‹ La petite mère (volume 4)Chapitre 9 sur 33 · I II · texte numérisé non relu

I II

126 LA PETITE KÏRE

— Monsieur Nadalewski 1 . . .

— Tenez, monsieur Phalippou, l'amitié, quand elle est profonde comme elle existe entre le général et moi, se refuse à connaître des scrupules puérils, et puisque nous voici seuls tous trois, je vous interrogerai avec franchise. Répondez-moi loyalement. Vous, le directeur, le dépositaire des secrets de madame Fuster, ne pensez-vous pas que, si la baronne s'était montrée un peu moins préoccupée de son salut et beaucoup plus de son mari, le général, sa femme, son enfant, en eussent été plus heureux ?

— Mais, monsieur...

— Parlez sans crainte.

— Il est possible, monsieur Nadalewski, que l'amitié qui vous lie de longue date à M. le baron Fuster vous autorise, en effet, à toucher un sujet des plus délicats; quant à moi, je ne saurais...

— Voyons, monsieur l'abbé, pas de subterfuges l dit André Fuster, lequel, ramené brusquement aux douleurs de sa vie, arrêta sur le religieux un regard fixe et froid.

— Général, répondit le Supérieur du Jugement- Dernier avec un grand calme, ma langue ne connaît pas les subterfuges, parce que mon cœur ne connut jamais la crainte. Il dépend des hommes de m'affliger, mais il ne saurait dépendre d eux de me faire man»^ quer à mon devoir.

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— On ne songe aucunement à vous faire manquer à votre devoir, monsieur l'abbé.

— Il ne s'agît pas, bien entendu, de nous répéter ce que madame Fuster a pu vous confier au confessionnal, interjeta Nadalewski.

Le teint du révérend père Phalippou, ordinairement pâle, s'alluma.

— Messieurs, s^écria-t-il, ouvrant ses deux bras par un élan indigné et les étalant comme Jésus sur la croix, regardez-moi bien et dites si vous me croyez capable d'une infamie... Je n'ai rien à vous révéler ni sur madame la baronne Fuster, protectrice de l'Ordre que je fonde, ni sur madame la baronne Fuster, ma pénitente : je suis galant homme et je suis prêtre.

Le général laissa échapper un mouvement de dépit. Stéphane Nadalewski, qui observait attentivement le moine, reprit :

— J'ai bien peur, monsieur, que vous ne vous soyez mépris sur la portée de la question que j'avais l'honneur de vous adresser tout à l'heure. Je puis ne pas admirer absolument le clergé catholique, mais il eut toujours mon respect. Je n'ai donc point songé à vous tendre le moindre piège dans le dessein d'éprouver votre foi. Je vous tiens pour ce que vous êtes, pour un bon prêtre et pour un honnête homme... Nous touchions à des idées générales, et, peu à peu, de luimême, Tentretien s'est infléchi à des choses plus intimes. Naturellement, moi, qui vols Un frère dans

le général, en le retrouvant malade et déjà abandonné, je perds un peu la tête et je vous demande à brûlepourpoint si, au lieu de courir aux réunions des tt Dames de la Solitude » , madame Fuster n'eût pas mieux fait de rester auprès de son mari, de laider à supporter ses souffrances, de le consoler; si le premier devoir d'une épouse, le plus noble comme le plus saint, n'est pas de ne se séparer jamais de Tépoux? Ma question, vous le voyez, monsieur, était des plus simples, et il n'y avait aucun motif à prendre les armes.

— Mon ami Stéphane a raison, c'est de la religion trop exallée de ma femme que découlèrent tous les malheurs de ma vie.

— Ce dont je puis répondre, général, dit le prêtre, c'est que cette religion, que vous reprochez à tort selon moi à madame la baronne, n*a pas altéré ses sentiments pour vous.

— Comment!

— Madame la baronne reçut des blessures en plein cœur; mais elle vous pardonna vos maîtresses et ne cessa pas de vous aimer.

— Mes maîtresses!... Je le lui ai avoué, c'est elle qui me contraignit à courir les aventures. Le soldat ne fait pas vœu de chasteté comme le prêtre, monsieur l'abbé, et si ma femme n eût converti notre chambre à coucher en une cellule de couvent, je ne l'eusse pas désertée. Il faut vivre, que diable I et c'est uniquement

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parce qu'on m'a trop serré le licou chez moi, que je suis allé paître chez le voisin.

Le Supérieur du Jugement-Dernier, voyant la conversation glisser sur une pente oîi son caractère lui interdisait de la suivre, était au moment de se lever pour battre en retraite vers la chapelle, quand, par la porte vitrée du jardin, se précipita dans le petit salon, avec force fracas, Madeleine Fuster, riant et sautant.

— Eh bien? demanda le général.

— Gagné I gagné I j*ai gagné ! s'écria la jeune fille, fermant la bouche à son père par un baiser. Monsieur Daniel, puisqu'il faut absolument lui donner ce titre si bête, a été battu à plate couture. En voilà un officier qui ne fera jamais peur à l'ennemi !

— Mademoiselle... murmura l'aide de camp.

— Il est tout honteux de sa défaite, répartit-elle. Et s'adressant à Daniel :

— Allons, monsieur^ vivement, prenez votre chapeau et accompagnez-moi rue Saint- Placide.

— Rue Saint- Placide? interrogea Fuster.

— Puisque maman n'est pas là, je m'échappe pour aller voir Marie David, ma LouloUy c'est un amour d'enfant !

— Quoi ! mon vieux David demeure rue Saint- Placide ?

— Numéro 9, au cinquième sur la cour.

— Va, mon enfant, va, et annonce mon arrivée à

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ces braves gens... Mais si madame Nadalewska était de la partie ?

— Certes, elle est bien obligée de venir 1 répliqua Madeleine. Elle a voulu se mettre dans le jeu de monsieur son fils, et, ayant perdu comme lui, comme lui il faut qu'elle marche à présent. Tant pis!... Colonne, en avant I

Elle saisit la main droite de madame Nadalewska, la main gauche de Daniel, et les entraîna.

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