LE COLONEL DE LA LIVINIÊRB
Il y avait cinq minutes que le plus profond silence régnait entre nos trois interlocuteurs, chacun d'eux cherchant, après cette scène douloureuse, à retrouver l'assiette de son esprit, quand la porte de la chambre des Tapisseries s'entre-bâilla. C'était la sœur Euphrasie.
— Que voulez- vous ? lui demanda sèchement madame Fuster.
— M. le vicomte de la Livinîère...
— M. de la Livinière est au salon ? ■■■ -.-k
— Oui, madame la baronne. M. le vicomte vient prendre des nouvelles de M . le baron.
— - Dites à M. de la Livinière qu'il veuille bieti
m'attendre une seconde. Je descends. .;
3l8 LA PETITS MÈRE
La sœur Euphrasie battit en retraite.
Madame Fuster fit un pas vers son mari étendu sur la chaise longue dans une posture accablée.
— Mon cher André, lui dit-elle avec une nuance d'humilité singulière et dans l'attitude et dans la voix, je vous ai entretenu souvent de M. le vicomte Eustazade de la Livinière. C*est à ses actives démarches que le Révérend Père Supérieur devra l'immense service de la reconnaissance par le gouvernement de rOrdre du Jugement-Dernier. Vous n'avez peut-être j pas oublié qu'avant votre arrivée à Paris, il m'avait offert de s'occuper de David. Depuis le commencement de la crise dont vous relevez, il ne s'est pas passé de jour que M. de la Livinière ne soit venu s'informer de votre état. Vous n'avez pu le remarquer, mais c*est lui qui, dans la belle nuit oti Dieu vous visita, eut l'honneur de tenir le cierge qui accompagnait l'officiant jusqu'à votre lit. Le vicomte a ua désir : celui de vous être présenté...
— Veuillez m'excuser auprès de M. de la Livinière; je regrette qu'une extrême fatigue ne me permette pas de le recevoir aujourd'hui.
— Alors, vous le recevrez demain, mon cher André ?
— Rien ne presse.
— Général, intervint le Supérieur du Jugement- Dernier, M. de la Livinière est d'une famille d'épée. Le maréchal de camp Albert de la Livinière se fit tuer
LE COLONEL DE LA LIVINIÈRE Sig
1 bataille de Denain, et le père du vicomte, Marc de Livinière, aujourd'hui en retraite, a commandé le ptième régiment de chasseurs. Vous le connaissez tut- être...
— Pas le moins du monde...
— Ah ! c'était un rude soldat.
— Pourquoi M. le vicomte de la Livinière n'a-t-il pas suivi la carrière des $iens ?
^ La faiblesse de sa constitution...
— Je le verrai une autre foiç.
— Vous allez lui causer un vif chagrin. Madame la aronne vous a rapporté que M. de la Livinière a le ésir de vous être présenté ; moi, je sais qu^édifié sur otre vie militaire, où les actions d*éclat abondent, il
l'ambition de devenir votre ami.
Fuster se redressa légèrement. D'un regard cherbeur, soupçonneux, inquiet, il sonda les traits du ^oine. Celui-'Ci ne sourcilla pas et opposa à cette insection blessante un visage impénétrable et dur.
— Mon Révérend Père, dit le général un peu dé- •ité, pendant ma longue absence du foyer domestique, ans l'intérêt de ses pauvres, dans l'intérêt aussi de on avancement spirituel, il a plu à ma femme de ontracter toutes sortes d'amitiés pieuses. Ces amitiés, mobiles par la religion, je les respecte; toutefois, vous judrez bien me permettre de les respecter seulement ; de né point trop les mêler à ma vie. A n'en pas
douter» les relations que vous me proposez senknk toutes selon mon salut, mais peut*étre pas assez sdoa] mon cœur, et je revendique une liberté entière le domaine de mes sentiments.
— Donc vous ne recevrez pas le vicomte ? demat la baronne, qui venait de reprendre ses grands dominateurs.
— Je ne le recevrai pas.
— Afin que le coup lui soit moins sensible, inter< jeta le religieux, affairé et se levant, veuillez m'auto-'j riser, général, à me rendre auprès de M. de la Livinière.
Fuster ayant répondu par un geste d'acquiescement, le révérend père Phalippou salua de ce long mouvement cérémonieux familier aux ecclésiastiques de tout ordre, habitués à se courber si souvent devant Tautel, et, d'un pas mesuré, marcha vers la porte. Au moment de l'ouvrir, il se retourna. Peut-être, cédant à cette manie d'obséquiosité où tombent de nos jours prélats et simples desservants^ et qui est comme un des caractères du clergé contemporain, recruté parmi les classes inférieures de la société, allait-il adresser quelque nouvelle politesse au général. Mais celui-ci, la face au feu, ne pouvait le voir. Le regard du moine ne rencontra que la baronne, laquelle, droite et fixe, tenait ses grands yeux bleus luisants attachés sur lui. Il eut un mouvement de tête imperceptible, puis se retira.
La baronne avait entendu l'appel. Trop irritée