‹ La petite mère (volume 4)Chapitre 31 sur 33 · LA FEICMB DOIT SE TAIRE · texte numérisé non relu

LA FEICMB DOIT SE TAIRE

qui plus d'une fois me rendit méprisable à mes propres yeux, me cramponner de temps à autre à je ne sais quelles espérances fugitives, un mot sec, affilé comme le tranchant d'un glaive, coupe aussitôt ces fils par lesquels je voudrais me rattacher à la vie, et je retombe dans ma solitude et mon désespoir.

— André! André I vous n'êtes pas seul, je vous le jure^ dit madame Fuster enveloppant les mains de son mari dans les siennes par un mouvement affectueux.

— Je suis seul! cria-t-il se dégageant. Il a plu à votre Dieu cruel de faire le désert autour de moi...

— Général, interjeta le Supérieur du Jugement- Dernier, songez au bien que votre âme a retiré de la solitude; c'est dans la solitude qu'elle connut la grâce, c'est dans la solitude qu'elle fut purifiée, c'est...

— Je ne veux pas qu'un autre ait à endurer mon martyre, interrompit-il véhémentement.

— Un autre? demanda la baronne au comble de la surprise.

— Madeleine se mariera un jour, je suppose.

— Madeleine se marier ! articula-t-elle avec une moue dédaigneuse et dégoûtée.

— Comptez-vous par hasard la faire religieuse?

— Oïl serait le mal, si jamais?...

— Je le vois, ma chère, le mal ne serait pas pour vous, irialheureusement; mais il serait pour notre enfant, il serait pour moi.

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*^ Général, vous vous alarmez à tort quand vous redoutez pour mademoiselle Fuster la vocation religieuse; rien dans son caractère ne laisse prévoir que Dieu Tait élue pour la vie privilégiée du sacrifice, et sa légèreté naturelle doit vous être une suffisante garantie.

— Monsieur, riposta Fuster oSensé, moi aussi je fus léger; mais Tinfortune oti je me vis de bonne heure muré me rendit grave, grave au point qu'élevé par ua prêtre éloigné des autels, ayant en outre passé ma vie dans des œuvres où dominaient les seules préoccupations terrestres, j'en suis pourtant venu à appeler votre Dieu par qui jç souffre, à le prier, à l'invoquer. . . Certes, je donnçrai tous mes soins au bonheur de ma fille, j'emploierai à cette tâche sacrée k restant de mes forces. Mais, en dépit de ma lutte contre le mal, il me tient et peut m'entraîner d'un jour à l'autre. Or, moi disparu, qu'arriverait- il si la religion, dont j'aurais laissé Madeleine s'im^H^égner trop abondamment, se présentait à elle comme son unique appui, son unique consolation? Je veux précautionner mon enfant contre cette terrible ennemie, . •

11 se tourna vers le Supérieur du Jugement-Dernier, prêt à l'interrompre.

— Voilà pourquoi, mon Révérend Père, dans le plan d'éducation que j'adopte désormais pour Madeleine, les études religieuses, auxquelles vous avez attribué une si large place, se trouveront contenues dans un cadre plus restreint.

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— Auriez- VOUS le dessein de faire de ma fille ce qu*on appelle, je crois, c une libre-penseuse »? demanda la baronne avec une hauteur indignée qui, lui redressant la taille, lui animant le visage, la montra dans tout l'éclat de son allure impérieuse et superbe.

**- Quelle folie !

— C'est .que, dans ce cas, ;e vous en préviens loyalement, vous ne me trouveriez pas résignée.

— Vous vous révolteriez ?

— La révolte »ralt un devoir pour voti» arracher Tâme de mon enfant.

Par un long regard^ le général, que fascinait cette cdère courageuse^ ne put s'empêcbef de jouir de Tincomparable beauté de sa femme^

— Ma chèi'e Thérèse, dit- il d'un ton d'eltrême doU* ceur, rassurez-vous. Si vous me voijrez prendre certains anfangements pûur éviter que, chez Madeleine, la religion ne devienne tine passion dominante, ne redoutez aucune entreprise contre sa foi, je vous prie. Vous êtes catholique, je surs catholique, notre fille sera catholique« La seule modification que j'apporte dans le programme de son instructioiï, c'est un plus grand développement donné aux matières classiques proprement dites. 11 n'y a donc pas lieu de jeter les hauts cris, de songer surtout à prendre les armes contre Votre maître et seigneur.

Il sourit encore une fois, et, ootfitne la baronne s'étak rapproth^e de la chaise longue, disposée au combat,

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il essaya de lui saisir la main pour la presser. Mais celleci, vibrante du souffle de la tempête, recula loin de toute atteinte, et, arrêtant sur son mari desyeuxenfiammés, ces mots s'élancèrent en grondant de ses lèvres :

— Enfin, qu'allez- vous faire ?

— Rien de bien extraordinaire. Au lieu de renvoyer Madeleine à Saint-Denis ou de la placer au Sacré-Cœur, je la garde à la maison.

— Ici, à l'hôtel Trémière ?

— Ici, à rhôtel Trémière. Je lui donnerai des professeurs, des maîtresses...

— Et vous vous figurez que je négligerai les œuvres charitables qui me réclament à certains jours fixes sur divers points de Paris pour me vouer à surveiller les leçons de ma fille ?

— Les œuvres charitables devraient pouvoir attendre. Mais ne vous mettez pas en peine : les pauvres que vous visitez n'auront pas à regretter votre absence. J'assume tous les soins de Téducation de ma fille.

— Et vous assumez aussi la responsabilité de cette éducation devant Dieu ?

Fuster étendant la main :

— Devant Dieu I

*— Dois-je comprendre, général, que ma mission auprès de mademoiselle Fuster cesse dès aujourd'hui? s'informa le Supérieur du Jugement-Dernier d'un ton quelque peu contraint.

— Dès aujourd'hui, c'est aller un peu vite, et je

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crains, mon Révérend Père, que, comme ma femme, vous ne vous exagériez la portée de réformes moins radicales que vous ne croyez. Madeleine continuera à recevoir une instruction religieuse solide; seulement, une leçon d'une heure par semaine sur cette matière suffira jusqu'à nouvel ordre. Nous avons beaucoup de choses à apprendre, et je ne suis pas d'avis que nous nous attardions plus longtemps sur l'histoire de Joseph vendu par ses frères ou sur celle du jeune Tobie chez Gabélus. Pour cet office, qui devient de très médiocre importance, je n'oserais, mon Révérend Père, recourir à votre zèle, à votre amitié, et madame Fuster saura découvrir, dans le clergé de Saint-Thomas d'Aquin, un vicaire que nous pourrons charger de ce devoir délicat. Toutefois, je m'empresse de le déclarer, si vous ne trouviez pas votre besogne trop réduite, et s'il vous convenait de la juger encore digne de vous, non' seulement je ne trouverais aucun inconvénient à vous la voir continuer, mais j'ajoute que j'en serais heureux.

— Général, j'étais et je reste à votre disposition, murmura le moine qui s'inclina.

— Merci.

Et regardant la baronne, attentive, sérieuse, concentrée :

— Ma chère amie, nous nous entendons à merveille,

le Révérend Père et moi. Que n'avez-vous le caractère

facile, conciliant, de cet iami dévoué! On a bien raison I 27

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de dire que deux hommes finissent toujours par tomber d'accord. Avec les femmes, tout se complique, se...

— Votre intention, ;e présume, en dépît du temps que vous nous marchandez, n'empêchera pas Madeleine de suivre des exercices réguliers de piété ? interrompit madame Fuster.

Chacun de ces mots, animés du feu de son âme, s'était détaché net, bruissant, acéré comme une provocation.

— »■ Entendons-notts bien. Qu'appelez-vôus exercice» réguliers de piété ï

— J'appelle ainsi la messe tous les matins dans tlotre chapelle, la récitation du chapelet et des Petites Heures de la Sainte- Vierge chaque jour...

— J'en ai un fegrét bien vif, mais je ne puis entrer dans vos viies. Madeleine assistera à la messe le dimanche seuleftient. Pour lé chapelet et les Petites Heures^ en corfsidéfation des travaux dont notre pauvre enfant va se tfouver surchargée, vous voudrez bien lui en faire grâce. Songez donc, études classiques, arts d'agrément: piano, dessin, éqaitation, éqaitatîôn surtout, j'y tiens...

— Vous m'obligez à vous dire que si, relativement à Madeleine, il vous a plu de prendre vos résolutions, j'ai pris les miennes de mon côté.

— Que vous me sacrifierez très gracieusement, j'en suis sûr.

— Vous vous trompez.

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Elle jeta un pas en avant.

— Alors, nous allons nous disputer notre fille? dit le général.

— Nous nous la disputerons ! ripo^ta^t-elle farouche.

— C'est une lutte impie que vous me proposez là.

— Dieu me voit et m'absout.

— Remarquez-le, je vous prie, mon Révérend Père, c'est toujours Dieu.

Il eut un geste effrayant. Puis, par l'eiFort d'un emportement qui exaltait toute sa machine, se dressant sur ses jarrets, il s'avança vers sa femme.

— Madame, prenez garde à vous! lui cria-t-îl.

La baronne ne recula pas d'une semelle. Elle attacha sur son mari un regard fixe et froid, et d'une voix âpre, stridente :

— Général, dit-elle, quand le Révérend Père Supérieur du Jugement- Dernier demandait à s^s retirer, vous n'auriez pas dû le retenir. Vous accusez les religieux de nourrir des préventions contre le mariage ; il était au moins inutile de montrer à un religieux à quels éclats tout à fait déplorables le mariage peut aboutir.

L'appel au moine était direct ; il ne put s'empêcher de l'entendre. Son visage austère se rembrunit. Il eût préféré ne pas intervenir dans le débat. Il n'était pourtant pas homme à hésiter.

— Madame, dit-il d'un accent sévère, vos paroles

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sont mauvaises et je les condamne absolument. Il ne vous appartient pas, à vous simple fidèle, membre du corps enseigné, non du corps enseignant de l'Eglise, de'connaître et de discuter ce que les religieux pensent ou ne pensent point du mariage.

— Mais, mon Révérend Père... interrompit-elle frémissante.

— a La femme doit se taire dans l'Eglise. »

— Il n'en est pas moins vrai, répliqua-t-elle, incapable de dompter son exaspération pieuse, qu'il existe un état plus parfait que Tétat de mariage...

— Je vous cite le texte même de Tapôtre saint Paul, madame.

Et, d'un ton de commandement :

— a La femme doit se taire dans l'Eglise, taceat mulier in Ecclesîa. »

Ces quatre mots latins produisirent sur la baronne un effet immense : son front altier se courba, ses yeux grands ouverts, pétillants, embrasés, se voilèrent à demi sous les paupières, toute son attitude de combat fit place instantanément à quelque chose d'humble, de résigné, presque de tremblant.

— Que la volonté de Dieu soit faite et non la mienne I soupira-t-elle.

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