DIALOGUE MUET
avait permis que la maladie du général fît différer de four en jour la rentrée de Madeleine à Saint-Denis, elle devait mettre à profit cette heure unique pour amener sa fille sur a le chemin de Damas i» , lui dessiller les yeux et, dans un éblouissement de la grâce, lui montrer la voie du salut.
La baronne caressait encore cette pensée : qui sait si, la conversion de Madeleine obtenue de Dieu, elle n^obtiendrait pas de son mari que son enfant achevât ses études au couvent du Sacré-Cœur? Le général déjà avait cédé sur tant de points importants I Ne Favait-elle pas décidé, en présence de Stéphane Nadalewski, à recevoir les derniers sacrements? Que seraitil capable de lui refuser désormais, quand il lui avait livré son âme?
Exaltée par le sentiment d*une victoire qui lui semblait certaine^ madame Fuster, dont la nature ferme ne connaissait guère l'attendrissement, se sentit touchée de tout le bien qu'il lui était permis de faire aux siens, de tout celui qu'elle espérait réaliser encore et arrêta sur le général endormi des regards voilés de mélancolie.
— Il est bon, murmura-t-elle.
Puis elle balbutia :
* — Comme nous allons nous aimer en Dieu I
La porte de la chambre des Tapisseries s'entre-bâilla doucement.
— Chut I soupira madame Fuster .
220 LA PETITK MERE
David s'avança sur la pointe des pieds.
— Madame la baronne, murmura-t-il, M. le révérend père Pbalippou vous attend dans le petit salon.
— Je descends... Vous, veillez sur votre maître... Vous me préviendriez tout de suite, s'il me demandait.
Le vieux soldat eut un signe de tête affirmatif .
L'ancien cavalier du quatrième dragons ne portait pas la livrée aux armes des Fuster écartelées de celles des Trémière de la Sylve.
« J'aurais honte d'estampiller un soldat de cette valeur, avait répondu le général à sa femme. Cette marque n'est bonne que pour les pékins qui peuvent la supporter. »
La baronne, entichée d'imposer le même uniforme
bleu, relevé de parements jaunes, à tous ses gens, avait
dû se résigner à une exception. David donc était vêtu
d'une veste longue de drap noir, d'un gilet montant
de même étoffe à boutons de corne, et d'un pantalon
de sergette vert-bouteille. Rien qui le différenciât d'un
petit bourgeois du Marais, propret et cossu. Quant à I ig.
222 LA PETITE MERB
l'allure, lui seul marchait de ce pas fier et crâne, où un léger dandinement dénonçait le dragon habitué à se pencher pour charger en avant. C'était aussi en demeurant en selle durant de longues journées qu4l avait contracté un balancement de la colonne vertébrale qui n'allait pas sans une certaine grâce robuste. Du reste, droit et fixe comme un I.
David avait cinquante ans environ. Pourquoi était-il sorti de l'armée, où on l'aimait? Un coup de tête, disaient les camarades ; une bonne action^ disait Fuster. Le fait est qu'à quarante-cinq ans, profitant d'un congé pour aller voir à Lyon un vieux gendarme, son oncle, il s'était laissé conquérir par les beaux yeux de sa cousine, une pauvre jeune fille que la mort de son père, criblé de blessures, devait au premier jour précipiter dans la misère.
Dès lors, notre soldat demanda et obtint son congé.
En rentrant dans la vie civile, David avait songé naturellement à redevenir forgeron, ce qu'il avait été jadis; mais le général Fuster, qui voulut assister à son mariage, en décida autrement.
* Tu sais, lui dit-il, ta femme, ton b^u-pêre et toi, vous m'appartenez. Il y a de la place pour vous rue Vaneau, à Paris. Il s'agit de quitter Lyon au plus vite et d'aller vous installer tous à l'hôtel Trémîère. On est prévenu. »
La baronne avait quitté U chambre des Tapisseries
MADÏIfOfSKtLE LOULOU 223
us en refermer la porte; David la poussa doucement, is alla s'asseoir sur une thaise, devant la grande fetre, qu'îl «ntr'ouvrit avec précaution. De là, nonilement 11 voyait ie général anéanti dans le sommeil ; lis il lui était permis de temps à autre de plonger regard dans k {ardin de l'hôtel, où Madeleine tait au cerceau avec Louloti, qui la suivait ctmimc petit chi«n.
- Pas comme ça! criait la jeune fille, impa- Ktée.
ît, prenant la menotte du baby, elle affermissait, re ses doigts menus comme des fils, le bâton qui 'ait pousser le cerceau.
- Essaye encore, lui disait-elle.
<arie fi:^ppait un coup.
- Maladroite! maladroite! lui répétait Madeleine, !ns! je ne veux plus jouer avec toi.
-'enfant pleura.
)avid se leva et se faufila sur le balcon. Mais déjà
jIou, que Madeleine portait dans ses bras, était
solée.
- C'est gentil de pleurô'r, quand votre marraine nuse avec vous, lui disait la jeùnè fille.
baissant et relevailt tour à tôiir Sa blonde tête éboule, avec la grâce d'un oiseau picorant un fniît, elle sait les joues toses du baby.
- Allons, faîtes risette, et tout de suite, où je ne is aime plus, reprenait-elle.
Et Loulou de rire gentiment.
De sa vie, David n'avait connu de joie comparable à celle dont il était inondé à âots. Aussi, oublieux du général, ne détachait-il plus ses yeux du groupe charmant qui posait devant lui. Sa face rude^ oîi les travaux de la guerre, surtout les préoccupations poignantes des derniers mois, avaient creusé des sillons béants, paraissait lisse, illuminée par les pensées heureuses qui grisaient son cerveau. Ohl comme Madeleine et Marie, ainsi liées par une douce étreinte, étaient belles I Lequel de ces deux êtres chérissait-il davantage ? Était-ce son enfant? était-ce la fille du général? Ma foi, il n*en savait rien. Il sentait seulement que; pour ces deux têtes si chères, il serait capable indistinctement de donner mille vies^ s'il en avait mille à donner...
— Ma...rraine, bégaya la voix de Loulou.
— Eh bien, mauvaise, est-ce que je m'appelle ainsi? L'enfant, surprise, ouvrit tout grands ses yeux noirs,
deux mûres de haies.
— Le cerceau ! balbutia-t-elle.
— Lorsque tu m'auras appelée autrement.
Marie demeurait interdite.
— Comment m'appelle-t-on à Saint-Denis?
— Denis?... Le cerceau!... le cerceau I...
— Tu ne l'auras pas... On m'appelle?
— ..,Titemèrc.
— A la bonne heure f
:11e la déposa sur le sol, puis lui tendit et le bâton !e cerceau.
omme Loulou, cahin-caha, se disposait à prendre
élan à travers les allées, le grincement d'une espa-
lette se fit entendre,
,e dragon, attentif, pencha la tête. La baronne et
îvérend père Phalippou descendaient le perron du
- Mademoiselle! appela madame Fuster.
^ jeune fille, penaude, marcha vers sa mère.
- C*est ainsi que vous repassez votre Histoire nie!,,. La savez-vousau moins?
- Je le pense, madame, répondit-elle.
- Nous allons nous en convaincre, intervînt le ine d'un ton sévère. — Emportez cette mioche ! ata-t-il, désignant la petite Marie à la sœur Berdine qui marchait dans son ombre.
^oulou se prit à geindre, criant au milieu des nés :
" .,.Tite mèvQl,,, Tite mèrel,.,
- Sacré Jésuite I grommela David, qui se retira du con.
- Eh bien ! à qui en as-tu, toi ? lui demanda ster, dont les yeux largement dilatés annonçaient il ne dormait plus depuis longtemps.
- Comment, mon général, vous...
— Parbleu, ne te gêne pas !... Tu traites gentiment mes amis durant mon sommeil.
— Vos amis, mon général!... Je ne savais pas que M. le révérend père Phalippou fût votre ami, quoi!...
— N*est-il pas Tami de ma femme, imbécile?
— Ce n^est pas une raison, ça... Vous aimez donc les dévots à présent, mon général ?
— Il le faut bien, puisque me voilà converti.
— Ah 1 la bonne farce !
Il éclata dans sa moustache.
— La farce n'a pas été gaie toujours, articula Fuster douloureusement .
— Pour ça, je le crois, mon général. Comme je vous ai vu soufTrir!.*. Et moi qui ne pouvais pas vous tirer de là!... Vous devinez si j'en avais une peine!.... Quand je vous entendais vous plaindre, j'aurais préféré recevoir trente-cinq millions de pointes dans le dos... Il fallait voir si j'étais tout chose avec ma femme et mon enfant! Tonnerre! si quelqu'un m'avait embêté!..,
— Mais personne ne t'embêtait, je suppose? dit Fuster riant à son tour.
— Pardon, mon général.
— Qui donc osait ?. . .
— Vous, sapristi, vous ! . . . Ce n'était pas drôle d'être sûr et certain que, d'un moment à l'autre, vous pouviez descendre la garde...
Mademoiselle loulou 227
— Et qu'il te faudrait faire encore une fois ton paet, si je venais à chanter le grand bonsoir.
— Vous croyez donc que Je pensais à moi, quand us battiez de Taile dans ce coin? s'écria-t-il avec ^ sourde colère.
Puis il ajouta d'une voix triste, d'un ton navré :
— Par ma foi, mon général, je ne m'attendais pas à reil reproche de vous... Nom de Dieul
Il porta sa main crispée à sa tête et s'arracha une uffe de cheveux gris.
— David ! dit simplement Fuster.
— Voulez-vous savoir à qui je pensais, mon gééral? poursuivi t-il... Je pensais à mademoiselle iadeleine.
Et, dans un aparté^ il murmura :
« Attrape, conscrit I »
— A ma fille?
— Elle n'est déjà pas si heureuse de votre vivant î... 5u'aurait-ce été, si on vous avait emballé pour l'autre monde?... Enfin il lui serait resté encore M. Nadalcwski...
— Et toi donc ?
— Moi !
Ce fut un éclair de son âme.
— Moi, je ne suis qu'un domestique, reprit-il, pro* 'tenant sur toute sa personne un regard empreint de |e ne sais quel amer dégoût.
"* Toi, tu es un honnête et vaillant soldat, qui à
suivi son général dans sa retraite. Je te Tai déjà dit, David, et je te le répète : — « Tu n'es pas à mon service ici, tu es au service. »
— Merci, mon général, merci tout de même.
Fuster lui tendit la main, et le dragon la serra fortement.
Après un long silence ému, le général^ du bout de ses doigts, toucha le ruban jaune qui décorait la boutonnière du soldat.
— Si le mal, devenu trop fort, m'emportait, lui ditil, non sans quelque solennité, ce chiffon te confère le droit de te joindre à mon ami Stéphane pour veiller sur ma fille et la défendre au besoin. Cette médaille, tu la méritas pour m' avoir sauvé la vie; elle te donne, dans ma famille, un rang qu'à l'avenir personne ne te contestera, pas plus ma femme que mon enfant.
— Oh! je sais que madame la baronne est la bonté même.
— Bonne!... Elle est bonne à ce point que, tout à Theure, je lui reprochais d'en prendre trop à son aise avec notre fortune, et, pour vêtir les pauvres, de nous dépouiller un peu tous.
— Si ce n'était qu'elle I Mais il y a M. le révérea^ père Phalippou.
— C'est un excellent homme, occupé, lui aus3^ d'œuvres charitables...
— Je ne dis pas non ; cela n'empêche pas qu'une €'^
abli dans Thôtel, avant de songer aux autres, il •mmença par se requinquer lui-même.
- « Prima sibi caritaSj » murmura Fusteravec un i sourire.
Et, comme David demeurait bouche béante :
- Ne fais pas attention, lui dit-il, c'est du latin,.,, •ntinue.
- 11 fallait voir quelle misère, quand M. le révérend rePhalippou vint ici dans les temps! Sa soutane îit plus de taches que mon tablier de forgeron, et 1 chapeau rougeâtre était ras et pelé comme un !ux sou. Par exemple, il n'y avait rien à dire de sa litesse. Dès son entrée dans la cour, il se pliait en IX et s'avançait ainsi courbé jusqu'aux colonnes du Ton, Et puis de quelle voix douce de femme il me •lait !
— Monsieur David, savez-vous s'il me sera per- ; d'entretenir madame la baronne Fuster?
Moi, Je ne m'en cache pas, je voyais ce petit ime avec plaisir, et, les Jours même où madame la )nne avait la migraine, je m'arrangeais pour qu'il lui parler. Du reste, quels remercîments et quelles irences il m'adressait en sortant!... Une fois, me Rosalie toussait, aux premiers mois de l'hiver, mlut la guérir et me demanda de le suivre Jusqu'au •rent du Jugement-Dernier, rue Neuve-Saint- :nne-du-Mont. Il devait me donner une tisane llente, que fabrique le révérend père Canitrot. En I 20
23o LA PETITE MÈRE
voilà un bon vivant! J'y allai. Quelle baraque,
mon général, quelle baraque! Une allée étroite, où des plâtras se détachaient partout des murailles; puis un jardinet aussi grand que la main, au milieu duquel était bâtie une petite chapelle en planches de sapin, avec une clochette grosse comme une ptixtie, pas de reine-claude par exemple, une mirabelle si vous voulez. Deux ou trois curés, aussi pauvremetlt nippés que M. le révérend père Phalippou, allaient et venaient dans l'humidité^ car il faisait un coquin de brouillard, ce jour-là!.... Et moi qui, jusqu'alors, m'étais figuré que les curés, bien nourris , bien habillés, avaient toujours chaud à Testomac et aux piedsî Un régiment sans gamelle^ ça ne va pas...
— Et la tisane ?
— Pour mauvaise, elle ne l'était point, car je ta goûtai avant de la donner à Rosalie. Mais autant en emporte le vent; elle passa comme une lettre à la poste, et le rhume, que ma pauvre femme tient de* puis ses couches, resta.. • Peut-être que ces histoires vous ennuient, mon général ?
— Non, non,.* Va toujours*
*-^ Quand je sus le chemin du couvent du Juge* ment- Dernier, il ne se passa guère de semaine que madame la baronne ne m y envoyât, tantôt chargé dô paquets, que dans la matinée on avait apportés ici, soit des magasins du Louvre, soit de ceux du Petit-Saint- Thomas, tantôt avec une lettre seulement, que je de-
vais remettre aux mains propres de M. le révérend pèrcPhalippou...
— Des lettres ?
- Attention au commandement, mon général...
Unsoir, M. le révérend père Phalîppou, sans y penser, décacheta devant moi une de ces lettres, et j'en vis sortir plusieurs billets de banque. — Allons, allons, pensai-je à part moi, voilà des pèlerins qui vont avoir du beurre pour leurs épinards.
André Fuster, qui tout d'abord écoutait d'un air distrait, parut s'intéresser désormais au récit de David. Assis à demi, la tête appuyée dans la paume de sa main gauche, il avait pris une attitude d'extrême recueillement.
-^ Je veux tout connaître, dit-il; n'omets rien.
•^ Pardi 1 reprit le vieux soldat tout aise, ce que •f
/^vais prévu ne manqua pas d'arriver : les épinards devinrent si succulents qu'à les manger la bande du •'^gement- Dernier engraissa et que bientôt...
XJn coup sec retentit à la porte de la chambre des * ^pisseries.
David, désarçonné, regarda le général.
— Ouvre, lui dit celui-ci.
— Et si c'est M. le révérend père Phalippou, faudra- ^^îl le laisser entrer ?
— Certainement.
— Alors, vous n'aurez pas la fin de l'aventure ?
— Si, si, j'y tiens... Un peu plus tard...
Un second coup se fit entendre.
Le dragon, grommelant entre les dents ce mo lui était si cher : « Jésuite ! », se leva et ouvr porte.
Le Supérieur de TOrdre du Jugement 7 De parut.
Le révérend père Phalippou alla vers André Fuster et s'informa de sa santé avec une sollicitude où Ton démêlait une nuance très marquée d'affection.
— Je vous remercie, mon Révérend Père, répondit le malade ; je vais de mieux en mieux, et demain je compte essayer de me remettre debout.
— Quand je vous disais que la grâce divine opérerait !
Il prit un siège et s'assit.
David se rapprocha du lit à son tour.
— Faut-il s'occuper de votre dîner, mon général ? demanda-t-il.
— Il est donc trois heures?
— Trois heures moins un quart, mon général.
— Ferme la fenêtre et préviens Tarabel de se tenir sous les armes. Je sonnerai.
Le dragon accrocha Fespagnolette de la croisée et s'éclipsa.
— Quel homme I articula Fuster^ qui avait suivi son serviteur des yeux.
— S'il avait un peu de religion, insinua le moine, David serait un homme parfait.
— Quel cœur!
— C'est vraiment dommage que ce cœur refuse de s'ouvrir à Dieu.
— Vous avez donc essayé de convertir mon soldat?
— Depuis trois ans que j'ai Thonneur de fréquenter votre maison, général, il n'est rien que je n'aie tenté dans ce but.
— Et vous n'avez obtenu aucun résultat ?
— Tous mes efforts ont échoué devant un entêtement comme je n'en connus jamais de pareil. Un mot sorti de la bouche de David vous dira Tendurcissement de son âme, qui refuse obstinément de s^ laisser pénétrer par un rayon d'en haut. Vous save^ ^ quel état de santé déplorable un allaitement des pli>* pénibles a réduit sa malheureuse femme? Il y a quin^^ mois environ, nous crûmes tous que Rosalie touchai à la fin de ses souffrances. La toux, vainement com^ battue par les prescriptions des médecins, par les tisa-* nés mucilagineuses du révérend père Canitrot, avait amené la pauvre créature à un tel état de faiblesse,
tisie, qu'il était à craindre qu'elle ne passât dans la ïmiére syncope où elle s'affaisserait. En ce péril rême, je crus devoir rappeler à Rosalie qu'elle était •étienne, et l'inviter k recevoir les derniers sacrents. David^ accablé au pied du lit de la mourante, ; laissa parler sans m'interrompre ; puis, comme irançais une table, disposant tout moi-même pour la émonie, il se leva furieux, me saisit au bras rudent et, m'entraînant jusqu^à la porte de $a loge : — fe ne veux point de ces bêtises chez moi, entendezas? vociféra-t-il au milieu des larmes, je ne veux nt de ces bêtises! » — Et il me ferma la porte au
- David vous a traité ainsi ?
- Il m*a traité ainsi.
- C'est très mal, cela, et vous avez le droit de lui vouloir.
- Lui en vouloir ! Et pourquoi luienvoudrais-je?... léral, ajouta le Supérieur du Jugement-Dernier c une hauteur superbe, la religion plane bien au- 6US de nos misères humaines. Elle seule a le droit idulgence et de dédain, car elle est plus grande ï tout ce qui est.
- Avouez que vous êtes venu plus facilement à it de moi, dit Fuster, inquiété malgré lui par le venir de sa brusque capitulation.
- S'il m'a été si commode de vous conquérir à !U, ^'«st que, chez vous, tout avait de longue lâaih
236 LA PETITE MÈRB
préparé ma conquête : votre instruction très vaste, votre caractère droit et noble, toute votre vie offerte en holocauste à Tidée simple et grande de la patrie d'icibas, laquelle est l'image imparfaite de la patrie d*en haut.
— D après vous, il serait alors infiniment plus aisé d'amener aux pratiques religieuses les gens instruits, vivant dans un milieu social relativement supérieur, que ceux qui furent privés de toute culture intellectuelle et dont l'existence se passe dans les soucis du travail et de la pauvreté?
— Pas plus aisé peut-être, mais plus profitable.
— C'est le contraire que j'aurais cru la vérité.
— Distinguons, dit le moine par une vieille habitude scolastique... Il se peut, en effet, général, comme vous le pensez, que les masses ignorantes se laissent plus vite entraîner, quand Torateur est chaud, coloré, enthousiaste. Mais il arrive généralement que si, dans votre foule de simples, il ne se trouve pas des hommes que leur cerveau, éclairé par l'étude, a mieux disposés à recevoir, à comprendre votre parole, vous avez semé sur la pierre, et le champ, quelque étendu et primitif que vous le supposiez, ne portera pas de moisson. C'est à ces esprits clair-semés, à ces «sou tiens, » comme les appelait Saint-François-Xavier, que cet apôtre des Indes confiait le devoir de maintenir les néophytes dans la foi. Ces aides manquaientils, il avait eu beau administrer le baptême à des mil-
lîers de créatures humaines momentanément illuminées, tenu de se séparer des convertis pour aller plus loin, il les retrouvait le plus souvent, au retour, replongés dans leur ancienne idolâtrie. Savez-vous quels sont les endroits de la Chine demeurés fidèles au catholicisme ? Ceux dont nous sommes parvenus à conquérir les mandarins. Partout où les chefs leur . ont résisté^ c^est en vain que les missionnaires ont étreint le peuple dans leurs bras; autant étreindre le sable et le vent... Général, c'est à Tintelligence que Dieu, «vivant soleil qui dissipe toute ombre,» comme l'a écrit Saint-Thomas, accorde les triomphes certains et définitifs.
— Je prends ma part des choses fort élevées que vous me dites là, mon Révérend Père, et je ne me sens point humilié de passer d*uu coup mandarin. Il ne faudrait pas cependant trop compter sur moi pour battre en brèche l'indifférence religieuse de David. Je ne me reconnais pas Tautorité nécessaire pour toucher avec lui un pareil sujet.
— Ne dites pas un mot à David, général; continuez seulement à vous montrer bon et fervent catholique, ÛQsi que vous le promîtes à Dieu en un moment que vous n'avez pas oublié.
— Vous croyez donc que mon exemple?...
— Je le crois pour les natures bornées ; l'exemple est plus éloquent que toute parole.
"^ Il me semble pourtant que Texemple de ma
femme, si parfaitement pieuse, n'a guère opéré sur mon vieux dragon.
— Trouvez-vous qu'il n'ait profité à personne ici, général?
Cette question à brûle-pourpoint embarrassa Fmr ter.
— Je ne comprends pas, balbutia-t-il.
Le Aïoine leva les yeux sur lui, et le pénétra d'un de ces regardas vifs, intenses de pensées, qui, lorsque la conversation s'échauffait, jaillissaient comme à son insu de ses prunelles enflammées.
— Général, lui dit-il, quand, accablé de maux, son* dant le néant de la vie, vous appelâtes Dieu à votre aide, l'exemple que vous donnait madame la baronne depuis de longues années trouva sa récompense et sa sanction.
— Je conviens, en effet...
— Vous voyez !
— Je conviens, en effet, reprit André Fuster du ton le plus calme, que c'est pour ma femme que je me suis converti, non pas pour moi.
— C*est à mon tour, général, de ne pas coinprendre.
— Mon Révérend Père, ceci est le complément de la confession que je vous fis, il y a deux mois. Tiraillé par d'horribles souffrances, troublé par Tid^ de la séparation dernière^ je ne pus que vous avouer certaines peccadilles sans importance. Mes maîtresses, c'était le
LA SOUPE DU SOLDAT lîg
)s paquet. Souvenez-vous-en du reste, tout le temps c dura cet entretien suprême^ ne trouvant preserien à vous dire, je me contentai de répondre vos questions. Aujourd'hui, avec de vagues sympnés de rétablissement, je rentre en la pleine posssion de moi-même, et j'aurais honte de vous cacher sonnais l'énorme, le monstrueux péché que j'ai mmis.
— Parlez, mon fils, murmura le moine avec onc-
— Mon Révérend Père, à mon lit de mort, je vous çus avec satisfaction... Je veux être loyal pourtant : uand je vous demandai, ce n'était pas le prêtre que appelais, c'était Tami, Tami de ma femme, lami de ion enfant, l'ami de ma maison.
— Mais alors, si je pénètre le fond de votre pensée, ^otre communion a été un sacrilégeJ s'écria le Supéieur du Jugement- Dernier avec une sorte d^époufante.
— N'exagérons rien, je vous prie, monsieur l'abbé, (ticula froidement le général.
— Sans doute, M. Stéphane NadaleWski. * .
-*- Veuillez me permettre, puisque vous voilà de )uveau mon confesseur, de vous amener plus avant :ns ma situation intime. Vous connaissez Stéphane adalewski. Les études, les observations de sa vie lé »ussèrent plus d'une fois à des attaques contre Église que je regrette. C'est vous prévenir tout dé
LA PETITE HÈRfi
fois leurs serments échangés, sont faits pour subir côte à côte leur destinée, quelle qu'elle soit, et la religion qui tendrait à les séparer serait une religioù impie.
— Mon fils!...
— Cependant, au milieu de cette vie ouverte à des folies condamnables, je n'oubliais pas Thérèse. Au contraire I plus il m'arrivait de me plonger dans ta tempêtes violentes des sens et de la raison, plus je sentais mon cœur ferme pour l'aimer, plus son image radieuse, dominant l'orage où je me débattais, m'emplissait les yeux de rayonnements. Je lui étais infidèle et elle demeurait mon idolâtrie.
— Mon fils!...
— \'ous qu'une faveur supérieure préserva des mor* sures de la femme, vous ne comprenez guère sans doute l'espèce de frénésie d'amour où me jeta la privation de rétre aimé.
Le révérend père Phalippou se mît debout.
— Mon fils, dit-il gravement, si, par un effet de l'^ grâce divine, j'ai été préservé de la femme, il n'entrai^ pas dans les plans de Dieu de me préserver de la con*^ naissance entière de sa créature^ de l'homme et de 1^ femme soumis au péché. J'ai quarante-cinq ans ^ peine, mais les réflexions d'une longue solitude, le^ rudes travaux du tribunal de la pénitence, qui reçoit l'aveu de tant de hontes, de tant de crimes, des lectures sévères ont vite mûri mon esprit. Tout ce que vou« venez de me dire, je l'ai entendu^ et tout ce que^ par
LA SOUt>E DU SOLDAT 24!
3lonté que, durant votre instruction, durant le chant 11 Miserere^ moi, je ne voyais que Thérèse, je ne însais qu'à Thérèse, je ne m-occupais que de Thérèse. Le Supérieur du Jugement- Dernier, ses deux mains issées dans les manches- de son ample habit monasque, sa tête puissante penchée sur le scapulaire noir i étincelait la devise fatidique : « Expecto resurrec^ onem^ » gardait Tattitude de la méditation.
— Les confidences qui sont tombées de ma bouche, )ursuivit Fuster, dont le cœur trop plein débordait ns digue, sont le triste témoignage de ma faiblesse. u'y faire? Il n'est permis à personne de sortir de la iture humaine, et le général qui a commandé des mées, n'en est pas moins bâti avec les nerfs et les os le le Créateur tira du limon de la terre et laissa sujets toutes les défaillances, à toutes les infirmités. En pit des vicissitudes d'une union qui ne me donna s les joies espérées, j'aime ma femme.
Le moine tressaillit. André Fuster continua :
— Certes, privé des satisfactions légitimes du maige, j'ai pu, cédant à je ne sais quelles impulsions ilsaines du corps et de l'esprit, méconnaître mes voirs d'époux. Mais 1 épouse, bien qu'attirée plus ut, quand je tombais si bas, ne fut peut-être pas, e aussi, sans reproche. Je n'admettrai jamais qu'il it entré dans les vues de Dieu de lier deux êtres l'un l'autre pour qu'ils aient le droit de se délier même i son nom. Selon moi, l'homme et la femme, une
diquer certains droits imprescriptibles du mari I Certes, ces droits sont saints et sacrés, et, devant cette matière ardue, un prêtre devrait se voiler la face.
— Général !...
— Croyez-vous par hasard, monsieur, qu'en vous montrant à nu mon cœur torturé de mille angoisses, j'oublie mes cinquante-cinq ans, ma tête ravagée par la guerre et par la douleur, mes membres où réside la paralysie? Vous et votre Dieu, vous vous êtes emparés de ma femme, vous me l'avez ravie ; et si, vous Payant laissée de longues années, je vous la redemande enfin, ce n'est pas pour en faire le jouet de toutes les impuretés oîi s'est arrêtée votre pensée, mais pour l'aimer par ma soumission et par mon respect. Je suis un vieillard abandonné de tous dans sa propre maison. C'est horrible ! On fait le désert autour de moi, sous prétexte d'établir ici « le royaume de Jésus-Christ. • Je ne veux, pas -de ce royaume desséchant, aride, m'entendez— vous ? et malgré la honteuse faiblesse oti vous m'ea — traînâtes...
— Général, la faiblesse où vous êtes tombé, puisqu'il vous plaît d'appeler faiblesse ce que j'estime a.n acte de courage, est née de vous-même...
La porte de la chambre grinça, et dans l'entrebâillement passa la tête curieuse de David.
— Entre, toi, lui dit Fuster, qui s'était soulevé sur son séant, les bras et la poitrine nus. — J'avais tort, mon Révérend Père, de me croire abandonné:
ai mon soldat qui vient de me préparer la soupe. Il ramena ses bras d'un mouvement crispé et s'afaissa dans le lit.
Le Supérieur du Jugement-Dernier demeurait fixe, egardant le général avec cette pitié hautaine où se :omplaisent les gens fermement convaincus. Ceux qui e croient en possession de la vérité ont de ces attiudes impitoyables. Enfin, comme David, qui tenait à ihasser cet importun, venait de le heurter avec un guéridon dont il relevait le plateau, le moine fit une égère inclination de tête et se retira.
Krafc et moi, en sifflant une bouteille chez la mète Bernard... Vous souvenez-vous d'Inkermann? Ton!*] nerre ! quelle fricassée de Russes ! C'était le bofk^ temps !••• Et à Magenta, quand nous débouchâmei sur le pont, se bûcha-t-on avec ces sacrées vestes blanches d'Autrichiens...
Furtivement le maître d'hôtel déposa un plateau sur le guéridon et disparut.
— Alors, c'est toujours du filet? dit Fuster avec une moue significative.
— Pour le coup, vous êtes bien malheureux, moa général : du filet, des herbes cuites au jus, et par Tarabel ! du vieux bordeaux, puis pour finir, un verre \ de sherry !... Aimeriez-vous mieux revenir à la viande crue délayée dans du malaga? Puisqu'il vous faut des toniques, voyons!... M. Guibal, un lapin de la médecine, celui-là, paraît-il, répète toujours à madame la baronne : — « Des toniques à présent, des toniques !» — et, hier encore, en traversant le petit salon, j'entendis ce farceur de révérend père Canitrot redire à son officier, M. le révérend père Phalippou: — « Des toniques! des toniques ! » — Des toniques 1 cette bêtise...
En articulant ces phrases entrecoupées de silences, David servait le général, qui s'était mis à manger indolemment.
— Où as -tu pris que le révérend père Canitrot fût un farceur? dit-il avec une nuance de sévérité.
— Tiens! mais sa tisane pour Rosalie...
— Si sa tisane n'a rien fait à ta femme, sa pommade 1 guéri mon genou.
— Vous croyez ça, vous, mon général?
Et le dragon accompagna ces paroles d'un sourire l'incrédulité.
— Comment, si je croîs ça !... Regarde donc, imbénie.
D'un mouvement emporté, il venait de rejeter les :ouvertures et de mettre à nu son genou gauche.
— Miséricorde! mon général, que je suis content! î'écria David avec une surprise hébétée... Un genou lui était plus gros qu'une enclume I...
— Voilà! dit Fuster d'un air de satisfaction qui lui ipanouit le visage.
— Et les os ne vous font pas mal? demanda-t-il, «Ipant l'articulation.
— Rien... M. Guibal était d'avis qu'on immobilisât e membre avec un appareil. Si je l'avais écouté, je erais boiteux aujourd'hui.
— Boiteux ! j'aurais bien voulu voir ça, par exemple !
— Tu l'aurais vu, si le révérend père Canitrot, qui tait parvenu à m'inspirer confiance, ne se fût pas rouvé là pour masser mon genou, l'assouplir avec ine pommade de son invention, le mener, le ramener malgré d'atroces tortures, et finalement le guérir.
— Et M. Nadalewski qui disait que c'étaient les véicatoires de M. Guibal qui vous avaient tiré d'affaire !
— C'est la pommade.
— - Sont-ils malins, ces Jésuites, sont- ils malins l
— Je t'engage donc, quand tu rencontreras ces messieurs du Jugement- Dernier, soit dans l'hôtel, soit ailleurs, de te montrer envers ^\x%. tous plein de déférence et de politesse...
— Vous n'avez p^s besoin de pe le recommander^ mon général; puisque ce sont eux qui vous ont arrangé les membres, vous comprenez... Suffit.
— Tu m'obligeras également, si tu peux t'abstenir de certains mots u^ peu vifs et salés, que je regrette de trouver trop fréquemment sur tes lèvres. Ce n'est pas seulement pour les prêtres qui fréquentent l'hôtel Trémière que j'exige ce sacrifice; niais surtout pour ma femme, que tes «c nom de Dieu ] » font fuir d'un bout à l'autre de la maison. Nous ne sommes plus à l'armée, que diable!
— Malheureusement I... Je disais à Kraft....
— Mon sherry I
David, un peu étourdi des reproches discrets da général, atteignit une bouteille large à la base, mince au goulot, et versa le vin d'Espagne. Fuster but. Puis, d'un geste empreint d'une cordialité brusque, tendant son verre au soldat :
— A toi?
— A moi ! balbutia David, reculant.
— Le sherry n'est pas du vin de troupier, mais il n'en vaut pas moins pour ça. Allons, une rasade à ma
tAkAfeÈL SAUTE LE PA^ 25î
ité, mon vieux cafnàracïe... Comme à rafinée^ quand se passait la gourde.
Le tapis absorba plus d^une goutte de ta liqueur rée, car en la versant, les mains du dragon trem* lient. ÏI avala le vin sans en sentir le goût : il pèn* t à autre chose.
— Maintenant, lui dit Fuster, tu vas m'achever is^oire du révérend père Phalippou et des siens.*. »nc, de temps à autre, tu portais des lettres dans la t Neuve-Saint-Etienne-du-Mont?
— Et Je vous réponds, mon général, que, moyennant I lettres, où madame la baronne n'oubliait jamais dé sser des piqùaillons^ tous nos conscrits du Jugementirnier changèrent bientôt de mine... Vous connaisse2è révérend père Canitrot? En a-t-il une tête, grosse mme une lune ronde I Si vous l'aviez vu â cette épolet Je vous en f... mon billet, il ne portait pas deux entons l'un sur l'autre, comme à présent... Et M. ïe vérend père Phalippou, aussi petit, aussi dur qu'une risette, croyez-vous qu'il eût cette face tranquille et posée? Ahl bien oui, ses yeux, si calmes aujour-^ hui, allaient et venaient, ayant toujours Pair de lercher quelque chose à décrocher quelque part, et, 1 lieu de marcher à pas si doux, il sautait comme un :ureuil... Par exemple, pour le révérend père Bamdon, il n'a pas changé, lui, et rien n'a fait à sa maîreur. — J'ai connu au régiment un homme du nom e Kraft... Mais diable! je viens de vous parler de
mon ami Kraft. Il travaille toujours rue Traverse, chez la veuve Bernard. Justement, il est de votre pays, de TAlsace. Je vous avouerai même en passant qu'il vit avec une maîtresse qui s'appelle Cruchette. C'est une fille à s'en lécher les doigts jusqu'à demain...
— David !
— Enfin, si c'est son idée, à Kraft, de vivre comme ça sans mariage avec Cruchette !... Eh bien ! ce gaillard-là, connu au quatrième sous le nom (TAvalesa-Latte, vous aurait englouti l'ordinaire d'un régiment à lui tout seul sans qu'il y parût. Et pensez-vous qu'il prît du ventre avec sa bouche toujours ouverte comme la gueule d'un canon ? Pas du tout, pas du tout : aussi long, aussi mince, aussi effilé qu'une paille. — Je ne suis pas au courant de Tappétit du révérend père Barandon ; qu'il vous suffise de savoir qu'il a eu dans l'idée de rester maigre et qu'il y a réussi. . •
Il s'arrêta.
— Et après ? demanda Fuster.
— Après?,.. — Attendez une minute : ce diable de Kraft m'a fait perdre le fil... Ah! m'y voici...— Après, toute l'escouade déménagea et vint habiter la rue Oudinot, où elle est encore. Pour le coup, ayant changé de visage^ ce fut le tour de changer d'habit. D'un jour à l'autre, les chapeaux crasseux disparurent, les soutanes tachées, qui riaient aux coutures, s'en allèrent on ne sait où, et petit à petit tous nos pauvres
^ns du Jugement-Dernier se trouvèrent luisants x>mme des mousquetons au râtelier... Ahl mais il fallait voir si on était ficelé!... Moi, naturellement, je pensais bien que madame la baronne avait fait le miracle. Néanmoins, cela, je n'en soufBais mot à personne, pas même au vieux papa Tarabel de la cuittne, qui, voyant le gâchis^ enrageait assez comme ça sur ses fourneaux.
— Pourquoi Tarabel se permettait-il d'enrager ?
— Parbleu ! mon général, parce qu'il lui semblait que ces curés gouvernaient trop en votre absence, et qu'il aurait mieux aimé obéir à vous qu'à M. le révérend père Phalippou.
— Le révérend père Phalippou le commandait donc quelquefois?
— Et d'un ton qui n'admettait pas de réplique. En voilà un poulain qui n'est pas commode à brider 1... Dans le fait, madame la baronne permettant cela, Tarabel ne se serait pas gendarmé contre. Mais ce qui le mettait hors du fourreau, c'était de ne pouvoir pas faire son métier comme il Tentendait. . . Presque plus de gibier, ni de volaille, ni de pâtisserie dorénavant à l'hôtel Trémière; beaucoup de légumes, d'herbages, de pommes de terre. Quant au saumon, au turbot des jours maigres, bonsoir ! Le plus souvent pas de poisson, ou bien quelque pauvre friture de Seine, . . Vous comprenez si le chef se trouvait humilié ! Ses jours de bonheur, c'était lorsque M. Nadalewski
et madame Nadalewska restaient à dîner. Le diable m'emporte! vous n'auriez pas reconnu Tarabel.
— Venaient-ils souvent M. et madame Nadalewski? — - Pas souvent» mon général ; mais enfin cette vi*
site, et celle très rare aussi de vos parents de PAlsace, M. et madame Reiss, suffisaient à empêcher le chef débattre en retraite. Une fois cependant il n'y tint plus, et madame la baronne, poussée sans doute par les autres de la rue Oudinot, lui ayant demandé trois fois de suite de la purée de pommes de terre et des laitues cuites à l'eau, il ne dit rien et servit bravement une douzaine de cailles, mais des cailles ! Je ne vous dis que cal... Vous entendez la scène. Justement c'était un vendredi. Tout le monde se lève de table : madame la baronne, les Révérends Pères, une volée de Frères et de Sœurs du Jugement- Dernier...
— Alors, ces messieurs prenaient leurs repas ici?
— Tarabel sauta le pas...
— Réponds à ma question : ces messieurs et ces dames du Jugement-Dernier prenaient-ils leurs repas à l'hôtel Trémière?
— Pas toujours, mon général, mais le plus souvent possible... Ils venaient prier le bon Dieu, puis demeuraient à dîner. Du reste, je dois vous prévenir que plusieurs Révérends Pères, plusieurs Sœurs et plU' sieurs Frères habitaient l'hôtel depuis qu'on y avait établi la chapelle, et que ceux-là mangeaient d'ordinaire ici. Ils sont fins, allez, ces Jésuites I... D'abord,
comme on se touchait trop les coudes rue Oudinot, et que la bande, bien nourrie, bien habillée, augmentait àvued'œil, M. le révérend père Phalippou demanda à madame la baronne de la place pour loger deux Frères... Deux, bon... Mais bientôt il en parut deux lutres, puis des Sœurs, puis enfin le révérend père Barandon, qu'on appelle Assesseur^ je ne sais pas pourquoi, avec de nouvelles recrues... Au bout d'un an, rhôtel Trémière n'avait plus une pièce oîi Ton ne rencontrât le Jugement- Dernier, une fenêtre où l'on ne vît le Jugement-Dernier... Il va sans dire qu'à part moi, qui me cramponnais à la caserne où vous m'aviez mis en faction, l'arrivée d'une pareille troupe fit déguerpir tous les domestiques de madame la baronne. Ah ! bien, oui, des domestiques qui n'allaient pas à la prière du soir et ne récitaient pas le chapelet!... Pourtant mon tour arriva à la fin des fins de changer de garnison. . . Le tabac est le plus sûr ami du soldat et la pipe au bec n'empêche pas la corvée. Pour le moment ma corvée était de balayer la chapelle... Vous sentez, mon général, moi...
Une cloche, coupant la parole à David, remplit l'hôtel de ses éclats retentissants.
— On va donc dire la messe ? demanda Fuster.
— Non, mon général, ce n'est pas la messe, c'est «[ la bénédiction ».
— La bénédiction de quoi ?
— Je ne sais pas, mon général, ce que fait M. le ré-
17 ■ l PETITE XEBE
Verrai rcre PfiaîippiXL dans la chapelle; mais tous les tczmi:^^ 1 cinq beur» en hÎTcr, 4 six heures en été, les devQCs àt ht Pa r oia e du Jugement- Dernier yiennent i € la béaaiisàaa •.
— An sdat s»» doute.
— Tout ce monrit chanfe une heure environ, puis m retire doooemezK, ^oilà... Ah! si fêtais à votre
— Eh bien?
•^ Eh bien! je prienis CCS gens-là de me laisser tranquille, quoi!
— Ils M me tDormentent guère, il me semble.
— Étes-^ous boo enfuit, mon générall II ne manquerait pfais que ça, qu'ils s*attaquassent à yous, par exemple! Ils n'osent pas encore... Quoi qu^il en soit, tenez-TOUs fierme sur les étriers, car ils pourraient bien essayer de tous décoller de la selle, tout bon cavalier que vous êtes.
— VieiUe bétel
— C'est bon, mais j'ai mon idée.
— Et ton idée n*a pas le sens commun... Donnemoi ce livre et va me chercher une lampe.
Le dragon tendit au général le volume de Jomini et sortit en maugréant contre les « Jésuites » du Jugement-Dernier.
« C'est égal, pensa Fuster, je voudrais bien voir m* maison débarrassée de cette engeance. »
LA POMMABE-CANITROT.
Le lendemain fut un grand jour pour André Fuster : il se leva. Après trois mois bien longs d'immobilité, de tortures, il connut enfin la joie de ne plus souffrir et de retrouver le mouvement. L'audace de ses premiers pas, il la commit devant sa femme, sa fille, les révérends pères Phaiippou, Canitrot, Barandon, plusieurs Sœurs et quantité de Frères du Jugement- Dernier. Tout le monde s'était mis en branle pour cette fête : voir marcher le général! Il n'était pas jusqu'à Rosalie et à Loulou qui, derrière David, ne se fussent faufilées dans la chambre des Tapisseries.
Sauf madame Fuster, qu'un bouleversement profond rendait silencieuse; sauf Madeleine^ dont une émotion subite à la vue de son père debout avait pour ainsi
258 LA PETITS MÈRK
dire figé la gaîté enfantine, tous les assistants de cette scène parlaient, se réjouissaient, s'exclamaient d*aise. Le plus joyeux sans contredit était le révérend pèie Canitrot. Ce gros bonhomme pansu, rubicond, dont rénorme visage disparaissait sous une barbe rude à reflets rougeâtres, à chaque enjambée du général, criait miracle.
— Est-ce possible» Dieu du ciel! est-ce possible! rcpétait-il.
— Vous doutiez donc de votre pommade? lui demanda Fuster.
— Pas le moins du monde, général; mais vous étiez si malade! Du reste, pour votre cas si grave, j'avais doublé les doses, et c'est à cette addition de substances qu'est dû certainement le merveilleux eBet de votre guérison...
Fuster, précédé du Supérieur du Jugement-Dernier, lequel allait à reculons pour suivre de Toeil les pas du convalescent sur le tapis, entouré de sa femme et de sa fille, la première calme, la seconde palpitante, légèrement soutenu par les révérends pères Canitrot et Barandon, enveloppé par les regards anxieux de David, de toute une foule muette de saisissement, fit deux fois le tour de la vaste chambre des Tapisseries, puis s'arrêta.
— Encore un peu ! lui dit l'insatiable inventeur i^ la pommade antirhumatismale.
— Non, soupira Fuster.
LA POMMADË-CANITROT 25g
Et il se laissa couler sur une chaise longue, que David, attentif au moindre signe de son maître, roula près du feu vivement.
Il y eut deux minutes de silence.
Après cet effort de cent pas réalisés, le général, la bouche mi*ouverte pour absorber l air plus largement, se reposait avec délice. Enfin, il se retourna vers la multitude des serviteurs et murmura ce simple mot : '
— Merci.
Puis il leur adressa un geste de congé.
Quand les frères Unigenitus^ Évariste^ Edélestaiid et beaucoup d'autres; quand les soeufs Befnardine, Euphrasie, Aimée-de-Jésus, et beaucoup d'autres, se furent retirés, André Fuster, dcfnt la respiration haletante redevenait régulière, invita chacun â s'asseoir.
— Éprouvez-vous une grande fatigue? s'informa le révérend père Canitrot.
-— Ma fatigue est extrême. Mainteilânt que je n'ai plus de douleurs nulle part, je crains bien d'en avoir partout.
— Nous avons sauvé les articulations, c'est Timportant.
— ^ Qu'importent les articulations sauvées, si l'homme périt!
— M. le docteur Gulbal vous a prédit cet état de faiblesse. Mais il s'est empressé d'ajouter qu'il n'y ftvait pas lieu de s'en inquiéter.
— Vous en parlez bien à votre aise^ monsieur, vous qui avez une santé superbe.
— Je ne me porte pas mal, en effet, dit le corpulent Canitrot éclatant de rire.
— J'ai fait, moi, le tour de cette pièce, et le souffle me manque... Je ne me relèverai jamais... C'est affreux I
En articulant ces derniers mots, il leva les bras avec
désespoir.
— Mon père, mon père chéri I s'écria Madeleine. Elle tomba devant la chaise longue; puis, se penchant vers le général, elle l'embrassa.
— Chère enfant! balbutia Fuster.
La jeune fille, devinant que ses caresses consolaient son père dans le chagrin qu'il avait fait paraître^ demeurait la tête appuyée sur ses genoux.
— Madeleine! intervint la baronne, laquelle trouvait peu convenable une posture si abandonnée.
Elle allongea la main pour saisir Tenfant. Fuster la retint.
— Laissez-la moi^ dit-il, j'ai besoin d'elle.
— Cependant, mon ami, il me semble...
— Je veux la garder! risposta-t-il, farouche.
Et, comme s'il eût craint qu'on ne la lui arrachât, il l'enveloppa de ses deux bras.
Les prêtres du Jugement-Dernier demeuraient surpris.
-^ Messieurs, leur dit le général , le révérend pêr^
LA POMMADK-CANITROT 20 I
nitrot vient de me rappeler les prévisions de M. le cteur Guibal à l'endroit de ma maladie. Une énorme blesse était, paraît-il^ inévitable. Je vous prie de me rdonner tous les effets de cette faiblesse , quels l'ils puissent être d'ailleurs... Hier, dans le lit^ senit mes membres à peu près libres, je m'étais bercé l'espoir que non-seulement j'aurais assez de force, jourd'hui^ pour aller et venir dans la chambre, mais l'il me serait permis peut-être de descendre au san, et, qui sait? malgré Thiver, de franchir les degrés I jardin et de remplir ma poitrine d'air nouveau. Un ireil rêve était chose insensée assurément. Hélas! il ut avoir été malade comme je le suis depuis des an- Ses pour savoir de quelles aberrations est capable le drveau humain... Quand, après cinquante pas, j'ai >mpris que je devais renoncer aux joies entrevues, sn ai éprouvé une angoisse horrible. Quoi I il me faurait passer encore des mois et des mois dans cette bambre, recommencer mon existence claquemurée, Dlitaire de Bordeaux! Tout d'un coup» j'ai senti s'éeindrema dernière lueur d'énergie, et j'ai laissé échaplerun mot plein de désolation qui a épouvanté ma lie et qui est sorti de moi comme l'expression d'une ouleur intense, d'un complet harassement de la vie... Won...
Le révérend père Phalippou, ses yeux noirs arrêtés ir Fuster, l'observait attentivement.
— Général, interrompit-il, vous ne souffrez plus.
ce n'est donc pas le moment de perdre courage.
— Et si je vous avouais, monsieur, que je souffrais moins quand je souffrais davantage ! Les tortures physiques amènent un anéantissement qui abolit la pensée. Maintenant^ sur l'épuisement des organes, la pensée surnage, et ce n'est que pour me faire mesurer l'abîme de misère oti je suis tombé, misère cent fois pire que la mort.
— Général, encore une fois, du courage I Vous rentrerez dans la plénitude de vos forces.
— Qu'en savez-vous ?
— Je sais que Dieu...
— Ne parlons pas de Dieu I — • Je sais que Dieu a promis « la résurrection et la
vie, resurrectio et vita » à qui croît en lui, Taime et le prie, reprit imperturbablement le Supérieur du Jugement- Dernier; or, vous croyez en lui, vous l'avez prié et vous l'aimez.
— C'est ma femme qui l'aime, ce n'est pas moi. Ces paroles avaient jailli tout d'une pièce, liées
étroitement les unes aux autres de façon à ne former qu'un mot qui fut un cri. Dans l'abattement d*un premier jour de convalescence, le général mettait à nu sa plaie intérieure, le chancre de jalousie qui le dévorait. Chose épouvantable! André Fuster était jaloux de Dieu.
Quand sa faiblesse ne lui avait pas enlevé l'entière possession de lui-même, devinant le ridicule de sa
LA POMMADE-CANITROT 263
haine contre le ciel, il s'était contenu ; voilant sa blessure intime de toutes les convenances de l'homme du monde, il avait pu même, dans l'espérance de je ne tais quel enlèvement de sa femme, par une communion in extremiSy entrer en composition avec l'inaccessible rival. Aujourd'hui, écrasé par le sentiment d'une défaite que tout lui rendait manifeste, et l'attitude froide de la baronne^ et la présence des membres du Jugement-Dernier, qu'il n'avait jamais vus si nombreux à l'hôtel Trémière, il ne jugeait plus digne de lui de celer la vérité et la laissait éclater brutalement. Qu'on nous pardonne d'insister sur l'état pathologique du général. C'est en cet état, oti tout a subi des déviations, des diminutions, des dépressions, que réside Texplication de son caractère. Cent fois quand, par un hasard de la circulation, les artères du cou venant à se gonfler, son cerveau recevait quelque flux de sang généreux, il avait formé la résolution de secouer le joug du révérend père Phalippou, de délivrer les siens et sa maison des prêtres du Jugement-Dernier. Il allait agir, mais son pouls, frappant fort tout à l'heure, baissait soudain, les battements en devenaient lents, cotonneux, presque indistincts. Alors sa décision mollissait, et il rentrait dans l'indécision, dans l'inertie, humble, penaud, trouvant bon le repos religieux que lui faisait sa femme, se jurant d'y vivre et d'y mourir sans la plus petite révolte^ sans le moindre retour vers le passé.
264 LA PICTITE MÈRB
c — Vous voilà bien, vous autres soldats, lui avait dit un jour Stéphane Nadalewski, que désespéraient les incessantes défaillances de volonté de son ami. pour avoir trop cru aux œuvres de la force» vous n'êtes capables que d'énergie physique. S'il vous manque une goutte de sang dans les veines, vous n'existez plus. •
LA PIERRE d'achoppement
Cependant Madeleine conservait sa position immo* bile. Affaissée contre un des pieds de la chaise longue, elle avait incliné la tête, et ses cheveux dénoués coulaient pareils à un flot d'or liquide sur les genoux de son père, qui, distraitement, en enroulait les anneaux brillants autour de ses doigts. Le spectacle de cette grande jeune fille à demi-couchée, encore qu'on la sût folâtre et légère comme un enfant, ne laissait pas d'être une sorte d'embarras pour les Révérends Pères du Jugement- Dernier, et peut-être la posture singulièrement libre de mademoiselle Fuster avait-elle paralysé le révérend père Phalippou, dont l'éloquence, prise subitement en défaut, ne trouvait que de courtes paroles pour relever le général de l'abattement.
On ne saurait croire à quelles précautions extrêmes, presque puériles^ le bon prêtre — et le Supérieur de l'Ordre du Jugement-Dernier était un prêtre dans la plus noble et la plus haute acception du mot — recourt, pour éviter tout ce qui pourrait devenir ou un objet de scandale ou, pour nous servir du langage de l'Église, c une pierre de tentation. » Certains, pré- ' venus contre cette milice si rudement disciplina qu^on appelle le Clergé catholique, ont voulu voir, dans la réserve des ecclésiastiques, dans l'espèce de peur dont ils sont saisis devant la femme, les marques d'une hypocrisie adroite ou Peffarement de je ne sais quelle dépravation raffinée. Soyons plus juste : le prêtre n'a ni la corruption ni la bassesse que lui supposent ceux qui le connaissent mal ; son attitude ciroonypecte est uniquement le fruit de son éducation. Pétri, dès le séminaire, pour recevoir la forte empreinte des vertus chrétiennes, il est un devoir surtout auquel ofl n'a rien négligé pour le préparer : la chasteté.
Aux lévites qu'une intelligence médiocre devait confiner, à travers les populations rurales, dans les fonc* tions subalternes du sacerdoce, des maîtres habiles ont commenté des traités spéciaux sur la « pureté des anges }> si vantée par saint Paul, et, afin de les en* courager à gravir des sommets ardus, leur ont répété ces paroles de l'Ecriture : — « Vous sere^ semblables à eux / » — A ceux qu'un cerveau bien conformé devait rendre capables de briller au premier rang de Ift
LA PIERRE d'achoppement 267
cohorte sacrée, on a fait lire également les livres mystiques, sans oublier les célèbres pages de V Imitation, Mais en demandant à ces derniers l'anéantissement violent de la chair, on a essayé d'intéresser leur esprit. On leur a montré l'admirable cohésion que l'extraordinaire vertu de chasteté introduisait dans le corps ecclésiastique, la puissance qu'elle lui inoculait pour h domination, la splendeur sublime dont elle le décorait parmi la multitude des hommes, asservis à toutes les excitations des nerfs, à toutes les fureurs du sang. — « Et vous serez comme des rois, a-t-on conclu avec saint Augustin, et sicut reges eritis. »
Quant à la baronne, en face de Madeleine étalée à l'autre bout de la chaise longue, 'elle partageait les ennuis des Révérends Pères du Jugement-Dernier. Outre que ses pudeurs de femme se trouvaient froissées par ce qu'elle jugeait l'abandon de toutes les bienéances, ses instincts de dévote, si précautionnée en ait de modestie, se révoltaient. Thérèse de la Sylve, :ette nature chez qui la religion n'avait fait qu 'aiguiser à son insu peut-être la hauteur aristocratique, eût )ris son parti de trouver, au sortir de la maison impéiale de la Légion d'Honneur, son enfant vulgaire, »ans la moindre idée de savoir-vivre; elle ne se consolait pas de la voir manquer de respect à des religieux dont elle appréciait les vertus, qu'elle considérait comme des saints. Et puis, Fafifront infligé aux trois prêtres ne remontait-il pas jusqu'à Dieu? Elle
trépignait de pieuse colère et sentait son âme soulevée.
Pour Fuster, il était loin de ces agitations obscures, mal définies. Retenant sa fille dans ses bras^ il se sentait heureux, et, sans-arrière pensée, sans trouble, jouissait de son bonheur. Quelle joie de reconnaître que Madeleine, seule dans l'hôtel Trémière peuplé d'étrangers, compatissait réellement à ses souffrances, recevait le contre-coup des angoisses dont son il était pour ainsi dire martelé 1 Plusieurs fois, cédant à un mal d'une violence atroce ou aux chagrins quL l'abreuvaient à coupe pleine, il lui était arrivé de n^ pouvoir pas retenir une plainte. Toujours son enfan."^ avait fait écho à ses cris.
c Evidemment, pensait Fuster, en ce corps délica.^ charmant, où une jeunesse adorable s'épanouit dan.5 sa première fleur, réside une âme toute pareille à la mienne. »
Madeleine releva sa blonde tête lumineuse; son visage était plus pâle que de coutume, et ses traits, oti voltigeait encore le sourire ailé de Tenfance, parurent empreints de mélancolie.
— Qu as-tu ? lui demanda le général.
— Et toi, qu'as-tu ? riposta-t-elle.
— Moi ! rien.
— Tu sais, si tu étais triste, il faudrait me ravoucr.
— Vraiment I
LA PIERRE d'achoppement 269
— Oui, car je te consolerais.
— Quelle prétention !
— Tu me prends donc pour une sotte, toi aussi ?
— Je te prends pour une étourdie au moins.
— Et moi, pour une folle, mademoiselle, dit la baronne sévèrement.
— Et vous. Révérend Père Supérieur? interrogea la jeune fille.
Elle tendit son bras droit vers le religieux, comme lui allongeant un coup d*épée.
— Moi, je n'ai le droit que de vous prendre pour une mauvaise élève, répondit gravement le révérend père Phalippou.
— Et toi, là-bas^ dans ton coin, qu'est-ce que tu penses de la petite mère?
Et, pareil à une flèche, son regard rapide alla frapper David en faction pour le service du général à l'une des extrémités de la chambre des Tapisseries.
L'ancien dragon, interpellé, se troubla.
— Mais, mademoiselle... balbutia-t-il.
— Taisez-vous, David ! interrompit madame Fuster d'un ton sec.
A ces mots de sa mère, Madeleine se redressa sur
pieds:
— Pourquoi lui imposer silence? Redoutez-vous,
madame, qu'il ne fasse mon éloge, lui ?
— Quel caractère indomptable ! murmura le i
rend père Barandon, happant à la volée l'occasion de placer un mot.
Le général lança à ce moine effilé comme une gaule un coup d'œil qui le traversa d'outre en outre ; puis^ d'un accent de voix rude :
— David I appela-t-il.
— Mon général ?
— Réponds à mademoiselle, puisqu'elle te parle.
— Je vous dirai, mon général...
Il s'arrêta.
— As-tu peur?
Le vieux soldat rougit.
— Ah! par exemple, peur!...
Et, haussant les épaules :
— Vous me la baille*^ belle, mon général, en vérité!
— Mademoiselle te demande ce que tu penses de la petite mère.
— Eh bien! )e pense qu'il n'existe pas dans le monde entier une autre personne aussi gentille que mademoiselle, pardi ! Pour moi, je ne crains pas de le dire devant des curés, }e lui ai plus d'obligation qu'au bon Dieu. Elle s'est occupée des miens, elle, tandis que le bon Dieu en prend à son aise avec les malheureux, allez !
— Vous devez tout au bon Dieu, David, jusqu'au^ bienfaits que vous recevez des mains de mademoiselle Fuster, interjeta le révérend père Phalippou.
— Aussi, mon général, continua le dragon qui n'«-
LA PIERRE d'achoppement 27I
lit pas compris clairement les paroles du religieux, J vous fout un conseil...
— Un conseiM se récria la baronne.
Puis, regardant son mari en face :
— J'espère que vous allez dispenser David de vous Dnorer de ses conseils.
— Parle, mon vieux, dit Fuster avec bonté.
— Voilà ce que c'est : mademoiselle n'a pas bien lit ses devoirs hier, et, à ce que raconte Rosalie, !. le révérend père Phalippou, pour la punir, doit enfermer un de ces quatre matins au couvent du »acré-Cœur... Vous comprenez que ça ne nous va m, à nous autres, que mademoiselle quitte la maison. Tonnerre de Brest! si j'étais à votre place, mon géné- •al...
Le Supérieur du Jugement-Dernier se leva de son ttége et fit uh léger signe aux révérends pères Canitrot et Barandon. Ceux-ci, par vin mouvement où l'on devinait cette obéissance passive qui constitue la principale force des corporations monastiques, à leur tour se mirent debout. Les trois religieux s'inclinèrent, puis marchèrent processionnellement vers la orte.
— Comment, messieurs, leur cria Fuster, vous en- 'tîdez éclater une amorce et vous fuyez !
Le révérend père Phalippou demeura fixe.
— Général| riposta*t-il, se retournant, la bataille ne ^'effraye en aucune façon, Seulement, il me convien-
drait de connaître l'ennemi. Si c'est contre David que je dots combattre, je n'éprouve aucune honte à lui abandonner la victoire; si c'est contre vous, je suis prêt à vous la disputer.
Ce langage orgueilleux et fier toucha le général, et, avec une nuance de respect :
— Mon Révérend Père, je vous conjure de rester ; c'est moi qui suis l'ennemi. — David, ajouta-t-il, je n'ai plus besoin de toi, tu peux te retirer.
— Si je me retirais aussi^ moi? demanda Madeleine, pressentant combien sa situation allait devenir fausse dans le débat prés de s'ouvrir.
— Va, mon enfant.
La jeune fille et le soldat se rencontrèrent à la porte de la chambre des Tapisseries avec les révérends pères ! Canitrot et Barandon, que le Supérieur du Jugement- | Dernier, se jugeant capable d'engager seul la lutte, [ venait de congédier bravement.
général, la baronne, le moine échangèrent entre m coup d'œil furtif et se turent. Chacun se reait, ramassant ses forces, échafaudant ses argus, préparant ses armes pour le combat. De temps re, André Fuster, à qui son épuisement ne perlit pas une longue concentration morale, échapi la pensée de la situation présente, et promenait îux au hasard, de la Dernière Communion de Jérôme à je ne sais quel portrait obscur de femme ut-étre le portrait de sa mère — appendu non loin cheminée. Le plus souvent ses regards s'arrét aux vitres de la grande fenêtre donnant sur le a. Hier, un suprême adieu du soleil d'automne bétrait,les imbibait, les incendiait; aujourd'hui, li brumeux n'avait pas le moindre sourire de lu-
de Toublicr... Vous plairaît-il de revenir àrob)etd< cet entretien? Je suis prêt à entendre ce que vous ave2 à me dire de ma fille.
Il y eut encore un in stant de silence. Enfin le Supérieur du Jugement-Dernier, dégageant ses maini fluettes et blanches de son habit monastique où, pai une habitude ancienne^ il les tenait enfouies dans b méditation, redressa sa tête penchée.
— Général» dit-il gravement, vous souvenez-vous qu'il y a deux mois» le jour de votre arrivée de Bor deaux^ cédant à Ténervement de la &tigue et de li maladie, vous fermâtes violemment la chapelle d< rhôtel Trémiëre et refusâtes d*y laisser célébrer roffic< divin? Dieu qui veille à nos saints mystères, qui, poui les protéger, a placé à l'entrée de nos teôaples des lé gions d'anges invisibles, permit qu'un de ces anges abaissât sur vous son glaive de feu et relevât votre âm< dans la grâce du même coup qui terrassait votre corps sur le pavé. Pour moi, le miracle commença à éclater quand, un mois après, au milieu des tortures qui tordaient vos membres^ de vous-même, sans y être sollicité par personne^ vous ordonnâtes qu'on rouvrit la chapelle et qu'on y rappelât les religieux du Jugement- Dernier; mais il fut manifeste aux yeux de tous en cette nuit rayonnante où, dans l'angoisse de la mort, pénétré du néant de toutes les choses et de tous les êtres, vous demandâtes à vous unir à Dieu dans TeAision céleste de l'Eucharistie. C'est le lendemain de
cette communion selennelle que, vous entretenant avec moi, il vous plut de me charger, en attendant l'heure de prendre un parti décisif relativement à son éducation, à son instruction fort peu avancées, de voir mademoiselle Fuster, de m'occuper d'elle, de rengager à rouvrir ses livres, ses cahiers...
— Et Madeleine n'a pas répondu à vos efforts ? interrompit le général légèrement déconcerté par l'ampleur solennelle de ce début.
— J'arriverai bientôt aux considérations que m'a suggérées une observation minutieuse du caractère de mademoiselle Fuster, répartit le révérend père Phalippou, lequel^ comme cela arrive à beaucoup d'ecclésiastiques, façonnés de longue main aux lentes déductions de la scolastique, apportait volontiers dans les conversations intimes les habitudes de logique, de mé« thode qui ne conviennent qu'aux sermons.
— Si nous arrivions à ces considérations tout de suite?
— Un peu de patience, André, un peu de patience, murmura la baronne.
— Procédons par ordre, général, et, soyez sans
crainte, chaque chose aura son tour, dit le moine,
obstiné à ne pas se départir de sa routine. J'hésitai
d'abord à me charger delà mission que votre confiance
voulait m'imposer. Destiné, par le but de l'œuvre que
j'ai fondée, à la prédication dans les campagnes, je me
sentais inapte aux devoirs de précepteur. Pourquoi I 24
VOUS cacherais-je d'ailleurs que ropposition, muette il est vrai, mais visible de M. Stéphane Nadatewski à vos desseins n'était pas sans me causer quelque alarme?... Vous n'avez pas oublié que M. Nadalewrski assistait à l'entretien oti se débattait la grave question de l'éducation de mademoiselle Fuster?
— Je m'en souviens ; mais mon ami Stéphane ne fit pas entendre un mot.
— J'aurais mieux aimé qu'il parlât, qu'il prit une attitude plus nette dans une affaire oti son affection pour mademoiselle Fuster l'obligeait à ne pas se désintéresser si complètement.
Le général recommençait à se tenir sur ses gardes.
— Mon Révérend Père, dit-il, laissant transparaître quelque ennui , je vous reconnais le droit de condamner les idées de M. Nadalewski; moi^ même, comme j'ai eu l'honneur de vous le déclarer déjà, je suis loin, bien loin de les partager en-^ tièrement. Toutefois, n'attachant qu'une importance fort relative aux choses tombées du cerveau humain, préférant aux spéculations de l'esprit les sentiments jaillis du cœur, j'honore, je respecte, j'aime mon vieux ami Stéphane, et rien ni personne n'auront le pouvoir de me détacher de lui.
— A Dieu ne plaise, général I...
Le moine se tut; il comprît que, dans son envie de porter en passant un coup à un homme qui le gênait^ il avait fait fausse route. Le regret amer qu'il éprouva
le sa mésaventure Jeta momentanément du trouble lansson discours, car il prononçait un discours.
Il répondit enfin :
— Votre insistance, général, me désarma de mes crupules, et je me mis à la besogne vaillamment. )ès la première leçon, il me fut facile, après maintes emandes demeurées sans réponse, de constater que lademoiselle Fuster ne savait rien ou à peu près rien, resque pas de grammaire, point d'orthographe par mséquent; quant à l'histoire, la géographie, le Icul, je m'aperçus vite qu'ils avaient été égaleent fort négligés. Par ci par là, la notion inexacte jn fait, le souvenir vague d'un bassin, la mémoire scure du raisonnement qu'il convient d'appliquer elle opération d'arithmétique, et c'était tout. Vous devinez, mon étonnement fut au comble. Mais mon >nnement devint de la stupeur quand, portant mes /estigations sur l'instruction religieuse, j'eus le re- ;t de me convaincre qu'elle était nulle absolument. Histoire Saintey cette première assise des études rétiennes, on eût dit que mademoiselle Fuster n'en ait jamais ouï parler. Croiriez-vous que l'adorable cit de Joseph vendu par ses frères, que je lui narrai »ur la mettre en goût de choses qu'elle aurait dû nnaître, elle l'écouta comme l'entendant pour la preîère fois et qu'elle en fut touchée jusqu'à verser des rmesf...
*— Quelle honte ! interrompit la baronne.
28o LA PETITE MÈRE
— Comment, vous trouvez honteux de pleurer, quand ses frères enferment Joseph dans la citerne ? se récria le général.
— Ces larmes, Madeleine aurait dû les répandre à dix ans; à dix-sept ans, c'est trop tard» insista la rigide madame Fuster.
-~ Voulez-vous dire que c'est ridicule» ma chère ? Dans ce cas, vous ne prouvez guère de respect pour l'Ecriture sainte, et je vous renvoie au révérend père Phalippou.
Il rit avec bonhomie.
Ce rire, bien que parfaitement innocent, agaça la baronne, laquelle ne tolérait pas les plaisanteries oti Ton mêlait la religion.
~ Peut-être, mon ami, n'en serions-nous pas à regretter l'ignorance de Madeleine, si, il y a des années, vous m'eussiez autorisée à la diriger à ma guise» dit-elle.
— Le chapitre des récriminations serait douloureux, ma bonne Thérèse ; si vous voulez bien, nous ne l'entamerons point, articula Fuster d'un ton ferme.
— Une fois mon inspection terminée, s'empressa de poursuivre le moine, j'entrevis la grandeur de ma. tâche : il ne s'agissait de rien moins que de réaliser c& que les Dames de Saint-Denis n'avaient pas encore tenté, réducation complète de mademoiselle Fuster « Avec le temps qui m'était laissé, les faibles moyens dont je disposais, l'œuvre était immense. Je l'entrepris
néanmoins. Naturellement, avant de songer à aborder avec mon élève les matières classiques proprement dites, je dus me préoccuper de rallumer en elle le sen*timent religieux à peu près éteint. Certes, loin de moi la pensée d'accuser les Dames de la Légion d'Honneur de manquer de piété ! Mais il est une chose certaine, c'est que mademoiselle Fuster, quand vous me la confiâtes, était incapable de répondre à une simple question de catéchisme. Nous reprîmes l'Histoire Sainte à la première page, nous fîmes des lectures assidues dans les excellents livres de monseigneur Gaume, surtout dans son Catéchisme de Persévérance^ et, depuis quinze jours environ, nous avons abordé VHis^ ioire de V Église^ non pas celle de Tabbé Rorbacher au moins, mais celle des commençants, celle de LhoîHond^ annotée par M. Tabbé Drioux.
— Voilà bien des Histoires^ mon Révérend Père, 'écria Fuster, dont le coin des lèvres, se relevant, squissa un vague sourire de moquerie... Enfin, êtesous satisfait de Madeleine ?
— Nous suivrons le cours entier de M. Tabbé >rioux, car cet honorable eccl^iastique a écrit un cours omplet d'études qui se distingue des autres par...
— Je vous demande pardon si j'ose vous interrom-
re de nouveau, dit le général, que tout ce verbiage
lutile excédait intimement. Voulez-vous me per-
lettre d'insister pour savoir si vous êtes satisfait de
lafille?
— J'aurais tout mon programme d^enseignement à vous exposer.
"» Après les indications que vous venez de me îovlï' nïriV Histoire Sainte^ monseigneur Gaume, M.Tabbé Drioux, ce programme, je le devine...
— Et peut-être ne Tapprouvez-vous pas entière* ment? intervint la baronne, prête à se cabrer.
Lès fers s'engageaient. On ne tarderait pas à se pi* quer. André Fuster le comprit. Il regarda sa femme, çt d'une voix très douce :
— Vous l'avez dit, ma chère Thérèse, je ne l'approuve pas entièrement... Mais voyons, mon Révérend Père, parlons de Madeleine. Comment a-t-ellc répondu à vos soins ?
Le moine parut déroulé. Il se remit vite, trop habile pour montrer sa mauvaise humeur.
— Les premiers jours, dit-il, mademoiselle Fuster, heureuse de ne pas quitter la maison, mit beaucoup de bonne volonté à satisfaire son maître, et comme elle a l'intelligence vive et prompte, nous marchâmes à pas de géant à travers Thistoire du peuple de Dieu. Je n'avais pas tant espéré, et je ne sus résister au plaisir de le lui laisser voir. Ce fut une faute ; car, dès ce moment, mon élève, quelque peu infatuée de ses succès, se relâcha de ses devoirs. Un matin, les analyses du Catéchisme de Persévérance, auxquelles j'attache le plus grand prix, étaient bâclées et n'avaient ni queue ni tête; un soir, aucune leçon n'était sue.
LE JEUNE TOBIB CHEZ GABÉLUS 283
ous comprenez que, plus d'une fois, irrité de tant s négligence, de tant de paresse, je dus ne pas méager les reproches. Malheureusement, affligée d'une idépendance de caractère incroyable, d'un esprit de ^poste qui anéantit le respect, mademoiselle Fuster le condamna à la plus extrême réserve, sous peine 'éveiller des querelles oîi J'étais sûr de ne pas avoir le ernier mot. Un trait entre mille qui vous édifiera sur ette nature bizarre, sujette aux plus étranges intempérances de langage...
Quels que soient les torts de leurs enfants, les parents souffrent malaisément qu'on les juge avec ïop de sévérité. Le réquisitoire impitoyable du prêtre avait failli tirer André Fuster du mutisme 5u'il s'était imposé héroïquement. Il se contint. Cependant il se sentait à bout de patience, et, par un regard qui s'adressait autant au moine, pérorant avec calme, qu'à sa femme, dont l'attitude approbatrice le blessait, il indiqua que le père offensé ne se maîtriserait pas longtemps. Mais le religieux, soit qu'il ne crût pas avoir dépassé la mesure, — le célibat a de ^ cruautés aveugles, — soit qu'il sacrifiât au besoin de pousser à bout sa démonstration, habitude invétérée de théologien et de sermotinaire, poursuivit :
— Certainement, général, vous n'avez pas oublié le voyage du jeune Tobie chez Gabélus, à Rages, villç JesMèdcs?
— Gabélus?.,, Rages?.., Les Mèdes?... articula
2^4 ^^ rCTITC HÈKE
Fosscr abttdordL Je tous mToue, mon Révérend Père, que, s'il m*en soimcnt. il ne m*en soayieiit guère.
c — Que peuez-Toas do jeune Tobie, paitint pour aller réclamer dix talents à Gabélus? demandai-je à mademoiidlc Poster.
c — > Je pense, me répoodit-dle, qoe le jeune Tol»e éuit on poltron» et qo'U n'aurait jamais été à Ragb s*il ne se fût trooTé là toot exprès on ange du Seigneur pour Vj condoire...
« Et comme je lui faisais remarquer que ce n'éttit pas avec cette irrévérence qu^il convenait de parler des faits de l'Ecriture sainte :
« -* Que voulez- vous? me répliqua-t-elle, ce n'est pas ma £aute si votre jeune Tobie, avec son histoire de poisson sorti du Tigre, me semble un pariait imbécile.
c Voilà le ton.
— C'est un scandale 1 s*écria la baronne.
Le général, qui n'en avait pourtant nulle envie^
faillit éclater de rire.
— Non, dit-il s'efforçant de garder son sérieux,
c'est de Tenfantillage.
— Les choses en sont venues au point, reprit le révérend père Phalippou, qu'il m'est à peu près iiï^* possible désormais d'obtenir le moindre travail de m^' demoiselle Fuster. Tout lui sert de prétexte à justifi^^ sa négligence : les soins qu'elle donne à son père, s^ visites avec sa mère « aux Dames de la Solitude » ou
ion Orphelinat de la rue Saint-Séverin^ le temps u'elle a été tenue d'employer à réciter son chapelet, avez-vous ce qu'elle me répondit hier, quand je lui eprochais sa rédaction pitoyable de la Troisième Persécution contre les chrétiens?
c — Il me fallait bien coudre la blouse neuve de x>ulou : c'est un cadeau de moi. »
c Je n'ai pu me maîtriser complètement, et c*est, iguillonné par une sorte de dépit, que je l'ai menacée le la faire entrer au Sacré-Cœur et de l'y recomnander à toute la sévérité de ces Dames. Je ne vous épèterai pas, général, de quelle façon déplacée mademoiselle Fuster a accueilli ma réprimande.
^ Mais au contraire, monsieur. Bien que votre Eranchise soit un peu rude, je vous en prie, soyez franc jusqu'au bout.
— Elle m'a toisé d'un air de bravade ; puis, me plantant là tout à coup^ sans que je l'eusse autorisée à me quitter :
« — Tiens, le Sacré-Cœur, s'est-elle écriée, cela in'est bien égall »
— Vous voyez, André, vous voyez! articula la ba fonne d'un accent indigné.
— Oui, ma chère amie, je vois, je vois parfaiteaicnt.
— Et que comptez-vous foire?
— Je réfléchirai.
— Vous réfléchirez! Attendrez-vous, pour plier le
caractère de cette enfant terrible, qu'elle ait mis le feu à la maison ?
— C'est de Texagération, ma chère Thérèse. Je vous Jure qu'il nY a point péril en la demeure.
— Comment, vous ne trouvez pas les faits qu'on vient de vous rapporter assez concluants pour vous décider à prendre un parti ? Mais alors vous n'en croyez pas le témoignage du Révérend Père Supérieur?
-» Je ne songe pas à élever le moindre doute sur la sincérité parfaite du Révérend Père Supérieur. Toutefois, qu'il veuille bien me permettre d'en appeler de son jugement.
— En appeler f et à qui, s'il vous plaît?
— A vous, au révérend père Phalippou lui-même...
— On ne vous comprend pas, dit la baronne, dont une sorte de rage blêmissait les lèvres.
— On me comprendra... Ayez Tobligeance de sonner.
— Il vous faut donc le secours de quelqu'un pour nous éclaircir ce mystère ?
— Justement... Sonnez, je vous en supplie.
La baronne, d^une main crispée, saisit le gland de soie d'une sonnette et le tira.
David entra.
— Préviens mademoiselle que je l'attends, qu'elle vienne ici tout de suite, lui dit Fuster.
Le petit pied cambré, mignon, de la baronne labourait le tapis d'impatience. JElIe croisa sur sa poi-
•îne, pour y refouler des colères prêtes à déborder, ^s bras charmants, dont des manches demi-pagodes écouvraient pudiquement la forme exquise, et, al- DDgeant un pas vers son mari :
— Nous sera-t-îl permis de savoir dans quel dessein il vous prend fantaisie de nous confronter avec la coupable ?
A ce coup, le général se mit debout, comme rejeté
en avant par un ressort invisible. Sa face pâle s'était
colorée subitement.
— Madame I... s'écria- t-il.
Au même instant, par la porte que David négligé de fermer, pénétrèrent, en Fintérieur chambre des Tapisseries, les éclats d'une voix f sonore, joyeuse, claire comme les notes du crist rossignol sans doute qui, chassé du jardin par 1 s était réfugié en un coin de Thôtel Trémière c^était Madeleine.
En montant les marches du grand escalier, h tille détaillait gentiment Tair des Djins^ du P jour de bonheur^ opéra d'Auber qui faisait tout Paris. Elle entra, le gosier vibrant enc disséminant des perles vocales au hasard.
— Chut! lui dit son père, lequel avait re] place sur la chaise longue.
— Pourquoi in*empêches-tu de chanter le Premier jour de bonheur ? C'est en pensant à toi que je le chante. N'est-ce pas notre premier jour de bonheur à tous, depuis ton arrivée ?
Et, sans tenir compte des signes qui tendaient à lui imposer silence, elle acheva son morceau.
— A-t-on jamais vu un papa mauvais comme cela ! Refuser à son enfant de chanter, quand elle est heureuse I... Ahl oui, je suis heureuse I je suis bien heureuse !•••
Elle jeta ses bras autour du cou du général et l'embrassa.
— Bon, bon, murmura celui-ci essayant de résister aux émotions qui débordaient sa volonté. Sache pourtant que je ne reçois tes caresses que sous bénéfice d'mven taire, car je ne suis pas content de toi.
— Voilà du nouveau.
— Pour commencer, on m'apprend que tu ne travailles pas le moins du monde.
— D*abord^ il est trop difficile de satisfaire maman.
— As-tu fait ce qui dépendait de toi pour cela ? •— Alors il faut te dire tout?
— Tout.
•**- Eh bien, non, je n'ai pas fait ce qui dépendait de moi.
— Pourquoi, mademoiselle?
— Je t'ai déjà prévenu : je ne te répondrai jamais <luand tu m'appelleras « mademoiselle».
— Pourquoi n'as-tu pas travaillé?
— Parce que je préfère vivre ici avec toi, causer avec toi, te soigner, que passer mes journées le nez fourré dans les livres... Avec ça qu'ils sont amusants les livres du Révérend Père Supérieur! Histoire Sainte par ci, Histoire de l'Église par là..» Ça m'agacel...
-^ Petite sotte 1 sif&èrent les lèvres crispées de la ba-
ronne« «^ Je vous en prie, ma chère... dit le général* Et, s'adressant à la jeune fille toujours debout devant
lui :
— En dehors de la négligence que tu apportes à tes devoirs, j'ai un autre reproche à te faire, et celui-ci est beaucoup plus grave.
— Voyons!
Elle ramena son bras droite posa dans la paume de la main son menton blanc gracieusement arrondi, et dans cette attitude mutine attendit.
André Fuster, peu fait pour le ministère redoutable de juge d'instruction, eut envie de saisir Madeleine et de la dévorer de baisers. Mais la vue de sa femme, rigide, froide, du révérend père Phalippou, sévère, recueilli, suffit à lui communiquer la force de se contenir et l'audace de poursuivre son enquête sur le caractère de son enfant.
— On m'a rapporté que tu n'as pas pour les choses saintes que l'on t'enseigne le respect convenable. ••
— Je comprends, il s'agit du jeune Tobie...
— Justement.
— J'ai eu tort de le traiter d'imbécile... Aussi pourloi n'allait-il pas seul à Rages, chez Gabélus... J'y rais allée, moi !
Elle jeta ces derniers mots avec un élan où éclata n cœur enthousiaste, résolu.
— Enfin, tu regrettes de t'étre servie d'une expres- DQ absolument déplacée? s'empressa de lui demander
général, craignant de ne pouvoir soutenir plus ngtemps son personnage de père fâché»
— Je crois bien que je le regrette, puisque cela a fait I la peine à maman I
— Et à moi aussi.
— Oh ! à toi... dit-elle avec un sourire de gracieuse alice.
— Tu penses sans doute, parce que j'ai la faiblesse • te gâter un peu...
— Beaucoup.
— Tu penses sans doute que tes incartades ne doînt pas me toucher?
— Je pense que celle qui se rapporte au jeune Tobie . été infiniment moins désagréable, à toi, qu'à maan.
— Et la raison, s'il vous plaît?
— Prends garde, tu me dis « vous. »
^ La raison, s'il te plaît?
^- La voici : maman est pieuse comme un ange, et , tu n'as presque pas de religion, méchant!
La baronne et le Révérend Père, jusque là assez indifférents à ce bavardage puéril entre le père et Tenfant, et qui une ou deux fois, par un geste accablé, avaient marqué leur suprême ennui, s'agitèrent sur leurs sièges et regardèrent Madeleine avec un étonnement curieux.
— Peut-être, reprit le général, serais-)e plus reli* gieux, si tu me préchais d^exemple. Sais-tu que, sui le chapitre de la dévotion, c'est comme sur les autre chapitres, et que le Révérend Père Supérieur est loi: d'être enchanté de toi ?
— Il me Ta dit. Aussi parle-t-il de m'enfermer ^^^u Sacré-Cœur. Cela ne m'amuse pas vraiment.
— Tu préférerais rentrer à Saint- Denis?
— Ni à Saint-Denis, ni ailleurs.
— Tu te juges donc assez instruite pour planter là tes études?
— Non, mais il m'en coûte... Oh! il m'en cotSte joliment de m'en aller!...
Après quelques secondes d'un silence qui tenait chacun haletant, elle ajouta d'un ton moins clair, presque obscurci :
— Si j'ai tant de peine à quitter Thôtel Trémière, c'est que tu y es, toi, à présent.
Le général fut héroïque; malgré toute sa nature qui se soulevait enivrée, le poussant vers son enfant, il contint les transports intimes qui le ravageaient déli-
cieusement, et, pour achever Tépreuve, osa adresser à Madeleine cette parole terrible :
— Mais, l'année passée, ta mère était ici si je n'y étais point. Tu trouvas le courage de la quitter pourtant à la fin des vacances.
— Maman et toi, ce n'est pas la même chose.
— Mon ami, il me semble. , . interrompit la baronne en proie à un étrange malaise.
— Non, ma chère, j'irai jusqu'au bout.
— Général... balbutia le révérend père Phalîppou.
— Non, monsieur !.,. Vous avez jugé mon enfant sans la connaître, j'exige que vous la connaissiez.
Et, se tournant de nouveau vers Madeleine, un peu interdite du tour violent que prenait l'entretien :
— Tu dis que ta mère et moi ce n'est pas la même chose. Veux-tu nous faire entendre par là que tu m'aimes plus que tu n'aimes ta mère ?
La jeune fille perdit son petit air hardi, provocateur, mutin, et une pâleur subite envahit son visage, qu'elle inclina doucement sur sa poitrine. Elle demeura muette.
— Eh bien ? insista Fuster.
— Ma mère est sévère, murmura-t-elle, mais c'est pour mon bien, et je l'aime autant que toi... Seulement...
— Seulement ?
— Seulement, je n'ose pas le lui dire.
Le général voulut parler, mais il ne trouva nulle
Toix dans son gosier. Ses yeux brillaient de grosses larmes. Ne résistant plus aux sentiments qui le secouaient comme la temple Ciit le roseau, il étreignit Madeleine contre sa pmtrine longuement. La baronoe, atteinte, s'était rapprochée du groupe que formaient sa fille et son mari.
— Chère enfant ! balbutia-t-elle.
A son tour, elle embrassa Madeleine.
— Merci, maman! merci, maman! sanglota la jeune fille.
— Ah ! mademoiselle, dit le Supérieur du Jugement-Dernier, jaloux de placer son mot dans cette scène d'un caractère déchirant, n'oubliez pas Dieu, je vous en supplie, aimez-le, lui aussi, et par-dessus i tout, car il vous aima jusqu'à la mort.
— Je Taime ! je l'aime ! s'écria l'enfant, la foi naïve des martyrs empreinte sur ses traits bouleversés.
Et, pliant le genou sous le poids écrasant de la ferveur religieuse qui la domptait, elle joignit pieuse^ ment les deux mains et balbutia :
— Mon Dieu ! mon Dieu !
Le général tendit encore une fois ses bras pou^ la saisir ; mais pareille à une biche surprise au gîte^* elle se redressa effarouchée et s'élança d'un bond hor^ de la chambre des Tapisseries.
rm Adorable enfant! adorable enfant! répéta ^uster.
Il retomba sur la chaise longue et y demeura un
-estant muet. Enfin, relevant son visage blême, où ^^ pleurs de tout à l'heure avaient laissé des traces 'disantes :
— Eh bien, ma chère Thérèse, avais-^Je tort d'en appeler à vous»méme de votre jugement ? Etes-vous ^ûre désormais que Madeleine vous aime ? Si vous ne dominiez, si vous ne remplissiez mon âme, et si je n'étais fait pour me réjouir de ce qui peut vous arriver d'heureux, savez-vous que j'aurais tout lieu de me montrer jaloux ? A cause de son aisance, de $a, familiarité avec son père, plus facile que vous, vous
aviez pu croire que j'occupais la première place dans le cœur de notre enfant; peut-être n*avais-je pas craint de le penser moi-même. Nous voilà renseignés à ne plus nous y méprendre : c*est vous, avant moi, qu'elle chérit, qu'elle...
«— Il me semble, André...
— Non, non, continua le général, dont la passion longtemps refoulée cherchait partout des issues, vous avant moi l N'est-ce pas juste, d'ailleurs ? Quand 1 je courais la carrière des armes, la carrière de moa ambition, qui veillait ici sur notre fille? qui développait chez elle tant de qualités charmantes et fortesPqui lui parlait de son père à peine entrevu ? Vous, chèreet noble Thérèse, vous seule. Certes, plus d'une fois, au milieu du tumulte de la guerre, ramenant mon cœur à des félicités perdues, j'écrivis aux Dames de la Légion-d'Honneur de me faire connaître à mon enfant. Mais ce ne sont pas elles assurément qui lui enseignèrent les mille tendresses dont elle me pénètre journellement, les mots qu'elle seule trouve et qui sont comme autant de témoignages d'une affection ancienne, apprise en quelque sorte dès le berceau... Hélas ! je ne sentis jamais plus vivement combien je suis coupable envers vous l
— Mon ami, dit madame Fuster, je ne mérite pas vos éloges. En inspirant à Madeleine les sentiments qu'elle fait paraître, j'ai accompli le premier, le plus simple devoir d'une mère chrétienne.
— Vous pratiquâtes tous vos devoirs, vous, tandis
^uemoi...
Il s'arrêta.
Il reprit avec une vivacité singulière
— Tandis que moi, j'éludai les plus saints et les plus sacrés... Je devais vous garder près de moi, ne jamais me séparer de vous, de notre enfant...
Et, goûtant à s'accuser une joie amère, il ajouta :
— Thérèse, je n'étais pas digne de vous. Pourquoi n'ai-je pas eu la sagesse de subir votre joug? Mon amour immense était fait pour me le rendre si doux 1 Mais il y a je ne sais quoi de bourbeux amalgamé aux passions que la religion ne purifie pas, et c'est cette bourbe attachée à mes flancs qui vous éloigna de moi. Si vous saviez tout I. . .
Le Supérieur du Jugement-Dernier repoussa son siège doucement.
— Général, dit-il, dans une circonstance solennelle que je ne me lasserai point de vous rappeler, vous avez reconnu vos torts devant Dieu. Quoique indigne, je fus l'instrument de la miséricorde divine, et vous reçûtes l'absolution de vos péchés. Si, ayant sollicité d'en haut le pardon de vos fautes, il vous plaît encore de les reconnaître auprès de celle qui en a le plus souffert ici-bas, je n'ai pas le droit de vous affranchir de la noble humiliation qu'il vous plaît de vous imposer. h vous prierai seulement de me permettre de ne point
assister à un entretien d'un caractère si intime et oti certains détails. ••
— Pourquoi vous retireriez-vous ? Ne connaisse»vous pas tous nos secrets, à ma femme et k moi?
— Dieu seul les connaît.
Il sMnclina profondément et essaya quelques pu
pour sortir.
— Mon Révérend Père, je vous en conjure, restez.
— Général, je suis prêtre, et le récit où vous yodi engagez...
— N'êtes- vous pas mon ami ?
Le moine retira sa main déjà posée sur le bouton de la porte et revint lentement vers Fuster.
— Général, lui dit-il d'une voix bien pleine, bien timbrée, qui prouvait une entière possession de soi, l'amitié n'est durable que placée sons la protection du ciel; comptez sur la mienne à jamais : je suis votre ami en Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Il reprit la place qu'il venait de quitter.
Après une pause, André Fuster poursuivit :
— Il ne peut entrer dans mes intentions, mon Wvérend Père, de toucher aux détails que vous redoutez et dont les oreilles de ma femme pourraient se trouver blessées Je vous respecte tous les deux. Quand, mV dressant à madame Fuster, je lui disais, il n'y a qu^n instant: — « Si vous saviez touti » — je ne faisais aucune allusion à des aventures, à des désordres rejetés dans l'oubli, j'évoquais le souvenir des tortures que
La femme i>OIT SE TAtRE... 299
Wurai lorsque moi, né pour les joies pures de la amille, je me vis lancé dans la vie déserte des mours équivoques, les plus cruelles des amours arce qu'elles sont sans lendemain * Que de fois^ au liiieu du bruit, dés splendeurs, des succès d'une ûstence abandonnée aux plaisirs faciles, je sentis ion affreuse misère et j*enviai une place à Thôtel rémière, entre ma femme et mon enfant I Si les imps vous familiarisent avec le tumulte, vous dresmt à l'action, il est des heures pendant lesquelles )ute œuvre énergique cessant, ils vous abandonnent vous*méme, à l'enchantement ou au supplice de )tre réflexion, selon que vous avez bien ou mal agi* 'est dans ces minutes de calme^ où les travaux de la lerre suspendus laissaient tomber sur moi tout le >ids de ma pensée, que mon âme connut toutes les igoisses. Je me disais: — c Pourquoi n'ai-je pas îcu avec celle que j*ai aimée, que j'aime, que j'aimei toujouifs ? 9 «^ Uimage de Madeleine endormie uis son berceau ou penchée sur son pupitre à Saint*- *ems me passait aussi devant les yeux. J'ai quelque onXt à l'avouer pourtant : ma femmd me préoccu-^ lit plus que ma fillâ. Je suis ainsi fait. Au sur^^ us, s'il fallait une excuse à ce sentiment tenace égoïsme, veuillez remarquer, mon Révérend Père, fà cette époque la religion, dont je connais à ine le bienfait par Thérèse et par vous, n'avait pas corè pacifié mes sens et que la béte, fière et dé-
muselée, n'avait pas subi le joug de la maladie.
— André ! murmura la baronne qui rougit.
^ Je n'irai pas plus loin dans cette confession, ma
chère, car peut-être, en dépit de mes résolutions, s'échapperait-il de mes lèvres des mots que vous nedevet pas entendre. C'est terrible, la sincérité d'un homme malheureux qui veut absolument racheter les torts de son passé et à qui, pour ce rachat, il ne reste que h; ressource d'un aveu complet.
— Vous n'avez aucun aveu à faire, tout vous a été
pardonné, mon ami.
— Oui, sans doute, vous me pardonnez; mais 3 { faudra des années avant que je me pardonne moi-même) ^ et je ne réponds guère de ne pas vous importuner de mes regrets toutes les fois que, comme aujourd'hui par exemple, il me sera donné d'admirer notre enfant.
— Peut-être m'étais-je un peu méprise à l'égard de Madeleine.
— Vous vous étiez méprise, en effet. Maisqu'im* porte, puisque par moi vous la connaissez désormais! Du reste, ce cœur que je lui vois, où une sensibilité exquise se cache sous les apparences de la légèreté) qui le lui a fait, sinon vous? Qui lui donna cette grâce charmante, cette simplicité touchante, cette franchise adorable, sinon vous? Qui lui communiqua ce sentiment inné en quelque sorte de charité, sinon vous, la plus charitable femme de Paris ? Ce que vous allez faire» vous, à l'Orphelinat du révérend père
LA FEMME DOIT SE TAIRE... 3oi
alippoUy aux Dames de la Solitude, au couvent de Providence, à la crèche de la rue Saint-Julien-le» Livre, dans les mille associations de bienfaisance ^quelles vous êtes affiliée, Madeleine le fait ici )rès de David, dont elle paye le loyer, auprès de salie David, dont elle achète les médicaments, aus de Marie David, qu'elle habille de ses économies, us qui devriez avoir voitures et chevaux et qui allez ied à travers les rues, heureuse de ne pas dépenser
écu qui peut soulager une souffrance, savez-vous que me répondit Madeleine, comme je l'engageais atre jour à renouveler son buvard de chagrin effon*» i? — € J'avais l'argent, mais j'ai préféré acheter e blouse et des petits souliers à Loulou. » — Voilà
trait qui la rend semblable à vous-même, et c'est tnère que j'ai embrassée en embrassant l'enfant.
- Chère petite! soupira madame Fuster, touchée vif cette fois.
- Madame, intervint le Supérieur du Jugement-* mier, à qui l'émotion de la baronne n'avait rien evé de son sang-froid, nous n'avions pas entrevu ites les qualités dont la main de Dieu déposa les mes en mademoiselle Fuster. Mais, grâce à )reuve tentée par le général, l'aveuglement n'est is possible : comme vous, votre fille a été élue ici- ; pour les grandes œuvres de la religion*
- Comment l'entendez-vous, monsieur, je vous
c ? demanda Fuster, lâché de voir attribuer à Dieu
ce qu'il lui avait été si doux, à deux reprises, d'attribuer à sa femme.
Au ton brusque dont avaient été lancés ces moti, le moine ne fut pas loin de soupçonner qu'il venait de * - ^ commettre une maladresse, et, se ravisant :
-- Je veux dire simplement que mademoiselle Fmttf, en fait de vertus chrétiennes, rivalisera plus tard avec sa mère*
— Ma foi, mon Révérend Père, je parlerai avec U dernière franchise. Permettez-moi donc de votii avouer que, relativement aux vertus chrétiennes, je serais désolé que ma fille allât au-delà de la baronne.
— Cependant le chemin de la perfection est infini) et...
— Non, vous dis-je. Que Madeleine, en fait de perfection, atteigne le point oti en est arfivéë sa mèl-e, c*est bien. Au-delà, il y aurait péril. -
— Péril, André, à devenir peut-être Une sainte !
— Péril, général, à s'approcher de Dieu de plus en plus I
Enlacé de toutes parts, Fuster eut un mouvement de révolte.
-^ Mon Révérend Père, dit-il, se retournant vers le moine et le regardant avec des yeux que traversaient d'ardentes lueurs, tout à l'heure ma fille a prononce le nom de Dieu avec une exaltation qui m'a effrayé. Ce cri qu'elle a jeté vers le ciel, quand vous l'accusiez de n'éprouver aucun sentiment religieux, Va comnae
LA FEMME DOIT SE TAIRE... 3o3
renversée, car elle est tombée à genoux, dans Timpuis- «ance où elle était de se soutenir. Cette scène et celle qui l'a précédée à propos de ma chère Thérèse me troublent. Je crois avoir exprimé ce que m'a fait res- ^ntir de joie la découverte de la tendresse de Madeleine pour sa mère. J'ai trouvé dans cette joie, qui venait de mon indestructible attachemen à ma femme, U force et la raison de m'humilier, ce qui ne m'arriva de la vie. Cependant, je regretterais de vous voir caresser la moindre illusion sur mes dispositions intimes.
Le Supérieur du Jugement-Dernier projeta sa main droite en avant, marquant son intention de prononcer quelques mots.
— Je m'explique, continua Fuster. Au point de vue des concessions oti je devais condescendre en réintégrant la vie de famille après tant d'années, ma femme et vous, vous avez obtenu de moi tout ce qu'il m'étak possible de vous accorder. Sans parler de ma conver»sion, que vos soins achèveront jour à jour, je me suis à peu près soumis aux exigences qu^il vous a plu de m'imposer. Vous avez désiré que l'hôtel Tréniiàre conservât sa chapelle, il Ta conservée ; il a été agréable à madame Fuster qu'en attendant une décision définitive, Madeleine fût instruite par vous, Madeleine vous a été confiée ; il vous était commode que des Frères et des Sœurs du Jugement- Dernier trouvassent leur logement dans ma maison, je leur ai livré ma maison...
— Mais, je crois, Interjeta la baronne aigrement, qu'en fait de sacrifices^ je...
— Certes, ma chère amie, vous vous êtes montré^^ généreuse, puisque vous m'avez permis de rappeler icS. David, sa femme, son enfant, et de reprendre Tarabel Je vous remercie... Il y a donc entre nous trois échange de services...
— Je vous demande pardon, général^ si j'ose vovzi.s interrompre, dit le moine : en fait de services^ j'en reçus de vous de nombreux, mais vous n'en reçûmes jamais de moi.
— Comment, et mon sauvetage! Comptez-vous cela pour rien ?
Il sourit avec bonhomie.
— Général, répondit gravement le révérend père Phalippou, le mot de « service », qui peut convenir aux vulgarités terrestres, n*est pas applicable aux choses trop élevées du salut.
— Ces choses-là, d'un caractère sacré, ne sont pas faites surtout pour qu'on en rie, se hâta d'ajouter 1^ baronne.
A tant et de si rudes piqûres reçues dans le flanc Fuster se cabra à la fin.
— Ah ça ! voyons, s'écria-t-il, croyez-vous pa hasard que je vais parler tout d*un coup votre langaf entortillé I Où diable voulez-vous que je l'aie appri A l'armée, on s'exprime rondement, et tant pis pc Jes oreilles trop délicates. En vérité, c^est à découra
LA FEMME DOIT SE TAIRE... 3o5
^a piété naissante I Quoi ! j'estime qu'un homme que je tire de son lit, qui accourt à mon appel quand je SUIS mourant, me rend service, et vous, monsieur Grégoire Phalippou, pénétré de la grandeur de votre ministère, que je suis loin de ne pas priser très haut, vous trouvez mes expressions peu séantes, et sur ce vous m'infligez une leçon l...
— Général....
— C'est de l'orgueil, cela, si je ne me trompe, mon Révérend Père.
— André ! se récria madame Fuster.
— Revenons à Madeleine... Après tant de précautions oratoires fort puériles, car un père a le droit d'exprimer nettement sa pensée quand il s'agit de son enfant, ma conclusion est qu'ayant tout accordé à ma femme et à ses très respectables amis, devenus les miens, il est une chose que je vous refuserai avec la dernière obstination.
— Une chose? demanda la baronne pinçant ses lèvres d'une façon significative.
— Oui; et comme je ne veux aucunement prendre l'habitude d'aller à mon but par quatre chemins, je vous avouerai tout de suite qu'il s'agit de la direction de Madeleine.
— Eh bien ?
— Eh bien, en retour des preuves de condescendance que je rappelais, je sollicite de vous, ma chère,
un peu aussi du révérend père Phalippou, qui voulut
3o6 LA PETITE MÈRE
bien perdre à l'hôtel Trémière tant d'heures qu'il eût employées si fructueusement ailleurs, l'autorisation de m'occuper à peu près exclusivement de Madeleine.
<— Comment^ vous songez à soustraire notre fille h l'influence maternelle?
^ Vous calomniez le général, madame ; il est incapable d'avoir conçu un pareil projet, insinua le Supérieur du Jugement- Dernier.
Fuster lança au religieux un regard aigu qui le transperça comme une flèche.
— Vous avez raison, monsieur, ditril, irrité d'une intervention oti l'hostilité à ses desseins perçait à travers des ménagements trop habiles, je ne veux pas arracher Madeleine à la sollicitude, à la tendresse de sa mère. Ce que je réclame, c*est le droit de me mêler désormais de l'instruction de mon errfant. Je le reconnais avec vous, les Dames de la Légion-d'Honneur n'ont pas retiré de cette nature, profonde d'intelligence et de sensibilité, ce qu'on en devait attendre ; aussi me voyez-vous décidé à ne point renvoyer Madeleine à Saint-Denis.
— Enfin! soupira I4 baronne.
Et d'une voix où chantaient des notes suaves, elle ajouta :
— Vous optez décidément pour le Sacré-Cœur, mon cher André ?
— M'en préserve le ciell
— Alors?. .,
LA FEMMR DOIT SB TAIRE... Boy
iv-A-t-il fallu vous tenir des aimées au couvent^ vous, pour vous inspirer des sentiments pieux ?
— Mon père a suflS à cette tâche supérieure, répondit-elle avec un redressement d'attitude.
— * Qui vous dit que, dans la voie nouvelle où je suis -^•ntré grâce à vous, je n*y suffirai pas à mon tour pour Madeleine?
— Vous !
il est difficile d'exprimer ce que ce monosyllabe, parti comme un trait en sifflant, contenait d'incrédulité» d'insolence, peut-être de mépris.
André Fuster, touché à Tâme, eut un haut-le-corps formidable. Il se mordit les lèvres jusqu'au sang. Puis, ^près une minute de silence effaré, il articula d'une ▼oix calme :
— Assurément, ma chère Thérèse, je n'aurai garde l d'entamer avec Madeleine un cours complet de théologie, ce dont M. de la Sylve, très versé dans les matières religieuses, eût été fort capable. Mais sans parler du secours que, pour les cas compliqués, pourra me prêter le révérend père Phalippou, et, à son défaut, tel autre ecclésiastique de la paroisse, vous êtes là, ^cus, et, qui sait? peut-être vous étonncrai-je beau- ^uppar mes aptitudes à faire réciter le catéchisme et ^ fournir des explications. D'ailleurs, -— ceci est le point douloureux, — pourquoi vous cacher ma pensée? je ne compte pas élever notre fille comme M. de la Sylve vous éleva.
3o8 LA PETITE MÈRE
— Vous trouvez sans doute que mon père ne comprit pas ses devoirs envers moi ?
— Non certes I . — Pourtant...
— M. de la Sylve, dont j'honorai les vertus, dont j'honore la mémoire, ne mérite aucun blâme, puisqu'il fit de sa fille la plus noble et la plus charitable des femmes.
— Pourquoi n'a joutez- vous pas la plus dévouée des épouses?
— Parce que, dans le mariage, le dévouement ne compte pas.
— Ah! soupira-t-elle troublée.
— Deux amis se dévouent Fun à l'autre; deux époux font mieux que cela : ils s'aiment.
— Je vous aime, mon ami.
— Vous aimez Dieu.
— Général, la religion ne saurait mettre obstacle à la tendresse de l'épouse chrétienne.
— Mon Révérend Père, quand la religion touche chez nous à certaines profondeurs, elle tarit la source des sentiments humains. Pour celui qui est fermement convaincu de la hauteur de vos doctrines, rien n'existe que le ciel. En voulez- vous un exemple? Voyez ma maison. Croyez-vous qu'il y ait, à Paris, dans le monde, beaucoup de ménages semblables au mien? La religion, cette foudre, est tombée sur mon bonheilt et l'a brûlé. J'ai beau, par une lâcheté odieuse de mon cœur,
i plus d'une fois me rendit méprisable à mes pros yeux, me cramponner de temps à autre à je ne sais sUes espérances fugitives, un mot sec, affilé comme tranchant d'un glaive, coupe aussitôt ces fils par quels je voudrais me rattacher à la vie, et je renbe dans ma solitude et mon désespoir.
— André! André I vous n'êtes pas seul, je vous le e, dit madame Fuster enveloppant les mains de son iri dans les siennes par un mouvement affec-
ÎUX.
— Je suis seul! cria-t-il se dégageant. Il a plu à tre Dieu cruel de faire le désert autour de moi...
— Général, interjeta le Supérieur du Jugementrnier, songez au bien que votre âme a retiré de la itude; c'est dans la solitude qu'elle connut la grâce, st dans la solitude qu'elle fut purifiée, c'est...
— Je ne veux pas qu'un autre ait à endurer mon irtyre, interrompit-il véhémentement.
— Un autre? demanda la baronne au comble de la rprise.
— Madeleine se mariera un jour, Je suppose.
— Madeleine se marier! articula-t-elle avec une me dédaigneuse et dégoûtée.
— Comptez-vous par hasard la faire religieuse?
— Où serait le mal, si jamais?...
— Je le vois, ma chère, le mal ne serait pas pour us, malheureusement; mais il serait pour notre faut, il serait pour moi.
3lO LA PETITS mArK
— Général, voui toqs alarmes à tort quand tous redoutez pour mademoiselle Fuster la vocation religieuse; rien dans son caractère ne laisse prévoir que Dieu Tût élue pour la vie privilégiée du sacrifice, et sa légèreté . naturelle doit vous être une suffisante garantie.
— > Monsieur, riposta Fuster offensé, moi aussi je fus léger; mais Tinfortune oîi je me vis de bonne heure muré me rendit grave, grave au point qu'élevé par uo prêtre éloigné des autels, ayant en outre passé ma vie | dans des œuvres où dominaient les seules préoccupations terrestres, j'en suis pourtant venu à appeler votre Dieu par qui je souffre, à le prier, à Tinvoquer... Certes, je donnerai tous mes soins au bonheur de ma fille, j'emploierai à cette tâche sacrée le restant de mes forces. Mais, en dépit de ma lutte contre le mal, il me tient et peut m'entraîner d'un jour à l'autre. Or, moi disparu, qu'arriverait- il si la religion, dont j'aurais laissé Madeleine s'imprégner trop abondamment, se présentait à elle comme son unique appui, son unique consolation? Je veux précautionner mon enfant contre cette terrible ennemie. . .
lise tourna vers le Supérieur du Jugement- Dernie^i prêt à l'interrompre.
— Voilà pourquoi, mon Révérend Père, dans l^ plan d'éducation que j'adopte désormais pour Mad^^ leine, les études religieuses, auxquelles vous ave^ attribué une si large place, se trouveront contenue^ dans un cadre plus restreint.
LA ^EMME fiOlT SE TAÎRE... 3ll
— Auriez- VOUS le dessein de faire de ma fille ce qu*on ppelle, fe crois, « une libre^'penàeuse » ? demanda la •aronne avec une hauteur indignée qui, lui redressant SI taille, lui animant le visage, la montra dans tout 'éclat de son allure impérieuse et superbe.
^ Quelle folie f
— C'est que, dans ce cas, je vous en préviens loyaetnent, vous ne me tifouveriez pas résignée^
— Vous vous révolteriez ?
— La révolte sci'ait un devoif poUi* vous afracher l*âme de mon enfant.
Par un long regard, le général^ que fasdnait cette cîolère courageuse, ne put s'empêcher de jouir de l'iiicomparable beauté de sa femme.
— Ma chère Thérèse, dit-il d'un ton d'extrême dôU-» *eur, râsêufez-vous. Si vous me voyez prendre certains ^ffangements pour éviter que,^ che2 Madeleine, la rc* igion ne devienne une passion dominante, ne f edou<« ^z aucune entreprise contre sa foi, je vous prie. Vous tes catholique, je suifli catholique, notre fille sera ca« iolique« La seule modification que j'apporte dans le fogranime de son instruction, c'est un plus grand éveloppement donné aux matières classiques proprelent dites. Il n'y â. donc pas lieu de jeter les hauts ris, de songer surtout à prendre les armes contre votre ïaître et seigneur.
Il sourit encore une fois, et, comme là bdfoiîfle s'é-* ait rapprochée de la chaise longue, disposée au combat,
3ll LA PBTITB MÈRB
il cssajra de lui saisir la main pour la presser. Mais celleci, Tibrante du souffle de la tempête^ recula loin de toute aneiote, et, arrétaot sur son mari desyeux eaflammés, ces mots s^daucèreat eu grondant de ses lèvres :
— Enân, qu'allez«vous faire ?
— Rien de bien extraordinaire. Au lieu de ren- Toyer Madeleine à Saint-Denis ou de la placer au Sacre- Gsur, }c la garde à la maison.
— Ici, à rbôtel Trcmière ?
— Ici, à rbôtel Trémière. Je lui donnerai des pnv* fesseurs, des maîtresses...
— Et vous vous figurez que je négligerai les œuvres charitables qui me réclament à certains jours fixes sur divers points de Paris pour me vouer à surveiller les leçons de ma fille ?
— Les œuvres charitables devraient pouvoir attendre. Mais ne vous mettez pas en peine : les pauvres que vous visitez n'auront pas à regretter votre absence. J'assume tous les soins de l'éducation de ma fille.
— Et vous assumez aussi la responsabilité de cette éducation devant Dieu ?
Fuster étendant la main :
— Devant Dieu!
— Dois-je comprendre, général, que ma mission auprès de mademoiselle Fuster cesse dès aujourd'hui? s'informa le Supérieur du Jugement-Dernier d'un ton quelque peu contraint.
— Dès aujourd'hui, c'est aller un peu vite, et |S
LA FEMME DOIT SE TAIRE... 3l3
ns, mon Révérend Père, que, comme ma femme, 5 ne vous exagériez la portée de réformes moins cales que vous ne croyez. Madeleine continuera à voir une instruction religieuse solide ; seulement, leçon d'une heure par semaine sur cette matière ira jusqu'à nouvel ordre. Nous avons beaucoup de ses à apprendre, et je ne suis pas d'avis que nous s attardions plus longtemps sur l'histoire de Joseph du par ses frères ou sur celle du jeune Tobie chez )élus. Pour cet office, qui devient de très médiocre )ortance, je n'oserais, mon Révérend Père, reirir à votre zèle, à votre amitié, et madame Fuster ra découvrir, dans le clergé de Saint-Thomas .quin, un vicaire que nous pourrons charger de ce oir délicat. Toutefois, je m'empresse de le dérer, si vous ne trouviez pas votre besogne trop uite, et s'il vous convenait de la juger encore digne vous, non- seulement je ne trouverais aucun in* vénient à vous la voir continuer, mais j'ajoute : j'en serais heureux.
- Général, j'étais et je reste à votre disposition, rmura le moine qui s'inclina.
- Merci*
il regardant la baronne, attentive, sérieuse^ con->
trée :
«- Ma chère amie, nous nous entendons à merveille^
Révérend Père et moi. Que n'avez- vous le caractère
ile, conciliant, de cet ami dévoué! On a bien raison I 27
3l4 L^ PETITE MÈRB
de dire que deux hommes finissent toujours par tomber d'accord. Avec les femmes, tout se complique, se..«
— Votre intention^ je présume, en dépit du temps que vous nous marchandez, n'empêchera pas Made« leine de suivre des exercices réguliers de piété ? inter« rompit madame Fuster.
Chacun de ces mots, animés du feu de son âme, s'était détaché net, bruissant, acéré comme une pro« . vocation.
— Entendons^nous bien. Qu'appelez- vous exerdc«
réguliers de piété?
— J'appelle ainsi la messe tous les matiiis dûtxi notre chapelle, la récitation du chapelet et des Petites Heures de la Sainte- Vierge chaque Jour...
— J'en ai un regret bien vif, mais je ne puis entfef dans vos vues. Madeleine assistera à la messe le dimanche seulement. Pour le chapelet et les Petites \ Heures^ en considération des travaux dont notre pauvre enfant va se trouver surchargée, vous voudrez bien lui en faire grâce. Songez donc, études classiques, arts d'agrément: piano, dessin, équitation, équitalion surtout, j'y tiens...
— Vous m'obligez à vous dire que si, relativement à Madeleine, il vous a plu de prendre vos résolutions, j'ai pris les miennes de mon côté.
— Que vous me sacrifierez très gracieusement, j'en suis sûr.
— Vous vous trompez.
LA FEMME DOIT SE TAIRE... 3t5
I r ii --' - ■--■■ . ^ ■-uw-iM-__- ■
Slle jeta un pas en avant.
— Alors, nous allons nous disputer notre fille? dit général.
— Nous nous la disputerons ! riposta «t-elle fauche.
— C'est une lutte impie que vous me proposez là.
— Dieu me voit et m'absout.
— Remarquez-le, je vous prie, mon Révérend 'ère, c*est toujours Dieu.
Il eut un geste effrayant. Puis, par Tefifort d'un emortement qui exaltait toute sa machine, se dressant \r ses jarrets, il s^avança vers sa femme.
— Madame, prenez garde à vous! lui cria-t-il.
La baronne ne recula pas d'une semelle. Elle attata sur son mari un regard fixe et froid, et d'une voix )re, stridente :
— Général, dit-elle, quand le Révérend Père Supéeur du Jugement-Dernier demandait à se retirer, )us n'auriez pas dû le retenir. Vous accusez les iligieux de nourrir des préventions contre le mariage ; était au moins inutile de montrer à un religieux quels éclats tout à fait déplorables le mariage peut X)utir.
L'appel au moine était direct ; il ne put s'empêcher 5 l'entendre. Son visage austère se rembrunit. Il eût éféré ne pas intervenir dans le débat. Il n*était >urtant pas homme à hésiter.
— Madame, dit-il d'un accent sévère, vos paroles
3l6 LA PETITE MÈRE
sont mauvaises et je les condamne absolument. IJ ne vous appartient pas, à vous simple fidèle, membre du corps enseigné, non du corps enseignant de l'Eglise, de connaître et de discuter ce que les religieux pensent ou ne pensent point du mariage.
— Mais, mon Révérend Père... interrompit-elle frémissante.
— « La femme doit se taire dans l'Eglise. »
— Il n'en est pas moins vrai, répliqua-t-elle, incapable de dompter son exaspération pieuse, qu'il existe un état plus parfait que Tétat de mariage...
— Je vous cite le texte même de Tapôtre saint Paul, madame.
Et, d'un ton de commandement :
— «La femme doit se taire dans TEglise, taceat mulier in Ecclesia. »
Ces quatre mots latins produisirent sur la baronne un effet immense : son front altier se courba, ses yeux grands ouverts, pétillants, embrasés, se voilèrent à demi sous les paupières, toute son attitude de combat fit place instantanément à quelque chose d'humble, de résigné, presque de tremblant.
— Que la volonté de Dieu soit faite et non la mienne ! soupira-t-elle.