ÊTRE MARÉCHAL
auteur des préoccupations supérieures à la terre, on se réjouissait de voir le général déplorer ses désordres anciens, de le voir surtout disposé à entrer dans une voie où les bons guides ne lui manqueraient point.
« • . . deux pas de l'hôtel Trémiére, disait madame a Fuster en terminant, rue Oudinot, se sont établis, a depuis quelques mois seulement, les Révérends « Pères du Jugement-Dernier. Le révérend père Pha- « lippou, supérieur de cette Congrégation, est un « homme d'excellent conseil dans le domaine des cho- « ses spirituelles. Dès votre arrivée ici, je compte vous « livrer à lui, persuadée qu'il vous aidera à réaliser « des résolutions qui me sont allées au cœur. Avec ce « saint religieux, vous pourress aisément dépouiller a le vieil homme et revêtir C homme nouveau. »
— Affreuse béguine ! s'écria le général.
Et, de ce poulet confit en dévotion, ses doigts crispés firent mille morceaux^ qu'ils lancèrent à tous les vents.
Mais, avant de nous aventurer plus loin, fournissons au lecteur quelques renseignements nécessaires.
LA PERSPECTIVK-NEWSKI.
André- Louîs-Eugène Fuster, né en 1812, dans la petite ville de Mulhouse, était le fils unique de Théodore-André Fuster, un des industriels les plus considérables de l'Alsace. Jusque vers 1825, il demeura au pays natal, défrichant le De viris avec un vieux prêtre assermenté que son père lui avait donné pour précepteur.
Vers cette époque, Théodore Fuster fut envoyé à la Chambre comme député libéral. La situation que ses connaissances spéciales ne tardèrent pas à lui créer, unie à un goût très prononcé pour les luttes parlementaires, le déterminèrent bientôt, sans abandonner ses fabriques de toiles peintes, dirigées par un associé in-
LA PERSPECTIVE-NEWSKI
îUigent, Zacharie Reiss, à se fixer tout à fait à Paris. l y appela sa femme, toute la maisonnée, et plaça son Is au lycée Louis-le-Grand, lui laissant du reste son ncien maître de Mulhouse pour répétiteur. Songez lonc, c'était une si belle affiche qu'un prêtre asserncnté pour un député de l'opposition I
A dix-huit ans, André, bourré de mathématiques jusqu'aux oreilles, franchissait le seuil de l'Ecole de Saint-Cyr. Il en sortait, au mois de juillet i832, avec le grade de sous-lieutenant au quatrième régiment de dragons, juste le jour où son père, devenu le baron Fuster, allait occuper à la Chambre des pairs le siège |ue, dans une nouvelle fournée, venait de lui octroyer * roi.
Notre soldat resta quatorze ans en Afrique sans ésemparer, se signalant en des expéditions multiples ^tnme un officier plein de bravoure et doué des ta- Hts militaires les plus distingués : rapidité de coup cjeil, résolution à toute épreuve, tact merveilleux ■^ur découvrir dans le combat le point précis qu'il allait charger. Deux fois, il mérita de voir son nom 'té à l'ordre du jour de l'armée, et, après la bataille *ïsly, où son escadron, un moment noyé dans les flots ^ la cavalerie ennemie, se dégageant à sa voix, avait ^fligé les plus rudes pertes aux Marocains, il eut honneur, devant les lignes, d'être embrassé par le . ilaréchal Bugeaud et de recevoir l'épaulette de comi^andant.
8 LA PETITE MÈRK
André Fuster rentra en France dans les p jours de 1846. Mais il était en garnison à Li depuis six mois à peine, qu'il dut partir pou Pétersbourg en qualité d'attaché militabe j notre ambassade.
On se souvient de l'attitude hautaine gardé temps par Tempereur Nicolas vis-à-vis du go ment de Juillet. Certes, en 1846» les rapports Russie et la France s'étaient singulièrement am Il subsistait néanmoins, par d'anciennes bl faites ou reçues, je ne sais quoi d« guindé, traint, de difficile entre les deux cours.
Le commandant Fuster, comme tout notre ] nel diplomatique, auquel nulles prévenances n' fait oublier d'anciens froissements^ mena à Sai tersbourg une vie pleine de réserve. Peut-être en vertu d'un sentiment de fierté bien légitin un soldat, son épaulette Tobligea-t-elle à para peu farouche. Quoi qu'il en soit, il se montra ] aux avances de la société russe^ toujours symps à la France, malgré les caprices étranges de V reur, et restreignit à peu près exclusivement s< tions au cercle fort étroit de ses compatriotes d( bassade.
Parmi ces compatriotes se trouvait le comte Trémière de la Sylve.
M. de la Sylve, notre ambassadeur à Saint-1 bourg en 1846, était un ancien député libé
LA PERSPECTIVE-NEWSKI
nuance Marlignac — de la fin de la Restauration. Il avait connu, à la Chambre, Théodore Fuster, et, bien que le fabricant de Mulhouse, inclinant vers la démocratie, eût une conception de l'État qui froissait bon nombre de ses préjugés héréditaires, il ne lui en avait pas moins accordé son estime, et plus tard son amitié. C'était même aux conseils, aux instances du député alsacien devenu pair de France qu'avait cédé M. de la Sylve, quand, après avoir boudé comme il convenait le gouvernement du roi Louis-Philippe, il était rentré dans la diplomatie, la carrière où s'étaient illustrés tous les siens, où lui-même il avait débuté vers 1816, dès son retour de l'émigration.
On devine quel accueil dut être fait à notre attaché militaire à Saint-Pétersbourg. Ce fut une fête chez le comte de la Sylve en son hôtel de la Perspective-Newski, et cette fête s'étendit à toute la colonie française.
André Fuster, que l'Afrique n'avait pas habitué aux douceurs de la vie de famille, prit à la longue tant de goût aux causeries intimes, affectueuses, que, sous un prétexte ou sous un autre, il avait l'ingéniosité de provoquer avec l'ami de son père, qu'il ne savait passer un jour sans venir faire une longue station à Thôtel de la Perspective-Newski .
Cependant, il le reconnaissait avec douleur, sa loyauté allait lui imposer le devoir de s'interdire des visites de plus en plus délicieuses, il est vrai, mais
lO LA PETITE MÈRE
aussi plus difficiles et plus dangereuses. N'était-il pas évident qu'il aimait mademoiselle de la Sylve, que le charme qui l'attirait résidait moins dans la conversation, d'ailleurs très attachante de l'ambassadeur, que dans les beaux yeux de mademoiselle Thérèse, des yeux incomparables, bleus comme le ciel, profonds comme lui ?
Il réfléchit...
M. Trémière de la Sylve lui accorderait-il la main de sa fille ? C'était douteux. Certes, le comte avait des obligations à son père; mais justement, en raison des services qu'on avait acceptés, ne devait-il pas se montrer plus timide, plus réservé? M. de la Sylve était pauvre, ce qui l'obligeait, lui qui posséderait, un jour, une fortune évaluée à six millions, à la plus grande circonspection. Puis, dernière difficulté, la plus terrible ! en dépit de son alliance avec le parti libéral des dernières années de la Restauration, n'étaitil pas manifeste que le vieux diplomate demeurait fermement attaché à certaines idées de caste et qu'il ne marierait sa fille qu'à un gentilhomme ?
Que faire ?
En attendant de prendre un parti, le commandant Fuster, jouet d'une passion irrésistible, malgré la résolution très énergique d arracher un trait cruel, ne discontinuait pas ses assiduités à l'ambassade, employant toutes les ruses pour y reparaître aux moindres occasions, attentif à saisir au vol les plus futiles prétextes
LA PERSPECTIVE-NEWSKI !t
d'amalgamer pour ainsi dire sa vie à la vie de celle qu'il aimait. Aujourd'hui, c'était une course en traîneau sur la Newa résistante et solide comme le granit; demain, une chevauchée dans le parc de Tzarskoë-Sélo, où l'Empereur, en résidence, avait gracieusement invité Son Excellence l'ambassadeur de France, Mademoiselle l'ambassadrice, le chef d'escadron André Fuster; une autre fois, c'était un bal au Palais-d'Hiver, où mademoiselle Thérèse de la Sylve, éclatante des fulgurations radieuses de la jeunesse, recevait les hommages de toute la cour, depuis le plus mince chambellan jusqu'au grand-duc héritier et à l'Empereur.
Mais ce que Fuster préférait aux fêtes bruyantes, d'un caractère presque asiatique, de l'aristocratie moscovite, c'étaient les réunions intimes de l'hôtel de la Perspective-Newski, ou mieux encore les courtes promenades à travers les rues de Saint-Pétersbourg, quand, le dimanche, il accompagnait M. de la Sylve et sa fille à l'église catholique de Saint- Michel.
Notre commandant, fils d'un père voltairien, — ce mot était fort à la mode souç la Restauration, — élève d'un prêtre qui avait prêté serment à la Constitution civile du Clergé, et dès lors hétérodoxe, n'avait pas, en matière de religion, des idées bien arrêtées : l'honneur^ tel qu'on le comprend à l'armée, l'honneur dans toute son intégrité rigide et noblç, constituait^a mo-
râle, il n'en connaissait pas d*autre. Pourtant pouvait s'empêcher d'être touché lorsqu'il prosterné sur les dalles nues de la chapelle Michel, M. le comte Trémière de la Syr mains jointes, priant avec simplicité, et qu'à dei également agenouillée, il avisait mademoiselle rèse fondant son âme en extases et en adorati
c Au bout du compte^ cela est beau, se répét lui-même, cela est beau. » *
Un dimanche, dans le quartier de l'Âmirai sanctuaire des Dominicains, absolument fasc fut bien surpris de trouver sur ses lèvres les p sacrées du Pater. Il eut le courage de les récite qu'à la dernière, pensant à sa mère morte ç avait légué ce souvenir, et dévorant des yeux moiselle de ia Sylve, ensevelie en un recueilli profond. Adorables finesses dé l'amour !
Ce jour-là, jour mémorable pour André F jour terrible qui décida de sa destinée, — le i5 bre 1847 — eut lieu le court entretien suivant l'attaché militaire et l'ambassadeur :
— Vous écrivez souvent à votre père? lui den M. de la Sylve.
— Assez souvent.
— Chaque jour, depuis quelques mois?
— Chaque jour, en effet.
— Et pourquoi ?
— le...
LA PERSt>ECTlVE-NEWSKI l3
Il se troubla.
— Cher enfant! murmura le vieux gentilhomme, ému et le serrant dans ses bras.
— Quoi!
Ce mot jaillit de sa bouche comme un cri.
— J'ai reçu plusieurs lettres de mon vieil ami Fuster...
— Alors, mon père vous a dit ?.. .
— Hélas 1 vous êtes si riche pour nous, mon ami...
— Grâce, monsieur le comte, grâce...
— Que voulez- vous ? cela permettra à Thérèse de faire beaucoup de bien.
— Mon Dieu !
— Vous êtes mon fils.
Et il Tétreignit de nouveau.
Deux mois après^ aux environs de la fête de Noël, le mariage de M. le chef d'escadron André Fuster avec mademoiselle Thérèse Trémière de la Sylve était célébré en l'église de Saint-Thomas-d'Aquin, à Paris.
C'est au moment où l'ambassadeur de France près
la cour de Russie, décidé à abandonner la carrière
diplomatique et à vivre entre ses deux enfants, à
l'hôtel Trémière, rue Vaneau, allait reprendre la
route du Nord pour remettre ses lettres de rappel,
qu'éclata la révolution de Février. Le comte avait 1 ^
i4 ^^ PETITE MÈRE
alors soixante-deux ans. Il reçut un tel contre-coup des événements, dont la secousse prolongée avait failli renverser les trônes à Vienne comme à Berlin, à Berlin comme à Saint-Pétersbourg, que sa santé, atteinte aux sources, déclina désormais à vue d'œil. Vainement sa fille, vainement son gendre, dont la menace d'un grand malheur venait assombrir l'union, lui prodiguèrent-ils tous les soins imaginables, toutes les affections réconfortante^, M. de la Sylve s'éteignit dans le courant du mois de mai, quelques semaines avant l'expiration du congé de semestre qu'à l'occasion de son mariage, le ministre de la guerre avait accordé au commandant Fuster.
Cette catastrophe troubla notre officier supérieur, mais elle fut pour sa femme un véritable écrasement. Madame Fuster idolâtrait son père. Orpheline de mère depuis l'âge de dix ans, c'était son père qui avait pourvu à son éducation, à son instruction. A peine se souvenait-elle d'avoir passé deux ans au couvent du Sacré-Cœur, durant une mission que M. de la Sylve avait dû remplir à Constantinople, de 1841 à 1843. En outre de tant de preuves incessantes de tendresse, n'était-ce pas à son père qu'elle devait l'inestimable bienfait d'une piété qui, à cette heure même, lui rendait possible la résignation ?
Quand une perte irréparable s'imposait à elle, ma dame Fuster se complaisait d'autant plus à se prcci* piter dans les exercices de piété, qu^autour d'elle on
LA PERSPECTIVE-NEWSKI l5
s'occupait moins de Dieu. L'indifférence religieuse, à laquelle elle s'était heurtée partout dans la famille Fuster et la famille Reiss, n'avait provoqué chez elle ni la colère ni l'indignation, mais un indicible étonnement. Cette âme d'élite, qui jusqu'alors s'était épanouie dans la serre chaude d'une éducation créée tout exprès pour elle par un homme inquiet des problèmes ardus de la destinée, et qui, incapable de porter ses inquiétudes, avait fini par les résigner dans le dogme dominateur de TEglise romaine, cette âme d'élite, repliant comme une fleur ses folioles délicates au moindre vent, était surprise que l'atmosphère extérieure existât. Quoi I le monde ne ressemblait pas au salon étroit oîi elle avait grandi ! quoi ! le monde n'avait rien de commun avec la chapelle des Dominicains du quartier de l'Amirauté ! quoi ! le monde n'était pas le couvent du Sacré-Cœur !
La première fois qu'André Fuster, lequel, en plus d'une circonstance déjà, s'était piqué à la dévotion de sa femme, s'y déchira la peau jusqu'au sang, ce fut à Toulouse, vers i85i.
Le commandant venait de passer lieutenant-colonel, et le dixième régiment de chasseurs avait organisé, à cette occasion, une fête au théâtre du Capîtole. Quand les commissaires, délégués par le corps des officiers, vinrent chercher M. et madame Fuster en leur hôtel, le colonel, ému de tant de sympathie, se déclara prêt à les suivre ; mais sa femme, qui d'ailleurs aurait pu se
l6 LA. PETITE MÈRE
réclamer de tant de raisons plausibles pour ne pas quitter la maison : un commencement de grossesse des plus pénibles, une indisposition quelle qu'elle fût, ne vit là qu'une occasion propice de donner aise â des pensées trop longtemps refoulées.
Après un sermon à ces soldats, qui supportaient l'averse en se rognant la moustache avec les dents, madame Fuster conclut par quelques mots indiquant que son mari, avant de Fépouser, avait pris envers elle des engagements formels, entre autres celui-ci, dans la chapelle des Dominicains, à Saint-Pétersbourg : de ne la contraindre jamais à engager le pied dans une salle de spectacle ou tout autre lieu réprouvé par la religion.
Quelle audace I quelle brutalité I
Les blessures à l'amour-propre se supportent malaisément. Celle-ci fut cruelle : elle entama le cœur d'André Fuster. Dans son désespoir, il se demanda quelle religieuse étrange et farouche il avait accueillie à son foyer. En Tintimité du mariage, à ces heures discrètes et voilées qui sacrent les époux, reposant sa tête sur le sein virginal de la bien-aimée, il avait reçu de ce contact une horrible impression de froid. Il n'en doutait plus, ce n'était pas lui qui habitait en cette poitrine qui se glaçait sous ses baisers, c'était un autre, un rival inaccessible, réfugié dans la hauteur des cieux, et qu'il ne pourrait atteindre jamais.
LA PERSPKCTIVE-NKWSKI I7
Six mois après, un enfant naquit. Cet événement, qu'on salua de part et d'autre avec une joie égale, servit de prétexte à une réconciliation. Devant le berceau de Madeleine, les deux époux s'embrassèrent en pleurant et échangèrent de mutuelles promesses. Il y eut comme un rajeunissement subit de leur existence, et, durant plus d'une année, ils se crurent reportés à cette époque heureuse de leurs premières relations à Saint-Pétersbourg, quand, sous les yeux de M. de la Sylve, ils s^aimaient avec tant de discrétion à la fois et de profondeur.
Mais rémotion généreuse, provoquée chez madame Fuster par Je déchirement de ses entrailles, devait être de courte durée. Bientôt cette femme, que Dieu possédait sans retour, au lieu de se tenir à son foyer, d'en être le lien, comme elle pouvait en devenir le charme et les délices, reprit ses courses dévotes à travers la ville. Dame patronnesse de plusieurs bonnes œuvres, il ne se passait pas de jour où sa présence ne fût nécessaire dans quelque comité. Préchait-on à Saint-Sernin, à Saint-Étienne, à la Dalbade, à la chapelle des Jésuites, à l'étroit sanctuaire aristocratique des Dames Réparatrices du Cœur-de-Marie, elle quêtait à la porte pour les pauvres, les enfants orphelins, les petits Chinois...
André Fuster trouvant sa maison désertée, son enfant toujours seule avec la nourrice, éclata plus d'une
fois en paroles amères, en reproches dont Texpression, I 2.
l8 LA PETITE MÈRE
nous voulons bien le reconnaître, ne fut pas assez ménagée. Alors il parlait de demander qu'on le renvoyât en Afrique. Là, du moins^ disait-il, quand la vie lui deviendrait trop lourde, il lui serait loisible de se faire tuer.
— Si vous devez me quitter et mourir, lui répondit sa femme, un soir que son emportement avait dépassé les bornes, j'ai une prière à vous adresser. Peut-être votre conduite dans le mariage n'a-t-elle pas été celle d'un époux parfaitement chrétien. Je vous en conjure, au nom de votre salut éternel, réconciliez-vous avec Dieu avant de paraître à son tribunal !
Cette oraison funèbre sans pitié, où se produirait clairement une allusion à des relations que son malheur avait poussé Fuster à nouer avec nous ne savons quelle grande dame de hasard, fut le coup de hache qui sépara ces deux cœurs. Puisque désormais la vie en commun devenait impossible, le soldat, très prompt à exécuter ses desseins quand une fois il avait pris un parti, décida que sa femme, à laquelle il servirait une rente de cinquante mille francs,— la moitié du revenu que son père lui avait constitué en le mariant, — irait avec son enfant habiter l'hôtel Trémière, rue Vaneau, et, la proposition ayant été acceptée sans débat, coup sur coup il expédia son monde à Paris.
Nous ne répondrions pas qu'André Fuster, en saluant sa femme pour la dernière fois, ne fût bouleversé de fond en comble. Le pauvre homme! en dépit de
LA PERSPECTIVE-NEWSKI I9
certaines distractions extra-conjugales, il aimait celle qu'il avait librement choisie. A cette époque, du reste, Thérèse de la Sylve, à peine âgée de vingt-deux ans, était dans la fleur fraîche épanouie de sa beauté. Elancée sans être très grande, ses bras mignons ramenés par une attitude pudique qui lui était familière, toutes les lignes de son corps, un peu grêle comme chez les statuettes gothiques du moyen âge, offraient une parfaite harmonie. Son visage allongé, se terminant par un menton peut-être trop aigu, réalisait ce type de finesse et d'aristocratie que trouva souvent le pinceau délicat de François Clouët, le peintre des êtres exquis de la Renaissance. Le ton de la peau était pâle, atteignant par places la blancheur de Tivoire fraîchefïient poli. Les yeux grands, doux quoique froids, ^^aient la transparence agatisée de l'eau dans les -^ins retirés d'un lac où le soleil fait boire ses ^«yons. Sa chevelure blonde étalait d'incomparables richesses. Sous cette enveloppe fluette, menue, idéale, f^resque angélique, quelle âme pouvait donc résider ? André Fuster n'en savait rien, et, l'heure venue cle la séparation, ce doute lui était une poignante douleur.
Le moment le plus terrible de ces adieux sans espoir fut celui oti la nourrice, sur le point de monter en voiture, offrit Madeleine aux embrassements de son père. Pour le coup, le lieutenant- colonel ne se contint plus: il enleva Tenfant dans ses mains, et la couvant de ses
deux yeux singulièrement agranJis, l'inonda de larmes et de baisers. Sa femme le quittant, il sentait bien qu'on le diminuait de quelque chose; mais sa fille s*éloignant aussi, il recevait rimpression nette d'un déchirement, on lui arrachait un lambeau de sa chair, de sa vie. Il rendit l'enfant et se sauva.
Désormais, André Fuster, un instant détourné de sa carrière par les faiblesses d'un cœur trop tendre, ne songea plus qu'aux devoirs de son rude métier de soldat. Le délaissement oîi il tombait éveilla en lui Tambition. Il partit pour l'Afrique, se battit contre les Kabyles et enleva les épaulettes de colonel. C'est d'Alger qu'il s'embarqua pour la Crimée, d'oti il revint général de brigade. Enfin, après la bataille de Solférino. Napoléon III, qui l'avait distingué depuis le commencement de la campagne, lui conféra le grade de général de division.
Cependant, ses affections domestiques restaient au même point, toujours aussi tendues, aussi embarrassées. De temps à autre, un mot sec lui avait apporté des nouvelles de Madeleine, et c'était tout.
Le i5 août 1859, ce jour de triomphe national oCi Paris en fête reçut l'armée d'Italie au milieu d'enthousiastes acclamations, le général Fuster, qui rentrait le bras droit en écharpe, fier de sa blessure et de ses épaulettes étoilées toutes neuves, eut la douleur de ne découvrir aucun des siens sur les gradins populeux de la place Vendôme, devant lesquels il défilait à cheval.
LA PERSPECTIVE-NRWSKI 21
Quel horrible isolement dans sa victoire! Quoi! parmi cette foule immense, il ne se trouvait personne pour battre des mains en son honneur ! Il vit pourtant le vieux Zacharie Reiss, accouru d'Alsace avec son fils Georges. Alors, il pensa à son père, mort quelques mois auparavant, et sentit ses yeux se remplir de larmes.
On devine dans quelles dispositions, après cette solennelle promenade des troupes victorieuses, le baron Fuster rentra chez lui, rue Vaneau. Comme sa femme, pour justifier son absence d'une cérémonie où sa place était marquée, se réclamait de la fête de TAssomption, le général, exaspéré, s'emporta aux dernières violences de langage.
— .Quand cesserez-vous, s'écria-t-il, de jeter Dieu entre vous et moi ? Ne voyez-vous pas que c'est une impiété? Entrer en mariage, ce n'est pas entrer en religion, madame, et vos devoirs d'épouse devaient passer avant vos manies de dévote. Du reste, je n'entends pas vivre seul comme un pestiféré, sans femme, sans enfant, et, quel que soit le commandement où m'appellera l'Empereur, je vous en préviens, vous m'y suivrez.
La maison Fuster fut à Lyon ce qu'elle avait été à Toulouse,un foyer sans flammes et sans rayonnements. Sa situation obligeant le général à recevoir, il y eut d'abord affluence dans ses salons ; mais bientôt ils se vidèrent, et il ne parut guère plus à Thôtel de la divi-
sion que les officiers ou les fonctionnaires civi par devoir sont de toutes les réunions ayant un tère officiel. En vain, André Fuster, aimable dial, sç prodiguait-il^ réchauffant celui-ci, e: celui-là; en dépit de tant d'efforts, il le voy froid chez lui gagnait les invités. Dans les i blées nombreuses, c'est la maîtresse de la n qui crée l'atmosphère ; à elle, à elle seule, il i tient de faire descendre le thermomètre ou faire monter. Certes, la baronne Fuster était mante, pleine de distinction et de cette grâ peu raide, privilège désespérant de beaucoi femmes bien nées; mais elle manquait de cette ceur de paroles, de cette souplesse de manièn toutes ces chatteries séduisantes qui sont Fap presque exclusif de la Française. Incontestable: en ce corps aux lignes si pures, les terribles f de la Russie ou la religion avaient à la longu Tâme et Tesprit.
Pour ne point faire le désert autour de lui, une tentative aussi humiliante qu'infructueus Lyon d'abord, à Tours ensuite, le général, tout n se vit contraint de rendre la liberté à sa femme reprendre la sienne propre. La seule condition imposa, à l'heure de cette séparation nouvelle, a qu'au lieu de placer Madeleine au couvent du Si Cœur, comme madame Fuster en avait ann»
LA PERSPECTIVE-NEWSKI 2
l'intention, Tenfant commencerait et achèverait ses études chez les Dames de la Légion-d'Honneur, à Saint-Denis.
La jeune mère fit valoir de nombreuses objections contre une éducation qui lui semblait trop mondaine; on y coupa court par ces mots d'une rondeur toute militaire :
— J'ai assez d'une religieuse à la maison.
Madame Fuster n'articula pas un mot de plus; elle s'éloigna.
Un an après^ le général baron Fuster remplissait Bordeaux de sa présence. Il n'y était bruit, depuis les Chartrons jusqu'à Saint-André, que de la splendeur des fêtes de la division. Tous les jeudis, les salons de l'hôtel de la rue BoufiFard étaient le rendez-vous de l'élite de la société girondine. On parlait, sous le manteau, de mainte aventure amoureuse où le nom du général se trouvait mêlé.
André Fuster, qui, à bout de voies pour s'attacher sa femme, avait fini par ramener son pauvre cœur déchiré de Paris, était aux anges. En attendant le bâton de maréchal» il vivait le front couronné de roses et la Coupe des festins aux doigts. Malheureusement le niai, qui, depuis des années, cheminait à la sourdine à travers son organisme surmené, détonna soudain avec une fureur inouïe. Ce coup de foudre mit le feu à bien des châteaux en Espagne^ qui s'écroulèrent piteu*sement.
^4 i-A PETltE MÈRE
Après de longs mois de martyre, anémié, viei général abdiquait les espérances du maréchala convoité, congédiait les amours folâtres et tourn yeux vers Paris.
Hélas I
L HOTEL TREMIERE»
L'hôtel Trémière, acheté depuis par un financier
fameuxde la Chaussée-d'Antin, n'avait pas, vers 1868,
'a belle apparence qu'on lui voit aujourd'hui. Les
conditions architecturales primitives n'ont subi au-
<^une modification bien sensible. Ce sont toujours
deux pavillons en retour d'équerre, étroits et longs,
encadrant une vaste cour, au fond de laquelle un
péristyle hissé sur six marches donne accès aux grands
appartements de réception. Mais le ravalement des
murailles a été fait de haut en bas," les boiseries .des
fenêtres ont été repeintes, les ferrures, rouillées, ver-
miculées par le temps, ont été renouvelées, tout
enfin, de la girouette aux fondations, s'est vu repris, i 3
gratté, regratté, consolidé. La maison, en ce moment, luit, étincelle comme un écu neuf.
A répoque oti André Fuster se maria, cette demeure, dont les lignes superbes rappellent les belles proportions de l'hôtel de Castries, dans la rue de Varenne, offrait l'aspect d'une ruine. Non-seulement les galeries en pierres de taille, courant autour des toits, s'étaient écroulées par-ci, par-là, cassant les ardoises, entamant les charpentes, mais de nombreuses lézardes sillonnaient les murs, et, en maints endroits, sous de hautes giroflées épanouies, on découvrait des trous béants comme des brèches oti ron avait dû établir de solides étais. Seules, les colonnes du péristyle, en marbre rougeâtre des Pyrénées, con* tinuaient à se tenir fièrement debout, intactes, sans la moindre écornure soit à la base, soit au fût.
En l'intérieur, c'était le même spectacle de désolation et de pauvreté ; tout gémissait, tout se plaignait : les parquets, les vieux fauteuils à attitude raide, les meubles à filets de cuivre, dont les tiroirs rebondis avaient perdu leurs poignées. Il existait un coin, dans le grand salon du rez-de-chaussée, où les panneaux des boiseries, renflés par l'humidité, avaient si bien joué dans les mortaises devenues trop larges, qu'ils s'en étaient échappés. Un ébéniste du quartier, incapable d'articuler ce monument de feuilles minces, qui tout autour de la vaste pièce déroulait ses moulures contournées, d'un fini des plus délicats, et d'insinuer
l'hôtel trémière 27
en cet ouvrage magnifique les fragments qui s'en détachaient, les avait remis en place grossièrement avec des clous.
Mais comment cette habitation somptueuse, à tous les coins de laquelle des choses tour à tour charmantes et fortes, peintures des plafonds, dessus de portes, enjo« livements multipliés de la pierre, statues du vestibule gracieuses comme des nymphes de Coustou, révélaient la main des anistes du grand siècle, était-elle tombée en cet état de déplorable décrépitude, où les verrues de mousse la rongeaient ainsi qu'une lèpre, où jour à jour le bâtiment s'émiettait de haut en bas ? Rien de plus facile à expliquer, si on nous permet un mot sur la famille de la baronne Fuster.
Il existe encore en Angleterre^ en Autriche, en Russie, des races de diplomates. Avant 1789, il y eut aussi en France des familles chez lesquelles les fonctions diplomatiques étaient en quelque sorte héréditaires. Nous avons changé tout cela. Il n'appartenait qu'à notre pays, parce qu'il a vu Napoléon, de croire que chaque citoyen peut s'improviser Empereur. Jadis, on pensait chez nous que les traditions pouvaient devenir comme un éclaircissement pour débattre, régler les intérêts d'un peuple, et certains hommes, avec leur descendance, ne s'écartaient plus du sillon qu'ils s'étaient une fois tracé. Certes, nous n'ignorons pas que, de nos temps, M. de Metternich, sans passé historique, poussa très loin la science de la diplomatie.
ESCARMOUCHE DE MOINE ^g
VOUS souvenez sans doute de ce David, que vous plaçâtes ici avec sa femme ?
— Parbleu ! si je m'en souviens ! A la prise de la tour MaiatofF, cet homme, brave comme un lion, me sauva la vie. Encore que l'existence ne soit pas toujours fort gaie, on n'oublie pas des'services de ce genre.
- Eb bien l voici un mois, j'ai dû le renvoyer avec sa femme et son enfant.
— Quoi ! vous avez renvoyé David, mon vieux David, un soldat admirable, un ami. . .
*-Unami, général?
— Oui, madame, un ami.
— Il a quitté cet hôtel, reprit-elle froidement. J'omets ses peccadilles, bien qu'il s'en trouve de fort lourdes dans le nombre : n ai-je pas, un matin, surpris David balayant la chapelle en fumant la pipe !.. .
^A vous la faute. Un troupier n'est pas un bedeau, que diable !
— Je pardonnai cette suprême inconvenance, ce sacrilège. Mais, dès le commenceraient des vacances, il fut évident que la famille David ne resterait pas dans ma maison. L'année passée déjà, j'avais vu avec peine les manèges de Madeleine pour attirer, dans Tintérieur de nos appartements, la petite fille du concierge. Je ne traversais pas une pièce que je n'y découvrisse Madeleine déshabillant, habillant sa filleule, car par votre volonté elle fut marraine de cette mioche, allant jusqu'à lui laver la figure et les mains. Et puis quel dé-
l'hôtel TRKMIKRK 29
qu'il rapportait de là-bas, il lui fallait une maison.
Mais le monument, aux lignes solennelles, avait à peine reçu les entablements qui le couronnent que, pour le service du roi, Guillaume de la Sylve était contraint de partir pour Dresde. En somme, jusqu*en 1792, époque oîi il fut absolument déserté, l'hôtel de la rue Vaneau vit rarement paraître ses maîtres. Cet abandon fut fatal^ non-seulement aux riches collections amenées à grands frais d*Italie, que Tair et le soleil venaient rarement vivifier, mais dans l'atmosphère viciée, poussiéreuse, la fraîcheur des meubles disparut, et l'humidité attaqua tout, rongea tout, ruina tout.
Quand le comte Jean rentra en France, sous le Consulat, pour sauver les derniers débris de sa fortune, de ses immenses domaines du Poitou, des vastes terrains acquis par Guillaume de la Sylve, entre les rues de Varenne, de Babylone et du Bac, l'hôtel de la rue Vaneau, augmenté sur le derrière d'un jardinet de quelques arpents, fut tout ce que le général Bonaparte put lui faire restituer. Le reste, tant en province qu'à Paris, avait été vendu comme bien national, irrévocablement vendu.
Certes , la maison , restée close durant plusieurs
années, réclamait des réparations nombreuses. Mais
oîi trouver de Targent désormais pour mettre sur un
simple pied de décence cette magnifique demeure?
Avec le produit de la vente de quelques tableaux, de I 3.
3o LA PETITE MÈRE
quelques tapisseries, qui, par miracle, étaient en accrochés aux murailles, on réalisa ce qu'il fallait ] étançonner les sous-sols dévorés par le salpêtre ; badigeonna la pierre^ les écus manquant poui regratter; on barbouilla de je ne sais quelle couleur sâtre les élégantes boiseries intérieures, et, vaille vaille, on s'installa.
Nous savons, du reste, que la famille Trémière d Sylve, ayant, par le fait des événements les plus te blés, interrompu ses courses à travers l'Europe, de bientôt les recommencer, et que, dès les premî« heures de la Restauration , le père de la baroi Fuster reprenait rang dans la diplomatie, la voie tous les siens» la voie sans laquelle la vie lui paraiss vide et sans but. Les Égyptiens, exigeant par une rhérédité des professions, étaient de profonds obser teurs du cœur humain.
Le mercredi i6 septembre 1868, il y avait affluence de voitures le long des trottoirs de la rue Vaneau. lie temps à autre, un nouvel équipage arrivait, et un homme, le plus souvent une femme, venait soulever 'e lourd marteau — deux reptiles entrelacés — delà porte cochère de l'hôtel Trémière. La porte s'entre- '^âillait, et ces personnages aux allures discrètes se ^^ufilaient à pas glissés dans la vaste cour.
Une fois, comme dix heures sonnaient, un ecclésiastïque, allant à pied celui-là, se présenta pour s'introduire à son tour dans l'hôtel. Son costume était étrange, ^ plus d'un passant retournait la tête avec curiosité. Chapeau à ailes très larges, presque flottantes, connu ^ulement des prêtres italiens; longue barbe, à la façon
des missionnaires; froc de grosse bure, surmc scapulaire noir sur lequel, aux environs de la éclatait, taillée dans du drap blanc et cousue une tête de mort posée sur deux tibias en Une légende semblait brodée autour de ces os Que disait-elle ? Le moine^ un petit homme marchait d*une allure trop pressée pour qu'il sible, au vol, de lire l'affiche, toute spiritui doute, qu'il portait incrustée dans son habit.
Que se passait-il à Thôtel Trémière ?
Tout à coup, un hennissement formidable ] la rue Bellechasse. Un de ces forts chevaux pei gris-pommelés, comme en emploient les adn tions des chemins de fer pour leurs charrois à Paris, franchit au galop la rue de Varenne < droit la rue Vaneau, traînant un léger c marqué des O magnifiques de la Compagni léans. Les attelages aristocratiques du faubour Germain se rangèrent au tracas de ce comj dont évidemment ils dédaignaient les éclats br et le laissèrent résonner des sabots et de la vc répondre à son appel.
Le percheron s'arrêta juste au n® 29, devant Trémière.
Au même instant, la portière du véhicule 1 toute grande, et un jeune homme sauta lestem* la chaussée. La taille élancée, bien prise de ce n« venu, sa moustache blonde fièrement relevée, ;
biche en pointe dénonçaient un militaire. Il prit le marteau aux serpents emmêlés et frappa un coup retentissant.
— Que voulez-vous ? demanda un individu à physionomie blafarde, sur le chef duquel branlait un bonnet de soie noire crasseux.
— Tirez les deux battants de la porte cochère.
— Les deux battants?,.. Mais...
— Allons, rondement !
— Et pourquoi ?
— Pour que la voiture entre dans la cour.
— Dans la cour?... dans la cour?.,, répéta le concierge, effaré.
— David I appela une voix énergique de l'intérieur de l'omnibus.
Et une tête pâle, à impériale grisonnante, parut à l'une des fenestrelles du véhicule.
— David I répéta-t-on, David !
— David n'est plus là, monsieur, répondit l'homme aux allures de sacristain.
— Est-ce vous qui le remplacez ?
— Oui, monsieur.
— Ouvrez donc, animal, puisque je suis votre maître.
La porte cochère, qui depuis des années n'avait pas roulé sur ses gonds, — une étroite ouverture taillée dans un panneau suffisait aux entrées et aux sorties quotidiennes, — gémit de toutes ses ferrures