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LA PAROISSE DU JUGEMENT DERNIEI

ÊTRB MARÉCHALt

Au mois d'août 1868, le général baron Fuster (André-Louis-Eugène), commandant la quatorzième division militaire, dont le siège était Bordeaux, fut mis au cadre de réserve de Tétat-major de Tarmée. De nombreuses blessures, surtout une aâection rhuniatis* maie contractée dans les tranchées boueuses de Sébastopol, condamnaient ce brave soldat à accepter une retraite déguisée, bien avant l'heure que les règlements assignent aux officiers supérieurs.

Certes, sur le point d'informer le ministre de la guerre de Tétat déplorable où le jetait la maladie, André Fuster avait hésité plus d'une fois. Quitter le poste qu'il tenait de la bienveillance personnelle de l'Empereur lui était un affreux supplice. Que deviendrait-il quand il n'aurait plus ses officiers, ses hommes ? quand il n'entendrait plus le clairon ou le tambour marquer le pas de son superbe cheval Luxor à travers les rues? Lui qui avait été si beau à Inkermann, si héroïque à Solférino, sombrer piteusement à cinquante-cinq ans, au moment juste oîi une dernière action d'éclat, comme les vingt mentionnées par ses états de service, allait rélever au suprême échelon de la hiérarchie I Être maréchal I

Ne se trouvait-il pas dans les conditions requises? N'avait-il pas commandé en chef, en Afrique, en Italie?

Être maréchal I

Il ne le serait jamais. En dépit d'une lutte vaillam^ ment soutenue, le mal l'emportait. Il devait se résigner.

La vie civile apparaissait à Fuster comme un gouffre d'autant plus noir qu'il y entrait seul, sans le cortège des affections de famille qui en éclairent les perspectives sereines et la rendent à tant d'autres douce, enviable,* sacrée. Il possédait bien une femme, en son hôtel de la rue Vaneau, à Paris ; une enfant, chez les Dames de la Légîon-d'Honneur, à Saint-Denis. Mais

ETRE Maréchal

c'était tout au monde si madame Fuster, depuis dix ans, avait fait deux ou trois apparitions fort courtes sur les divers points où le général exerçait ses commandements. Quant à Madeleine, il y avait bien cinq ans que son père ne l'avait embrassée.

Entraîné par le mouvement des réceptions, le bruit des fêtes, toutes les splendeurs de la vie militaire, si éclatantes sous le second Empire, étourdi» peut-être aussi par des aventures galantes d'où ni son âge ni son infirmité précoce n'avaient su le dégager complètement, André Fuster, jusqu'alors, ne s'était guère préoccupé de sa situation privée. Malgré les atteintes qui, de temps à autre, le clouaient au lit pour une semaine, les jambes raides comme des pieux, il était loin de supposer qu'un jour viendrait où, tenu de renoncer à des plaisirs désormais difficiles, il devrait réintégrer V hôtel Trémière, le domicile conjugal, et tenter de s'y créer une existence nouvelle entre sa femme et son enfant.

Cependant les crises se succédaient toujours plus violentes et à des intervalles plus rapprochés. Il devenait absolument impossible au général de demeurer à la tête de sa division.

Ecrasé par le sentiment de son ambition déçue, déprimé par des tortures qui ne lui laissaient plus de repos, Fuster écrivit à sa femme, comme le noyé que le flot emporte s'accroche de toutes ses griffes à une dernière branche de salut.

Cette lettre, exempte de récriminations, où le passé

restait oublié, avait dix pages au moins. Le général y parlait tout au long du méchant état de sa santé^ de la nécessité où il allait se trouver réduit de résigner son commandement. Sans formuler bien clairement des excuses sur des légèretés qu'en maintes occasions on lui avait reprochées avec amertume, il laissait entrevoir qu'il n'était pas loin de se repentir, et, recourant, non sans jinesse, à une expression religieuse tout à fait capable de toucher madame Fuster, qu'il pourrait bien « dépouiller le vieil homme et revêtir l'homme nouveau ».

La partie de cette interminable épître où l'idée se dégageait pure, nette, franche, c'était celle où le général parlait de sa fille. En se découvrant au fond d'un abîme de misères, puisqu'un monde d'espérances venait de s'écrouler autour de lui, avant de penser à sa femme, André Fuster avait pensé- à son enfant. Son cœur, d'où la souffrance purificatrice venait de chasser tant d'images impures, sans s'arrêter rue Vaneau, d'un élan avait volé au pensionnat de la Légion -d'Honneur, et maintenant, le nom de Madeleine tombant de sa plume, il ne tarissait pas sur le compte de sa fille « qu'il avait toujours tant aimée, qui deviendrait sa plus douce Consolation. »

Madame Fuster répondit fort laconiquement à ces épanchements inattendus. Pas un mot de regret sur la carrière de son mari si fatalement brisée, pas un mot de Madeleine. Dans ce billet, qui trahissait chez son

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