‹ La petite mèreChapitre 10 sur 27 · FRÈRE ÉVARISTE I · texte numérisé non relu

FRÈRE ÉVARISTE I

intelligent, convaincu sans doute et d'autant plus redoutable, renneniî le plus dangereux d'André Fuster, étant parvenu à force de fuse à amener la lutte sur k terrain favorable à ses desseins ultérieurs, ne se départit pas d'un parfait sang-froid, et, puisque le général, blessé, endolori à tous les endroits de Tâme, lui permettait de harceler son adversaire, il se disposait à ie poursuivre obstinément, flamme aux reins, quand, dans la cour de l'hôtel Trémière, s'ébranla une cloche qui remplît lé salon de vibrations bruyantes et prolongées.

— E^i! bon Dieu! quel est ce bourdon? demanda Fuster.

— P^arbleu ! lui répondit riarquoisement Nadalewski, c'est le frère Èvariste qui secoue la cloche dé t^n clocher.

— Mon clocher?

-* On appelle les voisins aux vêpres.

"^ Général, dit lé religieux, vous arrivez à peine, et beaucoup de choses ici vous surprennent. La fatigue que vous éprouvez rend le moment peu propice à des explications qui doivent être entières, définitives. Si vous voulez bien me le permettre, j'aurai Thonneur de vous voir demain et de vous éclairer sur des changements qui vous étonnent à bon droit. Madame la baronne n'a pas jugé à ptopos de suivre mes conseils, et je le regrette, car pas un clou n'eût été planté à Thôtel

Trémière sans qu'au préalable vous en eussiez été in- I "*■ \i

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formé. Dieu sait quelles instances furent les miennes pour qu'on vous écrivît à Bordeaux, lorsque, frappée de l'exiguïté du local oii prend naissance la Congrégation du Jugement-Dernier, madame Fuster, dont la vaste maison était à peu près vide, m'offrit de loger temporairement quelques Frères et quelques Sœurs de TOrdre. En dépit du poids que ma liberté put tenter d'exercer sur celle de madame la baronne, je ne pus rien obtenir.

— Et quelles furent les raisons de ma femme pour se dispenser de m'écrire?

— Elle me dit que, malgré de regrettables malentendus, vous vous étiez montré toujours parfait pour elle, que vous n'étiez pas un homme à récriminations, que vous trouveriez bien ce qu'elle faisait, parce que les erreurs de votre vie, comme peut-être aussi les exigences de la sienne, avaient laissé, chez l'un comme chez l'autre, la tendresse intacte; enfin, qu elle n'avait pas besoin de vous prévenir, parce que...

11 s'interrompit.

— Parce que?

— Général , ma langue s'embarrasse... Pour un prêtre, il est des mots difficiles à articuler, et j'hésite.

— Je vous en prie, mon Révérend Père... Parce que?

— Parce qu'elle vous aimait et qu'elle était sûre d'obtenir votre approbation.

André Fuster se passa une main sur le front et demeura silencieux.

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Désormais, le Supérieur du Jugement-Dernier en savait assez sur le compte du général. Il devenait de plus en plus manifeste que cet homme de guerre, qu'on lui avait fait si rude^ si violent, presque terrible, aimait sa femme, et que cet amour tenace, surnageant au-dessus d'une vie ouverte à tous les désordres des amours faciles, le mettait à la merci de madame Fuster. enverrait plus tard le parti à tirer, pour la plus grande gloire de Dieu, de ce cœur où la baronne régnait encore. Pour le moment, il convenait de courir au plus pressé : battre en retraite, afin de ne pas engager plus avant, avec M. Nadalewski, une lutte où d'immenses intérêts risquaient de se trouver compromis. Il fallait gagner du temps, étudier un plan de campagne, préparer, dans le recueillement de la rue Oudinot, les voies au succès. Il se leva donc, et, laissant André Fuster à son trouble indicible, Stéphane Nada* kwski à son impuissance indignée, il marcha vers le grand salon. Malheureusement, les efforts qu'il tenta pour en ouvrir la porte furent inutiles.

^ Poussez donc ! lui dit le général, ^ien n'y fit: la porte résista.

"• Stéphane, reprit Fuster, essaye à ton tour. "^ Madame la baronne a fermé à clef sans doute, ^^riïiura le religieux, contrarié.

•^Aclefl s*écria le général. C'est impossible : la porte du grand salon n'eut jamais de serrure. **■ Elle en a reçu une depuis que, par les soins de

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madame la baronne, le grand salon a été converti en chapelle.

— Dans ce cas, monsieur l'abbé, puisque mieux que moi vous connaissez ma maison, veuillez vous adresseï à qui peut vous livrer la clef de cette pièce. Je vous déclare que je ne lai pas dans ma poche.

C'était d'un ton piqué que Fuster avait lancé ces paroles.

Le révérend père Phalippou ne parut pas y prendre garde. Il saisit le cordon d'une sonnette et le tira légèrement.

Une petite femme, Jeune encore, au visage blafard, vêtue d'une robe noire à pèlerine, le crucifix du Jugement-Dernier ballant sur la poitrine, entra presque aussitôt.

— Sœur Bernardine, lui dit le prêtre, donnez-moi la clef de la chapelle.

— Elle n'est point ici, Révérend Père Supérieur; madame la baronne Ta emportée.

— C'est bien.

La sœur Bernardine se retira.

André Fuster avait assisté à cette courte scène avec une sorte d'ébahissement.

— Alors, dit-il, goguenardant, la cuisinière de ma femme, sa lingère, sa camériste, sa dame de compagnie, comme son concierge, appartiennent à la Congrégation dont vous êtes le Fondateur?

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— Ma maisoit trop étroite de la rue Oudinot ne me permettant pas...

Les éclats de la cloche interrompirent le moine.

— Donc Vhôtel Trémière est devenu un couvent désormais ?

— On appelle l'hôtel Trémière « la Paroisse du Jugement-Dernier », si tu veux le savoir, mon cher, dit malignement Nadalewski.

Le religieux, dont toute l'âme angoissée appelait du secours, tourna un regard vers la porte du petit salon accédant au vestibule. Son ouïe, singulièrement aiguisée par le péril, avait-elle perçu quelque son libérateur? La porte, en effet, céda sous une pression venue du dehors, et, dans l'entrebâillement, passa, mince, élégante, brillante de tous ces charmes discrets qui enveloppent comme d'une atmosphère la femme habituée à vivre dans les hautes sphères sociales, madame la baronne Fuster.

Le sourire aimable, épanoui sur les lèvres pâlies de la dévote, s'éteignit dès qu'elle aperçut Stéphane Nadalewski. Néanmoins, elle s'informa de lui, de madame Nadalewska avec une exquise politesse, puis alla vers son mari, auprès duquel elle s'assit, non sans avoir salué, on le devine bien, le révérend père Phalippou, qui venait de ressaisir son siège et de se rasseoir tranquillement.

Tandis qu'elle respirait un peu, — elle s'était trop hâtée sans doute de la rue Saint-Romain à la rue

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Vaneau, — André Fuster lui conta Tarrivée inattendue de Madeleine et sa visite, accompagnée de madame Nadalewska et de Daniel, chez David.

— David I se récria-t-elle.

Et elle releva sa belle tête, oti venaient de reparaître soudain les vives rougeurs de la vie.

— Notre fille, observa le général, aura beaucoup de peine à se détacher de sa filleule Loulou.

— 11 faudra bien pourtant qu'elle s'en détache.

— Pourquoi?

— Parce que cet attachement ne me paraît pas convenable. En vérité, je ne sais quelle éducation ces Dames de la Légion-d*Honneuront faite à Madeleine : elle ne se plaît qu'avec des gens de la classe infime.

— Elle suit en cela l'exemple des saints^ qui n'aimèrent que les petits, chère madame, intervint Stéphane; et il me semble que, vous surtout, vous êtes mal fondée à vous plaindre de dispositions pareilles.

La baronne feignit de pas avoir entendu.

— Du reste, reprit-elle, David sera casé très prochainement, et là oti je compte le placer, il ne sera pas facile à Madeleine d'aller le voir.

— Oti le placez-vous? demanda le général.

— Les Frères de la Doctrine Chrétienne dirigent, à Issy, un vaste établissement en tout semblable à celui de Saint-Nicolas de la rue de Vaugirard. David, qui était forgeron avant d être soldat, pourra y être occupé...

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— N'espérîez-vous pas le faire admettre au ministère des cultes en qualité de garçon de bureau ?

— Ces emplois ne s'obtiennent qu'avec beaucoup de difficulté. Les démarches de M. le vicomte Eustazade de la Livinière n'ont pas abouti.

— Kt c'est M. delà Livinière sans doute qui a conçu l'idée d'envoyer David battre le fer à Issy ?

— Le vicomte est en relations assez suivies avec le vénérable frère Philippe, Supérieur des Frères de la Doctrine Chrétienne.

— Alors, vous avez vu M. de la Livinière aujour d'hui ?

— Je Tai vu rue Saint-Romain.

— C'est donc une « Dame de la Solitude », ce monsieur ? demanda Nadalewski, narquois.

— C'est un homme pieux, comme on en rencontre encore de par le monde, malgré le nombre toujours croissant des méchants écrits, riposta-t-elle faisant face à l'agresseur.

— M, le vicomte de la Livinière travaille dans plusieurs recueils catholiques, intervint le révérend père Phalippou. L'année passée, il a publié une vie du pape Alexandre VI, qui venge ce pontife des calomnies que, depuis des siècles, les ennemis de l'Eglise n'ont cessé d'accumuler sur sa tête.

— Avouez, monsieur l'abbé, que la vengeance a été tardive, et, sans la connaître, — M. le vicomte Eustazade de la Livinière n'a pas plus d'autorité dans 1^^

matières religieuses qu'en toutes autres matières, — je crains bien qu'elle ne soit un peu tirée par les cheveux.

— Pour mon compte, ma chère amie, dit Fuster, s' adressant à sa femme, il m'importe peu que M. de la Lîvinière soit un grand écrivain, comme le croit M. Phalippou, ou un simple grimaud, comme l'insinue Stéphane. L'histoire des papes n'eut pas les préoccupations de ma vie. Ce qui me préoccupe, c'est l'avenir de David, de sa famille, et vous prierez M. de la Livinière de me laisser ce souci tout entier. Je le revendique comme mien. Il est des dettes que je veux être seul à payer.

— Je pense bien, demanda la baronne avec je ne sais quelle intonation hautaine, qu'il ne peut entrer dans vos projets de rouvrir à votre dragon la porte de mon hôtel ?

— Je ne sais encore...

— Comment, vous le rappelleriez ici !... Cela n'arrivera pas.

— Si cela arrivait pourtant ?

— Si cela arrivait, monsieur...

— Madame, élevé par un prêtre qui s'était séparé de l'Eglise, j'ignore ce que prescrit la religion pour la reconnaissance des bienfaits, mais je sais ce que prescrit le cœur, et vous avez eu tort, grand tort, de renvoyer de cette maison un homme qui m'avait sauvé la vie.

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