LÀ FEMME DOIT SB TAIRE
j'endurai lorsque moi, né pour les joies pures de la famille, je me vis lancé dans la vie déserte des amours équivoques, les plus cruelles des amours parce qu'elles sont sans lendemain. Que de fois^ au milieu du bruit, des splendeurs , des succès d'une existence abandonnée aux plaisirs faciles, je senti» mon affreuse misère et ^enviai une place à Thôtel Trémière, entre ma femme et mon entant 1 Si ks camps vous familiarisent avec le tumulte, vous dres« sent à l'action, il est des heures pendant lesquelles toute œuvre énergique cessant, ils vous abandonnent à vous-même, à l'enchantement ou au supplice de votre réiSexion, selon que vous avez bien ou mal agi* C'est dans ces minutes de calme^ où les travaux de la guerre suspendus laissaient tomber sur moi tout le poids de ma pensée, que mon âme connut toutes ks angoisses. Je me disais: — t Pourquoi n'ai-je pas vécu avec celle que j'ai aimée, que j'aime, que j'aime* rai toujours? » -*• L'image de Madekine endormie dans son berceau ou penchée sur son pupitre à Saint-' Denis me passait aussi devant les yeux. J'ai quelque honte à l'avouer pourtant : ma femme me préoccu* pait plus que ma fiUe^ Je suis ainsi fait. Au sur-* plus, s'il fallait une excuse à ce sentiment tenace d'égoïsme^ veuiUez remarquer, mon Révérend Père, qu'à cette époque la religion, dont je connais à peine le bienfait par Thérèse et par vous, n'avait pas encore pacifié mes sens et que la béte, fière et dé-
muselée, n'avait pas subi le joug de la maladie.
— André ! murmura la baronne qui rougit.
— Je n'irai pas plus loin dans cette confession, ma chère, car peut-être, en dépit de mes résolutions, s'échapperait-il de mes lèvres des mots que vous ne devez pas entendre. C'est terrible, la sincérité d'un homme malheureux qui veut absolument racheter les torts de son passé et à qui, pour ce rachat, il ne reste que la ressource d'un aveu complet.
— Vous n'avez aucun aveu à faire, tout vous a été pardonné, mon ami.
— Oui, sans doute, vous me pardonnez ; mais il faudra des années avant que je me pardonne moi-même, et je ne réponds guère de ne pas vous importuner de mes regrets toutes les fois que, comme aujourd'hui par exemple, il me sera donné d'admirer notre enfant*
— Peut-être m'étais-je un peu méprise à l'égard de Madeleine.
— Vous vous étiez méprise^ en effet* Mais qu*im* porte, puisque par moi vous la connaissez désormais ! Du reste, ce cœur que je lui vois^ oîi une sensibilité exquise se cache sous les apparences de la légèreté^ qui le lui a fait, sinon vous? Qui lui donna cette grâce charmante, cette simplicité touchante, cette franchise adorable, sinon vous? Qui lui communiqua ce sentiment inné en quelque sorte de charité, sinon vous, la plus charitable femme de Paris ? Ce que vous allez faire» vous, à l'Orphelinat du révérend père
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Phalippou, aux Dames de la Solitude, au couvent de la Providence, à la crèche de la rue Saint-Julien-le- Pauvre» dans les mille associations de bienfaisance auxquelles vous êtes affiliée, Madeleine le fait ici auprès de David, dont elle paye le loyer, auprès de Rosalie David, dont elle achète les médicaments, auprès de Marie David, qu'elle habille de ses économies. Vous qui devriez avoir voitures et chevaux et qui allez à pied à travers les rues, heureuse de ne pas dépenser un écu qui peut soulager une soufiTrance, savez- vous ce que me répondit Madeleine, comme je l'engageais Tautre jour à renouveler son buvard de chagrin effon* dré? — «J'avais l'argent, mais j'ai préféré acheter une blouse et des petits souliers à Loulou. » — Voilà un trait qui la rend semblable à vous-même, et c'est la mère que j'ai embrassée en embrassant l'enfant.
— Chère petite! soupira madame Fuster, touchée au vif cette fois.
— Madame, intervint le Supérieur du Jugement- Dernier, à qui l'émotion de la baronne n'avait rien enlevé de son sang-froid, nous n'avions pas entrevu toutes les qualités dont la main de Dieu déposa les germes en mademoiselle Fuster. Mais, grâce à l'épreuve tentée par le général, l'aveuglement n'est plus possible : comme vous, votre fille a été élue icibas pour les grandes œuvres de la religion.
— Comment Tentendez-vous, monsieur, je vous
prie ? demanda Fuster, fâché de voir attribuer à Dieu 1 26
ce qu'il lui avait été si doux, à deux reprises, d'attribuer à sa femme.
Au ton brusque dont avaient été lancés ces mots, le moine ne fut pas loin de soupçonner qu'il Venait de commettre une maladresse, et, se ravisant :
— Je veux dire simplement que mademoiselle Fuster, en fait de vertus chrétiennes, rivalisera plus tard avec sa mère,
— Ma foi, mon Révérend Père, je parlerai avec k dernière franchise. Permettez-moi donc de vous avouer que, relativement aux vertus chrétiennes, je serais désolé que ma fille allât au-delà de la baronne.
*-« Cependant le chemin de la perfection est infini, et...
— Non, vous dis-je. Que Madeleine, en fait de perfection, atteigne le point où en est arrivée sa mère, c*est bien. Au-delà, il y aurait péril.
— Péril, André, à devenir peut-être une sainte I
— Péril, général, à s'approcher de Dieu de plus en plus I
Enlacé de toutes parts, Puster eut un mouvement de révolte.
— Mon RéYérend Père, dit-ÎI, se retournant vers le moine et le regardant avec des yeux que traversaient d'ardentes lueufs, tout à Theure ma fille a prononcé le ftom de Dieu avec une exaltation qui m'a effrayé. Ce cri qu'elle a jeté vers le ciel, quand vous l'accusiez de n'éproxrver aucun sentiment religieux, Fa comme
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r^nviersée, car elle est tombée à genoux, dans l'impuissance où elle était de se sQutenir. Cette scène et celle qui l'a précédée à propos de ma chère Thérèse me troublent. Je crois avoir exprimé ce que m'a hit res^ sentir de joie la découverte de la tendresse de Madeleine pour sa mère. J'ai trouvé dans eette joie, qui venait de mon indestructible attachemen à ma femme, lu force et la raison 4e m'humilier, ce qui ne m'arriva de la vie. Cependant, je regretterais de vous voir caresser la moindre illusion sur mes dispositions intimes.
Le Supérieur du Jugement-Dernier projeta sa main droite en avant^ marquant son intention de prononcer quelques mots.
— Je m'explique, continua Fuster. Au point de vue des concessions où je devais condescendre en réintégrant la vie de famille après tant d'années, ma femme et vous, vous avez obtenu de moi tout ce qu'il m'était possible de vous accorder. Sans parler de ma conver» sion, que vos soins achèveront jour à jour, je me suis h peu près soumis aux exigences qu^il vous a plu de m*imposer. Vous avez désiré que l'hôtel Trépiiôre conservât sa chapelle, il Ta conservée ; il a été agréable à madame Fuster qu'en attendant une dé*cision définitive, Madeleine fût instruite par vous, Madeleine vous a été confiée ; il vous était commode que des Frères et des Sœurs du Jugement- Dernier trouvassent leur logement dans ma maison, je leur ai livré ma maison...
— Mais, je crois, interjeta la baronne aigrement^ qu'en fait de sacrifices^ je...
— Certes, ma chère amie, vous vous êtes montrée généreuse, puisque vous m'avez permis de rappeler ici David, sa femme, son enfant, et de reprendre Tarabel. Je vous remercie... II y a donc entre nous trois échange de services...
— Je vous demande pardon, général, si j'ose vous interrompre, dit le moine : en fait de services, j'en reçus de vous de nombreux, mais vous n'en reçûtes jamais de moi.
— Comment, et mon sauvetage! Comptez-vous cela pour rien ?
Il sourit avec bonhomie.
— Général, répondit gravement le révérend père Phalippou, le mot de « service », qui peut convenir aux vulgarités terrestres, n'est pas applicable aux choses trop élevées du salut.
— Ces choses-là, d'un caractère sacré, ne sont pas faites surtout pour qu'on en rie, se hâta d'ajouter la baronne*
A tant et de si rudes piqûres reçues dans le flanc, Fuster se cabra à la fin.
— Ah ça ! voyons, s'écria-t-il, croyez-vous par hasard que je vais parler tout d'un coup votre langage entortillé ! Où diable voulez-vous que je l'aie appris ? A l'armée, on s'exprime rondement, et tant pis pour les oreilles trop délicates. En vérité, c'est à décourager
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ma piété naissante I Quoi ! j'estime qu'un homme que je tire de son lit, qui accourt à mon appel quand je suis mourant, me rend service, et vous, monsieur Grégoire Phalippou, pénétré de la grandeur de votre ministère, que je suis loin de ne pas priser très haut, vous trouvez mes expressions peu séantes, et sur ce vous m'infligez une leçon î...
— Général....
— C'est de l'orgueil, cela, si je ne me trompe, mon Révérend Père.
— André ! se récria madame Fuster.
— Revenons à Madeleine... Après tant de précautions oratoires fort puériles, car un père a le droit d'exprimer nettement sa pensée quand il s'agit de son enfant, ma conclusion est qu'ayant tout accordé à ma femme et à ses très respectables amis, devenus les miens, il est une chose que je vous refuserai avec la dernière obstination.
— Une chose? demanda la baronne pinçant ses lèvres d'une façon significative.
— Oui; et comme je ne veux aucunement prendre l'habitude d'aller à mon but par quatre chemins, je vous avouerai tout de suite qu'il s'agit de la direction de Madeleine.
— Eh bien ?
— Eh bien, en retour des preuves de condescendance que je rappelais, je sollicite de vous, ma chère,
un peu aussi du révérend père Phalippou, qui voulut 1 26.
3a6 LA PETITE MÈRE
bien perdre & l'hôtel Trémière tant d'heures qu'il eût employées si fructueusement ailleurs, l'autorisation de m'occuper à peu près exclusivement de Madeleine,
-*• Gomment, vous songez? à soustraire notre fiUç à rînfluence maternelle?
-— Vous calomniez le général, madame ; il est incapable d'avoir conçu un pareil projet, insinua le Supé« rieur du Jugement- Dernier.
Fuster lança au religieux un regard aigu qui le transperça comme une flèche.
— Vous avez raison, monsieur, dit»il, irrité d'une intervention oîi l'hostilité à ses desseins perçait à travers des ménagements trop habiles, je ne veux pas arracher Madeleine à la sollicitude, à la tendresse de sa mère. Ce que je réclame, c'est le droit de me mêler désormais de instruction de ition enfant. Je le reconnais avec vous, les Dames de la Légion-d*Honneur n'ont pas retiré de cette nature, profonde d'intelligence et de sensibilité, ce qu'on en devait attendre ; aussi me voyez-vous décidé à ne point renvoyer Madeleine à Saint-Denis.
— Enfin ! soupira la baronne.
Et d'une voix où chantaient des notes suaves, elle ajouta :
— Vous optez décidément pour le Sacré-Cœur, mon cher André ?
— M*en préserve le ciell •— Alors?. ..
tA FEMUR DOIT SE TAIRE.,, $0J
— A*t-il fallu VOUS t&nir des années au couvent, vous, pour vous inspirer des sentiments pieux ?
— Mon père a suffi à cette tâche supérieure, répondit-elle avec un redressement d'attitude.
<— Qui vous dit que, dans la voie nouvelle où je suis entré grâce à vous, je n*y suffirai pas à mon tour pour Madeleine?
— Vous !
Il est difficile d'exprimer ce que ce monosyllabe, parti comme un trait en sifflant, contenait d'încrédu* Hté, d*însolence, peut-être de mépris.
André Fuster, touché à Tâme, eut un haut-le-corps formidable. Il se mordit les lèvres jusqu'au sang. Puis, après une minute de silence effaré, il articula d'une voix calme :
— Assurément, ma chère Thérèse, je n'aurai garde d'entamer avec Madeleine un cours complet de théologie, ce dont M. de la Sylve, très versé dans les matières religieuses, eût été fort capable. Mais sans parler du secours que, pour les cas compliqués, pourra me prêter le révérend père Phalippou, et, à son défaut, tel autre ecclésiastique de la paroisse, vous êtes là, vous, et, qui sait? peut-être vous étonnerai-je beaucoup par mes aptitudes à faire réciter le catéchisme et à fournir des explications. D'ailleurs, — ceci est le point douloureux, — pourquoi vous cacher ma pensée? je ne compte pas élever notre fille comme M. de la Sylve vous éleva.
3o8 LA PETITE MÈRE
— Vous trouvez sans cloute que mon père ne comprit pas ses devoirs envers moi ?
— Non certes I
— Pourtant...
— M. de la Sylve, dont j'honorai les vertus, dont j'honore la mémoire, ne mérite aucun blâme, puisqu'il fit de sa fille la plus noble et la plus charitable des femmes.
— Pourquoi n'a joutez- vous pas la plus dévouée des épouses?
— Parce que, dans le mariage, le dévouement ne compte pas.
— Ah! soupira-t-elle troublée.
— Deux amis se dévouent Fun à l'autre; deux époux font mieux que cela : ils s'aiment.
— Je vous aime, mon ami.
— Vous aimez Dieu.
— Général, la religion ne saurait mettre obstacle à la tendresse de l'épouse chrétienne.
— Mon Révérend Père, quand la religion touche chez nous à certaines profondeurs, elle tarit la source des sentiments humains. Pour celui qui est fermement convaincu de la hauteur de vos doctrines, rien n'existe que le ciel. En voulez- vous un exemple? Voyez ma maison. Croyez-vous qu'il y ait^ à Paris, dans le monde, beaucoup de ménages semblables au mien? La religion, cette foudre, est tombée sur mon bonheur et l'a brûlé. J'ai beau, par une lâcheté odieuse de mon cœur,