‹ La petite mère (volume 4)Chapitre 3 sur 33 · ETRE MARECHAL · texte numérisé non relu

ETRE MARECHAL

auteur des préoccupations supérieures à la terre, on se réjouissait de voir le général déplorer ses désordres anciens, de le voir surtout disposé à entrer dans une voie où les bons guides ne lui manqueraient point.

« • ..A deux pas de l'hôtel Trémière, disait madame « Fuster en terminant, rue Oudinot, se sont établis, a depuis quelques mois seulement, les Révérends € Pères du Jugement-Dernier. Le révérend père Phac lippou, supérieur de cette Congrégation, est un « homme d'excellent conseil dans le domaine des cho- € ses spirituelles. Dès votre arrivée ici, je compte vous « livrer à lui, persuadée qu*il vous aidera à réaliser c des résolutions qui me sont allées au cœur. Avec ce « saint religieux, vous pourrez aisément dépouiller « le vieil homme et revêtir Vhomme nouveau. ]>

— Affreuse béguine ! s'écria le général.

Et, de ce poulet confit en dévotion, ses doigts crispés firent mille morceaux^ qu'ilsi lancèrent à tous les vents.

Mais, avant de nous aventurer plus loin, fournissons au lecteur quelques renseignements nécessaires.

LA PERSPECTIVE-NEWSKI

André- Louis-Eugène Fuster, né en 1812, dans la petite ville de Mulhouse, était le fils unique de Théodore-André Fuster, un des industriels les plus considérables de l'Alsace. Jusque vers 1825, il demeura au pays natal, défrichant le De viris avec un vieux prêtre assermenté que son père lui avait donné pour précepteur.

Vers cette époque, Théodore Fuster fut envoyé à la Chambre comme député libéral. La situation que ses connaissances spéciales ne tardèrent pas à lui créer, unie à un goût très prononcé pour les luttes parlementaires, le déterminèrent bientôt, sans abandonner ses fabriques de toiles peintes, dirigées par un associé in-

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telligent, Zacharie Reiss, à se fixer tout à fait à Paris. Il y appela sa femme, toute la maisonnée, et plaça son fils au lycée Louis-le-Grand, lui laissant du reste son ancien maître de Mulhouse pour répétiteur. Songez donc, c'était une si belle affiche qu'un prêtre assermenté pour un député de l'opposition I

A dix-huit ans, André, bourré de mathématiques jusqu'aux oreilles, franchissait le seuil de T Ecole de Saint-Cyr. Il en sortait, au mois de juillet i832, avec le grade de sous-lieutenant au quatrième régiment de dragons, juste le jour où son père, devenu le baron Fuster, allait occuper à la Chambre des pairs le siège que, dans une nouvelle fournée, venait de lui octroyer le roi.

Notre soldat resta quatorze ans en Afrique sans désemparer, se signalant en des expéditions multiples comme un officier plein de bravoure et doué des talents militaires les plus distingués : rapidité de coup dœil, résolution à toute épreuve, tact merveilleux pour découvrir dans le combat le point précis qu'il fallait charger. Deux fois, il mérita de voir son nom cité à l'ordre du jour de l'armée, et, après la bataille d'Isly, où son escadron, un moment noyé dans les flots de la cavalerie ennemie, se dégageant à sa voix, avait infligé les plus rudes pertes aux Marocains, il eut l'honneur, devant les lignes, d'être embrassé par le maréchal Bugeaud et de recevoir Tépaulette de commandant.

André Fuster rentra en France dans les premiers jours dé 1846. Mais il était en garnison à Lunéville depuis six mois à peine, qu'il dut partir pour Saint- Pétersbourg en qualité d'attaché militaire près de notre ambassade.

On se souvient de l'attitude hautaine gardée longtemps par l'empereur Nicolas vis-à-vis du gouvernement de Juillet. Certes, en 1846» les rapports entre la Russie et la France s'étaient singulièrement améliorés. Il subsistait néanmoins, par d'anciennes blessures faites ou reçues, je ne sais quoi de guindé, de contraint, de difficile entre les deux cours.

Le commandant Fuster, comme tout notre personnel diplomatique, auquel nulles prévenances n'avaient fait oublier d'anciens froissements, mena à Saint-Pétersbourg une vie pleine de réserve. Peut-être même, en vertu d'un sentiment de fierté bien légitime chez un soldat, son épaulette Tobligea-t-elle à paraître un peu farouche. Quoi qu'il en soit, il se montra revêche aux avances de la société russe^ toujours sympathique à la France, malgré les caprices étranges de l'Empereur, et restreignit à peu près exclusivement ses relations au cercle fort étroit de ses compatriotes de l'ambassade.

Parmi ces compatriotes se trouvait le comte Raoul Trémière de la Sylve.

M. de la Sylve, notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg en 1846, était un ancien député libéral —

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nuance Martignac — de la fin de la Restauration. Il avait connu, à la Chambre, Théodore Fuster, et, bien que le fabricant de Mulhouse, inclinant vers la démocratie, eût une conception de l'État qui froissait bon nombre de ses préjugés héréditaires, il ne lui en avait pas moins accordé son estime, et plus tard son amitié. C'était même aux conseils, aux instances du député alsacien devenu pair de France qu'avait cédé M. de la Sylve, quand, après avoir boudé comme il convenait le gouvernement du roi Louis-Philippe, il était rentré dans la diplomatie, la carrière où s'étaient illustrés tous les siens, où lui-même il avait débuté vers 1816, dès son retour de l'émigration.

On devine quel accueil dut être fait à notre attaché militaire à Saint-Pétersbourg. Ce fut une fête chez le comte de la Sylve en son hôtel de la Perspective-Newski, et cette fête s'étendit à toute la colonie française.

André Fuster, que l'Afrique n'avait pas habitué aux douceurs de la vie de famille, prit à la longue tant de goût aux causeries intimes, affectueuses, que, sous un prétexte ou sous un autre, il avait Tingéniosité de provoquer ayec Tami de son père, qu'il ne savait passer un jour sans venir faire une longue station à Thôtel de la Perspective-Newski,

Cependant, il le reconnaissait avec douleur, sa loyauté allait lui imposer le devoir de s'interdire des visites de plus en plus délicieuses, il est vrai, mais

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aussi plus difficiles et plus dangereuses. N'était-il pas évident qu'il aimait mademoiselle de la Sylve, que le charme qui l'attirait résidait moins dans la conversation, d'ailleurs très attachante de l'ambassadeur, que dans les beaux yeux de mademoiselle Thérèse, des yeux incomparables, bleus comme le ciel, profonds comme lui ?

Il réfléchit...

M. Trémiére de la Sylve lui accorderait-il la main de sa fille ? C'était douteux. Certes, le comte avait des obligations à son père; mais justement, en raison des services qu'on avait acceptés, ne devait-il pas se mon* trer plus timide, plus réservé ? M . de la Sylve était pauvre, ce qui l'obligeait, lui qui posséderait, un jour, une fortune évaluée à six millions, à la plus grande circonspection. Puis, dernière difficulté, la plus terrible ! en dépit de son alliance avec le parti libéral des dernières années de la Restauration, n'étaitil pas manifeste que le vieux diplomate demeurait fermement attaché à certaines idées de caste et qu'il ne marierait sa fille qu'à un gentilhomme ?

Que faire ?

En attendant de prendre un parti, le commandant

Fuster, jouet d'une passion irrésistible, malgré la résolution très énergique d'arracher un trait cruel, ne discontinuait pas ses assiduités à l'ambassade, employant toutes les ruses pour y reparaître aux moindres occasions, attentif à saisir au vol les plus futiles prétextes

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d'amalgamer pour ainsi dire sa vie à la vie de celle qu'il aimait. Aujourd'hui, c'était une course en traîneau sur la Newa résistante et solide comme le granit; demain, une chevauchée dans le parc de Tzarskoë-Sélo, où l'Empereur, en résidence, avait gracieusement invité Son Excellence l'ambassadeur de France, Mademoiselle l'ambassadrice, le chef d'escadron André Fuster; une autre fois, c'était un bal au Palais-d'Hiver, où mademoiselle Thérèse de la Sylve, éclatante des fulgurations radieuses de la jeunesse, recevait les hommages de toute la cour, depuis le plus mince chambellan jusqu'au grand-duc héritier et à l'Empereur.

Mais ce que Fuster préférait aux fêtes bruyantes, d'un caractère presque asiatique, de l'aristocratie moscovite, c'étaient les réunions intimes de l'hôtel de la Perspective-Newski, ou mieux encore les courtes promenades à travers les rues de Saint-Pétersbourg, quand, le dimanche, il accompagnait M. de la Sylve et sa fille à l'église catholique de Saint- Michel.

Notre commandant, fils d'un père voltairien, — ce inot était fort à la mode sous la Restauration, — élève d'un prêtre qui avait prêté serment à la Constitution civile du Clergé, et dès lors hétérodoxe, n'avait pas, en matière de religion, des idées bien arrêtées : l'honneur, tel qu'on le comprend à l'armée, l'honneur dans toute son intégrité rigide et noble, constituait sa mo-

raie, il n'en connaissait pas d'autre. Pourtant il ne pouvait s'empêcher d'être touché lorsquUl voyait, prosterné sur les dalles nues de la chapelle Saint- Michel, M. le comte Trémière de la Sylve, les mains jointes, priant avec simplicité, et qu'à deux pas, également agenouillée, il avisait mademoiselle Thérèse fondant son âme en extisises et en adorations»

« Au bout du compte, cela est beau, se répétait-il à lui-même, cela est beau. »

Un dimanche, dans le quartier de l'Amirauté, au sanctuaire des Dominicains, absolument fasciné^ il fut bien surpris de trouver sur ses lèvres les paroles sacrées du Pater. Il eut le courage de les réciter jusqu'à la dernière, pensant à sa mère morte qui lui avait légué ce souvenir, et dévorant des yeux mademoiselle de la Sylve, ensevelie en un recueillement profond. Adorables finesses de Tamour I

Ce jour-là, jour mémorable pour André Fuster» jour terrible qui décida de sa destinée, — le 1 5 octobre 1847 — eut lieu le court entretien suivant entre l'attaché militaire et l'ambassadeur :

— Vous écrivez souvent à votre père? lui demanda . M. de la Sylve.

— Assez souvent.

— Chaque jour, depuis quelques mois?

— Chaque jour, en effet.

— Et pourquoi?

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Il se troubla.

— Qier enfant! murmura le vieux gentilhomme, ému et le serrant dans ses bras.

— Quoif

Ce mot jaillit de sa bouche comme un cri.

— J'ai reçu plusieurs lettres de mon vieil ami Fuster. • .

— Alors, mon père vous a dit ?.. .

— Hélas I vous êtes si riche pour nous, mon ami...

— Grâce, monsieur le comte, grâce...

— Que voulez-vous? cela permettra à Thérèse de faire beaucoup de bien.

— Mon Dieu I

-^ Vous êtes mon fils,^

Et il rétreignit de nouveau.

Deux mois après, aux environs de la fête de NoëU le mariage de M. le chef d'escadron André Fuster avec mademoiselle Thérèse Trémière de la Sylve était célébré en l'église de Saint-Thomas-d*Aquin, à Paris.

C'est au moment où l'ambassadeur de France près

la cour de Russie, décidé à abandonner la carrière

diplomatique et à vivre entre ses deux enfants, à

l'hôtel Trémière, rue Vaneau, allait reprendre la

route du Nord pour remettre ses lettres de rappel,

qu'éclata la révolution de Février. Le comte avait I 2

alors soixante-deux ans. Il reçut un tel contre-coup des événements, dont la secousse prolongée avait failli renverser les trônes à Vienne comme à Berlin, à Berlin comme à Saint-Pétersbourg, que sa santé, atteinte^ux sources, déclina désormais à vue d'oeil. Vainement sa fille, vainement son gendre, dont la menace d'un grand malheur venait assombrir l'union, lui prodiguèrent-ils tous les soins imaginables, toutes les affections réconfortantes, M. de la Sylve s'éteignit dans le courant du tnois de mai, quelques semaines avant l'expiration du congé de semestre qu'à l'occasion de son mariage, le ministre de la guerre avait accordé au commandant Fuster.

Cette catastrophe troubla notre officier supérieur, mais elle fut pour sa femme un véritable écrasement. Madame Fuster idolâtrait son père. Orpheline de mère depuis l'âge de dix ans, c'était son père qui avait pourvu à son éducation, à son instruction. A peine se souvenait-elle d'avoir passé deux ans au couvent du Sacré-Cœur, durant une mission que M. de la Sylve avait dû remplir à Constantinople, de 1841 à 1843. En outre de tant de preuves incessantes de tendresse, n'était-ce pas à son père qu'elle devait l'inestimable bienfait d'une piété qui, à cette heure même, lui rendait possible la résignation ?

Quand une perte irréparable s'imposait à elle, ma dame Fuster se complaisait d'autant plus à se préci* piter dans les exercices de piété, qu'autour d'elle on

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S'Occupait moins de Dieu. L'indifférence religieuse, à laquelle elle s'était heurtée -partout dans la famille Fuster et la famille Reiss, n'avait provoqué chez elle ni la colère ni l'indignation, mais un-indicible étonnement. Cette âme d'élite, qui jusqu'alors s'était épanouie dans la serre chaude d'une éducation créée tout exprès pour elle par un homme inquiet des problèmes ardus de la destinée, et qui, incapable de porter ses inquiétudes, avait fini par les résigner dans le dogme dominateur de l'Eglise romaine, cette ârae d*élite, repliant comme une Heur ses folioles délicates au moindre vent, était surprise que l'atmosphère extérieure existât. Quoi I le monde ne ressemblait pas au salon étroit où elle avait grandi ! quoi ! le monde n'avait rien de commun avec la chapelle des Dominicains du quartier de l'Amirauté ! quoi ! le monde n'était pas le couvent du Sacré-Cœur I

La première fois qu'André Fuster, lequel, en plus d'une circonstance déjà, s'était piqué à la dévotion de sa femme, s'y déchira la peau jusqu'au sang, ce fut à Toulouse, vers i85i.

Le commandant venait de passer lieutenant-colonel, et le dixième régiment de chasseurs avait organisé, à cette occasion, une fête au théâtre du Capitole. Quand les commissaires, délégués par le corps des officiers, vinrent chercher M. et madame Fuster en leur hôtel, le colonel, ému de tant de sympathie, se déclara prêt à les suivre ; mais sa femme, qui d'ailleurs aurait pu se

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réclamer de tant de raisons plausibles pour ne pas quitter la maison : un commencement de grossesse des plus pénibles, une indisposition quelle qu'elle fût, ne vit là qu'iine occasion propice de donner aise à des pensées trop longtemps refoulées.

Après un sermon à ces soldats, qui supportaient Taverse en se rognant la moustache avec les dents, madame Fuster conclut par quelques mots indiquant que son mari, avant de l'épouser, avait pris envers elle des engagements formels, entre autres celui-ci, dans la chapelle des Dominicains, à Saint-Pétersbourg : de ne la contraindre jamais à engager le pied dans une salle de spectacle ou tout autre lieu réprouvé par la religion.

Quelle audace l quelle brutalité !

Les blessures à l'amour-propre se supportent maiaisèment. Celle-ci fut cruelle : elle entama le cœur d'André Fuster. Dans son désespoir, il se demanda quelle religieuse étrange et farouche il avait accueillie à son foyer. En Tintimité du mariage, à ces heures discrètes et voilées qui sacrent les époux, reposant sa tête sur le sein virginal de la bien-aimée, il avait reçu de ce contact une horrible impression de froid. Il n'en doutait plus, ce n'était pas .lui qui habitait en cette poitrine qui se glaçait sous ses baisers, c'était un autre, un rival inaccessible, réfugié dans la hauteur des cieux, et qu'il ne pourrait atteindre jamais.

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Six mois après, un enfant naquit. Cet événement, qu'on salua de part et d'autre avec une joie égale, servit de prétexte à une réconciliation. Devant le berceau de Madeleine, les deux époux s'embrassèrent en pleurant et échangèrent de mutuelles promesses. Il y eut comme un rajeunissement subit de leur existence, et, durant plus d*une année, ils se crurent reportés à cette époque heureuse de leurs premières relations à Saint-Pétersbourg, quand, sous le^ yeux de M. de la Sylve, ils s'aimaient avec tant de discrétion à la fois et de profondeur.

Mais l'émotion généreuse, provoquée chez madame Fuster par le déchirement de ses entrailles, devait être de courte durée. Bientôt cette femme, que Dieu possédait sans retour, au lieu de se tenir à son foyer, d'en être le lien, comme elle pouvait en devenir le charme et les délices, reprit ses courses dévotes à travers la ville. Dame patronnesse de plusieurs bonnes œuvres, il ne se passait pas de jour oQ sa présence ne fût nécessaire dans quelque comité. Préchait-on à Saint-Sernin, à Saint- Etienne, à la Dalbade, à la chapelle des Jésuites, à l'étroit sanctuaire aristocratique des Dames Réparatrices du Cœar-de-Marie, elle quêtait à la porte pour les pauvres, les enfants orphelins, les petits Chinois...

André Fuster trouvant sa maison désertée, son enfant toujours seule avec la nourrice, éclata plus d'une fois en paroles amères, en reproches dont l'expression,

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nous voulons bien le reconnaître, ne fut pas assez ménagée. Alors il parlait de demander qu*on le renvoyât en Afrique. Là, du moins^ disait-il, quand la vie lui deviendrait trop lourde, il lui serait loisible de se faire tuer.

— Si vous devez me quitter et mourir, lui répondit sa femme, un soir que son emportement avait dépassé les bornes, j'ai une prière à vous adresser. Peut-être votre conduite dans le mariage n'a-t-elle pas été celle d'un époux parfaitement chrétien. Je vous en conjure, au îiom de votre salut éternel, réconciliez-vous avec Dieu avant de paraître à son tribunal !

Cette oraison funèbre sans pitié, où se produisait clairement une allusion à des relations que son nialheur avait poussé Fuster à nouer avec nous ne savons quelle grande dame de hasard, fut le coup de hache qui sépara ces deux cœurs. Puisque désormais la vie en commun devenait impossible, le soldat, très prompt à exécuter ses desseins quand une fois il avait pris un parti, décida que sa femme, à laquelle il servirait une rente de cinquante mille francs,— la moitié du revenu que son père lui avait constitué en le mariant, — irait avec son enfant habiter Thôtel Trémiére, rue Vanes^u, et, la proposition ayant été acceptée sans débats coup sur coup il expédia son monde à Paris.

Nous ne répondrions pas qu'André Fuster, en saluant sa femme pour la dernière fois, ne fût bouleversé de fond en comble. Le pauvre homme! en dépit de

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certaines distractions extra-conjugales, il aimait celle qu'il avait librement choisie. A cette époque, du reste, Thérèse de la Sylve, à peine âgée 4e vingt-deux ans, était dans la fleur fraîche épanouiâ de sa beauté. Elancée sans être très grande, ses bras mignons ramenés par une attitude pudique qui lui était familière, toutes les lignes de son corps,, un peu grêle comme chez les statuettes gothiques du moyen âge, offraient une parfaite harmonie. Son visage allongé, se terminant par un menton peut-être trop aigu, réalisait ce type de finesse et d'aristocratie que trouva souvent le pinceau délicat de François Clouët, k peintre des êtres exquis de la Renaissance. Le ton de la peau était pâle, atteignant par places la blancheur de l'ivoire fraîchement poli. Les yeux grands, doux quoique froids, avaient la transparence agatisée de Feau dans les coins retirés d'un lac oti le soleil fait boire ses rayons. Sa chevelure blonde étalait d'incomparables richesses. Sous cette enveloppe fluette, menue, idéale, presque angélique, quelle âme pouvait donc résider? André Fuster n'en savait rien, et, Theure venue de la séparation, ce doute lui était une poignante douleur.

Le moment le plus terrible de ces adieux sans espoir fut celui où la nourrice, sur le point de monter en voiture, offrit Madeleine aux embrassements de son père. Pour le coup, le lieutenant colonel ne se contint plus: il enleva l'enfant dans ses mains, et la couvant de ses

deux yeux singulièrement agrandis, l-inonda de larmes et de baisers. Sa femme le quittant, il sentait bien qu'on le diminuait de quelque chose; mais sa fille s'éloignant aussi, il recevait l'impression nette d'un déchirement, on lui arrachait un lambeau de sa chair, de sa vie. Il rendit l'enfant et se sauva.

Désormais, André Fuster, un instant détourné de sa carrière par les faiblesses d'un cœur trop tendre, ne songea plus qu'aux devoirs de son rude métier de soldat. Le délaissement oti il tombait éveilla en lui Tarnbition. Il partit pour l'Afrique, se battit contre les Kabyles et enleva les épaulettes de colonel. C'est d'Alger qu'il s'embarqua pour la Crimée, d'où il revint général de brigade. Enfin ^ après la bataille de Solférino. Napoléon III, qui l'avait distingué depuis le commencement de la campagne, lui conféra le grade de général de division.

Cependant, ses affections domestiques restaient au même point, toujours aussi tendues, aussi embarrassées. De temps à autre, un mot sec lui avait apporté des nouvelles de Madeleine, et c'était tout.

Le i5 août iSSg, ce jour de triomphe national oti Paris en fête reçut l'armée d'Italie au milieu d'enthousiastes acclamations, le général Fuster, qui rentrait le bras droit en écharpe, fier de sa blessure et de ses épaulettes étoilées toutes neuves, eut la douleur de ne découvrir aucun des siens sur les gradins populeux de la place Vendôme, devant lesquels il défilait à cheval.

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Quel horrible isolement dans sa victoire ! Quoi ! parmi cette foule immense^ il ne se trouvait personne pour battre des mains en son honneur ! Il vit pourtant le vieux Zacharie Reiss, accouru d'Alsace avec son fils Georges. Alors, il pensa à son père, mort quelques mois auparavant, et sentit ses yeux se remplir de larmes.

On devine dans quelles dispositions, après cette solennelle promenade des troupes vict(^ieuses, le baron Fuster rentra chez lui, rue Vaneau. Q>mme sa femme, pour justifier son absence d'une cérémonie oti sa place était marquée, se réclamait de la fête de TAssomption, le général, exaspéré, s'emporta aux dernières violences de langage.

— Quand cesserez-vous, s'écria-t-il, de jeter Dieu entre vous et moi? Ne voyez- vous pas que c'est une impiété? Entrer en mariage, ce n'est pas entrer en religion, madame, et vos devoirs d'épouse devaient passer avant vos manies de dévote. Du reste, je n'entends pas vivre seul comme un pestiféré, sans femme, sans enfant, et, quel que soit le commandement où m'appellera l'Empereur, je vous en préviens, vous m'y suivrez.

La maison Fuster fut à Lyon ce qu'elle avait été à Toulouse,un foyer sans flammes et sans rayonnements. Sa situation obligeant le général à recevoir, il y eut d'abord affluence dans ses salons ; mais bientôt ils se vidèrent, et il ne parut guère plus à l'hôtel de la divi-

sion que les officiers ou les fonctionnaires cw'ûs qui par devoir sont de toutes les réunions ayant un caractère officiel. En vain, André Fuster, aimable et cordial, se prodiguait-il, réchauffant celui-ci, excitant celui-là; en dépit de tant d'efforts, il le voyait, le froid chez lui gagnait les invités. Dans les assemblées nombreuses, c'est la maîtresse de la maison qui crée l'atmosphère ; à elle, à elle seule, il appartient de faire descendre le thermomètre ou de le faire monter. Certes, la baronne Fuster était charmante, pleine de distinction et de cette grâce un peu raide, privilège désespérant de beaucoup de femmes bien nées; mais elle manquait de cette douceur de paroles, de cette souplesse de manières, de toutes ces chatteries séduisantes qui sont Fapanage presque exclusif de la Française. Incontestablement, en ce corps aux lignes si pures, les terribles frimas de la Russie ou la religion avaient à la longue figé Pâme et Tesprit.

Pour ne point faire le désert autour de lui, après une tentative aussi humiliante qu'infructueuse, à Lyon d'abord, à Tours ensuite, le général, tout marri, se vit contraint de rendre la liberté à sa femme et de reprendre la sienne propre. La seule condition qu'il imposa, à l'heure de cette séparation nouvelle, ce fut qu^au lieu de placer Madeleine au couvent du Sacré- Cœur,' comme madame Fuster en avait annoncé

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l'intention, Tenfant commencerait et achèverait ses études chez les Dames de la Légion-d'Honneur, à Saint-Denis.

La jeune mère fit valoir de nombreuses objections contre une éducation qui lui semblait trop mondaine; on y coupa court par ces mots d'une rondeur toute militaire :

— J'ai assez d'une religieuse à la maison.

Madame Fuster n'articula pas un mot de plus; elle s'éloigna.

Un an après^ le général baron Fuster remplissait Bordeaux de sa présence. Il n'y était bruit, depuis les Chartrons jusqu'à Saint-André, que de la splendeur des fêtes de la division. Tous les jeudis, les salons de l'hôtel de la rue Bouffard étaient le rendez-vous de l'élite dé la société girondine. On parlait, sous le manteau, de mainte aventure amoureuse oti le nom du général se trouvait mêlé.

André Fuster, qui, à bout de voies pour s'attacher sa femme, avait fini par. ramener son pauvre cœur déchiré de Paris, était aux anges. En attendant le bâton de maréchal, il vivait le front couronné de roses et la coupe des festins aux doigts. Malheureusement le mal, qui, depuis des années, cheminait à la sourdine à travers son organisme surmené, détonna soudain avec une fureur inouïe. Ce coup de foudre mit le feu à bien des châteaux en Espagne, qui s'écroulèrent piteusement.

'24 ^^ PEtltB uitKÉ

Après de longs mois de martyre, anémié, vieilli, le général abdiquait les espérances du maréchalat tant convoité, congédiait les amours folâtres et tournait les yeiix vers Paris.

Hélas!

l'hôtel TRélflÈRB»

L'hôtel Trémière» acheté depuis par un financier fameux de la Chaussée-d'Ântin, n'avait pas, vers 1868, la belle apparence qu'on lui voit aujourd'hui. Les conditions architecturales primitives n'ont subi aucune modification bien sensible. Ce sont toujours deux pavillons en retour d*équerre, étroits et longs, encadrant une vaste cour, au fond de laquelle un péristyle hissé sur six marches donne accès aux grands appartements de réception. Mais le ravalement des murailles a été fait de haut en bas, les boiseries des fenêtres ont été repeintes, les ferrures, rouillées, vermiculées par le temps, ont été renouvelées, tout

enfin, de la girouette aux fondations, s'est vu repris, I 3

gratté, regratté, consolidé. La maison, en ce moment, luit, étincelle comme un écu neuf.

A Tépoque où André Fuster se maria, cette demeure, dont les lignes superbes rappellent les belles proportions de Thôtel de Castries, dans la rue de Varçnne, offrait l'aspect d'une ruine. Non-seulement les galeries en pierres de taille, courant autour des toits, s'étaient écroulées par-ci, par-là, cassant les ardoises, entamant les charpentes, mais de nombreuses lézardes sillonnaient les murs, et, en maints endroits, sous de hautes giroflées épanouies, on découvrait des trous béants comme des brèches où Ton avait dû établir de solides étais. Seules, les colonnes du péristyle, en marbre rougeâtre des Pyrénées, continuaient à se tenir fièrement debout, intactes, sans la moindre écornure soit à la base, soft au fût.

En l'intérieur, c'était le même spectacle de désolation et de pauvreté ;'tout gémissait, tout se plaignait : les parquets, les vieux fauteuils à attitude raide, les meubles à filets de cuivre, dont les tiroirs rebondis avaient perdu leurs poignées. Il existait un coin, dans le grand salon du rez-de-chaussée, où les panneaux des boiseries, renflés par l'humidité, avaient si bien joué dans les mortaises devenues trop larges, qu'ils s'en étaient échappés. Un ébéniste du quartier, incapable d'articuler ce monument de feuilles minces, qui tout autour de la vaste pièce déroulait ses moulures contournées, d'un fini des plus délicats, et d'insinuer

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en cet ouvrage magnifique les fragments qui s'en détachaient, les avait remis en place grossièrement avec des clous.

Mais comment cette habitation somptueuse, à tous les coins de laquelle des choses tour à tour charmantes et fortes, peintures des plafonds, dessus de portes, enjolivements multipliés de la pierre, statues du vestibule gracieuses comme des nymphes de Coustou, révélaient la main des artistes du grand siècle, était-elle tombée en cet état de déplorable décrépitude, où les verrues de mousse la rongeaient ainsi qu'une lèpre, où jour à Jour le bâtiment s'émiettait de haut en bas? Rien de plus facile à expliquer, si on nous permet un mot sur la famille de la baronne Fuster.

Il existe encore en Angleterre, en Autriche, en Russie, des races de diplomates. Avant 1789, il y eut aussi en France des familles chez lesquelles les fonctions diplomatiques étaient en quelque sorte héréditaires. Nous avons changé tout cela. Il n'appartenait qu'à notre pays, parce qu'il a vu Napoléon, de croire que chaque citoyen peut s'improviser Empereur. Jadis, on pensait chez nous que les traditions pouvaient devenir comme un éclaircissement pour débattre, régler les intérêts d'un peuple, et certains hommes, avec leur descendance, ne s'écartaient plus du sillon qu'ils s'étaient une fois tracé. Certes, nous n'ignorons pas que, de nos temps, M. de Metternich, sans passé historique, poussa très loin la science de la diplomatie,

et qu'à une époque éloignée, Machiavel, à qui ses ancêtres n'avaient rien enseigné, se tira de mainte ambassade à son honneur. Mais Machiavel, mais M. de Metternich étaient-ils peut-être des hommes de génie, et, quand une affaire est pendante entre deux nations, est-on sûr, pour la mener à bon terme, de trouver le génie sous la main ?

La famille Trémière de la Sylve était une famille de diplomates. Entrés dans les secrets, les négociations d'Etat à l'avènement des Valois, les Trémière avaient été chargés, sous François P' en Italie, sous Henri IV en Allemagne^ sous Louis XIV en Espagne, des missions les plus importantes. Jean Trémière de la Sylve, père du comte Raoul, était ambassadeur en Angleterre quand éclata la Révolution.

La profession crée des habitudes. Sachant qu'ils étaient destinés à pérégriner à travers le monde, les Trémière de la Sylve, qui, d'ailleurs, possédaient dans le Poitou, à deux lieues de Civray, au cœur d'un spacieux domaine, un château à tours rondes et massives, n'avaient jamais songé à se bâtir le moindre pied-à-terre à Paris . Ce fut seulement sous le règne de Louis XIV que le comte Guillaume édifia Thôtel de la rue Vaneau, dans les terrains vagues du quartier de Sèvres. Ce comte Guillaume Trémière de la Sylve arrivait de Venise, où il avait suivi l'amiral de Neucheze en qualité de négociateur, et, pour étaler les belles toiles, les tapis, les splendides étoffes pourpres

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qu'il rapportait de là-bas, illui fallait une maison.

Mais le monument, aux lignes solennelles, avait à peine reçu les entablements 4^i le couronnent que, pour le service du roi, Guillaume de la Sylve était contraint de partir pour Dresde. En somme, jusqu*en 1792, époque où il fut absolument déserté, l'hôtel de la rue Vaneau vit rarement paraître ses maîtres. Cet abandon fut fatal^ non-seulement aux riches collections amenées à grands frais d'Italie, que Tair et le soleil venaient rarement vivifier, mais dans l'atmosphère viciée, poussiéreuse, la fraîcheur des meubles disparut, et l'humidité attaqua tout, rongea tout, ruina tout.

Quand le comte Jean rentra en France, sous le Consulat, pour sauver les derniers débris de sa fortune, de ses immenses domaines du Poitou, des vastes terrains acquis par Guillaume de la Sylve^ entre les rues de Varenne, de Babylone et du Bac, l'hôtel de la rue Vaneau, augmenté sur le derrière d'un jardinet de "^ quelques arpents, fut tout ce que le général Bonaparte put lui faire restituer. Le reste, tant en province qu'à Paris, avait été vendu comme bien national, irrévocablement vendu.

Certes , la maison , restée close durant plusieurs

années, réclamait des réparations nombreuses. Mais

où trouver de l'argent désormais pour mettre sur un

simple pied de décence cette magnifique demeure?

Avec le produit de la vente de quelques tableaux, de

quelques tapisseries, qui, par miracle, étaient encore accrochés aux murailles, on réalisa ce qu'il fallait pour étançonner les sous-sols dévorés par le salpêtre ; on badigeonna la pierre^ les écus manquant pour la regratter; on barbouilla de je ne sais quelle couleur grisâtre les élégantes boiseries intérieures, et, vaille que vaille, on s'installa.

Nous savons, du reste, que la famille Trémière de la Sylve, ayant, par le fait des événements les plus terribles, interrompu ses courses à travers l'Europe, devait bientôt les recommencer, et que, dès" les premières heures de la Restauration , le père de la baronne Fuster reprenait rang dans la diplomatie, la voie de tous les siens, la voie sans laquelle la vie lui paraissait vide et sans but. Les Égyptiens, exigeant par une loi l'hérédité des professions, étaient de profonds observateurs du cœur humain.

Le mercredi i6 septembre 1868, il y avait affluence de voitures le long des trottoirs de la rue Vaneau. De temps à autre, un nouvel équipage arrivait, et un homme, le plus souvent une femme, venait soulever le lourd marteau — deux reptiles entrelacés — de la porte cochère de l'hôtel Trémiére. La porte s'entrebâillait, et ces personnages aux allures discrètes se faufilaient à pas glissés dans la vaste cour.

Une fois, comme dix heures sonnaient, un ecclésiastique, allant à pied celui-là, se présenta pour s'introduire à son tour dans Thôtel. Son costume était étrange, et plus d'un passant retournait la tête avec curiosité. Chapeau à ailes très larges, presque flottantes, connu seulement des prêtres italiens; longue barbe, à la façon

des missionnaires; froc de grosse bure, surmonté d*un scapulaire noir sur lequel, aux environs de la poitrine, éclatait, taillée dans du drap blanc et cousue à même, une tête de mort posée sur deux tibias en sautoir» Une légende semblait brodée autour de ces ossements. Que disait-elle ? Le moine, un petit homme maigre, marchait d'une allure trop pressée pour qu'il fût possible,' au vol, de lire l'affiche, toute spirituelle sans doute, qu^il portait incrustée dans son habit.

Que se passait-il à l'hôtel Trémière?

Tout à coup, un hennissement formidable partit de la rue Bellechasse. Un de ces forts chevaux percherons gris-pommelés, comme en emploient les administrations des chemins de fer pour leurs charrois à travers Paris, franchit au galop la rue de Varenne et enfila droit la rue Vaneau, traînant un léger omnibus marqué des O magnifiques de la Compagnie d'Orléans. Les attelages aristocratiques du faubourg Saint- Germain se rangèrent au fracas de ce compagnon, dont évidemment ils dédaignaient les éclats bruyants, et le laissèrent résonner des sabots et de la voix sans répondre à son appel.

. Le percheron s'arrêta juste au n** 29, devant l'hôtel Trémière.

Au même instant, la portière du véhicule s'ouvrit toute grande, et un jeune homme sauta lestement sur la chaussée. La taille élancée, bien prise de ce nouveau venu, sa moustache blonde fièrement relevée, sa bar-

biche en pointe dénonçaient un militaire. Il prit le marteau aux serpents emmêlés et frappa un coup retentissant.

— Que. voulez-vous ? demanda un individu à physionomie blafarde, sur le chef duquel branlait un bonnet de soie noire crasseux.

-■- Tirez les deux battants de la porte cochère.

— Les deux battants?... Mais...

— Allons, rondement !

— Et pourquoi?

~ Pour que la voiture entre dans la cour,

— Dans la cour?... dans la cour?... répéta le concierge, effaré.

— David ! appela une voix énergique de l'intérieur de l'omnibus.

Et une.tétc pâle, à impériale grisonnante, parut à Tune des fenestrelles du véhicule.

— David ! répéta-t^on, David I

— David n'est plus là, monsieur, répondit Thommc aux allures de sacristain.

— Est-ce vous qui le remplacez ?

— Oui, monsieur.

— Ouvrez donc, animal, puisque je suis votre maître.

La porte cochère, 'qui depuis des années n'avait pas roulé sur ses gonds, — une étroite ouverture taillée dans un panneau suffisait aux entrées et aux sorties quotidiennes, — gémit de toutes ses ferrures

et Tomnibus roula jusqu'au péristyle de Thôtel.

— Mon général, appuyez- vous sur moi , dit le jeune officier, se plantant à la portière.

André Fuster saisit dans le fond de la voiture une longue béquille, en fit porter le bout sur le sol, après en avoir affermi le coussinet sous Taisselle gauche, et posa la main droite sur l'épaule de son compagnon.

— Prévenez madame la baronne, dit-il au concierge d'un ton d'autorité.

— Madame la baronne est à la messe, général.

— Général!... Est-ce que vous avez été soldat, vous?

— Non, général.

— Qui êtes-vousdonc?

— Je suis le frère Unigenitus, de l'Ordre du Jugement-Dernier.

— Eh bien! vous m'appellerez « monsieur le baron. » Je vous défends de m'appeler « général». C'était bon pour David, cette familiarité-là.

Puis, s' adressant au jeune homme qui l'aidait à gravir les marches du péristyle :

— A-t-on jamais vu, un ignorantin de cette espèce !...

Fuster, toujours soutenu, traversa le grand vestibule aux larges pavés de marbre, oti plus d*un socle maculé de taches verdâtres apparaissait veuf de sa statue, et entra dans une pièce spacieuse qui servait de petit salon. Une bergère profonde et molle était là,

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tendant ses deux bras avec grâce. Le malade lâcha sa béquille et se laissa couler.

— Mon pauvre Daniel, dit-il, je vous fais faire un singulier service !

— Cette crise sera comme les autres, mon général, elle aura un terme.

André Fuster regarda tristement le jeune homme.

— Daniel Nadalewski, articula-t-il d'un accent douloureux, me voilà sorti de Tarmée. Le ministre de la guerre, par un sentiment de pitié, me met au cadre de réserve ; mais je le sens, je suis un homme mort, on ne me verra plus à cheval parmi vous.

— Oh! mon général...

— Oui, oui, c'est bien fini, cette fois.

Ses yeux étaient devenus humides. Daniel, un de ses aides de camp sans doute, se pencha, lui saisit les deux mains, et ne dit pas un mot.

•— Encore si, à la ruine de ma santé, de mon ambition, quelque chose survivait oîi je pusse attacher une espérance!... Rien, rien. Autour de ma vie défail* lante, Timmense Sahara désormais... Vous voyez, j'arrive, et personne sur le seuil pour me recevoir, personne... Pourtant, j'ai une femme, jai une fille!...

— Aussi, mon général, pourquoi, lorsque hier au soir j'ai envoyé de Tours une dépêche à ma famille, n'avez-vous pas voulu me permettre d'en adresser une également à madame Fuster ? Si madame la baronne

eût été prévenue, croyez-le, elle ne serait pas à cette heure à Saint- Thomas-d'Aquin.

— Malgré les relations fort anciennes qui existent entre votre père et moi et qui vous ont fait, tout jeune, l'ami de la maison, vous ne connaissez pas ma femme, mon cher enfant. Retenez ce conseil : si vous vous mariez jamais, — et je vous invite à ne pas commettre cette folie, — n'épousez pas une dévote... Mais, j'y songe, on vous attend à Bellevue. Il ne faut pas que mes jérémiades vous empêchent d'aller embrasser votre mère... Partez vite, et emportez toutes mes affections pour vos parents.

— Mais, mon général, je ne puis pourtant pas vous laisser seul,

— Ordre militaire.

— Ce sera la première fois que je vous désobéirai.. * Je reste jusqu'à l'arrivée de madame la baronne.

Fuster, tout entier à des pensées pénibles, laissa échapper un long soupir.

— Ah ! murmura-t-il, si le ciel, au lieu de me donner une fille, m'eût accordé un fils tel que vous I... Venez, Daniel, que je vous embrasse.

Le jeune homme se jeta dans ses bras.

— N'est-ii pas vrai, lui dît Fuster, écrasé par le sentiment de la solitude où il entrait déjà, n'est-il pas vrai, mon enfant, que vous n'oublierez pas tout à fait votre vieux général? Quand vous viendrez en permission, ne serait-ce que pour quarante-huit heures, vous

frapperez à ma porte, au moins! Nous parlerons de vous, de votre avancement, de vos garnisons, de vos hauts faits, si Jamais la guerre est déclarée, car vous êtes un soldat énergique et ferme comme je le fus à votre âge ; enfin, nous parlerons, nous parlerons de Tarmée...

Sa voix s'était obscurcie au point qu'elle frappait à peine l'oreille du Jeune homme. Celui-ci crut qu'il devait tenter un effort pour divertir le général de préoccupations fâcheuses obsédantes.

— A propos, dit-il à brûle-pourpoint, vous n'avez rien mangé depuis Tours. Si je demandais qu'on vous serve quelque chose ?

— Au fait, tu as raison, Daniel. — Je puis bien recommencer k te tutoyer désormais, puisque Je ne suis plus ton chef. — En attendant qu'il plaise à ma femme de finir ses dévotions, rien ne s'oppose. Je pense, à ce que nous déjeunions. Nous allons voir si Tarabel a un menu présentable. Sonne, mon ami.

Il sonna.

Une grande femme, tout de noir habillée, avec unepèlerine sur les épaules, une croix en laiton sur la poitrine, parut presque incontinent.

— Une singulière dame de compagnie ! grommela Fuster, clignant de Tœil à Daniel. — Prévenez Tarabel que je suis arrivé et qu'il monte tout de suite.

— Tarabel ? répéta l'autre, regardant avec des yeux noyés de surprise.

38 LA 1>ETITE MÊftË

— Parbleu, oui, Tarabel, comme qui dirait Vatelle-Grand... M'a vez- vous compris ?

— Monsieur le baron^ personne, ici, ne s'appelle Tarabei.

— Comment, Tarabel aussi, comme David ! . . . Que le chef vienne me parler, quel qu'il soit.

— Il n'y a plus de chef dans l'hôtel de madame la baronne.

— Et qui fait la cuisine-, alors ?

— Moi, monsieur le baron.

— On vous nomme?

— Sœur Euphrasie, de l'Ordre du Jugement-Dernier.

— Encore le Jugement-Dernier!

Il se tourna vers le jeune officier.

— Tu conviendras, Daniel, que nous touchons à l'abomination de la désolation. C'est bien la peine, en vérité, d'avoir trois cent mille livres de rente pour tenir sa maison sur ce pied I

Et, comme la cuisinière demeurait fixe, tortillant le cordon de sa croix luisante :

— Qu'avez-vous à nous donner pour déjeuner, à M. Nadalewski et à moi ? s'informa-t-ih

— Si monsieur le baron veut que je lui serve de la purée de pommes de terre, des petits goujons frits, des œufs, des tomates panées...

— Étes-vous folle, par exemple ! interrompit Fiister, défonçant le parquet d'un coup de béquille. Allez au diable avec votre carênte I

UNE MESSE EN CATIMINI 3g

La grande femme à pèlerine s*esquiva.

— Mon cher Daniel, reprit le général, encore une corvée pour toi : saute dans une voiture et cours chez Bignpn. Commande un déjeuner pour quatrie personnes; surtout, qu'on l'envoie immédiatement... Comment, ma femme nourrit ma fille avec des pommes de terre! Pourquoi pas deux sous de pain et un hareng-saur tout de suite ! Une Trémière de la Sylve! quelle dégénérescence!... Qui sait en quel état $e trouve la cave ?... Au fait, Bignon a du cbâte^u-yquem excellent, demande-lui-en quelques boiiteilles... Mi| chère Madeleine boit de la piquette, sans doute !••• Quelle honte !

Daniel Nadalews)ci s'élança et disparut.

Son aide de camp n'avait pas franchi les degrés du péristyle qu'André Fuster, à demi couché en son vaste fauteuil, crut entendre du bruit dans la pièce faisant suite à celle où il se trouvait. C'était comme un remue-ménage de chaises ; puis, dans le silence qui l'enveloppait, il perçut des chuchotements à peine distincts. Que signifiaient ces murmures? Certainement, on jasait à deux pas de lui. Curieux de savoir, il avait ramené sa béquille et tentait de se mettre debout, quand upe sonnette, dont il ne connaissait pas le timbre, retentit soudain. On eût dit les trois coups de VElévation dans une église.

Fuster, qui avait réussi à marcher jusque-là, d'un

poignet nerveux saisit le bouton de cuivre de la porte du grand salon et le fit tourner. Ciel l là-bas, devant lui, un prêtre, revêtu de la chasuble, élevait un calice d'or au bout de ses doigts. Cinquante personnes au moins courbaient la tête, dans l'attitude de l'adoration. Il discerna sa femme, tout en haut, prosternée au pied de Tautel. D'un regard rapide, il chercha à deviner quelle place occupait sa fille, qu'il n'avait vue depuis cinq ans ; mais les fronts s'étant relevés, il ne distingua que de vieux visages. Il referma la porte et regagna son fauteuil •

André Fuster demeura anéanti du coup. Quoi ! sa maison était devenue une communauté I Quoi I sa femme, après avoir transformé le grand salon de rhôtel en chapelle, y avait appelé des prêtres, le public I Et tout cela à son insu I Une telle audace, un sans-façon si cruel lui communiquaient les tremblements d'une colère terrible. Madame Fuster croyaitelle que cette demeure, parce qu'elle portait encore le nom de sa famille, lui appartenait exclusivement? Elle avait donc oublié qu'à l'époque de leur mariage, cet immeuble, grevé de cent mille francs d'hypothèques, n'avait été sauvé d'une vente inévitable qu'au prix d'une partie de sa fortune à lui ? Il étreignit la béquille de ses dix doigts et eut envie de s'en faire une arme pour chasser de son domicile ceux qui l'avaient envahi : prêtres, béguines et dévots. Et c'était le monde au milieu duquel sa femme désirait qu'il

vécût ! Il ne sentait plus son mal. Parla force unique de son indignation, il se planta debout, prêt au combat qu'on lui proposait. Le corps avait été entamé, mais il se réservait de prouver qiie l'âme était restée entière,

« Nous verrons bien, répétait-il, nous verrons bien I »

Il fit quelques pas à travers le petit salon, surpris de l'élasticité de ses jambes, de toute Ténergie de sa machine. Il alla ainsi, heureux, rajeuni par la fureur qui le soulevait, jusqu'à la haute porte vitrée donnant sur le jardin. Quelle désolation ! les herbes folles envahissaient les allées, et les charmilles, qu'on avait négligé d'élaguer, laissaient passer des bras morts à travers les rameaux vivaces et touffus. De ci, de là, des branches, détachées dans le courant des années, jonchaient le sol de débris.

Le général tourna l'espagnolette et se hasarda à descendre le perron de cinq marches. Il respira délicieusement l'air qui lui arrivait imprégné de soleil, de senteurs parfumées. Ces effluves vivifiants, où mille fleurs avaient mêlé leur arôme, lui arrivaient, à gauche, des serres ouvertes du duc de Galliera ; devant lui, des vastes parterres de la maison-mère des sœurs de Charité ; à droite, des nombreuses plantations d'arbres des rues Babylone, Chanaleilles, Barbet-de- Jouy.

Il s'arrêta...

a Quel charmant séjour pourrait devenir cet enclos, quand il l'aurait débarrassé du bois mort, des feuilles desséchées traînant partout, qu'il y aurait dessiné les allées à nouveau, que les géraniums, les héliotropes^ les fuschias y foisonneraient I »

En un coin retiré, contre le fût lisse d'un jeune marronnier, Fuster avisa deux chaises. Ces dossiers d'ébène à filets d'or, les coussinets capitonnés et recouverts de soie à rayures éclatantes, prévenaient que ces deux meubles délicats venaient d'être portés là depuis peu, car il n'était pas admissible qu^on les eût laissés dans le jardin toute la nuit. Evidemment, Madeleine et sa mère avaient causé là dans la matinée. Par une aberration singulière du cœur, une faiblesse qu'au besoin expliqueraient, chez un homme voué à l'existence violente du soldat, les ravages de la maladie, Fuster chercha à deviner quel était, de ces deux sièges, celui oti son enfant s'était assise. Probablement sa femme se tenait adossée au marronnier, et Madeleine était devant elle. Cette démonstration lui paraissant concluante, il choisit la chaise présumée de sa fille et s'y laissa aller doucement.

Pour la première fois, le général, soudainement envahi par une sorte de paix intérieure, pensa qu'il ne serait peut-être pas aussi malheureux à Thôtel Trémière qu'il l'avait craint tout d'abord. Pourquoi ne pas supposer que l'âge, Texpérience plus sérieuse de la vie, eussent apporté quelque apaisement aux ardeurs

religieuses de cette Thérèse qu*il avait tant aimée, qu'il aimait encore peut-être? Certes, la lettre reçue à Bordeaux ne respirait pas une tendresse bien vive, et les mots qui la terminaient attestaient des préoccupations dont il n^avait déjà que trop souffert. Pourtant sa fille grandissait, et n'aurait-ii pas en elle une amie qu'il utiliserait au besoin ? Uépouse, attirée à Dieu, s'était montrée implacable ; mais qui sait si la mère, plus rapprochée de l'humanité, ne capitulerait pas ?

André Fuster, dont les affres d'une vie nouvelle obscurcissaient la pensée^ voulait se faire illusion à lui-même et croire que tout n'était pas fini ici-bas pour lui. Après s'être réconcilié avec sa femme par l'irrésistible intermédiaire de sa fille, il lui sembla que, dans l'atmosphère imprégnée d'affection où il allait se mouvoir désormais, il reprendrait force et courage. Ce que les médecins n'avaient pu, sa femme et son enfant le pourraient ensemble sur son âme et sur son corps. Déjà ne sentait-il pas comme un commencement de renaissance?

Dans le cortège des maladies qui accablent sans relâche la malheureuse nature humaine, il n'en est guère de plus terrible que le rhumatisme chronique. C'est un ennemi sournois et d'autant plus redoutable. Il se glisse en votre organisme sans bruit, sans vous faire crier; mais malheur à vous, si vous ne vous révoltez pas dès ses premières attaques, légères comme

des attouchements. Bientôt un genou se gonfle, se tuméfie, puis voici Tankylose. qui raidit vos bras comme des branches noueuses et fait de vos jambes des pieux. Le mal ne se borne pas là : avec la rigidité des articulations, les fonctions de l'estomac se troublent et l'altération du sang se produit. C'est alors véritablement que commence un cruel martyre. L'anémie engendre toute sorte de désordres nerveux-: on va tomber, on a envie de fondre en larmes, on rit aux éclats. On a vu des malades devenir fous.

André Fuster, emporté aux plaisirs bruyants de la vie militaire, dès les premières souffrances, ne s'éta-it pas assez méfié de l'hôte incommode en train d'élire domicile chez lui. Quand il essaya d^engager la lutte, il était déjà bien tard. De ses deux bras atteints, le bras droit, soudé au coude, resta sur le champ de bataille. Maintenant, la jambe gauche était menacée, et les symptômes d'une grave affection nerveuse devenaient de jour en jour plus évidents.

Ce soldat, jusqu'alors solide, robuste, avait beau ne pas se Tavouer à lui-même, il n'en est pas moins vrai qu'il lui arrivait d'avoir des tournoiements de tête qui le remplissaient d'épouvante. Il se souvenait avec terreur que, six mois auparavant, le lundi de Pâques, passant une revue sur la promenade des Quinconces, à Bordeaux, pris de vertiges, il avait dû descendre de cheval, et, pour ne pas se trouver mal de faiblesse sur place, rentrer en toute hâte à son hôtel.

Fuster n'en soufflait mot à âme qui vive, pas même à son aide de camp Daniel Nadalewski, pas même à son médecin, capable de lui dévoiler des mystères qu'il préférait ignorer; mais les intermittences de sa vie cérébrale le torturaient affreusement. Cet homme, qui avait couru tous les dangers sans y prendre garde, tremblait comme un roseau quand cette idée traversait son entendement troublé :

« Si j allais devenir fou, idiot ! »

Désormais, il s'était habitué à porter dans sa poche un revolver à six coups.

« Bah ! s'était-il dit délibérément, lorsque je sentirai q^e cela vient, je 'me ferai sauter le caisson f »

Tandis que Fuster^ succombant aux défaillances qu'entraîne la maladie en général, et tout particulièrement celle dont il souffrait, se complaisait, à Tombre des marronniers et des charmilles entremêlés, à se dorer l'avenir, la chapelle installée dans le grand salon de l'hôtel Trémière se désemplissait peu à peu. Lui pourtant n'entendait rien, occupé à dresser les hautes murailles d'un édifice où son foyer éteint retrouvait la flamme vivace des premiers jours de son union avec Thérèse de la Sylv^. Tout à coup, il perçut un frôlement à Tépaule, L'aile d'une hirondelle lavait effleuré sans doute. Il releva sa tête inclinée et d'un élan se mit debout.

— Chère amie ! murmura-t-il, chère amie !

ÈSCARltOUCHE DE MOINE 4^

Il étreîgnit sa femme étroitement.

— Je pensais à vous, dit-il avant qu'on pût lui adresser un mot, à vous, ma chère Thérèse. Devinez où j'étais quand vous m'avez surpris ?

— Je rignore.

— Je vous avais au bras et nous parcourions ensemble là Perspective-Newski. Vous souvenez -vous?...

— Votre santé? interrompit madame Fuster, qui avait oublié Saint-Pétersbourg.

— Toujours plus mauvaise. C'est un invalide qui

vous arrive de Bordeaux.

— Nous vous soignerons.

Elle s'assit.

• — Et Madeleine ? s'informa le général.

*— Elle est à Bellevue depuis quinze jours. Madame Nadalewska me l'a demandée pendant les vacances, et je n'ai pas su la lui refuser.

— Vous avez bien fait. Les Nadalewski sont de vieux amis. Madame Nadalewska ne rendra pas notre fille malheureuse.*.

— Elle là gâte trop.

— La gâtez-vous assez, vous, ma chère Thérèse ? Après un premier mouvement d'enthousiasme, un

froid subit gagnait André Fuster malgré lui.

— Madeleine est d^une incroyable légèreté. Je suis obligée de la tenir.

La baronne avait prononcé ces mots d'un ton bref qui choqua lé général.

— ' Ses maîtresses m'ont écrit plus d'une fois à Bordeaux, dit-il. Elles paraissaient fort satisfaites de « la petite mère », comme on appelle Madeleine à Saint- Denis.

-r Ah I oui, « la petite mère », articula madame Fuster d'un air dédaigneux. C'est en effet le surnom que, chez ces Dames, lui a mérité son étourderie.

— Son bon cœur, ma chère. Si les élèves plus jeunes que Madeleine ont reconnu en elle « une mère », c'est qu'évidemment elle leur a témoigné une affection, une tendresse, qui sont tout à fait à son honneur.

— Et que diriez-vous si Je vous avouais que ces sentiments, dont vous semblez touché, elle les étend jusqu'à sa poupée Catherine inclusivement ?

— Mon Dieu I je dirais que le cas ne me paraît pas pendable, et qu'il ne me déplaît aucunement de voir notre fille, d'un tempérament vif, pétulant, enjoué, prolonger son enfance au delà du terme reçu.

— Comment I vous trouvez naturel qu'à dix-sept ans, elle passe son temps à attifer des poupées ?

— Je trouve qu'il n'y a pas là de quoi pousser les hauts cris.

— Moi, cela me révolte I Sans compter que cette enfant...

— Que notre enfant, si vous voulez bien...

— Sans compter que notre enfant, — puisque vous y tenez — a contracté, auprès de ces Dames de Saint- Denis, des habitudes d'une vulgarité affligeante. Vous

VOUS souvenez sans doute de ce David, que vous plaçâtes ici avec sa femme ?

— Parbleu I si je m'en souviens ! A la prise de la tour MalakofF, cet homme, brave comme un lion, me sauva la vie. Encore que l'existence ne soit pas toujours fort gaie, on n'oublie pas des services de ce genre.

— Eb bien I voici un mois, j'ai dû le renvoyer avec

sa femme et son enfant.

— Quoi I vous avez renvoyé David, mon vieux David, un soldat admirable, un ami...

— Un ami, général ?

— Oui, madame, un ami.

— Il a quitté cet hôtel, reprit-elle froidement. J'omets jses peccadilles, bien qu'il s'en trouve de fort lourdes dans le nombre : n'ai-je pas, un matin, surpris David balayant la chapelle en fumant la pipe !.. .

— A vous la faute. Un troupier n'est pas un bedeau, que diable !

— Je pardonnai cette suprême inconvenance, ce sacrilège. Mais, dès le commencement des vacances, il fut évident que la famille David ne resterait pas dans ma maison. L'année passée déjà, j'avais vu avec peine les manèges de Madeleine pour attirer, dans Tintérieur de lïos appartements, la petite fille du concierge. Je ne traversais pas une pièce que je n'y découvrisse Madeleine déshabillant, habillant sa filleule, car par votre volonté elle fut marraine de cette mioche, allant jusqu'à lui laver la figure et les mains. Et puis quel dé-

So LA PETITE MÈRE

sordre, de la cave au grenier! Un jour, la sœur Euphrasie ne trouva-t-elle pas une brassière de Marie David étalée sur l'accoudoir de mon prie-Dieu !

— Pauvre petite mère! soupira le général.

— Je suppose que des façons aussi communes, chez une enfant bien née, sont faites pour vous indigner comme moi.

— Oh ! en dépit de mon titre de baron, je m'appelle simplement André Fuster.

— Je m'appelle Trémière de la Sylve et ne puis supporter que ma fille déchoie de son rang.

— Revenons à David.

— Cette année, quand je supposais Madeleine guérie de son étrange passion, disposée à m'obéir, — ce à quoi d'ailleurs elle s'était engagée par des promesses formelles, — les entrevues ont recommencé de plus belle. Seulement, au lieu de recevoir sa filleule dans l'hôtel, la marraine, profitant des heures où quelque devoir pieux m'obligeait à sortir, allait la voir, causer, s'amuser avec elle dans la loge. Vous conviendrez que la situation devenait intolérable, et, pour couper court à des ennuis sans cesse renaissants, j'ai dû signifier leur congé à ces gens-là.

— • Hélas ! dit le général, fort abatcu, vous me causez un chagrin réel. Quand je suis arrivé, et que je n'ai pas rencontré David, j'ai eu le pressentiment d'un malheur. Je n'ai nulle honte à vous l'avouer : au moment oti les infirmités m'accablent, oU je me sens

ESCARMOUCHE DE MOINE 5l

déjà si seul, la pensée de trouver ici unservîteuréprouvé, un homme dont j'ai pu apprécier le dévouement, qui m'aime et que j'aime aussi, — j'en demande pardon à votre orgueil aristocratique, — m'était comme un soulagement. .. Connaissez- vous au moins l'adresse de David? Qui sait s'il ne manque de rien?... Il n'a que la pension de sa médaille militaire, et on ne vit pas avec cela.

— Le révérend père Phalippou s'intéresse à lui; il compte, par la protection de M. de la Livinière, un de nos amis, le faire admettre au ministère des cultes, en qualité de garçon de bureau.

— Le révérend père Phalippou?...

— Tenez, le voici ! fit madame Fuster, étendant le bras et se levant.

En effet, un ecclésiastique -~ celui que nous avons vu, plusieurs heures auparavant, heurter à la porte de Fhôtel Trémière — ^ descendait les degrés de Tescalier du jardin. Il s'avançait lentement, furetant de l'œil à la ronde, avec des mines effarouchées. Quand il découvrit le général, demeuré immobile sur sa chaise, bien qu'il fût à quelque cent pas, ce prêtre menu se courba pour le saluer.

— Mais ce révérend père Phalippou m'a tout l'air d'un enfant de chœur, grommela Fuster.

La baronne, à Tallure fort circonspecte du moine, devinant je ne sais quelle hésitation, s'empressa d'aller au-devant de lui. Elle lui parla à voix basse; puis tous

les deux, continuant à chuchoter de ce ton particulièrement distinct bien que très assourdi dont les prêtres et les dévots contractent l'habitude au confessionnal, toujours sans se hâter, marchèrent vers les charmilles et les marronniers.

Le sans-façon d'une pareille intimité, en dépit d'une connaissance parfaite de la haute moralité de sa femme, laquelle, à n'en pas douter^ causait de bonnes œuvres avec ce nain échappé de TEglise, ne laissa pas que d'offusquer le général. Il est sot de se montrer jaloux, et certes André Fuster, après les traverses de son mariage, était incapable de commettre cette sottise; néanmoins il lui parut que ce long a parte de la baronne avec ce prêtre, quand on le savait présent, constituait un manque d'égards blessant, et il allait se lever, prêt à interrompre un tête-à-tête ridicule, quand sa femme^ s'inclinant devant son interlocuteur :

— Révérend Père Supérieur, dit-elle, je vous présente le baron Fuster, mon mari.

Le général eut un soubresaut, et^ sans quitter son siège, avec indignation :

— Je suis ici chez moi, madame, et peut-être eût-il été selon les bienséances , au lieu d'intervertir les rôles, de me présenter M. l'abbé qui se trouve dans ma maison et que je ne connais point.

Madame Fuster se mordit les lèvres.

— M. le général a raison, madame, intervint le révérend père Phalippou d'une voix merveilleusement

douce. En outre des titres nombreux qu*il a à mes hommages, à mon respect : sa fortune, son grade conquis sur le champ de bataille^ la haute considération dont il jouit dans Tarmée et dans le pays, il en possède un tout à fait supérieur à mes yeux : il soufire.

— Monsieur l'abbé... murmura Fuster apaisé, presque honteux.

— Je racontais à madame la baronne qu*un de nos Pères du Jugement-Dernier, le révérend père Canitrot, après avoir longtemps subi la torture de douleurs rhumatismales^ a réussi à s'en débarrasser complètement à l'aide d une pommade de son invention. Il fait infuser des plantes qu'on lui adresse de son pays, du département de TAude, dans de l'huile d*olive vierge et mêle à cette préparation plusieurs autres ingrédients... Du reste, en rentrant rue Oudinot, Je compte prier le révérend père Canitrot de se mettre à l'œuvre pour vous.

— Alors, c'était de moi que vous vous occupiez avec madame Fuster ?

— Pardonnez ce défaut unique à madame la baronne : il ne lui suffit pas que vos éclatants services vous aient fait général de division, elle veut que vous deveniez maréchal de France.

— Maréchal I... maréchal!... s'écria Fuster avec un éclair dans les yeux.

— Pélissier, Bosquet le furent; Forey, Niel, Can-

54 l'A PETITE MÈRE

robert le sont; pourtant ils ne sauvèrent pas Tarmée, comme vous, à Inkermann.

— Comment ! vous savez cela, vous, mon Révérend Père ?

— Je le sais avec toute la France, répondit le religieux d'un ton d'admirable simplicité.

Notre malade se souleva sur sa béquille, et, par une impulsion venue du cœur, tendant sa main droite au moine, qui s'empressa de la saisir :

— ^Jfon Révérend Père, lui dit-il, je ne vous dissimulerai pas que vos paroles, aussi affectueuses que loyales, me touchent infiniment. Peut-être ne suis-je pas sans nourrir certains préjugés à l'endroit des gens d'Eglise. Mais, je le devine, si tous les prêtres vous ressemblent, je ne tarderai guère à devenir leur ami,

— Oh ! je ne doutais pas que la lumière céleste n'éclairât un jour sa belle âme ! s'écria madame Fuster avec transport.

Et, chose qui ne lui était pas arrivée depuis des années, malgré la réserve que lui imposait la présence du religieux, elle embrassa son mari. Le général sentit un nuage passer sur ses yeux. Aveuglé, il fut contraint de se rasseoir.

— Et moi qui redoutais de me trouver avec ma femme, avec mon enfant l balbutia-t-il à mots entrecoupés. Je craignais de voir renaître d'anciens malentendus... je...

' — Monsieur le général, interrompit le révérend

père Phalippou, le mariage fut une sainte et grande chose à l'origine du christianisme ; malheureusement, depuis que, dans la dépravation des mœurs contemporaines, il est devenu comme un marché au bénéfice des plus hideuses passions : l'avarice, la luxure» il est bien rare qu'il ne soit pas suivi d'inquiétudes, de tiraillements, de malentendus. Mais, après les fiançailles humaines, dont les conséquences furent, pour madame la baronne comme pour vous, si amères. Dieu, par l'émotion dont il vous pénètre, montre manifestement qu'il vous accorde la faveur des fiançailles célestes, et celles-ci ne laisseront après elles que délices et consolations. Désormais, vivez en un calme parfait d'esprit. Vous l'apprécierez bientôt, tout ici vous est ami. Dans la sérénité de votre vie nouvelle, entouré des soins d'une femme admirable, d'une enfant que vos conseils feront semblable à sa mère et à vous, enveloppé de toutes parts de la sollicitude pieuse des habitués de votre maison : le sénateur général de Roquebrun, le colonel de la Livinière, le vicomte Eustazade son fils, le duc de Vialemont, M. de Kermareck, M . Darnétal, madame la marquise de Mérifons, vous sentirez, après votre âme guérie par nous, votre corps lui-même se dégager jour à jour de ses souffrances, la santé redevenir entière, tout votre être enfin se redresser dans la force, parce qu'il se sera redressé dans Dieu.

— Et je pourrai remonter à cheval?

— Vous y remonterez I

En articulant ces paroles prophétiques, le religieux s'était retourné vers Fuster, et, d*un geste magistralement développé, lui avait montré le ciel. Ce mouvement, si simple par la foi qui ranimait, eut un caractère tellement saisissant que le général, portant en effet les yeux en haut, s'en trouva comme ébloui. Effrayé de ce qu'il avaif cru voir dans les nuages entr'ouverts au commandement du prêtre, il courba la tête et demeura absorbé.

Non, jamais André Fuster n'avait ouï parole si ardente, si inspirée. Et puis quelle voix pleine de vibrations sympathiques sortait de la bouche de cet homme, que sa taille ridiculement mesquine lui avait fait tout à rheure méprisable ! A présent, dans son imagination maladive, le révérend père Phalippou avait grandi de dix coudées, il surgissait comme un géant, et c'était lui, lui le général, qui subitement était devenu le nain.

On lui promettait donc le relèvement. Crédule comme un enfant, Fuster pensa à la pommade du révérend père Canitrot, et, bien qu'il eût épuisé à son très grand dommage toutes les mixtures de la pharmacopée, il se demanda sérieusement si celle-ci n'allait pas le sauver. Pauvre nature humaine, imbécile et lâche, qui a besoin de croire aux miracles pour résister au désespoir I

— Alors, insista-t-il obsédé, vous êtes convaincu

ESCARMOUCHE DE MOINE 5j

que bientôt je serai mis à même de revendiquer mon rang dans l'armée ?

Le moine lui montra les paroles brodées sur son long scapulaire noir.

— ^ Lisez! lui dit-il.

— « Expecto resurrectionem^ » épda le général.

— « J'attends la résurrection. » Ces paroles consolantes sont extraites du Credo, . • Attendez la résurrection, mon fils : Dieu me le promet, vous ressusciterez !

Mon fils!

André Fuster ne se révolta pas. Il sourit discrètement au révérend père Phalippou.

LES QUàTRE-TEMPS.

L'assaut tenté contre le général, en dépit de la brusquerie de Fattaque, qui pouvait le faire échouer, avait réussi bien au-delà de Tespérance des assaillants. Surpris eux-mêmes de leur succès, ils se préparaient à harceler plus avant l'ennemi, disposé à la plus honteuse des capitulations, moyennant la vie sauve, lorsque, tout en haut du Jardin, la porte vitrée s'ouvrant avec fracas, parut sur le seuil Daniel Nadalewski.

Le Révérend Père Supérieur de l'Ordre du Jugement-Dernier fronça le sourcil ; quant à la baronne, dont les traits rigides avaient revêtu une expression de délicat attendrissement, elle recouvra soudain l'impassibilité glaciale de sa physionomie.

LES quatre-temps $9

L'aide de camp accourut, présenta ses hommages à madame Fuster et s'inclina devant le prêtre.

— Mon cher Daniel, dit le général avec une bonhomie charmante, tu fais bien d'arriver, car j'avais besoin de renfort. Encore cinq minutes, et, au lieu de me trouver dans ce jardin, tu m'aurais découvert dans le grand salon, métamorphosé en chapelle, confessant mes péchés et récitant force actes de contrition. Ma foi, mon cher enfant, ton père en pensera ce qu'il voudra : je suis entamé.

— Pas bien profondément, je suppose, repartit le jeune homme.

— Vous seriez donc contrarié^ monsieur, si, à dater de ce jour, mon mari formait la résolution de ne négliger aucun de ses devoirs religieux? demanda sèchement la baronne.

— Moi, madame î en aucune façon. Le général eut mon admiration dans l'armée, et, quoi qu'il lui convienne de faire durant son court passage dans la vie civile, car il reviendra bientôt parmi nous, il aura partout et toujours mon admiration.

— Peut-être monsieur votre père approuverait-il moins facilement que vous la conversion de M. le baron Fuster ? intervint le révérend père Phalippou*

Daniel reçut une pincée au cœur.

, — Monsieur l'abbé, dit-il^ mon pèrej qui est un grand et vaste esprit, a écrit des livres qui n'ont pas obtenu l'approbation du clergé j mais tout est noble

6o LA PETITE MÈRE

en lui et il n a pas Taffection égoïste. S'il plaît au général d'aller à confesse, comme il le disait lui-même, soyez-en convaincu, son vieux ami Stéphane Nadalewski ne gênera nullement sa liberté.

— Nous caressons cet espoir, mon cher monsieur Daniel, interjeta la baronne d'un ton oîi sifflait une note de hautaine moquerie.

— L'amitié, quand elle est chrétienne, reprit le religieux, revêt un caractère auguste qui éloigne le soupçon; quand elle est fondée seulement sur des considérations humaines, entre gens qui ne partagent pas la même foi, elle peut devenir un danger.

Le visage du jeune ofEcier changea d'aspect : il était pâle, il devint pourpre.

— Monsieur Tabbé, dit-il, je ne découvre pas clairement le sens de vos paroles enveloppées. Mais ce qui éclate d'une façon bien nette à mes yeux, c'est votre désir d'amener une rupture entre deux hommes qui s'aiment depuis plus de trente ans. J'ignore si vous aurez beaucoup de peine à détacher le général de son ancien condisciple du lycée Louis-le-Grand ; quant à mon père, n'entreprenez pas cette besogne, vous y perdriez votre temps.

Daniel salua la baronne, et, avec une familiarité qu'autorisait un attachement sans bornes, tendit la main à Fuster pour prendre congé.

— Tu t'en vas ? lui demanda le général, abasourdi

LES QUATRE-TEMPS 6l

de la tournure imprévue que, par sa faiblesse, les choses prenaient autour de lui.

— On m'attend à Bellevue.

— Je veux que tu restes.

— Mais...

— Halte-là, capitaine l

Le jeune homme, qui s'éloignait, s'arrêta court. Le général alla jusqu'à lui, et, d'une voie rendue chevrotante par l'émotion qui lui faisait trembler les lèvres : " ,

— Mon cher enfant, dis à ton père que mon amitié pour lui n'a d'égale que mon estime ; que ses ouvrages de libre recherche, je les admire ; que c'est sur lui surtout que j'ai compté pour m'aider à supporter la solitude où je sombre piteusement... A présent, pars, s'il te déplaît de déjeuner avec nous.

L'aide de camp, saisi, demeura fixe.

La grande femme noire, à pèlerine et à crucifix de laiton, qui avait apparu quand on réclamait le chef Tarabel, s'avança parmi les herbes du jardin à pas étojufTés.

— Madame la baronne est servie I glapit cette cuisinière angélique.

Daniel Nadalewski, rappelé à ses devoirs d'homme

du monde, offrit son bras à madame Fuster et marcha

avec elle vers le grand escalier de pierre de taille

s'étalant dans toute la largeur de Fhôtel. Derrière eux,

à quelque distance, venaient le général, appuyé sur I 6

sa béquille, et le révérend père Phalippou, plein d'obséquieuse sollicitude.

— Ecoutez donc, monsieur l'abbé, lui dit André Fuster d'un ton brusque en escaladant les degrés, je trouve que vous vous êtes un peu hâté de chanter victoire. Il est vrai que vous m'avez tendu la ligne fort habilement ; mais en dépit de mes yeux, rendus singulièrement troubles par mon satané rhumatisme, j'ai vu votre hameçon et je ne Tai point avalé.

— Général I...

— Pas si.,, goujon que ça, mon Révérend Père, pas si goujon. . .

On entra dans la salle à manger.

— Eh 1 bon Dieu I qui a fait servir ces viandes ? s'écria madame Fuster, reculant avec effroi.

— Je suis ie coupable, ma chère, gémit le général.

— Comment, du rosbif, de la galantine de volaille, du pâté I...

— Sommes-nous au mercredi des Cendres, par

hasard ?

— Nous sommes au mercredi 1 6 septembre, monsieur, riposta-t-elle, et c*est aujourd'hui un jour maigre. Vous n'avez donc jamais entendu parler des Quatre' Temps ?

— Oh I si peu I murmura Fuster, s'asseyanti Evidemment la conversation tournait à Faigre. Le

général, chez qui le laisser-aller de la vie militaire n'avait pas entamé l'homme de bonne compagnie,

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