‹ La petite mère (volume 4)Chapitre 8 sur 33 · MADELEINE FUSTER 9I · texte numérisé non relu

MADELEINE FUSTER 9I

— Oui, mon père.

Elle sauta vers un joli meuble Louis XV, ouvrit brusquement un tiroir, au risque d'en détacher les mosaïques de bois des îles, écaillées en maints endroits, et ses q^iains parurent armées de deux superbes raquettes d'ébène. D'un bond, elle s'élança dans le jardin oti la suivirent Daniel et madame Nadalewska.

— Vous marquerez les points, maman de Bellevue, lui répétait Madeleine, vous marquerez les points.

STÉPHANE NÀDALEWSKI.

Les relations entre André Fuster et Stéphane Nadalewski remontaient à l'époque de la Restauration. Vers 1826, ils s'étaient rencontrés au lycée Louis-le- Grand et s'y étaient unis d'une amitié qu^e de longues séparations et les années n'avaient fait que rendre plus étroite et plus vive. Doués d'aptitudes différentes, ils avaient suivi des carrières diverses ; mais ils ne s'étaient pas perdus de vue un seul jour. Tandis que Stéphane, sorti de l'Ecole polytechnique, se lançait à corps perdu dans le mouvement industriel, le mouvement le plus caractérisé, le plus énergique du siècle, qu'il s'affiliait par des services éclatants aux compagnies de chemins de fer naissantes, André Fuster, frais émoulu de l'École de Saînt-Cyr, tout entier aux

STÉPHANE NADALEWSKI qB

premiers enivrements de la carrière militaire, bataillait sans relâche contre les Arabes d'Abd-el-Kader.

Pourtant les deux condisciples n'avaient garde de s'oublier. L'ingénieur avait-il découvert quelque nouvelle combinaison de mécanique applicable aux locomotives, aux wagons, au système de la traction en général, qu'il en écrivait aussitôt à son ami « l'Africain» ; et celui-ci, à son tour, ne manquait jamais, après une action chaude avec l'ennemi, d'adresser à son camarade a le Parisien » un récit complet des faits et gestes de Tarmée, où il marchait obscur sous-lieutenant de dragons.

En i838, Fuster rendit à Nadalewski un de ces services qui lient deux hommes pour toujours.

Après avoir introduit, dans l'exploitation des voies ferrées, des améliorations très avantageuses pour les compagnies, améliorations du reste dont il avait retiré des bénéfices fort minces, ses calculs uniquement tournés du côté de la mécanique avaient mis tout à coup Nadalewski sur la piste d'une découverte des plus importantes. Evidemment la machine qu'à bout d'efiforts il venait de réaliser dans son cabinet, constituait un énorme progrès sur les machines actuellement en exercice, et là résidait pour lui la source d'une immense fortune. Mais comment dresser sur ses roues^ dans les proportions harmonieuses du plan, la locomotive- Nadalewski ? Problème ardu. Comme il Tavait fait pour tant de travaux, vendrait-il cette invention

94 LA PËTlTé MÈRE

nouvelle, cette splendide création de son génie ? A cette idée, des gouttes de sueur froide lui perlaient au front, et il comprimait des mouvements de rage, dont ses dents claquaient bruyamment. Marié depuis plusieurs années, père de famille, de graves obligations pesaient sur lui, et, comme il l'avait entendu répéter tant de fois aux hommes si âpres du capital, il devait songer à m tirer son épingle du jeu ».

A quoi se résoudre ?

Stéphane Nadalewski appartenait à la race slave. Ses ancêtres hongrois, dont l'un avait été weïwode de Transylvanie, furent de ces hardis madgyars qui luivirent en Pologne Etienne Barthori, et qui, inv^tis de grands fiefs pour les services rendus à la couronne, ne quittèrent plus le pays. Le nom des Nadalewski, fameux déjà dans les guerres contre les Turcs, s*illustra surtout sur les champs de bataille de l'indépendance^ lorsque, déchirée par les factions, la Pologne vint rendre le dernier soupir sous la griffe de ses ennemis, lesquels, comme trois loups affamés, s'en retournèrent, celui-ci vers les steppes de la Russie, celui-là vers les sables de la Prusse, cet autre vers les Karpathes, emportant chacun un lambeau de chair entre ses dents.

Michislas Nadalewski entra en France avec le roi Stanislas. — « Tout homme a deux patries, a dit Jefferson, la sienne d'abord, la France après. » — Notre pays devint, dès lors, pour les Nadalewski, la seule, la

STÉPHANE NÀDALEWSKI 9$

vraie patrie, et cette race héroïque^ vraiment française^ aima notre sol, comme elle avait aimé le sien, jusqu'à la mort. Le père de Stéphane, après avoir guerroyé sous la République et sous l'Empire, avoir eu la consolation immense de reparaître une minute en Pologne avec le prince Poniatowski, était venu, sous Ney, se faire tuer avant Waterloo, à l'affaire des Quatre-Bras. Il était colonel des lanciers de la garde.

Au sortir de TEcole polytechnique, Stéphane Nadalewski ne vit pas sans tristesse son ami Fuster partir pour l'Afrique. Il eût voulu l'y suivre. Mais il céda aux sollicitations, aux larmes de sa mère, laissée veuve à trente-cinq ans dans un état voisin de la misère, de sa mère dont il était toute la joie, toute la famille^ et^ malgré qu'il en eût, il ne fut pas soldat.

C'est alors que son esprit, porté d'instinct aux com-^ binaisons compliquées de la mécanique, s*élança librement dans la carrière. Malheureusement^ inapte aux affaires d'argent, en dépit des calculs où il passait les jours et les nuits>s'il réussit à donner aux siens Taisance, sans laquelle la vie se transforme en un martyre de tous les instants, il fut impuissant à leur apporter la fortune qui délivre des soucis du lendemain*

Cependant, avec ce magnifique enthousiasme, qui est un des privilèges de la race slave, si pleine de séductions, Stéphane, se mariant, avait épousé une fille pauvre, de plus un en&nt était né, et le petit Daniel

96 LA PEtlTE MÈRE

menaçait de faire ses dents. Que mettrait-on sous ces jolies quenottes, quand elles seraient poussées ? Le père était songeur.

C'est au milieu de ces songes, où son cœur stimulait son cerveau, que lui apparut, dans un éclair fulgurant, cette loçomotive-Nadalewski , dont devait découler pour lui gloire et richesse sans fin. Mais, nous l'avons dit, l'argent manquait. Tout d'abord, Stéphane, ébloui de sa découverte, pensa à recourir à ses compatriotes. Les Czartoriski étaient riches, les Braniki étaient riches, les... les... On monterait une entreprise par actions, et la souscription serait bientôt couverte.

En serrant de plus près ce projet, il en toucha les inconvénients, les impossibilités. Comme les natures dont le sentiment est le ressort principal, il se découragea. Il devrait expliquer son invention à des gens peu familiarisés avec les problèmes de la mécanique, il s'épuiserait à montrer le soleil à des aveugles, et reviendrait de sa campagne l'oreille basse, vaincu, qui sait ? peut-être humilié. Il fallait renoncer à ce dessein dangereux et tenter la chasse aux écus sur un autre terrain.

Dans l'enfer de cette torture, connu de tous ceux qui souffrirent l'agonie d'une idée, le nom d'André Fuster vint sur les lèvres de l'infortuné Nadalewski. D'abord, il repoussa la tentation de s'adresser à son ami, à son frère : l'argent, quelle terrible pierre de

STéPHAHE NADALEWSKI ÇJ

touche!... Si on lui refusait I... Si, acharné à conquérir la fortune, il perdait l'amitié !...

Ce savant, naïf comme un enfant, tremblait de tous ses membres, et, pour se remettre, relut la dernière lettre arrivée d'Afrique. Justement, en quatre longues pages saturées de TafFection la plus vive, André Fuster lui racontait les combats livrés, ses grands coups de sabre, et lui annonçait sa prochaine arrivée à Paris. Stéphane se raidit contre ses scrupules, et, repliant les feuillets de papier, il dit à sa femme :

— Qu'il vienne ! Désormais, j'aurai le courage de lui emprunter deux cent mille francs.

André Fuster, que Nadalewski, dans le recueillement de son cabinet de travail, initia à sa découverte, devina bientôt ses intimes angoisses. De quelques .circonlocutions qu'on Tenveloppe, le besoin, affilé comme le tranchant d'une hache, transperce tous les voiles et l'on en voit luire le fil à travers notre ombrageuse vanité.

— Voilà une œuvre qui me paraît admirable, dit le chef d'escadron à Stéphane ; mais je suis sûr que tu n'as pas de quoi payer le premier boulon de ta locomotive.

■^ Parbleu ! répondit simplement Nadalewski.

— Combien te faudrait-il pour chauffer ce monstre et le faire rouler ?

— J'ai des devis très exacts.

— Prends- garde ! la Californie est en Amérique, et je reviens d'Isly.

— Pour affriander les compagnies, il conviendrait de construire plusieurs machines, et il ne faudrait pas moins de deux cent mille francs...

— Cest juste ce que m'a laissé ma pauvre mère... Mon père s'entendant aux affaires, je lui toucherai un mot de la tienne aujourd'hui même... Dans tous les cas, compte sur mon argent.

— Alors, nous voilà associés? s'écria Stéphane triomphant.

— Associés ! pas le moins du monde. La pauvreté t'empêcha de suivre la carrière des tiens, de te faire soldat. Je veux que tu deviennes riches, afin que Daniel^ sur nos champs de bataille d'Afrique, renoue la tradition de ta famille, interrompue malgré toi^

— C'est convenu.

L'ingénieur sauta au cou du commandant, et tout fut dit.

Dix ans après, la locomotive-Nadalewski dévorait l'espace sur toutes nos voies ferrées, et son inventeur, qui avait intégralement remboursé le capital sauveur, las du tracas des affaires, attiré vers la retraite par la -pensée touchante de s'y consacrer tout entier à réducation de son fils, vendit pour douze cent miUe francs à une société industrielle qui se fondait> la nue propriété de ses découvertes, et se retira dans une villa charmante aux environs de Paris, à Bellevue.

Daniel devint l'unique préoccupation de Nadalewrski. Lui-même, il lui fit achever ses études clas-

STÉPHANE NADALBWSKI

sîques, et lui-même il le prépara à l'examen redoutable de l'École polytechnique. Il se souvenait de sa promesse à Fuster : Daniel devait être soldat.

Après la vie très agitée des vastes entreprises, la vie calme de Bellevue fut comme un enchantement. Tout le monde, même madame Nadalewska, très répandue dans la société parisienne, s'enfonça dans la retraite, dans le silence avec une sorte de volupté. Enfin, on en avait fini avec les compagnies, les agents d'affaires, les constructeurs, les usiniers, les spéculateurs ; on allait se sentir vivre désormais.

Stéphane Nadalewski, acquis jusqu'alors à la science proprement dite, eut la curiosité, maintenant qu'il était de loisir et que le problème décisif de son existence, de l'existence des siens, avait été résolu, d'ouvrir d'autres livres que ceux oti s'était complu son esprit. C'était le moment où Ton commençait à s'occuper chez nous d'études de critique religieuse. Stéphane, qui, par un privilège inhérent à la race slave, merveilleusement souple et compréhensive, lisait et parlait toutes les langues de l'Europe, suivit avec entraînement les questions très vivement discutées en Angleterre, en Allemagne, et eut l'honneur, à plusieurs reprises, de correspondre avec l'illustre docteur Strauss.

Cependant, la Vie de Jésus de M. Ernest Renan parut. Nadalewski, dégagé de ses devoirs de précepteur, — Daniel venait d'être admis à TÉcole, — se lança vent en poupe pour défendre un livre qu'il

trouvait admirable de tous points. Les foudres des évêques ne Teffrayèrent pas. Dans les journaux, dans les revues, partout où il lui fut permis de glisser la plume, il dressa un argument sur pieds. Certes, tout cela était un peu écrit à la diable, un peu effréné, et il avait à faire pour conquérir la langue incomparable, la science sereine et douce du jeune maître. Mais quelle chaleur ! quel élan I et parfois, malgré les brusqueries, les maladresses de la forme, quelle originalité et quelle puissance I

Au milieu de la bagarre, sous le feu de l'ennemi, un groupe de généreux et vaillants esprits, par l'appel de tendances communes, s'était formé. Nadalewski, en dépit de sa femme, pieuse non à la façon terrible de madame Fuster, mais comme le sont la plupart des femmes bien élevées, lesquelles ne répugnent nullement à marier le sermon avec le bal, et ne se privent pas de certains mouvements d'intolérance, en vue sans doute de racheter leurs mignons péchés, fit partie de ce groupe résolu. Il publia d'abord des brochures pour se faire la main, une entre autres : — A propos de Jean le Précurseur ; — il imprima enfin un Essai sur les Miracles^ gros tome dont la première partie fourmillait de renseignements sur la magie, sur les ermétiques Raymond Lulle, Paracelse, Nicolas Flamel, dont la seconde renfermait une analyse détaillée, minutieuse, patiente du système nerveux.

Dans ce travail, qui, par de$ difficultés sans nombre,

STÉPHANE NADALEWSKI lOI

avait exigé une grande intrépidité d'esprit, Stéphane Nadalewski, physiologiste pénétrant, mais peut-être plus ingénieux que solide, faisait découler la vision, l'extase d'un état morbide de la machine humaine, et considérait le prodige comme la vibration baroque de cette machine détraquée. Saint Siméo.n-Stylite,<ic debout sur sa colonne;» saint François d^ Assise, a vivant une semaine du chant d'une cigale » ; sainte Thérèse s'entretenant « en pleine réalité » avec Jésus-Christ, étaient des fous, c est-à-dire des malades, comme les religieuses de Loudun, comme les convulsionnaires du cimetière Saint-Médard... Somme toute, il n'existait que des muscles, des nerfs, du sang. Il n'était rien, absolument rien, en dehors de ces « trois facteurs t> de la vie.

En terminant, il s'acharnait à réfuter cette pensée de Bordeu :

« La médecine a, de tout temps, été intimement liée « avec la religion ; on ne saurait enlever cet honneur à « notre art. »

Nadalewski démontrait à sa manière que ]a religion, cette idéalité échappant à tout contrôle, cette symphonie destinée à endormir Phomme dans les ignorances des âges primitifs, cette œuvre d'art splendide peutêtre, mais moins belle assurément que la bulle de savon irisée par un rayon de soleil, ne pouvait prétendre à vivre « liée » avec la médecine, science positive, expérimentale, ne croyant qu'à ce que peut atteindre le

scalpel, dédaigneuse des mystères, aberrations qu'elle est appelée à guérir.

Nadalewski envoyait ses écrits à Fuster, et celui-ci les lisait avec un intérêt passionné. Mais nous devons avouer que rarement Tofficier de cavalerie partageait les idées de Tingénieur-critique. Des lettres arrivaient à Bellevue qui renfermaient des réfutations fort vives. Un jour, l'auteur de VEssai sur les Miracles en reçut une datée de Bordeaux, oti le général, en termes assez durs, reprochait à son vieux Stéphane de faire bande avec les ennemis de Tordre social. .

c Lui, plus que personne, disait-il, avait souffert de la religion, en souffrait encore; mais sa main se dessécherait avant qu'il jetât une pierre contre un édifice qui, après avoir abrité l'enfance de l'humanité, était bien près, au .milieu du désarroi de nos temps, de devenir son dernier refuge. Il déclarait du reste loyalement que l'armée, oîi il vivait et oîi le devoir apparaissait tout simple, avait singulièrement modifié son être moral, pétri par son père, le plus honnête des hommes, par son précepteur, le plus estimable des maîtres, mais tous deux sceptiques et fort peu préoccupés de prémunir contre toute atteinte ce grand ressort des gouvernements, la religion. Les blessures de son cœur ne lui faisaient point méconnaître la puissance sur les masses, des enseignements religieux. C'était un frein imposé à cette bête féroce qu'on appelle « le peuple » et que Dieu seul

STÉPHANE NADALEWSKI Io3

est capable de museler. Pour son compte, il était avant tout soldat, et il lui paraissait qu'en détachant rhomme du catholicisme^ le plus parfait système d'obéissance qui fût jamais, on le détachait du commandement de ses chefs . L'œuvre à laquelle Stéphane se dévouait désormais était donc mauvaise, et lui, Fuster, il l'invitait instamment à revenir à la mécanique, la véritable gloire de sa vie. »

— Il a bien raison! s'écria madame Nadalewska, qui regrettait de voir son mari engagé dans une voie jugée dangereuse.

— Vieux soldat, vieille bête î répliqua Stéphane, contrarié.

Et il revint tranquillement à ses travaux d'exégèse sacrée.

Pourtant, leur divergence d'opinions n'avait porté nulle atteinte à l'amitié qui, dès longtemps, unissait ces deux hommes. Le cerveau peut-être divaguait-il chez l'un comme chez l'autre, mais ce qui était dans la vérité éternelle, c'était le cœur, et le cœur, dédaigneux des spéculations de la tête, était demeuré ferme sur la pierre angulaire du sentiment. Une preuve, c'est qu'à peine sorti de l'Ecole polytechnique, Daniel fut réclamé par Fuster, et que Stéphane Nadalewski lui envoya son fils, porteur d'une lettre se terminant par ces mots :

104 ^^ PETITE MÊRÈ

« ...Tu as voulu qu'il fût soldat, le voici l En me « privant de cet enfant unique, je fais un sacrifice « énorme; mais il sera près de toi, et je trouverai, « dans mon indestructible affection pour le meilleur € de mes amis, la force de me résigner. Ma femme a « versé d'abondantes larmes ; elle a supporté cette « cruelle séparation quand je lui ai dit : — Il ne nous « quitte pas tout à fait, puisqu'il passe aux mains de « Fuster. »

Dès le jour oti le général avait ressenti la première morsure de la maladie, Nadalewski avait été tenu au courant de tout ce qu'on tentait pour conjurer le mal envahisseur. Quand, après des années de lutte, André Fuster, à demi paralysé du bras droit, menacé de voir Tankylose lui nouer les genoux, réduit par le rhumatisme rongeur à une faiblesse qui avait entraîné plus d'une fois la défaillance de l'esprit, dut se retourner vers Paris, c'est Stéphane qui fut tout d'abord informé. L'auteur de V Essai sur les Miracles eut à ces nouvelles funestes un ébranlement profond, mélange singulier de douleur et de joie : la douleur. Tarai la ressentait vivement en face d'un ami dont la vie se trouvait à jamais détruite; la joie, le père égoïste l'éprouvait par l'espérance de récupérer son enfant.

Outre qu'en dépit de ses ancêtres, guerriers farouches et superbes, et de certaines velléités de jeunesse.

STÉPHANE NÀDALEWSKI 1o5

Stéphane Nadalewski n'avait jamais conçu une admiration bien vive pour la fonction du soldat, que Fuster prisait si haut, la nature de ses études spéciales lui ayant démontré le danger absolu des armées permanentes chez les peuples libres, il en était arrivé à détester la carrière où, dans le passé, s^étaient illustrés les siens, oîi son fils peut-être s'illustrerait à son tour. Homme moderne, il était désespéré de voir son rejeton, promis par lui à toutes les nobles idées du siècle, englobé dans une organisation barbare. Cette organisation maintenue, selon lui, au profit de quelques ambitieux, pour perpétuer dans le monde la violence, la brutalité» la sauvagerie des hordes primitives, constituait une des aberrations les plus effroyables de nos temps. Ce Slave enthousiaste, qui ne s'engouait pas à demi, avait conçu un immense amour pour la Révolution française et pour les mouvements qui semblaient en émaner.

« Encore un pas, avait-il dit en i83o... Encore un pas, avait-il répété en 1848. »

Enfin André Fuster quittait l'armée, et son fils allait lui être rendu. Deux bonheurs à la fois. Il ne doutait pas que Daniel, lequel, avant TÉcole polytechnique, lui avait appartenu corps et âme, il ne le ressaisît tout entier. Oh! comme il Tétreindrait avec ses griffes de père et de savant 1 Quant à son ami, indécis, troublé, malade, il n'aurait pas de peine à Fenvelopper, à le conquérir.

Une sorte d'allégresse rafraîchît, pour ainsi parler, cet homme brûlé par les excitations continues du travail intellectuel et lui procura comme un rajeunissement inattendu. Dans les élans secrets qui enlevaient son âme, il trouva le courage de paraître un peu plus assidûment à Thôtel Trémière, d'où l'invasion des Révérends Pères du Jugement- Dernier Tavait à peu près chassé. Il vit madame Fuster, et, malgré des répugnances que la présence du révérend père Phalippou auprès de la baronne rendait fort difficiles à surmonter, prévoyant le retour prochain du général, lequel ferait place nette des intrigants, il revint, à des intervalles assez rapprochés, rendre ses devoirs à la femme de son ami.

Cest dans la chaleur de ce rapatriement que madame Nadalewska obtint d'emmener Madeleine à Bellevue. On n'était pas fâché d'être agréable à cette femme^ aussi aimable que bonne, qui n'avait jamais négligé l'occasion de s'édifier àThôtel Trémière, et qui deviendrait peut-être, entre des mains pieuses, l'instrument de la conversion d'un grand pécheur.

Le révérend père Phalippou n'était pas certainement sans avoir sa part dans la conception de ce plan hardi : obliger un hérétique à rendre les armes, à implorer merci.

André Fuster, tout entier à des idées douces, suivait des yeux, à travers la porte vitrée, les volants de Madeleine et de Daniel.

Stéphane nadalewski 107

— Ah l mon Dieu I fit-il tout à coup portant une main à son front.

— Qu'as-tu? lui demanda Stéphane se rapprochant alarmé.

— Quel souvenir, mon cher ami, quel souvenir

— Tu ne souffres pas, au moins ?

— Non, je suis heureux ! ... Tiens I regarde Madeleine.

En ce moment, un rayon de soleil, filtrant à travers les ramures des marronniers, enveloppait la jeune fille d'une sorte d'auréole.

— Ton enfant est ravissante, dit Nadalewski.

— Stéphane, elle est le portrait vivant de ma mère !.. . J'étais bien jeune lorsque je la perdis, mais je m'en souviens, elle avait cette extraordinaire beauté. Tu vois courir Madeleine; ma mère, me poursuivant, car elle jouait souvent avec moi dans mon enfance, à travers notre grand jardin de Mulhouse, courait avec la même grâce de mouvement, la même légèreté. Et puis, chose étrange et qui me frappe délicieusement ! les éclats de voix de Madeleine, quand elle lance le volant, ce sont les éclats de voix de ma mère, quand elle était parvenue à m'attraper. Ah I j'avais calomnié la vie, elle renferme de grandes joies.

Ses yeux étaient troubles.

— Allons ! allons t balbutia Nadalewski.

Mais Fuster, se hissant sur sa béquille, avait poussé

I08 LA PETITE MÊKË

quelques pas vers la porte vitrée pour mieux jouir de son enfant.

— Ton père, que je vis assidûment pendant tes longues années d'Afrique, lui dit son ami, me répéta cent fois que tu ressembles beaucoup à ta mère. Il n'est donc pas surprenant que ta fille reproduise des traits^ des airs qui la touchent de si près dans la ligne ascendante. Si tu avais essayé les études physiologiques, tu saurais même que, pour que Madeleine ait le visage que tu lui vois, la ressemblance entre ta mère et toi n était pas nécessaire absolument. On a vu des types se dépraver durant plusieurs générations; puis, par une influence qui échappe encore à la science, reparaître dans leur pureté primitive. La nature ne nous a pas livré tous ses secrets.

Le pauvre Fuster n'avait pas entendu Nadalewski : son âme était sourde à tout ce qui ne venait pas du jardin.

— Ce qui m'étonne, mon cher Stéphane, dit-il, c'est cette chevelure d'un blond clair. Ma mère avait des cheveux frisés très ans, très souples, mais ils étaient noirs ; moi, j*ai des cheveul frisés qui blanchissent et qui furent noirs aussi.

— Sois tranquille, les cheveux de Madeleine bru<^ niront.

— Non, non I s'écria-t-il avec vivacité, ils ne bruniront pas, je ne veux pas qu'ils brunissent.

•^ Et pourquoi, s'il te plaît ?

STÉPHANE NADALEWSKI IO9

— Parce que je désire que ma fille conserve cette admirable chevelure blonde.

Puis, se penchant vers son ami :

— C'est par là seulement qu'elle me rappelle Thérèse.

— Thérèse I . .. Est-ce de Thérèse de la Sylve que tu parles?

— Mon brave Stéphane, prends pitié de moi. Lorsque, il y a plus de vingt ans, je vis pour la première fois mademoiselle Trémièredela Sylve à Thôtelde la Perspective-Newski, elle avait autour du front les cheveux de Madeleine. Et comment souhaiterais-je un changement dans cette toison si délicate de mon enfant, moi qui n'oubliai jamais^ même au milieu de tous les désordres, mes journées heureuses de Saint-Pétersbourg, moi dont toute la vie demeure refoulée dans le passé I

— Tu aimes donc ta femme?

— Je Taime, murmura-t-il très- bas.

— Quoi!...

— C'est un peu ridicule, n'est-ce pas, à mon âge, et quand j'ai rôti le balai à travers un monde infini de garnisons?

— Mais ce que tu endures depuis des années?

— Que veux-tu ? Peut-être est-ce parce que j'ai tant souffert par elle que je l'aime tant.

— Alors, tu viens à Paris, à cinquante-cinq ans, pour y filer le parfait amour?

— Ne te moque pas trop d'un vieux barbon comme

lO

Uû LÀ t>ETltE MÊRË

moi... Qu'y faire, si, refusant d'imiter mes jambes, mon cœur n'a pas voulu prendre sa retraite ?

— Espères-tu arracher ta femme à cette religion cruelle qui la sépara de toi?

— Je n'espère rien... Ah 1 si, ajouta-t-il d'un accent devenu grave, presque tragique^ j'espère que le rhumatisme, après avoir envahi le côté droit de mon pauvre corps, se décidera à entamer le gauche, et que ce cœur rebelle — d'une main crispée il s'égratigna la poitrine — finira par capituler.

— Ce serait la mort, malheureux ! s'écria Nadalewski terrifié.

— Ce serait le repos.

Un coup de sonnette retentit, et des voix chuchotèrent dans Tantichambre.

— Voici Thérèse I dit le général, qui avait tressailli. Il s'appuya sur le bras de son ami, et, béquillant

de droite et de gauche, regagna le .canapé» où il se laissa tomber lourdement.

LE PARALYTIQUE JEANTET.

On continuait à parler bas dans Tantichambre, et personne ne pénétrait dans le petit salon. Nadalewski entendit enfin quelqu'un s'avancer. Ne doutant pas que ce ne fût la baronne, il alla vers la porte et l'ouvrit. Le Supérieur de l'Ordre du Jugement-Dernier parut.

— Ah! pardon, messieurs, murmura-t-il s*inclinant.

Il fit mine de se retirer.

— Entrez donc, mon Révérend Père, entrez donc ! lui dit Fuster.

— Ne vous dérangez pas, je vous en prie...

Puis il se hâta d'ajouter, avec l'humilité particulière aux gens d'église :

— J'attendrai dans la loge du concierge.

— Dans la loge du concierge ! s'écria le général stu« péfait... Monsieur l'abbé, il ne fut jamais dans les habitudes de cette maison de faire faire antichambre aux visiteurs dans la loge du concierge.

— Tu ignores, mon ami, intervint Stéphane, que ton portier actuel est un religieux.

— En effet, je l'oubliais... Le frère Unigenitus, je crois ?

— Madame la baronne, pour les graves motifs qu'elle vous fera connaître, avait renvoyé David, dit le moine. Cependant la porte de l'hôtel Trémière, habité seulement par une femme et une enfant, ne pouvait rester sans gardien. Jusqu'à ce que madame la baronne ait trouvé un nouveau serviteur, j'ai mis à sa disposition un de nos Frères du Jugement- Dernier.

— Grand merci, mon Révérend Père. Peut-être, avant de chasser d'ici un homme que j'y avais moimême placé, aurait-on dû me consulter... A présent, je vous laisse libre d en user tout à fait à votre convenance, devons retirer chez votre Frère du Jugement- Dernier ou d'attendre dans ce salon.

— Du reste, madame la baronne ne peut tarder à rentrer, articula le prêtre qui, sur un geste poli du général, prit un siège et s'assît.

— Alors, vous êtes fixé positivement sur l'heure oti ma femme réintégrera le domicile conjugal ? Vous en savez plus long que moi, mon Révérend Père.

LE PARALYTIQUE JEANTET Il3

— Nous devons chanter vêpres et compiles à cinq heures dans la chapelle. Je serais bien surpris si madame la baronne n'était pas arrivée à cette heure-là.

— M . l'abbé a raison, mon ami, interjeta Nadalewski : les devoirs religieux ne sauraient souffrir de retard ; ils ne ressemblent pas aux devoirs de famille, qu'on peut différer sans inconvénient. Quand cinq heures sonneront, ta femme frappera à la porte de rhôtel.

Ces paroles, où sifflait une ironie mordante, atteignirent le Supérieur du Jugement-Dernier; il lui sembla qu'il venait de recevoir un coup, et, jeune, intelligent, courageux, souple, l'esprit armé, il songea, en cas de lutte, à se montrer très patient, très doux, mais aussi très ferme, très décidé. Si M. Stéphane Nadalewski, cet ennemi de Dieu, se hasardait à le provoquer trop directement, il se défendrait. Puisqu'il devait y avoir bataille, entre l'auteur de VEssai sur les Miracles et le Fondateur d'un nouvel Institut monastique, V Ordre du Jugement-Dernier^ sa création à lui, autant que cette bataille fût livrée aujourd'hui que demain.

— Monsieur, dit-il s'adressant à Stéphane, la religion ne traite pas les devoirs de famille aussi légèrement que vous paraissez le croire. En mêlant à ces devoirs le nom de Dieu, elle en relève au contraire l'accomplissement, elle les rend plus nobles et plus sacrés.

I lO.

— Mais aussi plus égoïstes et moins humains.

— Monsieur, veuillez m'excuser : je n'entends pas clairement votre pensée.

— Je veux dire que les devoirs oti la religion se trouve amalgamée, sont des devoirs auxquels nous nous plions, noiî pour autrui^ mais pour nous-mêmes. L'idée tenace du salut, Tidée du ciel, chez les natures pieuses, diminue singulièrement à mes yeux la valeur de leurs sacrifices. Au fond, ce n'est pas pour leurs parents, pour leurs amis , pour leurs semblables qu'elles s'immolent, c'est pour elles-mêmes, uniquement pour elles-mêmes.

— Dans ce cas, vous niez les prodiges de la charité chrétienne?

— Je vous l'avouerai tout de suite : Sainte Elisabeth de Hongrie, lavant et baisant la tête d'un lépreux, me touche médiocrement. En se livrant à cette besogne répugnante, elle s'occupait d'elle exclusivement.

— Avez-vous lavé et baisé beaucoup de têtes de lépreux en votre vie, monsieur?

— Jamais, monsieur.

— Ni moi non plus. Il y a quelques années pourtant, Dieu m'envoya une belle occasion de me montrer égoïste, comme vous dites.

— Contez-nous ça, demanda le général.

— Je prêchais une mission â Valrond, petit village de l'Auvergne, à deux lieues de Saint-FIour. ïi y

LE PARALYTIQUE JEANTET Il5

1 » I » ■! - » Il I ■ . I - M il I— ^^— »1»»^

avait là, vivant en une hutte, sur du fumier comme Job, un paralytique que les siens avaient abandonné. Ce malheureux, du nom de Jeantet^ se traînait avec l'unique jambe que le mal n'avait atteinte qu'à demi, à travers un étroit enclos, recueillant des raves^ des choux, des navets qui l'empêchaient de mourir de faim. Ma parole produisait quelque bien à Valrond, et le curé était aux anges. Moi-même, voyant beaucoup d'hommes se presser à la Sainte-Table, j'étais bien près de m'enorgueillir un peu, quand Dieu jugea à propos de me rappeler à toute la profondeur de ma misère et de ma chétivité.

« Une vieille femme, voisine de Jeantet, vint me prévenir que cet homme, auquel on avait parlé de moi, désirait me voir, m'enlretenir. J'y volai... Non, messieurs, rien ne vous dira ce qu'était la maison du paralytique et de quelles odeurs je fus sufifoqué dès mon premier pas. En un coin de la butte, sur la terre battue, quelques brassées de paille étaient éparpillées, et, des lambeaux d'une couverture loque immonde, humide de moisissure, s'échappaient des membres humains tuméfiés et, çà et là, particulièrement aux articulations, entourés de linges noirâtres et sangui» nolenls.

<c — Vous voulez vous confesser, mon ami?demaft«A dai-je, pressé déjà de sortir de ce trou hideux.

« — Ma foi, non ! me répondit l'homme.

a — Alors, je ne vois pas pourquoi»..

1 l6 LA PETITE MÈRE

a — Je vas vous conter ça, monsieur le curé. Un médecin de Saint- Flour est venu tâter le pouls à un richard du pays, il y a des jours et des mois. Il faisait un beau soleil d'avril, et je m'étais assis sur le pas de la porte. Le médecin me regarde en passant ; moi, je le lui rends. « — Il faut vous tenir plus proprement « que cela, mon brave, me dit-il. Lavez-vous avec « soin de pied en cap; toutes les croûtes qui vous <c couvrent la peau tomberont, et vous vous en trou- « verez mieux... » — J'essayai; mais je n'ai qu'une jambe, et, dans un mouvement maladroit, je m'étalai les quatre fers en l'air. Des voisins accoururent à mes cris. On me releva. Cependant j'eus beau réclamer l'assistance des amis, personne ne voulut faire pour moi ce que le médecin avait ordonné... Monsieur le curé, le mal empire, et peut-être que, si une âme charitable avait pitié de mon état et m'aidait à nettoyer mes plaies...

« — Et vous avez compté sur moi ?

, « — On fait votre éloge dans tout le village. . . Je pensais...

« Je ne pus me défendre d^un frisson d'horreur. Je m'étais penché sur le malade pour l'écouter. A mon insu presque, je me redressai et regardai la porte entr'ouverte. Toute ma nature se soulevait de dégoût.

tt — Peut-être que vous n'avez pas le temps en ce moment ? me dit le paralytique.

LE PARALYTIQUE JEANTET Iiy

a Les exercices de la mission étant finis pour la journée, je pouvais disposer de plusieurs heures.

a — C'est vrai, lui répondis-je, on m'attend à l'église.

a — Eh bien! ce sera pour demain, monsieur le curé, si vous voulez m'accorder cette bienfaisance... Tout sera prêt... J'ai là des brindilles sèches de châtaignier, je les tasserai dans le foyer et je mettrai devant un pot avec de l'eau. L'eau tiède vaudra mieux pour...

a — Oui, oui, Jeantet...

a Cédant à l'impulsion de tout mon être, je m'élançai vers la porte et m'esquivai...

« Monsieur Nadalewski, monsieur Fuster, c'est quand, rentré au presbytère, je me retrouvai seul avec moi-même que j'endurai un atroce supplice. Il me sembla que, dans mon entrevue avec l'infortuné que je venais de fuir, j'avais perdu mon caractère de prêtre. Évidemment, si le prêtre, au milieu de nos accablantes misères, ne se montre pas le plus grand des consolateurs, le prêtre n'est pas. A quoi bon s adonner à une mission toute d'amour, de générosité, de désintéressement, si on ne doit pas apparaître en toutes circonstances plus aimant, plus généreux, plus désintéressé que les autres hommes ! Puisque je n'avais pas.su accomplir ce qu'accomplit journellement la dernière des filles de Charité, j'avais déserté mon poste, mon devoir.

Il8 LA PETITE MÈRE

a Je suis un lâche, me répétai-je en sanglotant, je suis un lâche !

(c Oui; messieurs, moi, Grégoire Phalippou, de Muret, au diocèse de Toulouse, j'avais pénétré dans rÉglise et j'y avais volé mon ordination. »

Le religieux s'arrêta.

André Fuster et Stéphane Nadalewski respectèrent son silence. Ils échangèrent un regard surpris.

Le Supérieur du Jugement- Dernier, tout à son sujet, reprit :

— Je ne fermai pas Fœil dé la nuit. Quand le jour parut, la fièvre durait encore, et je dus remettre au soir rinstruction que je prononçais, le matin, avant que les ouailles de la paroisse se dispersassent dans les champs pour leur travail accoutumé. Essayant d'oublier Jeantet, à qui je ne rendrais pas le service qu'il réclamait de moi, je passai la journée dans un fauteuil, en un état de somnolence, d'anéantissement tout à fait indescriptible.

(c Cependant, de temps à autre, dans les brumes de mon cerveau qui s'abîmait, passait l'image du paralytique. Je le voyais me tendant les bras, je l'entendais me criant :

« Sauvez-moi, la vermine me ronge, je vais mouce rir...

a Le soir, on sonna la cloche. On m^appelait. Comme j'en ai conservé l'habitude, avant de monter en chaire, j'ouvris l'Évangile pour y prendre un texte.

Le ^AkAtVtlQUE iËANTET lîQ

Mes yeux tombèrent sur le récit de la Passion de Notre-Seigneur, selon Saint-Mathieu, et lurent ces simples mots :

« Semper pauperes habebitis vobiscum^ vous aurez < toujours des pauvres parmi vous. »

« Je reculai d'épouvante, pensant à Jeantet, Effaré, je courus à l'église. Jamais je ne l'avais vue plus remplie. Qu'allais>je dire à cette foule, moi qui ne possédais pas la charité ? J'escaladai la chaire en tremblant. Je craignais de défaillir. Enfin il me vint un peu de force, et, sur ce peuple que j'essayais de conquérir à Dieu, je laissai tomber ces paroles :

« Semper pauperes habebitis vobiscum^ vous aurez € toujours des pauvres parmi vous. »

Le révérend père Phalippou s'interrompit une minute.

— Messieurs, continua-t-il, en prêchant, je m'étais converti moi-même à la charité. Mon parti fut vite arrêté : j'irais le lendemain chez Jeantet, et je nettoierais ses plaies, et je les panserais, et je les guérirais. Ma nuit fut calme. Je fis un rêve qui redoubla mon courage. J'entendis distinctement Notre-Seigneur Jésus-Christ disant à mon paralytique, comme à celui de TEvangile :

« Emportez votre lit, toile lectum tuutn...

« Oh I si j'allais faire un miracle (

« Au point du jour, je recueillis tout ce que je pus réunir de linge dans ma modeste valise, et je m'échap*

Î20 LÀ î>El?ItE ÎHÈRE

pai sans bruit du presbytère. Je soulevai le loquet de la porte de Jeantet et me faufilai dans sa hutte. Je jetai un coup d'œil du côté du grabat. Le pauvre homme, la tête vers la muraille, demeurait immobile. Il dormait. J'allai vers le foyer. Le paralytique, qui m'attendait la veille, avait tout disposé : de Teau en un pot de grosse terre et des bruyères sèches avec quelques branchettes de châtaignier sur deux pierres hautes servant de chenets. Des allumettes avaient été placées bien visiblement à portée de ma main sur une escabelle. Le feu pétille, flambe ! Enfin tout est prêt, et il ne reste plus qu'à éveiller le vieillard endormi.

oc — Jeantet I appelai-je, Jeantet !

<c Pas de réponse.

a — Jeantet, poursuivis-je, me voici pour faire ce que vous voudrez.

« Ni parole, ni mouvement.

a — Mon Dieu 1 m'écriai-je.

<i Et je saisis un des bras du vieux paysan.

« Monsieur Fuster, monsieur Nadalevyrski, mon paralytique était mort U.. ^

— Vous aviez trop attendu, dit le général.

— Que ne lui prodiguiez-vous vos soins sur l'heure, quand il vous les demandait ! ajouta Stéphane.

— Vous dites vrai, messieurs, c'est moi, moi seul qui fus coupable. Mais ma faute vint de ce que je n'étais pas assez religieux. Si la religion, comme cela devrait être, particulièrement chez ceux qu'une consé-

LE I^ArtALYtlQUE JÉANTET 121

cratioo auguste lie au service des autels, eût pénétré, dominé mon âme tout entière, au lieu de demander du temps à ce malheureux qui m'implorait. Je me serais précipité pour le servir. Helas! non, je m'étais évadé lâchement. Et croyez-vous, monsieur Nadalewski, que, commettant cette désertion honteuse, je ne pensasse plus à mon salut? J'y pensais, monsieur, et, malgré tout, je ne savais me résoudre à ce qu on exigeait de moi peut-être pour le consommer. Encore un coup, ma religion était courte, et, là où elle finissait, régoïsme humain me ressaisissait de ses mille griffes aiguës. Ni vue anticipée de Dieu, ni place plus élevée dans le ciel, rien n'y faisait; j'étais homme, et je ne voulais pas être contraint aux occupations abjectes oti Ton me conviait. Il fallut trois paroles du divin Maître pour me faire oser un pas de plus en avant. Encore ne suis-je pas certain, si la mort n'eût rendu mon dévouement inutile, que je fusse allé, sans le trahir, jusqu'à la jfin de mon devoir.

— A prendre tout ceci à la lettre, il faudrait donc considérer comme une héroïne la dernière des filles de Saint- Vincent ? interrogea Stéphane Nadalewski.

— Et pourquoi ne la considéreriez- vous pas comme une héroïne? Evidemment, cette femme est plus forte que vous, que moi surtout, puisque les infirmités humaines, qui nous mettent en fuite, elle passe sa vie à les rechercher.

— Niez-vous qu'il y ait de sa part une sorte de spé- I II

tii LA PETITE M^R^

culation, et, passez-moi le mot, un placement de sacrifices à gros intérêts entre les mains de Dieu ?

— Je le nie absolument. « La religion^ un grand philosophe l'a écrit, est une croyance par amour j*^ et la première qualité de l'amour, c'est le désinté^ ressèment. L'amour, sous peine de ne plus être l'amour, n'argumente ni ne spécule... Voyons, monsieur Nadalewski, quel profit immédiat ou éloigné comptez-vous retirer de votre immense affection pour M. Daniel?

— Je compte qu'il me rend ce que je lui donne.

— Et s'il ne vous le rendait pas, l'aimeriez- vous moins ?

— Peut-être.

— Votre cerveau prévenu fait mentir votre excellent cœur. Non, vous n'aimeriez pas moins votre fils; qui sait même si vous ne Taimeriez pas davantage, surexcité, meurtri, déchiré par la douleur?

— Vous portez la question sur un autre terrain.

— Il n'y a pas de terrain pour l'amour, monsieur Nadalewski, ou plutôt tous les terrains lui appartiennent. Il existe un proverbe qui dit : — « Là où la chèvre est attachée^ il faut qu'elle broute. » — Je dis, moi : -^ € Là où la créature humaine est plantée^ il faut quelle aime. » Seulement, je croîs qu'on aime d'autant plus qu'on fait plus abstraction de soi, et la religion marche à ce but sublime : nous arracher à nous-méme pour nous acquérir à autrui. Ces trois

L5 PAHALYTIQUK JEANTET 123

mots résument à mes yeux tout le christianisme : Dieu est charité, Deus caritas est. Il y eut un long moment de silence ••

— Monsieur l'abbé, reprit enfin Stéphane, vous venez de nous rapporter des choses tout à fait touchantes. Néanmoins, permettez-moi de vous l'avouer, je ne suis pas convaincu. Avant que ces trois mots latins existassent : Deus caritas est^ il en existait trois autres dont je préfère l'expression et le sens : Caritas generis humani. Non, la charité ne vient pas du ciel; elle vient de Fhomme, exclusivement de l'homme.Tous les siècles ont connu la bienfaisance, et Marc-Aurèle, qui persécuta les chrétiens, disait comme Jésus : a Oest un devoir de secourir ses semblables. » — Si les religions, ces poèmes parfois admirables qui ont bercé l'enfance de l'humanité, enrichirent son cerveau de vagues notions de morale, il est curieux d'étudier l'acharnement qu'elles mirent toutes à lui arracher l'idée d'une supériorité quelconque. Entre les mains des prêtres, à peine échappée au chaos primitif, la pauvre créature humaine devint l'éternelle vassale d'un Dieu. Avant que sa valeur eût pu s'affirmer, sa grandeur apparaître, son indépendance éclater au milieu des êtres inférieurs de la création cherchant encore son repos, l'homme se vit garrotté, asservi. Désormais, il fallait qu'il désespérât de luimême, car rien n'était bon en lui. S'il ressentait de

temps à autre quelque mouvement généreux, quelque noble aspiration, si des souffles inconnus soulevaient ses pasj ce malheureux, voué à Tisolement moral, ne devait rien ramener à lui-même, mais se contenter de regarder le ciel, de remercier, de bénir, d'abdiquer.

— Il mp semble, monsieur..., interrompit le révérend père Phalippou...

— Ah ! vraiment, poursuivit l'auteur de VEssai sur les Miracles^ dès Torigine, les prêtres de Tlnde, de l'Egypte, de la Grèce, les augures hypocrites de Rome commirent un meurtre horrible : ils prirent rhomme dans ses langes, et, jaloux de son élévation prochaine, s'évertuèrent à l'anéantir, à le supprimer, en l'amputant de sa liberté; De toutes les religions, il faut le reconnaître, le christianisme est celle qui se montra la plus ombrageuse, la plus jalouse. Nulle ne travailla avec plus de patience obstinée à destituer l'homme des rares titres de noblesse qu'il avait sauvés à travers la honte de son servage odieux. Pour le coup, désormais, tout découla d*en haut, et nous ne fûmes qu'un vil troupeau marchant vers la gloire céleste sous la verge d'un Maître impitoyable, notre origine et notre fin. La terre, si belle, si facile à habiter,, malgré les misères inéluctables réservées à ce qui doit périr, devint une prison, un cachot hideux, et notre seul désir devait être de nous échapper pour rejoindre « Notre Père qui est aux Cieujç. » Tous les livres saints, depuis les Testa-

LE PARALYTIQUE JEANTET 125

ments jusqu'au dernier mandement du plus mince évéque de la catholicité, sont pleins d'arguments pour nous dégoûter de « la terre d*exil » et nous inviter à ouvrir les ailes vers « la patrie ». Du reste, notre vie actuelle, cette vie d'épreuves, doit nous acquérir, en haut, de nombreux mérites, selon que nous nous serons montrés plus humbles, plus résignés, plus charitables. Je dis plus charitables^ monsieur Phalippou, car la charité, elle aussi, a reçu son éciquette, et ceux qui l'auront pratiquée toucheront leur récompense areceperunt mercedem suam.Tt

« Dans cette doctrine énervante, d'oti la dignité est exclue, qui refuse à l'homme toute initiative, qui s'obstine à le traiter comme un enfant, la récompense se trouve placée au bout de chaque sacrifice. Rien pour les autres, tout pour soi-même. Voilà pourquoi j'admire moins le dévouement de Saint-Vincent de Paul ; voilà pourquoi je m'indigne, quand, du haut de la chaire catholique, j'entends sans cesse appeler ce monde, où il serait si doux de s'aimer, de se secourir par la pente naturelle du cœur, « une vallée de gémissements et de larmes. » La vallée de larmes, qui l'a faite? C'est vous. La vallée de gémissements, qui l'a faite ? C'est encore vous. A force de vouloir nous ravir à Dieu, en dépit de nous-mêmes, de nos foyers, de nos femmes, de nos enfants, vous y avez réussi, et vous avez réduit les uns à l'imbécillité, les autres au désespoir.

Page 1