... Va toujours*
— Quand je sus le chemin du couvent du Juge-» ment- Dernier, il ne se passa guère de semaine que madame la baronne ne m y envoyât, tantôt chargé de paquets, que dans la matinée on avait apportés ici, soit des magasins du Louvre, soit de ceux du Petit-Saint- Thomas, tantôt avec une lettre seulement, que je de-
vais remettre aux mains propres de M. le révérend père Phalippou...
— Des lettres ?
— Attention au commandement, mon général...
Un soir, M. le révérend père Phalippou, sans y penser, décacheta devant moi une de ces lettres, et j'en vis sortir plusieurs billets de banque. — Allons, allons, pensai-je à part moi, voilà des pèlerins qui vont avoir du beurre pour leurs épinards.
André Fuster, qui tout d'abord écoutait d'un air distrait, parut s'intéresser désormais au récit de David. Assis à demi, la tête appuyée dans la paume de sa main gauche, il avait pris une attitude d'extrême recueillement.
— Je veux tout connaître, dit-il; n'omets rien.
— Pardi 1 reprit le vieux soldat tout aise, ce que }*avais prévu ne manqua pas d'arriver : les épinards devinrent si succulents qu'à les manger la bande du Jugement- Dernier engraissa et que bientôt...
Un coup sec retentit à la porte de la chambre des Tapisseries.
David, désarçonné, regarda le général.
— Ouvre, lui dit celui-ci.
— Et si c'est M. le révérend père Phalippou, faudrat-il le laisser entrer?
— Certainement.
— Alors, vous n'aurez pas la fin de l'aventure ?
— Si, si, j'y tiens... Un peu plus tard...
Un second coup se fit entendre.
Le dragon, grommelant entre les dents ce mot qui lui était si cher : « Jésuite ! », se leva et ouvrit la porte.
Le Supérieur de TOrdre du Jugement - Dernier parut.
Le révérend père Phalippou alla vers André Fuster et s'informa de sa santé avec une sollicitude où l'on démêlait une nuance très marquée d'affection.
— Je vous remercie, mon Révérend Père, répondit le malade ; je vais de mieux en mieux, et demain je compte essayer de me remettre debout.
— Quand je vous disais que la grâce divine opérerait!
Il prit un siège et s'assit.
David se rapprocha du lit à son tour.
— Faut-il s'occuper de votre dîner, mon général ? demanda-t-il.
— Il est donc trois heures?
— Trois heures moins un quart, mon général.
— Ferme la fenêtre et préviens Tarabel de se tenir sous les armes. Je sonnerai.
Le dragon accrocha l'espagnolette de la croisée et s'éclipsa.
— Quel homme ^ articula Fuster, qui avait suivi son serviteur des yeux.
— S'il avait un peu de religion^ insinua le moine, David serait un homme parfait.
— Quel cœur I
— C'est vraiment dommage que ce cœur refuse de s'ouvrir à Dieu.
— Vous avez donc essayé de convertir mon soldat ? — • Depuis trois ans que j'ai Thonneur de fréquenter
votre maison, général, il n'est rien que Je n'aie tenté dans ce but.
— Et vous n'avez obtenu aucun résultat ?
— Tous mes efforts ont échoué devant un entêtement comme je n'en connus jamais de pareil. Un mot sorti de la bouche de David vous dira Tendurcissement de son âme, qui refuse obstinément de se laisser pénétrer par un rayon d'en haut. Vous savez à quel état de santé déplorable un allaitement des plus pénibles a réduit sa malheureuse femme? Il y a quinze mois environ, nous crûmes tous que Rosalie touchait à la fin de ses souffrances. La toux, vainement combattue par les prescriptions des médecins, par les tisanes mucilagineuses du révérend père Canitrot, avait amené la pauvre créaturev à un tel état de faiblesse,
d*étisie, quUl était à craindre qu'elle ne passât dans la première syncope où elle s'afiFaisserait. En ce péril extrême, je crus devoir rappeler à Rosalie qu'elle était chrétienne, et l'inviter à recevoir les derniers sacrements. David^ accablé au pied du lit de la mourante, me laissa parler sans m'interrompre ; puis, comme j'avançais une table, disposant tout moi-même pour la cérémonie, il se leva furieux, me saisit au bras rudement et, m'entraînant jusqu'à la porte de sa loge : — « Je ne veux point de ces bêtises chez moi, entendezvous? vociféra-t-il au milieu des larmes, je ne veux point de ces bêtises! » -— Et il me ferma la porte au nez.
— David vous a traité ainsi ?
— Il m'a traité ainsi.
— C'est très mal, cela, et vous avez le droit de lui en vouloir.
— Lui en vouloir ! Et pourquoi lui en voudrais-je?... Général, ajouta le Supérieur du Jugement-Dernier avec une hauteur superbe, la religion plane bien audessus de nos misères humaines. Elle seule a le droit d'indulgence et de dédain, car elle est plus grande que tout ce qui est.
— Avouez que vous êtes venu plus facilement à bout de moi, dit Fuster, inquiété malgré lui par le souvenir de sa brusque capitulation.
— S'il m'a été si commode de vous conquérir à Dieu, c'est que, chez vous, tout avait de longue main
préparé ma conquête : votre instruction très vaste, votre caractère droit et noble, toute votre vie offerte en holocauste à Tidée simple et grande de la patrie d'icibas, laquelle est l'image imparfaite de la patrie d'en haut.
— D'après vous, il serait alors infiniment plu« aisé d'amener aux pratiques religieuses les gens instruits, vivant dans un milieu social relativement supérieur, que ceux qui furent privés de toute culture intellectuelle et dont l'existence se passe dans les soucis du travail et de la pauvreté?
— Pas plus aisé peut-être, mais plus profitable.
— C'est le contraire que j'aurais cru la vérité.
— Distinguons, dit le moine par une vieille habitude scolastique... Il se peut, en effet, général, comme vous le pensez, que -les masses ignorantes se laissent plus vite entraîner, quand l'orateur est chaud, coloré, enthousiaste. Mais il arrive généralement que si, dans votre foule de simples, il ne se trouve pas des hommes que leur cerveau, éclairé par l'étude, a mieux disposés à recevoir, à comprendre votre parole, vous avez semé sur la pierre, et le champ, quelque étendu et primitif que vous le supposiez, ne portera pas de moisson. C'est à ces esprits clair-semés, à ces « sou tiens, » comme les appelait Saint-François-Xavier, que cet apôtre des Indes confiait le devoir de maintenir les néophytes dans la foi. Ces aides manquaientils, il avait eu beau administrer le baptême à des mil-
liers de créatures humaines momentanément illuminées, tenu de se séparer des convertis pour aller plus loin, il les retrouvait le plus souvent, au retour, replongés dans leur ancienne idolâtrie. Savez-vous quels sont les endroits de la Chine demeurés fidèles au catholicisme? Ceux dont nous sommes parvenus à conquérir les mandarins. Partout oîi les chefs leur ont résisté^ c'est en vain que les missionnaires ont étreint le peuple dans leurs bras; autant étreindre le sable et le vent... Général, c'est à Tintelligence que Dieu, «vivant soleil qui dissipe toute ombre,» comme l'a écrit Saint-Thomas, accorde les triomphes certains et définitifs.
— Je prends ma part des choses fort élevées que vous me dites là, mon Révérend Père, et je ne me sens point humilié de passer d'un coup mandarin. Il ne faudrait pas cependant trop compter sur moi pour battre en brèche l'indifférence religieuse de David. Je ne me reconnais pas l'autorité nécessaire pour toucher avec lui un pareil sujets
— Nedites pas un mot à David, général; continuez seulement à vous montrer bon et fervent catholique, ainsi que vous le promîtes à Dieu en un moment que vous n'avez pas oublié.
— Vous croyez donc que mon exemple?...
— Je le crois pour les natures bornées; l'exemple est plus éloquent que toute parole.
— Il me semble pourtant que l'exemple de ma
femme, si parfaitement pieuse, n'a guère opéré sur mon vieux dragon.
— Trouvez- vous qu'il n'ait profité à personne ici, général?
Cette question à brûle-pourpoint embarrassa Fuster.
— Je ne comprends pas, balbutia-t-il.
Le moine leva les yeux sur lui, et le pénétra d'un de ces regards vifs, intenses de pensées, qui, lorsque la conversation s'échauffait, jaillissaient comme à son insu de ses prunelles enflammées.
— Général, lui dit-il, quand, accablé de maux, sondant le néant de la vie, vous appelâtes Dieu à votre aide, l'exemple que vous donnait madame la baronne depuis de longues années trouva sa récompense et sa sanction.
— Je conviens, en effet...
— Vous voyez !
— Je conviens, en effet, reprit André Fuster du ton le plus calme, que c'est pour ma femme que je me suis converti, non pas pour moi.
— C'est à mon tour, général, de ne pas comprendre.
— Mon Révérend Père, ceci est le complément de la confession que je vous fis, il y a deux mois. Tiraillé par d'horribles souffrances, troublé par Tidée de la séparation dernière^ je ne pus que vous avouer certaines peccadilles sans importance. Mes maîtresses, c'était le
gros paquet. Souvenez-vous-en du reste, tout le temps que dura cet entretien suprême^ ne trouvant presque rien à vous dire, je me contentai de répondre à vos questions. Aujourd'hui, avec de vagues symp tomes de rétablissement, je rentre en la pleine possession de moi-même, et j'aurais honte de vous cacher désormais l'énorme, le monstrueux péché que j'ai commis.
— Parlez, mon fils, murmura le moine avec onction.
— Mon Révérend Père, à mon lit de mort, je vous reçus avec satisfaction... Je veux être loyal pourtant : quand je vous demandai, ce n'était pas le prêtre que j'appelais, c'était Tami, Tami de ma femme, l'ami de mon enfant, Tami de ma maison.
— Mais alors, si je pénètre le fond de votre pensée, votre communion a été un sacrilège! s'écria le Supérieur du Jugement-Dernier avec une sorte d'épouvante.
— N'exagérons rien, je vous prie, monsieur l'abbé, articula froidement le général.
— Sans doute, M. Stéphane Nadalewski. . .
— Veuillez me permettre, puisque vous voilà de tiouveau mon confesseurj de vous amener plus avant dans ma situation intime. Vous connaissez Stéphane Nadalewski. Les études, les observations de sa vie le poussèrent plus d'une fois à des attaques contre l'Église que je regrette. C'est vous prévenir tout de
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suite que je ne partage aucunement ses opinions. Je vous avouerai même, si cela doit arranger mes affaires, qu'il m'arriva de les combattre, et avec quelque opiniâtreté. Malgré des luttes, dont Tamitié tempéra singulièrement la violence, cela veut-il dire qu'en retournant de Bordeaux, oîi j'avais fort peu songé à mon salut, je fusse dans des dispositions à m'approcher des sacrements? Il me répugnerait de vous le laisser croire... Mon Révérend Père, si vous êtes venu dans cette nuit lugubre, dont le souvenir me poursuit encore, si je me suis confessé, si j'ai communié, c'est uniquement que ma femme désirait tout cela, et qu'il m'importait de lui donner cette consolation.
— Donc, vous ne pensiez pas à vous^nême, vous ne pensiez pas à Dieu ?
— Ni à moi, ni à Dieu; à elle seulement, à ellel...
— Mon fils, cette désertion de votre être moral, à une minute si capitale pour la sanctification de votre âme, constitue une véritable impiété.
— J'en suis coupable.
— Est-ce volontairement que vous vous êtes ainsi abstrait des préoccupations saintes qui auraient dû vous remplir l'esprit, ou bien vos souffrances ne vous permettaient-elles pas le recueillement réclamé par la cérémonie?
— Mes souffrances, fort apaisées, laissaient toute liberté à mon entendement, et c'est de mon entière
LA SÔUt>E DÛ SOLDAT ^^t
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volonté que, durant votre instruction, durant léchant du Miserere^ moi, je ne voyais que Thérèse, je ne pensais qu'à Thérèse, je ne m'occupais que de Thérèse. Le Supérieur du Jugement- Dernier, ses deux mains passées dans les manches de son ample habit monastique, sa tête puissante penchée sur le scapulaire noir où étincelait la devise fatidique : « Expecto resurreC' tionenij » gardait Tattitude de la méditation.
— Les confidences qui sont tombées de ma bouche, poursuivit Fuster, dont le cœur trop plein débordait sans digue, sont le triste témoignage de ma faiblesse. Qu'y faire? Il n'est permis à personne de sortir de la nature humaine, et le général qui a commandé des arméqs, n'en est pas moins bâti avec les nerfs et les os que le Créateur tira du limon de la terre et laissa sujets à toutes les défaillances, à toutes les infirmités. En dépit des vicissitudes d'une union qui ne me donna pas les joies espérées, j'aime ma femme.
Le moine tressaillit. André Fuster continua :
— Certes, privé des satisfactions légitimes du mariage, j'ai pu, cédant, à je ne sais quelles impulsions malsaines du corps et de l'esprit, méconnaître mes devoirs d'époux. Mais l'épouse, bien qu'attirée plus haut, quand je tombais si bas, ne fut peut-être pas, elle aussi, sans reproche. Je n'admettrai jamais qu'il soit entré dans les vues de Dieu de lier deux êtres l'un à l'autre pour qu'ils aient le droit de se délier même en son nom. Selon moi, l'homme et la femme, une
fois leurs serments échangés, Sont faits pour subir côte à côte leur destinée, quelle qu'elle soit, et la religion qui tendrait à les séparer serait une religion impie.
— Mon fils!...
— Cependant, au milieu de cette vie ouverte à des folies condamnables, je n'oubliais pas Thérèse. Au contraire 1 plus il m'arrivait de me plonger dans les tempêtes violentes des sens et de la raison, plus je sentais mon cœur ferme pour Taimer, plus son image radieuse, dominant l'orage où je me débattais, m'emplissait les yeux de rayonnements. Je lui étais infidèle et elle demeurait mon idolâtrie,
— Mon fils!...
— Vous qu'une faveur supérieure préserva des morsures de la femme, vous ne comprenez guère sans doute l'espèce de frénésie d'amour oîi me jeta la privation de l'être aimé.
Le révérend père Phalippou se mit debout.
— Mon fils, dit-il gravement, si, par un effet de la grâce divine, j'ai été préservé de la femme, il n'entrait pas dans les plans de Dieu de me préserver de la connaissance entière de sa créature^ de l'homme et de la femme soumis au péché. J'ai quarante-cinq ans à peine, mais les réflexions d'une longue solitude, les rudes travaux du tribunal de la pénitence, qui reçoit l'aveu de tant de hontes, de tant de crimes, des lectures sévères ont vite mûri mon esprit. Tout ce que vous venez de me dire, je l'ai entendu, et tout ce qucj par
une pudeur dont on ne réussît jamais à se dépouiller complètement, même dans la sii^cérité la plus absolue, vous avez jugé à propos de me cacher, je l'ai pénétré. Votre femme mérite le culte que vous lui avez voué, car elle est une sainte. C'est par ce culte, quelque enchevêtré qu'il soit d'ailleurs de motifs humains, que vous vaincrez. Sans parler de Tâge, qui va imposer le calme aux impétuosités de votre sang, Tisolement pieux où vous êtes, les conseils qui vous viendront d'une bouche chérie vous dégageront à jamais des liens de la chair.
— Hélas I mon Révérend Père, vous me dites que vous m'avez entendu; je crains bien que vous ne m'ayez pas compris. Vous autres prêtres, — cela est une conséquence de votre état de célibat, — vous parlez éternellement de la chair; entre un homme et une femme, vous ne voyez jamais que la chair...
— Les appétits de la chair tiennent aux fondements de la nature humaine, et peut-être, plus qu'un autre, mon fils, vous trouvez-vous à la merci des âpres désirs qu'ils suscitent, articula lentement le Supérieur du Jugement-Dernier, lequel avait sondé son pénitent jusqu'aux moelles.
— Me prenez-vous pour un maniaque ou pour un fou I s'écria Fuster avec fureur. Quoi I lorsque je manifeste, après tant de déchirements, la volonté de rentrer avec ma femme en l'intimité du mariage, vous vous imaginez que c'est uniquement pour reven-
diquer certains droits imprescriptibles du mari î Certes, ces droits sont saints et sacrés, et, devant cette matière ardue, un prêtre devrait se voiler la face,
— Général !...
— Croyez-vous par hasard, monsieur, qu*en vous montrant à nu mon cœur torturé de mille angoisses, j'oublie mes cinquante-cinq ans, ma tête ravagée par la guerre et par la douleur, mes membres où réside la paralysie? Vous et votre Dieu, vous vous êtes emparés de ma femme, vous me l'avez ravie ; et si, vous l'ayant laissée de longues années, )e vous la redemande enfin, ce n'est pas pour en faire le jouet de toutes les impuretés où s'est arrêtée votre pensée, mais pour l'aimer par ma soumission et par mon respect. Je suis un vieillard abandonné de tous dans sa propre maison. C'est horrible ! On fait le désert autour de moi, sous prétexte d'établir ici « le royaume de Jésus-Christ. • Je ne veux pas de ce royaume desséchant, aride, m'entendezvous ? et malgré la honteuse faiblesse où vous m'entraînâtes...
— Général, la faiblesse où vous êtes tombé, puisqu'il vous plaît d'appeler faiblesse ce que j'estime un acte de courage, est née de vous-même...
La porte de la chambre grinça, et dans l'entrebâillement passa la tête curieuse de David.
— Entre, toi, lui dit Fuster, qui s'était soulevé sur son séant, les bras et la poitrine nus. — J'avais tort, mon Révérend Père, de me croire abandonné :
j'ai mon soldat qui vient de me préparer la soupe.
Il ramena ses bras d'un mouvement crispé et s'affaissa dans le lit.
Le Supérieur du Jugement-Dernier demeurait fixe, regardant le général avec cette pitié hautaine oîi se complaisent les gens fermement convaincus. Ceux qui se croient en possession de la vérité ont de ces attitudes impitoyables. Enfin, comme David, qui tenait à chasser cet importun, venait de le heurter avec un guéridon dont il relevait le plateau, le moine fit une légère inclination de tête et se retira.
A la façon dont le général avait laissé aller sa tête sur l'oreiller, son soldat devina qu'il souffrait. Etaitce les tortures renaissantes du rhumatisme qui venaient de le terrasser, ou bien quelque terrible parole comme en savait prononcer le révérend père Phalippou ? Dans son esprit prévenu, David n'hésita pas à accuser le religieux et à le détester d'autant plus.
« Ah ! s'il ne fallait qu'un poignet robuste pour jeter a cette prêtraille » hors de la maison ! grommelat-il. »
Cependant André Fuster, revenu de son trouble subir, se redressa peu à peu.
— Il est donc parti ? dem a nda-t-il, voyant la chaise du moine inoccupée.
— Comme un chat après un mauvais coup, avec des pas de velours, répondit le dragon, essayant de lire sur les traits bouleversés de son maître.
— Enfin I soupira-t-il... Et mon dîner?
— Justement, mon général, j'étais monté pour vous annoncer que Tarabel est prêt.
— Sonne.
David sonna.
— Et l'appétit, mon général? s'informa- t-il.
— Peuhl
— Vous savez, mon général, pas de bêtises, Je vous en prie. Si vous faites la petite bouche, je ne serai pas content.
— En vérité I
— Vous ne pouvez pourtant pas demeurer au lit pour l'éternité de la vie.
— Ou serais-je mieux qu'entre les draps, mon brave David.
— Avec les autres, pardi ! vous seriez mieux.
— Les autres?
— On ne pense donc plus à l'armée ?
— L'armée ! s'écria Fuster.
— Dieu de Dieu ! moi, je pense toujours à mon régiment. Certainement qu'en Afrique, en Crimée, en Italie, les prunes ne se gênaient pas pour nous siffler aux oreilles; mais tout de même la vie était bonne avec les camarades... Nous en parlions encore l'autre jour,
Kraft et moi, en sifflant une bouteille chez la mère Bernard... Vous souvenez-vous d'Inkermann ? Tonnerre ! quelle fricassée de Russes ! C'était le bon temps I . . . Et à Magenta, quand nous débouchâmes sur le pont, se bûcha-t-on avec ces sacrées vestes blanches d'Autrichiens...
Furtivement le maître d'hôtel déposa un plateau sur le guéridon et disparut.
— Alors, c'est toujours du filet? dit Fuster avec une moue significative.
— Pour le coup, vous êtes bien malheureux, mon général : du filet, des herbes cuites au jus, et par Tarabel ! du vieux bordeaux, puis pour finir, un verre de sherry !... Aimeriez-vous mieux revenir à la viande crue délayée dans du malaga? Puisqu'il vous faut des toniques, voyons!... M. Guibal, un lapin de la médecine, celui-là, paraît-il, répète toujours à madame la baronne : — « Des toniques à présent, des toniques !» — et, hier encore, en traversant le petit salon, j'entendis ce farceur de révérend père Canitrot redire à son officier, M. le révérend père Phalippou : — a Des toniques! des toniques ! » — Des toniques I cette bêtise...
En articulant ces phrases entrecoupées de silences, David servait le général, qui s'était mis à manger indolemment.
— Oîi as -tu pris que le révérend père Canitrot fût un farceur? dit-il avec une nuance de sévérité.
— Tiens! mais sa tisane pour Rosalie...
— Si sa tisane n'a rien fait à ta femme, sa pommade a guéri mon genou.
— Vous croyez ça, vous, mon général?
Et le dragon accompagna ces paroles d'un sourire d'incrédulité.
— Comment, si je crois ça !... Regarde donc, imbécile.
D'un mouvement emporté, il venait de rejeter les couvertures et de mettre à nu son genou gauche.
— Miséricorde! mon général, que je suis content! s'écria David avec une surprise hébétée... Un genou qui était plus gros qu'une enclume I...
— Voilà! dit Fuster d'un air de satisfaction qui lui épanouit le visage.
— Et les os ne vous font pas mal? demanda-t-il, palpant l'articulation.
— Rien... M. Guibal était d'avis qu'on immobilisât le membre avec un appareil. Si je l'avais écouté, je serais boiteux aujourd'hui.
— Boiteux ! j'aurais bien voulu voir ça, par exemple!
— Tu l'aurais vu, si le révérend père Canitrot, qui était parvenu à m'inspirer confiance, ne se fût pas trouvé là pour masser mon genou, l'assouplir avec une pommade de son invention, le mener, le ramener malgré d'atroces tortures, et finalement le guérir.
— Et M. Nadalewski qui disait que c'étaient les vésicatoires de M. Guibal qui vous avaient tiré d'affaire !
25o LA PETITE MÈRE
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— C'est la pommade.
— Sont-ils malins, ces Jésuites, sont-ils malins!
— Je t'engage donc, quand tu rencontreras ces messieurs du Jugement- Dernier, soit dans l'hôtel, soit ailleurs, de te montrer envers eux tous plein de déférence et de politesse...
— Vous n'avez pas besoin de me le recommander, mon général; puisque ce sont eux qui vous ont arrangé les membres, vous comprenez... Suffit.
— Tu m'obligeras également, si tu peux t'abstenîr de certains mots un peu vifs et salés, qiie Je regrette de trouver trop fréquemment sur tes lèvres. Ce n'est pas seulement pour les prêtres qui fréquentent Thôtel Trémière que j'exige ce sacrifice; mais surtout pour ma femme, que tes «. nom de Dieu î » font fuir d'un bout à l'autre de la maison. Nous ne sommes plus à Tarmée, que diable!
— Malheureusement I... Je disais à Kraft....
— Mon sherry l
David, un peu étourdi des reproches discrets du général, atteignit une bouteille large à la base, mince au goulot, et versa le vin d'Espagne. Fuster but. Puis, d'un geste empreint d'une cordialité brusque, tendant son verre au soldat :
— A toi!
— A moi 1 balbutia David, reculant.
— Le sherry n'est pas du vin de troupier, mais il n'en vaut pas moins pour ça. Allons, une rasade à ma
tARAÈKL SAUTE LE I*AS 2$!
santé, mon vieux camarade... Comme à l'armée, quand on se passait la gourde.
Le tapis absorba plus d^une goutte de la liqueur dorée, car en la versant, les mains du dragon tremblaient. Il avala le vin sans en sentir le goût : il pen* sait à autre chose.
— Maintenant, lui dit Fuster, tu vas m'achever Fhistoire du révérend père Phalippou et des siens.,. Donc, de temps à autre, tu portais des lettres dans la rue Neuve-Saint-Etienne-du-Mont?
— Et je vous réponds, mon général, que, moyennant ces lettres, oîi madame la baronne n'oubliait jamais de glisser des piquaillonSj tous nos conscrits du Jugement- Dernier changèrent bientôt de mine... Vous connaisses le révérend père Canitrot? En a-t-il une tête, grosse comme une lune ronde I Si vous l'aviez vu à cette époque l Je vous en f... mon billet, il ne portait pas deux mentons l'un sur Tautre, comme à présent... Et M. le révérend père Phalippou, aussi petit, aussi dur qu'une noisette, croyez-vous qu'il eût cette face tranquille et reposée? Ahl bien oui, ses yeux, si calmes aujourd'hui, allaient et venaient, ayant toujours Tair de chercher quelque chose à décrocher quelque part, et,. au lieu de marcher à pas si doux, il sautait comme un écureuil... Par exemple, pour le révérend père Ba» randon, il n'a pas changé, lui, et rien n'a fait à sa maigreur. — J'ai connu au régiment un homme du nom de Kraft... Mais diable I je viens de vous parler de
mon ami Kraft, Il travaille toujours rue Traverse, chez la veuve Bernard. Justement, il est de votre pays, de TAlsace. Je vous avouerai même en passant qu'il vit avec une maîtresse qui s'appelle Cruchette. C'est une fille à s'en lécher les doigts jusqu'à demain...
— David I
— Enfin, si c'est son idée, à Kraft, de vivre comme ça sans mariage avec Cruchette I... Eh bien I ce gaillard-là, connu au quatrième sous îe nom d^Avalesa-Latte, vous aurait englouti l'ordinaire d'un régiment à lui tout seul sans qu'il y parût. Et pensez-vous qu'il prît du ventre avec sa bouche toujours ouverte comme la gueule d'un canon ? Pas du tout, pas du tout : aussi long, aussi mince, aussi effilé qu'une paille. — Je ne suis pas au courant de Tappétit du révérend père Barandon ; qu'il vous suffise de savoir qu'il a eu dans l'idée de rester maigre et qu'il y a réussi...
Il s'arrêta.
— Et après? demanda Fuster.
— Après?... — Attendez une minute : ce diable de Kraft m'a fait perdre le fil. . . Ah I m'y voici. . . — Après, toute Tescouade déménagea et vint habiter la rue Oudinot, où elle est encore. Pour le coup, ayant changé de visage, ce fut le tour de changer d'habit. D'un jour à l'autre, les chapeaux crasseux disparurent, les soutanes tachées, qui riaient aux coutures, s'en allèrent on ne sait où, et petit à petit tous nos pauvres
tARÀBEL SAUTË le t>AS 253
Il ■ ,,■ , ^
gens du Jugement- Dernier se trouvèrent luisants comme des mousquetons au râtelier... Ahl mais il fallait voir si on était ficelé !... Moi, naturellement, je pensais bien que madame la baronne avait fait le miracle. Néanmoins, cela, je n'en soufflais mot à personne, pas même au vieux papa Tarabel de la cuisine, qui, voyant le gâchis, enrageait assez comme ça sur ses fourneaux.
— Pourquoi Tarabel se permettait-il d'enrager?
— Parbleu ! mon général, parce qu'il lui semblait que ces curés gouvernaient trop en votre absence, et qu'il aurait mieux aimé obéir à vous qu'à M. le révérend père Phalippou.
— Le révérend père Phalippou le commandait donc quelquefois?
— Et d'un ton qui n'admettait pas de réplique. En voilà un poulain qui n'est pas commode à brider!... Dans le fait, madame la baronne permettant cela, Tarabel ne se serait pas gendarmé contre. Mais ce qui le mettait hors du fourreau, c'était de ne pouvoir pas faire son métier comme il l'entendait. . . Presque plus de gibier, ni de volaille, ni de pâtisserie dorénavant à Thôtel Trémière ; beaucoup de légumes, d'herbages, de pommes de terre. Quant au saumon, au turbot des jours maigres, bonsoir I Le plus souvent pas de poisson, ou bien quelque pauvre friture de Seine, . . Vous comprenez si le chef se trouvait humilié i Ses jours de bonheur, c'était lorsque M. Nadalewski
et madame Nadalewska restaient à dîner. Le diable m'emporte! vous n'auriez pas reconnu Tarabel.
— Venaient-ils souvent M. et madame Nadalewski?
— Pas souvent, mon général; mais enfin cette visite, et celle très rare aussi de vos parents de TAlsace, M. et madame Reiss, suffisaient à empêcher le chef de battre en retraite. Une fois cependant il n'y tint plus, et madame la baronne, poussée sans doute par les autres de la rue Oudinot, lui ayant demandé trois fois de suite de la purée de pommes de terre et des laitues cuites à l'eau, il ne dit rien et servit bravement une douzaine de cailles, mais des cailles ! Je ne vous dis que çaî,.. Vous entendez la scène. Justement c'était un vendredi. Tout le monde se lève de table : madame la baronne, les Révérends Pères, une volée de Frères et de Sœurs du Jugement-Dernier...
— Alors, ces messieurs prenaient leurs repas ici ?
— Tarabel sauta le pas...
— Réponds à ma question : ces messieurs et ces dames du Jugement-Dernier prenaient-ils leurs repas à l'hôtel Trémière?
— Pas toujours, mon général, mais le plus souvent possible... Ils venaient prier le bon Dieu, puis demeu* raient à dîner. Du reste, je dois vous prévenir que plusieurs Révérends Pères, plusieurs Sœurs et plusieurs Frères habitaient l'hôtel depuis qu'on y avait établi la chapelle, et que ceux-là mangeaient d'ordinaire ici. Ils sont fins, allez, ces Jésuites î... D'abord,
comme on se touchait trop les coudes rue Oudinot, et que la bande, bien nourrie, bien habillée, augmentait à vue d'œil, M. le révérend père Phalippou demanda à madame la baronne de la place pour loger deux Frères... Deux, bon... Mais bientôt il en parut deux autres, puis des Sœurs, puis enfin le révérend père Barandon, qu'on appelle Assesseur ^ je ne sais pas pourquoi, avec de nouvelles recrues... Au bout d'un an, rhôtel Trémière n'avait plus une pièce oti Ton ne rencontrât le Jugement-Dernier, une fenêtre oti l'on ne vît le Jugement-Dernier... Il va sans dire qu'à part moi, qui me cramponnais à la caserne oti vous m'aviez mis en faction, l'arrivée d'une pareille troupe fit déguerpir tous les domestiques de madame la baronne. Ah ! bien, oui, des domestiques qui n'allaient pas à la prière du soir et ne récitaient pas le chapelet!... Pourtant mon tour arriva à la fin des fins de changer de garnison. . . Le tabac est le plus sûr ami du soldat et la pipe au bec n'empêche pas la corvée. Pour le moment ma corvée était de balayer la chapelle... Vous sentez, mon général, moi...
Une cloche, coupant la parole à David, remplit l'hôtel de ses éclats retentissants.
— On va donc dire la messe ? demanda Fuster.
— Non, mon général, ce n'est pas la messe, c'est a la. bénédiction ».
— La bénédiction de quoi ?
— Je ne sais pas, mon général, ce que fait M. le ré-
256 I.A PETITK MÈRE
vérend père Phalippou dans la chapelle; mais tous les jeudis, à cinq heures en hiver^ à six heures en été, les dévots de la Paroisse du Jugement- Dernier viennent à c la bénédiction ».
— Au salut sans doute.
— Tout ce monde chante une heure environ, puis se retire doucement, voilà... Ah! si j^étais à votre place!...
— Eh bien ?
— Eh bien ! je prierais ces gens-là de me laisser tranquille, quoi î
— Ils ne me tourmentent guère, il me semble.
— Etes- vous bon enfant, mon général! Il ne manquerait plus que ça, qu'ils s'attaquassent à vous, par exemple! Ils n'osent pas encore... Quoi qu'il en soit, tenez-vous ferme sur les étriers, car ils pourraient bien essayer de vous décoller de la selle, tout bon cavalier que vous êtes.
— Vieille béte 1
— C'est bon, mais j'ai mon idée.
— Et ton idée n*a pas le sens commun... Donnemoi ce livre et va me chercher une lampe.
Le dragon tendit au général le volume de Jomini et sortit en maugréant contre les « Jésuites x> du Jugement-Dernier.
ce C'est égal, pensa Fuster, je voudrais bien voir ma maison débarrassée de cette engeance. »
LA POMMADE-CANITROT.
Le lendemain fut un grand jour pour André Fuster : il se leva. Après trois mois bien longs d'immobilité, de tortures, il connut enfin la joie de ne plus souffrir et de retrouver le mouvement. L'audace de ses premiers pas, il la commit devant sa femme , sa fille, les révérends pères Phalippou, Canitrot, Barandon, plusieurs Sœurs et quantité de Frères du Jugement- Dernier. Tout le monde s'était mis en branle pour cette fête : voir marcher le général I II n'était pas jusqu'à Rosalie et à Loulou qui, derrière David, ne se fussent fauBlées dans la chambre des Tapisseries.
Sauf madame Fuster, qu'un bouleversement profond rendait silencieuse; sauf Madeleine^ dont une émotion subite à la vue de son père debout avait po^r ainsi
258 LA PETITE MÈRK
dire figé la gaîté enfantine, tous les assistants de cette scène parlaient, se réjouissaient, s'exclamaient d'aise. Le plus joyeux sans contredit était le révérend père Canitrot. Ce eros bonhomme pansu, rubicond, dont rénorme visage disparaissait sous une barbe rude à reflets rougeâtres, à chaque en jambée du général, criait miracle.
— Est-ce possible^ Dieu du ciell est-ce possible! fépétait-il.
— Vous doutiez donc de votre pommade? lui demanda Fuster.
— Pas le moins du monde, général; mais vous étiez si malade I Du reste, pour votre cas si grave, j'avais doublé les doses, et c*est à cette addition de substances qu'est dû certainement le merveilleux effet de votre guérison...
Fuster, précédé du Supérieur du Jugement-Dernier, lequel allait à reculons pour suivre de Toeil les pas du convalescent sur le tapis, entouré de sa femme et de sa fille, la première calme, la second^ palpitante, légèrement soutenu par les révérends pères Canitrot et Barandon, enveloppé par les regards anxieux de David, de toute une foule muette de saisissen^ent, fit deux fois le tour de la vaste chambre des Tapisseries, puis s*arrêta.
— Encore un peu l lui dit Tinsatiable inventeur de la pommade antirhumatismale.
— Noiî, soupira Fuster,
LA POMMADE-CANITROT 259
Et il se laissa couler sur une^haise longue, que David, attentif au moindre signe de son maître, roula près du feu vivement.
Il y eut deux minutes de silence.
Après cet effort de cent pas réalisés, le général, la bouche mi-ouverte pour absorber |'air plus largement, se reposait avec délice. Enfin, il se retourna vers la multitude des serviteurs et murmura ce simple mot :
— Merci,
Puis il leur adressa un geste de congé.
Quand les frères Unigenitus, Évariste, Edélestand et beaucoup d'autre^î quand les sœurs Bernardine, Euphrasie, Aimée-de-Jésus, et beaucoup d'autres, se furent retirés, André Fuster, dont la respiration haletante redevenait régulière, invita chacun à s'asseoir.
— Éprouvez-vous une grande fatigue? s'informa le révérend père Canitrot.
— Ma fatigue est extrême. Maintenant que je n'ai plus de douleurs nulle part, je crains bien d'en avoir partout.
— Nous avons sauvé les articulations, c'est l'important.
— Qu'importent les articulations sauvées, si l'homme périt!
— M. le docteur Guibal vous a prédit cet état de faiblesse. Mais il s'est empressé d'ajouter qu'il n'y avait pas lieu de s'en inc^uiéter,
a60 LA PETITE MÈRE
— Vous en parlez bien à votre aise^ monsieur, vous qui avez une santé superbe.
— Je ne me porte pas mal, en effet, dit le corpulent Canitrot éclatant de rire.
— J'ai fait, moi, le tour de cette pièce, et le souffle me manque... Je ne me relèverai jamais... C'est affreux 1
En articulant ces derniers mots, il leva les bras avec
désespoir.
— Mon père, mon père chéri î s'écria Madeleine. Elle tomba devant la chaise longue ; puis, se penchant vers le général, elle l'embrassa.
— Chère enfant! balbutia Fuster.
La jeune fille, devinant que ses caresses consolaient son père dans le chagrin qu'il avait fait paraître, demeurait la tête appuyée sur ses genoux.
— Madeleine! intervint la baronne, laquelle trouvait peu convenable une posture si abandonnée.
Elle allongea la main pour saisir l'enfant. Fuster la retint.
— Laissez-la moi^ dit-il, j'ai besoin d*elle.
— Cependant, mon ami, il me semble...
— Je veux la garder I risposta-t-il, farouche.
Et, comme s'il eût craint qu'on ne la lui arrachât, il l'enveloppa de ses deux bras.
Les prêtres du Jugement- Dernier demeuraient surpris.
— Messieurs, leur dit le général , le révérend père
LA POMMADL-CANITROT 26 I
Canitrot vient de me rappeler les prévisions de M. le docteur Guibal à Tendroit de ma maladie. Une énorme faiblesse était, paraît-il^ inévitable. Je vous prie de me pardonner tous les effets de cette faiblesse , quels qu'ils puissent être d'ailleurs... Hier, dans le lit^ sentant mes membres à peu près libres, je m'étais bercé de Tespoir que non-seulement j'aurais assez de force, aujourd'hui^ pour aller et venir dans la chambre, mais qu'il me serait permis peut-être de descendre au salon, et, qui sait? malgré l'hiver, de franchir les degrés du jardin et de remplir ma poitrine d'air nouveau. Un pareil rêve était chose insensée assurément. Hélas ! il faut avoir été malade comme je le suis depuis des années pour savoir de quelles aberrations est capable le cerveau humain... Quand, après cinquante pas, j'ai compris que je devais renoncer aux joies entrevues, j'en ai éprouvé une angoisse horrible. Quoi I il me faudrait passer encore des mois et des mois dans cette chambre, recommencer mon existence claquemurée, solitaire de Bordeaux! Tout d'un coup, j'ai senti s'éteindre ma dernière lueur d'énergie^ et j'ai laissé échapper un mot plein de désolation qui a épouvanté ma fille et qui est sorti de moi comme l'expression d'une douleur intense, d'un complet harassement de la vie... Pardon...
Le révérend père Phaiippou, ses yeux noirs arrêtés sur Fuster, l'observait attentivement.
— Général, interrompit-il, vous ne souffrez plus,
ce n'est donc pas le moment de perdre courage.
— Et si je vous avouais, monsieur, que je souffrais moins quand je souffrais davantage ! Les tortures physiques amènent un anéantissement qui abolit la pensée. Maintenant, sur l'épuisement des organes, la pensée surnage, et ce n'est que pour me faire mesurer l'abîme de misère oti je suis tombé, misère cent fois pire que la mort.
— Général, encore une fois, du courage I Vous rentrerez dans la plénitude de vos forces.
— Qu'en savez-vous ?
— Je sais que Dieu...
— Ne parlons pas de Dieu !
— - Je sais que Dieu a promis a la résurrection et la vie, resurrectio et vita \ à qui croit en lui, Taime et le prie, reprit imperturbablement le Supérieur du J ugement- Dernier ; or, vous croyez en lui, vous Tavez prié et vous l'aimez.
— C'est ma femme qui Taime, ce n'est pas moi. Ces paroles avaient jailli tout d'une pièce, liées
étroitement les unes aux autres de façon à ne former qu'un mot qui fut un cri. Dans l'abattement d'un premier jour de convalescence, le général mettait à nu sa plaie intérieure, le chancre de jalousie qui le dévorait. Chose épouvantable I André Fuster était jaloux de Dieu.
Quand sa faiblesse ne lui avait pas enlevé l'entière possession de lui-même, devinant le ridicule de sa
LA POMMADÊ-CANITROT 203
haine contre le ciel, il s'était contenu ; voilant sa blessure intime de toutes les convenances de l'homme du monde, il avait pu même, dans l'espérance de je ne sais quel enlèvement de sa femme, par une communion in extremiSj entrer en composition avec l'inaccessible rival. Aujourd'hui, écrasé par le sentiment d'une défaite que tout lui rendait manifeste, et l'attitude froide de la baronne^ et la présence des membres du Jugement-Dernier, qu'il n'avait jamais vus si nombreux à l'hôtel Trémière, il ne jugeait plus digne de lui de celer la vérité et la laissait éclater brutalement* Qu'on nous pardonne d'insister sur l'état pathologique du général. C'est en cet état, où tout a subi des déviations, des diminutions, des dépressions, que réside l'explication de son caractère. Cent fois quand, par un hasard de la circulation, les artères du cou venant à se gonfler, son cerveau recevait quelque flux de sang généreux, il avait formé la résolution de secouer le joug du révérend père Phalippou, de délivrer les siens et sa maison des prêtres du Jugement-Dernier, il allait agir, mais son pouls, frappant fort tout à l'heure, baissait soudain, les battements en devenaient lents, cotonneux, presque indistincts. Alors sa décision mollissait, et il rentrait dans l'indécision, dans l'inertie, humble, penaud, trouvant bon le repos religieux que lui faisait sa femme, se jurant d'y vivre et d'y mourir sans la plus petite révolte, sans le moindre retour vers le passé.
264 ^A PilTltÈ MfetlÉ
a — Vous voilà bien, vous autres soldats, lui avait dit un jour Stéphane Nadalewski, que désespéraient les incessantes défaillances de volonté de son ami. pour avoir trop cru aux œuvres de la force, vous n'êtes capables que d'énergie physique. S'il vous manque une goutte de sang dans les veines, vous n^existez plus. »