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ET EN A TAIT DONATION A LA COMMUNE DES UZELLES

Cette épigraphe résumait un drame de ménage que personne dans le pays ne connaissait bien. On savait seulement que M. Mérivet, à la mort de sa femme qu'il aimait à la folie, avait construit cette église en face de sa propriété et qu'il en prenait soin, avec sa cuisinière pour bedelle et son valet de chambre pour sacristain, mettant sa fierté a. la voir pleine de monde, le dimanche, quand le vicaire de Draveil, dont dépendent les Uzelles, y venait dire à neuf heures une courte messe. C'est à propos de cet office du dimanche, qu'il avait arrêté Fénigan au passage, pour se plaindre des gens du château.

Comprend-on que ces dames allaient chercher

leur messe à Draveil ou à l'orphelinat de Soisy, pendant que la, tout près. . .

<( C'est mal, mon voisin, très mal, insistait le pelit vieux fourrageant son pot au noir; aucune de ces églises ne vaut la mienne. Elle porte chance, la mienne. Si vous saviez sous quel patronage je lai placée, quelle nature c'était que mon Irène ! . . . La République écrit sur ses monuments : Liberté, Égalité, Fraternité; au fronton de celui-ci je devrais mettre : Pitié, Charité, Pardon... On nous appelle la Petite Paroisse, la (( Bonne Paroisse » serait plutôt notre vrai nom ; car en venant prier là, tous les gens mariés assurent le bonheur de leur ménage. »

Richard s'excusait, excusait ces dames; le voisinage même de l'église était l'obstacle à leur bon vouloir. Elles sortaient si rarement; cetle messe du dimanche, à Draveil ouà l'orphelinat, leur donnait l'occasion de prendre l'air, de faire respirer les chevaux vraiment trop gras. Mais il en parlerait à sa mère, et avant peu M mcs Fénigan auraient leurs chaises à la Bonne Paroisse. Ce dernier mot le fit sourire. Il songeait au surnom qui désignait dans le pays l'église du père Mérivet, surnom peu fait pour

y attirer les maris, — lorsqu'un troisième appel de cloche, saccadé, violent, le remit en route, et plus vivement cette fois.

Le domaine des Uzelles, à l'extrémité du village, se divisait en deux corps de logis : le Château, de construction récente, toit ardoisé, vé-^ randah, balcons, habité par M me Fénigan mère* et qu'une longue charmille séparait du Pavillon, vieux logis du siècle dernier, où logeait le jeune ménage. Une petite porte ouverte dans; le mur desservait cette partie de la propriété. C'est de là que Rosine Chuchin, la fille du garde-pêche, en service chez les Fénigan, comme son père, guettait, les mains au-dessus des yeux, la route aveuglante de lumière réverbérée, et cria de loin à Richard :

« Madame n'est pas avec Monsieur? »

Souvent en effet, les matins de visite aux verveux, Richard emmenait sa femme sur la rivière. Elle aimait enfoncer ses bras jusqu'à l'épaule dans l'eau froide, la surprise de cette nasse lourde qu'on ramène, le vif argent qui luit et frétille dans le fond. Mais, ce jour-là, Lydie était lasse et à toute l'instance de son mari ré-

pondait par un petit grognement de sommeil, délicieuse à voir, rose et moite dans l'oreiller, filtrant l'éclat de son regard gris bleu, gris de perle, entre ses cils abaissés. Une seconde, Richard, immobile au milieu du grand chemin, savoura de souvenir cette vision de mari amoureux, pendant que la fille de chambre répétait, consternée : « Madame n'est pas avec Monsieur?

— Non, pourquoi ça?

— Mais, monsieur, parce que Madame est disparue depuis ce matin.

— Disparue... Quelle folie! »

Il eut la force de franchir les deux marches de la petite porte, mais aussitôt tomba sur le banc de pierre à l'entrée de la charmille. Son malaise du matin, cet étourdissement qui l'avait pris sur la rivière, recommençait bien plus violent. Incapable de parler ni de se mouvoir, il entendait bourdonner le bavardage de Rosine, le comprenait à peine... Le parc, le potager, la baraque du bord de l'eau, on avait tout fouillé. . . enfin, tout à l'heure, le père Georges, le vieux rôdeur, revenant d'une course en forêt, avait prévenu le jardinier qu'une des grilles sur le bois était ouverte, puis remis un billet pour

M me Fénigan mère. « D'ailleurs, la voilà qui vient, M me Fénigan.. . Elle a peut-être des nouvelles... »

La mère de Richard, hautaine et massive, tête nue toujours, les cheveux relevés, plutôt tirés, plats et noirs, s'avançait sous la charmille, remuant à chaque pas les taches de lumière vive dont le dessous ombreux s'éclaboussait. A l'emportement de sa démarche, on la sentait renseignée et furieuse. Richard essaya de se lever, d'aller au-devant d'elle; mais, cloué sur son banc, il ne put que lui dire avec des yeux d'angoisse et sa voix de quand il était petit :

« Lydie? où est Lydie, maman? »

Brutale, presque triomphante, la mère répondit :

(( Ta femme est partie, mon enfant, et c'est la seule joie qu'elle nous ait jamais faite.

— Partie !

— Et pas seule, tu penses... Mais devine avec qui... non, devine. »

Au lieu de deviner, il gémit faiblement, eut un sursaut de tout le corps, puis retomba sur le banc, la tête congestionnée, les bras touchant le gravier de la charmille.

io LA PETITE PAROISSE

JOURNAL DU PRINCE

Grosbourg, le 6 avril 1886.

Ce matin, mon cher Vallongue, et les matins qui suivront, ma place près de vous restera vide, en préparatoire, sur les bancs de Stanislas. C'est fini, je renonce à Saint-Cyr et à la gloire des armes dont notre maison me paraît suffisamment pourvue. Depuis mon aïeul Charles Dauvergne, que le premier empire a fait maréchal, duc d'Alcantara et prince d'Olmiïtz, jusqu'à mon pauvre diable de père, Alexis Dauvergne, que la para* lysie vient de frapper à quarante-sept ans, général commandant le 3 e corps, mes très illustres ascendants ne m'ont pas laissé une distinction à ambi-

tionner. Le bol russe, au milieu de notre grand salon de la rue de Chanaleilles, où nous mettons mariner toutes les décorations de la famille, il est à ras bord, le bol. Que faire, alors? Rien. C'est à quoi je me sens fermement décidé. A dix-huit ans, fils unique, héritier d'un grand nom, de la grossefortune et sans doute aussi de la triste santé de papa, la sagesse m'indique de jouir au plus tôt de ce que l'existence m'offre de bon. Je commence. Des deux lettres mystérieuses que vous me regardiez écrire, Vautre matin, pendant le cours de trigonométrie, l'une était adressée au capitaine Nuitt, de Cardiff; et lui donnait rendez-vous dans le petit port de Cassis, Bouches-du-Rhône, avec le yacht Bleu-blanc-rouge, bien fourni de ses huit hommes d'équipage, cuisiniers, maître d'hôtel, le tout à raison de dix mille francs par mois. La seconde prévenait la personne qui m'accompagne dans mon expédition; car vous pensez bien que je ne m'embarque pas seul. Cette dame vous est inconnue; du moins ne figure-t-elle pas dans le tiroir à cravates où nous avons souvent trié ensemble les lettres et les portraits de mes favorites. Je puis vous dire quelle est mariée; notre voisine, en face Grosbourg, de l'autre côté de la

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Seine. Trente ans à peine, de longs yeux clairs toujours baissés qui, lorsqu'elle les ouvre, illuminent son visage du reflet d'un collier de perles; un air de réserve, de grandes mains blanches de pianiste dans des mitaines de l'ancien temps. Pas d'enfant, un mari qui l'adore, et la considération de tout le pays. Je n'ai eu qu'à lui écrire: « Venez, » elle m'a répondu : <;( J'accours, » et la voilà quittant tout, mari, maison, famille, pour s'embarquer avec un compagnon aussi jeune, aussi peu sûr que votre ami: Quand je vous dis que les femmes sont des oiseaux' extraordinaires !

Pour moi, je ne tiens pas plus à celle-ci qu'à une autre, j'aime trop tutte le done pour en préférer aucune: Sitôt que j'ai mordu dans un de ces délicieux fondants, j'ai envie de le cracher et de piller la boîte avec l'espoir de trouver enfin ce goût subrexquis que je cherche sans l'atteindre. Souhaitez-moi plus de chance cette fois, mon cher Vallongue.

Lorsque vous aurez cette lettre, je filerai à toutes voiles, et les malédictions de mes parents frapperont le ciel. Tant pis! ils ont voulu ce qui arrive. Au lieu de m' interner à Grosbourg d'abord, puis à Stanislas, si l'on m'avait laissé libre

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dans Paris, bien sûr, je n'eusse pas été pris de cette brusque démangeaison d'escampette. Mais la duchesse, ma mère, pas fâchée de rester seule loin de ses hommes, comme elle nous appelle, avait trouvé fort ingénieux de me forcer au travail et à la sagesse en faisant de moi le gardemalade du général. Elle n'a pas songé que la solitude est mauvaise conseillère, et qu'à toujours contempler le coteau des Uzelles avec sa petite église en pierre blanche et son clocher ou nichent tous les ramiers de la forêt, il me viendrait peutêtre des réflexions mélancoliques et le besoin de m' espacer. Le général, lui, en m enfermant à Stanislas, a déterminé ma fuite. Je vous raconterai un jour le drame intime qui s'est joué entre cet illustre invalide et moi, pendant mon séjour au château.

Âh! Vallongue, que j'en ai ruminé des affaires, seul, le soir, dans ce vaste Grosbourg, errant au fond du parc ou sur la terrasse du bord de Veau! Comme j'ai bien regardé la vie en face, et les autres, et moi-même, le plus compliqué de tous! Le résultat de ces examens fut de me découvrir, à dix-huit ans, vieux et las, fermé à toute ambition, n'aimant rien, ne m' intéressant à

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rien, voyant d'avance le bout de n'importe quelle joie. Pourquoi suis-je ainsi? d f oà me vient cette expérience précoce, ce dégoût de tout et ces rides que je me sens jusqu'au bout des doigts? Serait-ce commun à ma génération, à ceux qu'on a nommés les « petits de la conquête », parce qu'ils sont nés comme moi vers Vannée de la guerre et de l'invasion, ou seulement personnel à ma famille, au vieux sol épuisé par trop de moissons heureuses et qui réclame à présent une longue jachère? Jour de Dieu! je m'en charge, moi, de la jachère.

Et d'abord, la femme et le bateau étant à mes yeux les seules distractions enviables, je me les offre toutes hs deux, et largement. Jusqu'ici, je n'avais tiré comme amant et comme matelot que des bordées pour essai; cette fois, je voyage au long cours, et, si mes confidences vous intéressent, je m'engage, mon cher Wilkie, à tenir à votre intention un très véridique journal ou livre de bord des voyages et aventures d'une âme, que le général-duc, mon père, a dès longtemps proclamée obscure et dangereuse comme un combat de nuit.

Charlexis*

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Comme toutes les pièces du Pavillon, la chambre de Richard, où on l'avait porté après sa syncope, donnait sur la route de Corbeil, en corniche au-dessus de la rivière et Tune des plus riantes qui soient en Seine-et-Oise. Sur cette même roule, trente-cinq ans plus tôt, un matin d'octobre i85i et par une fine averse d'automne qui les avait pris à l'improviste, M e Fénigan, notaire à Draveil et propriétaire aux Uzelles, s'en allait avec son voisin de Grosbourg, le vieux duc d'Alcantara, déclarer à la mairie de Draveil le petit garçon qui lui était né pendant la nuit. Venu par hasard chez son notaire, ce matin-là, le duc avait tenu à lui

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donner celte marque de sympathie ; et la longue course à pied, sous un parapluie de rencontre, de l'humble notaire campagnard., bras dessus bras dessous avec l'illustre soldat de Napoléon, laissa dans les fastes de la maison Fénigan une trace non moins glorieuse que la signature du grand maréchal sur le modeste registre de la commune.

La mère resta longtemps souffreteuse de cette venue tardive du petit Richard. Elle dut pendant plusieurs années ne pas quitter sa chaise longue et, le père vivant toujours dehors, absorbé par son étude, l'enfant, unique distraction de la malade, grandit à côté d'elle, seul, cloîtré, contraint de bonne heure au silence, à la songerie, dans cette chambre où il n'avait pour s'égayer que le spectacle de la grande route avec son passage de charrettes, de voitures, d'hommes et de bêtes, routiers, bergers, maraîchers, camèlôts. Aussi la connaissait-il à fond, cette route blanche, vrai panorama où ses petits yeux assidus et patients savaient découvrir mille détails que les autres ne soupçonnaient pas. Mieux que le cadran solaire installé sur un socle au milieu de la pe-

louse, la roule lui marquait les heures. L'été, quand le cantonnier Robin rangeait sa brouette dans l'ombre courte du mur en face, à côté de la fontaine, l'enfant songeait tout haut : « Le déjeuner de Robin... il est une heure. » Et c'était sa joie de voir l'homme et ses deux petits s'asseoir au bord du chemin, attablés devant la brouette; puis, le repas fini, la table se transformer en fauteuil, large bergère un peu dure où le cantonnier calait ses reins pour la sieste, tandis qu'à deux pas de lui les petits jouaient doucement à faire de beaux tas de cailloux pareils à ceux du père. De même, quand les femmes remontaient du lavoir, que sous le grand portail de la ferme voisine le troupeau s'engouffrait avec un ruissellement de pluie, ou encore quand les enfants, revenant de l'école de Draveil, se séparaient au tournant de la fontaine, Richard savait qu'il était quatre. . . cinq. . . six heures.

Comme elle lui tenait lieu d'horloge, la route lui servait de calendrier, notant d'un signe distinctif chaque jour de la semaine. Le lundi, les pauvres, un lent défilé interminable de loques, de béquilles sorties on ne sait d'où, et toujours

les mêmes figures hâves et terreuses se montrant au guichet de la grand'porte pour recevoir de M me Clément, la jardinière, deux sous et un chiffon de pain. Samedi, les noces, à la mode de l'ancienne France • le violoneux en tête, se déhanchant pour marquer le pas, mettant le village en branle avec son crin-crin. Derrière lui, la mariée en blanc, rouge et suante sous ses fleurs d'oranger, le marié qui ramasse toute la cendre embrasée du chemin sur la soie de son hauteforme et le drap noir de sa redingote ; puis les invités, deux par deux, les femmes très fières de traîner les franges de leurs châles-tapis, les hommes gênés de se montrer au milieu de la chaussée, les bras ballants et en habits de fête, un jour de travail. Les mardis et jeudis, veille de marché à Corbeil, passaient de grands troupeaux de bœufs, des roulottes de forains qui s'arrêtaient parfois devant le château pour débiter leurs marchandises. Les dimanches d'été, des orphéons promenaient en musique leurs bannières étincelantes de médailles de concours ; des pompiers faisaient la parade. L'automne amenait des passages de troupes, des canons dont le long défilé secouait les maisons,

et toujours, autour de la fontaine, des soldats en sueur qui se pressaient, se battaient pour boire malgré les cris furieux du major. D'autres fois, de grands breaks de chasse emportaient vers la forêt qui bordait la route les invités des châteaux voisins, Grosbourg, La Grange, Mérogis,*des voiturées de carniers neufs et d'armes luisantes sous le soleil roux.

Mais, de toute la semaine, le jour le plus attrayant pour Richard, celui qu'il guettait le plus fébrilement, c'était le jeudi, quand l'aprèsmidi, vers trois heures, un essaim de voix jeunes bourdonnait sous les croisées et que répandues dans la largeur du chemin, avec leurs chapeaux de paille garnis de rubans bleus et leurs grandes pèlerines, les orphelines de Soisy-sous-Etiolles se promenaient sous la direction de deux ou trois cornettes blanches.

Presque toujours on les faisait entrer au château, jouer et goûter sur les pelouses. Quelle fcte pour Richard, qui ne connaissait d'autres enfants que ces pauvres fillettes auxquelles il apparaissait comme un jeune roi dans ce cadre de luxe fleuri; et de quels regards navrés, après des jeux, des courses, des rires par les allées, il

suivait leur départ jusqu'au tournant de la corniche, les coiffes des bonnes sœurs papillonnant en ailes blanches au vent frais de la rivière !

Oh! cette route de Corbeil, la place qu'elle tenait dans ses souvenirs! Son enfance, sa jeunesse, en étaient comme traversées d'une large chaussée toute poudreuse, où se déroulaient les grands événements de sa vie. N'était-ce pas sur cette route, entre Draveil et les Uzelles, au tournant depuis commémoré par une haute croix de fer, que M e Fénigan, revenant de son étude, tomba foudroyé par l'apoplexie? Richard avait seize ans alors, et, rappelé en hâte de Louis-le-Grand où il faisait lentement et péniblement ses classes, le chagrin que lui causait cette mort tragique trouva sa consolation dans l'espoir qu'il ne retournerait pas au lycée. C'avait été chez le notaire l'occasion de violents débats, cet exil du petit Féiïigan, la mère voulait garder son enfant près d'elle avec un précepteur, le père tenait pour l'éducation et la discipline universitaires, craignant que Richard, à vivre seul à la campagne, devînt aussi sauvage et rustique que les petits du cantonnier.

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Très faible d'ordinaire devant sa femme, celle qu'il appelait son bon tyran, M e Fénigan tint ferme, cette fois ; sourd à ses larmes et à ses imprécations, il conduisit lui-même Richard à Paris, l'interna entre les hautes murailles noires dont l'enfant ne serait sorti qu'à la fin de ses études sans la funèbre dépêche le rappelant aux Uzelles, orphelin.

Comme elle lui semblait belle, sa route, pendant qu'il suivait le corbillard, seul en avant d'une foule énorme et recueillie ! Les luzernes étaient hautes, la houle des blés resplendissait sous le soleil. A chacun de ses pas, des souvenirs de son enfance se levaient, partaient devant lui ; les bois, la rivière lui envoyaient des senteurs connues qui l'étourdissaient, et il se reprochait un bien-être à travers ses larmes, une molle joie à retrouver cette nature familière qu'il aimait de tous ses instincts, dont il avait eu tant de peine à s'arracher. Dire que maintenant il ne la quitterait plus. D'accord en cela avec sa mère qui songeait, en regardant derrière sa vitre défiler le long convoi : « Qu'irait-il faire à Paris? à quoi bon terminer ses études mal menées et sans succès? à quoi bon

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reprendre la suite du père, puisque notre fortune est faite, et me priver encore de mon unique enfant? »

Dès le lendemain de sa rentrée aux Uzelles, Richard mit tous ses livres d'études dans une caisse qu'il cloua rageusement et fit monter au grenier, bien résolu à ne jamais l'ouvrir, non plus qu'aucun des hideux bouquins qui l'avaient si longtemps torture. Comme presque tous les petits bourgeois élevés à la campagne, il était de tempérament indolent et contemplatif, timide jusqu'à la sauvagerie, parlant peu, réveillé seulement par les exercices au grand air, pêche, cheval, dont il abusait, ne lisant jamais un livre ni un journal, sauf la Chasse Illustrée et quelques numéros du Tour du Monde. Levé de bonne heure, sa mère ne le voyait qu'aux repas; mais, le soir, il sortait rarement et faisait avec elle deux parties d'échecs qui les menaient jusqu'à dix heures, l'irrévocable couvre-feu de toutes les lumières du château et des communs. Peu de visites. La longue maladie de M me Fénigan avait éloigné leurs amis de Draveil ou de Soisy ; et quoique la veuve fût très bien portante maintenant, elle se trouvait

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trop heureuse avec son grand fils pour renouer les relations rompues.

Dix ans se passaient de celte existence uniforme, sans secousse. Quelques invitations chez leurs aristocratiques voisins de Grosbourg, à l'ouverture de la chasse, un voyage au Havre pour Tachât d'un petit sloop dont Richard avait eu la fantaisie, furent en ces dix années les faits marquants de sa vie. Il y eut aussi, deux étés de suite, le séjour aux Uzelles, chez les Fénigan, des cousins de Lorient, le père, la mère et une toute jeune fille qu'on voyait toujours à cheval, trottant en petit chapeau de feutre, seule avec son cousin. De Villeneuve-Saint-Georges a Gorbeil, dans toute cette région où la grosse fortune des Fénigan avait fait leur nom populaire, le bruit courut un instant du prochain mariage de Richard; puis, la famille de Lorient brusquement évanouie, les mêmes personnes qui certifiaient la nouvelle furent les premières à protester. Avec son cou de taureau, sa barbe jusque dans les yeux, ce gros garçon de Richard était un faible et un doux, sous l'entière domination de sa mère; et M me Fénigan l'aimait bien trop pour laisser une autre femme qu'elle entrer et

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s'installer dans la maison. La preuve, c'est que le jour où la jeune amazone de Lorient se croyait le plus sûre du succès, au retour d'une chevauchée a deux — dont le silence rêveur lui semblait décisif, — il avait suffi à M me Fénigan d'un mot, d'un regard à son fils : « Tu y tiens? — Guère, » répondait le jeune homme en secouant sur sa botte la cendre de sa pipe anglaise en même temps que sa légère velléité amoureuse. Le lendemain, la demoiselle partait, sans que jamais il fût plus question de ces tacites fiançailles. A quelque temps de là cependant, le fils Fénigan se mariait, et sa mère, cette fois, n'y meltait aucun obstacle.

Par une très ancienne habitude qui datait de la petite, enfance de Richard, l'orphelinat de Soisy , le jeudi, dans la belle saison, venait goûter aux Uzelles. M me Fénigan s'astreignait à cette servitude, moins encore pour les fillettes, qui auraient préféré manger leurs brioches dehors a la poussière de la route, que pour le plaisir de retrouver les religieuses, presque toutes des femmes d'une grande distinction et délicatesse de cœur Un jeudi que Richard, resté par hasard au château, assistait à celte visite des

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orphelines, il demanda à sa mère pendant le dîner :

«Quelle est donc cette grande jeune fille, mince et pâle, des yeux d'un gris d'argent, un gris velouté... qui se tenait tout le temps près de sœur Marlha, l'Irlandaise?

— Mais c'est Lydie, la petite Lydie.

— Comment, l'affreuse petitebohémienne?...»

Et tout à coup, dans le ramas d'avortons chassieux, scrofuleux, têtes de misère et de vice, audessus de ces malheureuses petites champises, il revoyait, sous des cheveux; frisés et fins dépassant le triste chapeau de paille, la fière et mélancolique figure... La petite Lydie, ça I Cette enfant de la roule, du fossé, ramassée dans un tas de loques anonymes.il y. avait quelque quinze ans, voilà ce que c'était devenu !

«Et si tu l'entendais,, le dimanche, k l'orgue de la chapelle. . . Ah ! l'Irlandaise peut être fière de. son ouvrage, c'est une perfection, cette petite Lydie... Je dis petite; elle est aussi grande que moi. »

Le dimanche suivant, pour la première fois, Richard accompagnait sa mère à la messe.de l'orphelinat; et, de tout l'office, ses yeux ne

quittèrent plus le délicat profil penché sur Forgue, au fond du chœur. Oh ! non , celle-là ne pouvait pas être une enfant-trouvée comme les autres, sa naissance n'avait pas les mêmes sources impures. Sinon, comment expliquer ces instincts aristocrates, ces aptitudes pour la musique dont s'émerveillait la sœur Martha?

Plusieurs fois Richard vint à la messe de Soisy ; le jeudi, il restait pour la collation des orphelines. Un jour même, M M# Fénigan obtint de l'Irlandaise qu'elle jouât avec son élève une sonate à quatre mains sur le piano du salon, presque hors d'usage, et dont les touches prenaient des sons grêles d'épinette. Richard sortit avant la fin du morceau, « J'avais trop chaud, » dit-il brutalement quand on voulut lui faire avouer son émotion. Et pourtant, dès ce jour le pauvre garçon ne cessa plus de fredonner cette sonate, de la chercher sur le piano qu'il tapotait d'un doigté balourd et bègue. D'ailleurs continuant sa vie active, chassant, allant aux verveux en compagnie de son garde-pêche, mais silencieux plus que jamais, les dents serrées sur le secret que pressentait sa mère, qu'elle parvint à lui arracher.

« Devine qui nous aurons à dîner, la semaine prochaine, » lui dit- elle un soir entre deux parties d'échecs.

Et comme il ne répondait pas, toujours à ruminer son rêve :

« L'évêque de Versailles... Il vient dire la messe à l'orphelinat pour la prise de voile de Lydie.

— Elle entre donc au couvent?

— Que veux-tu qu'elle devienne, sans argent, sans famille? C'est encore heureux que ces dames ne lui demandent pas de dot... »

Richard, changeant de couleur, quitta le jeu, disparut au noir du jardin. M me Féhigan le retrouva dans un petit chalet servant de resserre et de salle d'armes, debout, le front au vitrage tout moiré de lune claire.

(( Méchant enfant!... pourquoi ne disais-tu pas que tu l'aimes ?

— Ah! maman... maman... »

Ces deux mots, les seuls qu'il pût répondre, sortaient violemment de sa bouche gonflée, enfiévrée, tandis que des larmes jaillies de ses yeux ruisselaient le long de la vitre en pluie d'orage et que tout son corps robuste grelottait.

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S'il l'aimait, mon Dieu! Mais jamais.il .n'eût osé Tavouer dans l'appréhension d'un refus.

« Bête, bête, grondait doucement la mère, comme si j'avais d'autre ambition que. ton bonheur! »

L'idée qu'il préférait cette pauvresse, cette orpheline, aidait bien aussi, à, l'indulgence maternelle ; car enfin une enfant qui leur devrait tout ne saurait apporter dans la maison une autorité nouvelle, une volonté s'opposant à celle de M me Fénigan, depuis si longtemps seule reine.

Lydie accepta tout de suite l'offre de ce mariage. Fut-ce avec joie? Eut-elle au contraire quelques regrets d'un mari autrement rêvé?

Nul n'en sut rien. La première visite de Richard, quand il vint faire sa cour dans le parloir aux rideaux clairs, aux murs tout blancs aussi, où l'image de la Vierge, ornée d'un grand chapelet tombant, et celle d'un saint Vincent de Paul en bois doré se faisaient face, elle l'accueillit d'un sourire . affectueux et simple, à l'aise sous son petit bonnet de, misère et son : affreuse pèlerine, comme la fiancée la plus richement dotée et apparentée. C'était, ainsi que

lui, une concentrée, une silencieuse; mais la timidité de la femme la plus timide ne ressemble pas à celle de l'homme, la 'femme gardant, malgré tout, le sentiment, l'assurance de son charme. Puis, de ces deux êtres, l'un n'aimait pas encore, tandis que l'autre, paralysé par la passion, ne pouvait prononcer un mot. Trouble si profond, si sincère, que la jeune fille ellemême en fut gagnée et qu'ils restèrent un moment, immobiles et gênés, sans une parole.

Heureusement, la route de Gorbeil, qui passait devant les fenêtres à petits carreaux du parloir, vint en aide à leur embarras. L'orpheline la connaissait dans ses moindres détails, ayant passé comme Richard des heures et des heures à regarder derrière la vitre. Ils en parlèrent ainsi que d'une même féerie que tous deux auraient vu jouer et dont ils se racontaient les péripéties, les personnages. Oh! la brouette de Robin; et les petits Robin, bien s grandis maintenant, mais toujours remplacés par d'autres petits Robin usant les vieilles culottes et les coudes rapiécés des aînés. Oh ! le petit bossu marchand de chaussures ; et le Turc en fourrures râpées passant tous les automnes avec son ours dont

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Lydie, enfant, avait si grand'peur ; moins peur cependant que du père Georges et de sa longue Irique. Conçoit-on la fantaisie de ce sinistre rour tier qui s'acharnait à suivre la promenade des orphelines, et seulement quand Lydie était là? La fillette en rêvait, la nuit ; le jeudi, elle n'osait plus sortir. A la fin, pour se débarrasser de ce vieux fou, on avait dû le menacer de la gendarmerie.

« Vous savez qu'il vit toujours, le père Georges, mademoiselle Lydie?

— Je le sais, monsieur Richard, mais maintenant il ne me fait plus peur, quoiqu'il ait encore son grand bâton, et qu'en passant près de moi il marmonne des choses, dans son patois d'Alsace. »

Quelqu'un qu'on ne voyait plus, c'est la pâtissière de Soisy, bonne mère-grand, cassée et proprette, qui trottait sur la roule, le dimanche, à l'heure des vêpres, en grand tablier blanc et, sous le bras, un panier couvert d'une serviette blanche d'où montait une odeur de bonne pâte chaude. Malgré son âge, elle servait tout Soisy, les Uzelles, même Draveil , et, très fière d'avoir la clientèle du château Fénigan, lorsqu'elle s'ar-

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rêtait à F orphelinat, aux enfants qui fouillaient son panier et voulaient toucher à sa réserve, elle disait avec une intonation respectueuse : « Prenez garde, mademoiselle... ça, c'est le petit vanillé de M. Richard. » L'histoire de ce petit vanillé, que Lydie rappelait drôlement en imitant la révérence vieillotte de la marchande, les faisait rire aux larmes ; mais l'orpheline se gardait d'avouer que, dans ce temps-là, elle partageait la vénération de la vieille pour le petit vanillé, pour M Richard lui-même et tous les habitants du château. Ce qu'elle ne disait pas non plus, — la femme, encore que très jeune, garde une méfiance ou une discrétion sur ses sentiments intimes, surtout ceux qu'elle a le mieux éprouvés, — c'est l'impression laissée dans son urne d'enfant par les visites du jeudi auxUzelles, où les grands arbres, le vert luxueux de la pelouse, caressaient ses yeux bien ouverts, autant que les tentures somptueuses, les ornements entrevus au rez-de-chaussée, au delà du perron.

D'où venait à la petite misérable ce goût, cet instinct précoce de richesse et d'aristocratie? Pourquoi, des innombrables spectacles

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que déployait devant elle le grand chemin, rien ne l'intéressait-il, ne lui faisait-il battre le cœur comme les équipages filant vers la gare, luisants, armoriés, attelés à quatre ou conduits de cochers ou de laquais poudrés? Fallait-il croire ce que contaient les religieuses, que Lydie avait dû naître dans quelque château des environs et qu'un jour prochain se découvrirait le mystère de sa vie, un beau roman blasonné? Du moins les bonnes sœurs expliquaient ainsi le « oui » rayonnant dont la jeune novice, à la veille de prononcer ses vœux, accueillait la démarche de Richard, renonçant tout à coup, pour le fracas dangereux du monde, à la coiffe blanche des dames de Saint-Vincent de Paul qui semblait si bien devoir parer ses yeux clairs et son front ingénu.

Le mariage eut lieu à la chapelle du couvent, un samedi, comme c'est l'usage à la campagne: Mais, de mémoire de cantonnier, la route de Corbeil n'avait jamais vu de noce semblable.

Tous les anciens clients de l'étude Fénigan, depuis le fermier des Bergeries jusqu'au châtelain de Grosbourg, y assistèrent, rendant ce dernier hommage à un type devenu rare main-

tenant, le notaire de campagne honnête homme. Devant la file de voitures que précédait le coupé de la mariée, la route s'ouvrait, unie et large, sous un beau soleil de juin ; au tournant de Soisy, avant d'arriver à l'orphelinat où l'évêque attendait le jeune couple, elle montait, montait, se perdait dans le ciel, un ciel d'infinie soie bleue, sans un pli, sans un nuage.

a J'en ferai ce que je voudrai. . , » s'était promis la belle-mère ; et ainsi s'expliquait l'acceptation de cette enfant sans dot, sans famille, cette molle aux grandes mains blanches et tombantes. Celle que M e Fénigan appelait « le bon tyran » était le type de femme absolument contraire. Active, énergique, secouant au mouvement de ses jupes un paquet de clefs aussi nombreuses que les serrures du château, à cinquante-cinq ans, au moment du mariage de son fils, M me Fénigan n'en paraissait guère plus de quarante ; ses bandeaux noirs toujours à l'air, rebelles à toute coiffure, restaient aussi noirs que ses yeux, des petits yeux mobiles et bons, mais d'une bonté janséniste, manquant d'entrain et de tendresse. Pour embrasser son

fils, ce fils qu'elle aimait par-dessus tout, il lui fallait des circonstances extraordinaires. « Dans la famille, nous n'aimons pas les lécheries, » disait-elle volonliers. De plus, un besoin d'autorité, l'habitude par le veuvage de vivre à sa guise; et, dans la franchise de ce despotisme, tout de suite elle s'y prit mal avec sa bru.

D'abord elle s'opposa au voyage de noce.

Richard n'y tenait guère; avoir sa femme à lui, toute à lui, ici ou la, peu lui importait. Même sa timidité excessive s'épouvantait d'un déplacement, avec les hôtels, les repas, l'obligation de parler à des gens inconnus, en des endroits où il n'était jamais allé. Pour Lydie, au contraire, le voyage représentait l'idéal du bonheur permis, puisque dans l'existence sédentaire du couvent elle n'avait jamais désiré que cela, voir du pays, s'en aller loin, loin, bien au delà du coteau d'en face, et descendre ce versant, puis cet autre, jusqu'à perte de vue.

« C'est d'avoir trop regardé la route, » disaitelle à Richard, pendant leurs longues causeries de fiançailles; et elle lui avouait que si grande élait sa tentation d'espace qu'il lui arrivait

d'envier les plus misérables roulottes de saltimbanques, oui, leur repas du soir au bord d'un fossé, leurs haltes de midi sous les ormes pleins de poussière. Eperdu delà voir toute rose d'enthousiasme, il promettait : « Nous voyagerons, Lydie. » Que n'aurait-il promis à cette minute 1 Maintenant, il ne disait rien, semblait trouver toutes naturelles les objections répétées de la mère... Est-ce qu'on faisait des voyages de noce de son temps? Rien de plus dangereux. Combien de pauvres jeunes femmes avaient payé de leur vie cette tradition niaise. « Et si vous saviez, chère petite, quelle épreuve pour unejeune mariée, ses pudeurs, ses délicatesses. . * Croyez-moi, renoncez-y. » Lydie n'insistait pas, mais de son désir opprimé fit une rancune qui dura. Jusqu'alors reconnaissante à sa bellemère, brusquement elle se sentit en prison chez elle et ne songea plus qu'à s'évader ; quant à son mari, qu'elle était toute disposée à aimer * de le voir toujours la tête basse, les yeux fuyants * si lâche, si enfant derrière sa grosse barbe, elle le méprisa, s'habitua à ne plus compter sur lui; Installés au vieux Pavillon, les jeunes gens prenaient leurs repas au Château avec Madame y

ainsi qu'on appelait la mère. Assise au haut bout de la table , Madame découpait à l'ancienne modo, distribuait le thé, le café, le sucre, les liqueurs. Le déjeuner fini, le petit ménage disparaissait. La mère, au commencement, essayait de garder sa belle-fille près d'elle, de l'initier aux nombreux devoirs de maîtresse de maison, si compliqués à la campagne, avec le vol établi partout,, au jardin, à la cuisine, à la basse-cour, enveloppant le domaine entier d'un réseau de tricherie et de mensonge. Mais Lydie s'ennuyait tellement au récit des trafics domestiques, le dos de Richard se bombait, si comiquement excédé, que la mère les renvoyait et se résignait à compter ses poires toute seule, à ramasser les fruits tombés, à guetter le passage des paniers receleurs- et les dévastations des loirs, ces terribles loirs moins voleurs que son jardinier qui les chargeait de ses méfaits. Et, tout en s'activant, elle songeait combien elle s'était trompée sur la longue, indolente créature qu'elle espérait guider à sa fantaisie. Sous son apparente métamorphose, Lydie restait l'endiablée petite bohème d'autrefois, une âme de désordre et d'indépendance.

Accompagner son mari à la chasse, à la pêche,

l'aider à fabriquer ses cartouches, l'intéressait autrement que la coulure et la broderie.

« Il faut pourtant, ma chère fille, que vous appreniez à devenir une bonne ménagère,

— Pourquoi, madame? puisque je n'ai pas de ménage, et qu'à la maison vous voulez bien vous charger de tout.

— Mais je ne serai pas toujours là. »

Cette discussion, fréquente entre elles, avait lieu surtout dans la calèche les conduisant à Corbeil une fois par semaine, et faisait plus fastidieuse encore pour Lydie l'interminable promenade à travers l'ancienne petite ville, les haltes sur le marché où M me Fénigan s'entêtait à reconnaître les légumes et les fruits de son potager.

(( Regardez, si on ne dirait pas nos melons... Et ces aubergines! on n'en fait qu'à Grosbourg et chez nous. . . Je suis sûre que tout, ça c'est du bien volé. »

Et l'histoire revenait, sempiternelle, des paniers qui lui passaient sous le nez bondes de fruits, s'envolaient par-dessus les murs du verger en dépit de toute surveillance. Heureusement, la jeune femme avait pour se distraire, à

l'aller comme au retour, les souvenirs qu'elle ramassait sur la rouie au tournoiement des roues et dont elle ne se lassait jamais. Elle se voyait toute petite, courant dans la poussière avec la pèlerine, le chapeau à rubans bleus, et lorsque la calèche traversait la grande rue de Soisy-sous-Etiolles, l'orpheline retrouvait toujours le même frisson de joie vaniteuse à passer sous les fenêtres de son ancien couvent.

Le soir après dîner, on veillait dans le salon. Richard faisait comme autrefois la partie d'échecs de sa mère; mais le piano de Lydie lui causait des distractions. Par hasard ce sauvage aimait passionnément la musique, et, n'en ayant jamais entendu faire que par la femme qu'il adorait, ces deux ivresses se confondaient en une qui l'affolait. A chaque instant son regard glissait de l'échiquier au profil pur de la musicienne, au jeu de ses longues mains plus blanches que les touches; et quand un geste, un appel d'impatience jalouse le remettait à la partie, il poussait distraitement les pièces, accompagnant de sa voix profonde et inhabile les basses de la sonate que jouait Lydie. . . Poum. . . poum... poum...

(( Tais-toi, Richard, c'est énervant! » criait la mère.

Mais combien de fois il recommençait ses «poum poum», jusqu'au coucher, jusqu'à dix heures, l'inflexible couvre-feu du château.

Encore une obligation à laquelle le jeune ménage ne se résignait pas sans peine. Il eût fait si bon se promener dehors, sur la roule traversée de lune, ou dans les bois, parmi les peuplements de bouleaux que la* lumière argenté en fantômes. Mais non, toutes les grilles et portes étaient closes, toutes les clefs pendues au chevet de Madame; et quand Richard et sa femme s'attardaient à la fraîcheur du parc, Athos et Porthos, deux énormes chiens de garde, jappaient si longtemps et si fort que les promeneurs préféraient rentrer chez eux.

Une des fenêtres de leur pavillon, celle du cabinet de toilette, ouvrait sur les plaines de Villeneuve-Saint-Georges, dans la direction de Paris, dont un grand halo de lumière enfumée marquait vaguement la place. Lydie, le soir, passait de longs instants à cette fenêtre, hypnotisée par la flambée attirante et lointaine. Oh! ce Paris, si proche d'elle, sept lieues, huit lieues

4o LA PETITE PAROISSE

à peine, et où on ne la conduisait jamais! Encore une des tyrannies de M me Fénigan. « Qu'iriez- vous faire à Paris, chère petite? Est-ce que j'y vais, moi? Mon fils y allait-il avant vous?» Elle ne répondait rien, ne s'indignait même plus de cette injuste autocratie la privant de tout plaisir dont étaient avides sa jeunesse et son active santé. Mais Richard aurait dû trembler de certains regards qu'elle envoyait à cette lueur de volcan, pendant ses attardements rêveurs à la fenêtre ouverte.

Une fois cependant, les préjugés de M me Fénigan cédèrent aux instances de leurs voisins de Grosbourg. Propriétaires de la chasse des bois de Sénart, au long desquels s'espace le hameau des Uzelles, les d'Alcantara ne manquaient jamais, à l'ouverture, d'inviter Richard, très bon chasseur, connaissant sa forêt comme un braconnier. Il n'avait que son parc à traverser, sa grille à franchir, et se trouvait le premier au rendez-vous de la faisanderie. L'année qui suivit le mariage de Lydie, le matin de l'ouverture, le général et ses invités aperçurent Fénigan qui les attendait en compagnie d'un joli petit chasseur tout en velours vert, guêtre, botté, coiffe

LA PETITE PAROISSE 4i

d'un chapeau tyrolien sur une cendrée de cheveux fins. « Ma femme. . . général, » dit Richard la présentant. Et elle était si délicieusement jeune et svelte, et bien en dents, que de toute la chasse le général ne la quitta pas, la voulut à son côté pendant le déjeuner en plein bois; puis, au départ, il insista pour que Richard amenât sa femme a Grosbourg. La mère s'opposa à cette visite. Depuis la mort du notaire, les deux maisons ne se fréquentaient plus; le général avait épousé la fille unique du baron Silva, riche banquier de Vienne, dont l'énorme dot était venue à point pour libérer le majorât de Grosbourg, sauver de la ruine ces prodigues Dauvergne, noceurs et joueurs de père en fils. L'orgueilleuse Autrichienne trouvait les Fénigan trop petites gens pour elle, « Surtout depuis le mariage de Richard, » ajoutait la mère, qui ne manquait jamais, pour mater les velléités indépendantes de sa bru, de lui rappeler ses origines. Tout à coup, vers les premiers jours de l'hiver, arrivait aux Uzelles une lettre du général-duc, invitant au nom de la duchesse la belle-mère et le jeune ménage à passer la soirée dans la loge des Dauvergne, a l'Opéra, pour un

£a LA PETITE PAROISSE

début quelconque, à quinze jours de date.

M me Fénigan, très flattée cette fois, engagea les enfants à accepter.

« Moi, ce n'est plus de mon âge, mais vous autres... vous entendez, Lydie, il faut y aller. Je vous paye votre robe.

— Merci, maman, » répondit, rouge de plaisir, Lydie qui depuis longtemps ne l'appelait plus que Madame, comme les domestiques.

Pendant quinze jours, elle vécut dans un rêve. Sa robe, commandée à Paris, nécessita des voyages, puis la présence aux Uzelles d'une essayeuse de tournure élégante, les traits fanés et bouffis sur un teint de noce, s'endormant au bord des chaises comme pour un irréparable arriéré de sommeil. Cette problématique personne savait à fond la société parisienne et racontait, en essayant, les dessous scandaleux de Grosbourg, le général enragé après toutes les femmes, la duchesse à peine jalouse, passionnée seulement pour son fils et pour l'argent. Après l'essayeuse, vint le coiffeur, et pas celui de Corbeil dont Lydie s'était contentée pour son mariage, mais un coiffeur de Paris, indiqué par M l,e Hortense, la déléguée du bon faiseur.

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Oh! quand, après tant de soins et de peines, elle s'assit au devant de l'immense loge, les bras nus, les épaules nues sortant de sa robe Empire, en face de cette salle étincelante, elle, la pauvre champise, l'enfant du grand chemin, qui jusqu'à vingt-quatre ans n'avait jamais vu un théâtre, ce fut une impression unique, un affolement de tous ses nerfs. Ses yeux la faisaient souffrir, tant elle les sentait aiguisés et brillants. Ce qu'on jouait, ce que chantait làbas sur la scène ce gros petit homme, pourpoint serré et gestes courts, les voix de l'orchestre s'enflant ou diminuant en marée sonore, tout pour Lydie se perdait dans les battements de son cœur et de ses tempes. Elle n'entendait même pas l'impertinent salut de la duchesse, petite Viennoise au teint piqueté, aux cheveux citron, au profil moutonnier, le cou trop long cerclé de trois rangs de perles, les plus grosses que l'orpheline eût jamais vues.

Soudain elle fut tirée de ce vague roulis, où elle flottait comme une de ces méduses dont s'éteint l'irisement hors de l'eau. Le général, placé derrière elle, en se penchant pour regarder la salle, avait déjà frôlé plusieurs fois des

floches rousses de ses longues moustaches les jolies épaules de sa voisine ; puis elle sentit sa main saisie, serrée par un gantelet d'acier et de feu. Outragée d'abord, elle essayait de se débattre; mais le gantelet résistait, retenant la petite main souple, à la fin sans force contre cette étreinte amoureuse et brutale. Lydie défaillait. « Quelle audace! comme il me serre, comme il me brûle!... Mais on va nous voir... la duchesse... mon mari... » Et ce qui l'épouvantait par-dessus tout, c'est la tranquille impudence du général causant de choses indifférentes. Pour la première fois, l'hypocrisie mondaine lui apparaissait, révoltait les scrupules de sa nature encore loyale. Pourquoi, au premier signe de la duchesse se levant bien avant la fin et disant tout haut de sa voix de nez : « Je m'assomme, partons! » pourquoi le duc était-il tout de suite debout, et sortait-il, lui aussi, au milieu de l'acte, laissant interdite et fâchée la petite main, quittée avec le même sans-gêne qu'elle fut prise? « Ah! bien... qu'il y revienne, M. le duc d'Alcantara, a me broyer les doigts toute une soirée... il sera reçu. » Et dans le fracas des chœurs et de l'orchestre,

seule avec Richard assoupi au fond de la loge, elle s'exaltait, combinait la verte réponse à faire au général, car elle pensait bien qu'il n'en resterait pas là.

Comme ils montaient en voiture, à la sortie, Lydie très excitée, très énervée par son aventure, — sans doute aussi la foule, les flammes électriques, l'animation d'une nuit parisienne à la fin des spectacles, — dit à son mari : « Si nous soupions? » Il la regarda, stupéfait. D'où lui venait une idée pareille? Et leur train, l'unique train de minuit cinquante qu'il fallait aller chercher à la gare de Lyon ; à peine s'ils pourraient arriver ! « Zut pour le train . . nous coucherons à l'hôtel. » En même temps elle lui passait au cou deux bras si caressants, lui mettait sur la bouche un baiser d'une saveur si nouvelle, que le pauvre mari lui épargna le (( que dira maman ? » attendu et répondit simplement : (( Allons souper. »

Afin que tout fût imprévu cette nuit-là pour la jeune femme, son compagnon, timide d'habitude à ne pas oser entrer seul dans un magasin, ni parler à un commis, se montra étourdissant d'aplomb, de gaieté, tutoyant les garçons

du restaurant de nuit, versant le Champagne à rasades, un mari qu'elle n'avait jamais connu, qu'elle ne devait jamais revoir, bavard, expansif, jurant de recommencer tous les mois cette petite débauche, et, si sa mère faisait quelque objection, de la renvoyer à ses loirs, ah! mais, carrément. A deux heures du matin, dans un Paris transi, miroitant, le ménage errait en fiacre à la recherche d'un gîte, plusieurs hôtels leur ayant refusé la porte comme à des couples suspects, ce qui les faisait beaucoup rire. Echoués enfin rue Montmartre, ils gardèrent de la chambre immense qu'on leur donna, aux carreaux dérougis, à la carpette montrant la corde, un souvenir inoubliable. Quand elle se trouva, sa robe glissée, presque nue dans cette pièce sans feu, Lydie se sentait toute grelottante. « J'ai froid, » disait-elle en ramenant le drap très haut ; mais le drap retombait. Naïvement d'abord, Richard essaya d'attacher les serviettes de toilette autour des bras, des épaules de sa femme, en guise de peignoir de nuit. Rien ne tenait, c'était trop rude pour sa peau fine. Elle riait avec des petits cris : « Ça me râpe... ça me râpe... » Alors seulement il comprit, rejeta tout, drap,

serviettes, dentelles, la saisit furieusement, à pleins bras, comme il n'avait jamais osé le faire par respect tendre et crainte passionnée, et ce fut leur première nuit d'amants.

Mais le lendemain, le retour aux Uzelles ! Les serviteurs parlaient bas, le visage consterné. Madame était couchée, malade, après avoir attendu jusqu'au matin. De huit jours elle ne descendit au salon, et si elle pardonna à Richard son escapade, entre elle et sa bru la réconciliation ne se fit pas. Lydie, pourtant, osa rappeler une ou deux fois à son mari sa promesse de renouveler leur partie; mais le pauvre garçon s'effarait si drôlement, tous les traits rentrés dans sa barbe, pour murmurer : « Ce serait la mort de maman ! » que, pitoyable à sa faiblesse et méprisante aussi, la jeune femme renonça a leur fêle comme au mari brillant, amoureux, tout animé d'audace et de volonté, qu'elle avait aimé une seule nuit, rien qu'une.

Du général et de ses entreprises galantes, il n'en fut plus question. Ni lettre, ni visite; et la pensée que ce soudard aux gros yeux pâles, aux pommettes violacées, s'était amusé d'elle tout un soir, sans trouver qu'elle valût davantage,

semblait si outrageante à Lydie qu'elle eût voulu s'en venger ou s'en plaindre. Mais comment faire, avec une loque de mari tel que le sien? Un déboire de plus à ajouter aux autres, à reléguer parmi tant de souvenirs humiliants ou tristes, avec la robe du grand faiseur repliée au fond d'une caisse, cette robe de soirée qu'elle ne remit plus, qu'elle ne regarda même plus, y trouvant trop de regret.

« Madame sait le malheur qui est arrivé à Grosbourg? » demandait Rosine, un soir, en déchaussant sa maîtresse.

Très malade depuis quelque temps des suites d'une chute de cheval tenue secrète, le général venait d'être transporté au château, complètement paralysé. Rosine Chuchin l'avait appris de M. Alexandre, l'ancien argentier de Grosbourg, qui vivait de ses rentes aux Uzelles et, soigné, calamistré, faisait, malgré son âge et sa teinture, le désespoir de toutes les belles du pays. Devant cette lugubre nouvelle qui expliquait tout, Lydie n'eut plus que de la pitié pour le héros frappé dans son orgueil, dans sa force, en plein essor de gloire et d'ambition .

Battant la forêt avec son mari à quelque temps

de là, ils rencontraient sur un chemin vert, où tenait juste la place de ses roues, un landau à demi fermé dans lequel songeait un grand vieux tout blanc, immobile, absorbé, à côté d'un jeune homme à lunettes, aux longs cheveux en rouleaux, ce Le général, tu as vu? » demanda tout bas a sa femme Richard, que ses yeux de chasseur ne trompaient jamais. Le général, avec ces moustaches de neige, ce teint cireux, ces mains inertes! Lydie n'y pouvait croire. Mais comment douter, quand elle aperçut a vingt pas de la voiture la duchesse qui suivait la même allée au bras de son fils, le prince d'Olmûlz, joli blondin imberbe et rose entre quatorze et dixsept ans? Bien changée, elle aussi, au moins de ton et d'allures, depuis la soirée de l'Opéra, elle présenta à ses chers voisins le prince son fils, qu'on nommait Charlexis, des prénoms contractés de son grand-père et de son père, Charles, Alexis; et le précepteur resté dans le landau ayant appelé le jeune homme, la mère en profita pour parler plus librement. Il ne s'amusait guère à Grosbourg, le cher enfant, maintenant que la maladie du général obligeait toute la famille à y passer l'été. Par une ren-

5o LA PETITE PAROISSE

contre navrante, son père à elle était tombé malade à Vienne et elle devait partir bien vile. Aussi demandait-elle à tous leurs amis et voisins de venir souvent a Grosbourg faire un peu de vie autour du malade et distraire Charlexis, bien mélancolique entre sa table d'étude et ce fauteuil de blessé. Vraiment, ce serait une charité à Richard et à sa charmante femme de l'emmener avec eux dans leurs courses à cheval, en bateau ; le cher être aimait tant tous ces plaisirs de sport que ne pouvaient lui procurer ni son père, hélas ! ni son précepteur.

« Vous l'emmènerez quelquefois, n'est-ce pas ? »

Sur les mousses du chemin vert, le prince revenait vers eux, élégant et souple, dressant sa petite tête frisée, d'un blond fauve, comme passé au henné, et leur sourire a tous trois exprimait :

« Qu'il est charmant I »

De loin, il jeta a la duchesse :

«Une heureuse nouvelle, ma mère... En voyant passer M me Richard près du landau, le général a prononcé son nom distinctement. Ce sont les premiers mots qu'il assemble. Maître Jean m'appelait pour me le dire. »

LA PETITE PAROISSE 5i

Lydie Fénîgan se sentit envahie d'une buée rose qui la fit éclatante de jeunesse et de vie ; et la duchesse disait en lui serrant les mains :

<( Vous voyez, votre présence accomplit des miracles; je compte bien sur vous deux. »

De ce jour, Charlexis fut le lien entre Grosbourg et les Uzelles. Etrange enfant, d'une politesse raffinée et tranquille, sachant s'intéresser aux histoires de M rae Fénigan sur les déprédations des loirs et des jardiniers, comme aux coquetteries de M me Lydie qu'il conseillait sur ses toilettes, ses chapeaux, son linge. En même temps, un frénétique, un casse-cou, aimant et cherchant le danger, inquiétant Richard par ses imprudences, y apportant cette même résolution paisible, son même regard de pierre dure luisant et impénétrable. Bon ou méchant? On ne savait. « Je ne me l'explique pas, /> disait son précepteur. Il est vrai que Jean Melzer, ancien professeur à la faculté de Lausanne qu'il avait quittée à cause d'une maladie du larynx, était un médiocre connaisseur d'humanité, ayant feuilleté moins d'êtres que de livres. Il se rétablissait dans ce préceptorat a la campagne, agrémenté de longues courses en voiture et main-

5a LA PETITE PAR0I8SE

tenant de musique d'ensemble avec Lydie, car maître Jean était un violoncelliste de premier ordre.

Ah ! Grosbourg et les Uzelles en entendirent, des concertos et des sonates. La longue boîte du violoncelle passait T eau dans le bateau à Chuchin presque aussi souvent que le petit prince. Le soir, pendant les interminables parties de Richard et de sa mère, le notaire de Draveil, successeur de M e Fénigan, le père Mérivet, propriétaire de l'église au bord du chemin, a qui se joignaient parfois M. le curé et un juge au tribunal de Corbeil, formaient l'auditoire habituel de Lydie et du précepteur. La soirée finissait par une tournée de tilleul, boisson préférée de Madame mère, aguerrissant les visiteurs avant leur départ en pleine nuit ; et l'on se serait cru à cent lieues de Paris, dans celte province d'habitudes médiocres et régulières.

Quelle différence pour Lydie avec les séances de musique à Grosbourg! C'était l'après-midi, dans une des immenses et hautes pièces de réception au rez-de-chaussée, tentures de, lampas rayé vert et or, boiseries datant de Louis XIII. comme le château, avec des portes-fenêtres ou-

vrant sur un vaste perron, en face d'un superbe jardin à la française, majestueux, lumineux, où palpitait et vibrait sous le soleil la pierre blanche des statues, des vases, des balustres, un jardin terminé et longé par des charmilles sans fin aux arbres taillés en candélabres. Depuis la maladie de son mari et la mort de son père qui suivit de près, la duchesse n'habitait plus guère Grosbourg, retenue à Vienne, à Buda, par la succession très compliquée du baron, et tout le château sentait la tristesse de l'abandon.

Aux premiers accords du piano et du violoncelle sonnant haut dans le désert des salles, on entendait venir sur les tapis le cliquetis d'un fauteuil à roulettes. Le général, qui avait recouvré mémoire, parole, toute sa vie pensante; mais semblait condamné à une immobilité perpétuelle, se faisait approcher du piano et restait des heures à écouter Bach, Beethoven, Schûmann. Souvent, au milieu d'un morceau, Lydie voyait du coin de l'œil le malade dont la musique détendait les nerfs se renverser la tête en arrière dans son fauteuil, essayant de retenir de grosses larmes qui débordaient ses paupières creuses ; et chaque fois le spectacle de ce muet

désespoir, de cette misère grandiose qui se pleurait silencieusement en ce décor pompeux et mélancolique, gonflait le cœur de la jeune femme d'une angoisse tendre.

Sur ce qui s'était passé entre eux à l'Opéra, jamais un mot, même une allusion de lui ni d'elle. Quelquefois, seuls tous deux devant le piano, il lui prenait la main, la gardait une minute dans le tremblement des siennes ; et cette caresse défaillante, si peu semblable à l'étreinte brutale dont il l'avait poursuivie tout un soir, la remplissait d'un navrement très doux. Longtemps elle y fut trompée, et, s'abandonnant sans méfiance à un sentiment tout platonique, elle pouvait croire, quand elle accompagnait son mari à Grosbourg, qu'elle y venait pour le blessé. Mais celui-ci, le premier, y vit clair et l'avertit un jour coléreusement :

(( Votre mari n'est donc pas jaloux? »

Elle eut un sourire coquet :

« Jaloux? de qui?

— Du petit, pardieu! Vous ne le voyez pas rôder autour de vous, guetter vos pas sur le gravier des avenues, le frisson de votre robe au tournant des allées? »

Il parlait avec violence, bégayant ses mots, un peu d'aphasie revenue dans cet accès de jalousie. Lydie essayait de rire. C'était un enfant, voyons. Est-ce qu'on pense aux femmes à dixsept ans ? bien sûr qu'elle devait lui paraître une grand'tante. Mais le duc s'acharnait, secouait la tête, les mains crispées sur ses genoux morts :

« Prenez garde, le garçon n'en est pas à sa première cartouche... Il conserve là-haut un plein tiroir de lettres de femmes. Demandez à votre mari de se les faire montrer... Ah! le monstre a commencé jeune, il s'y entend à chiper les cœurs. . . Du reste, comme dit maître

Jean, il a la cavata. »

Avoir la cavata, en langue de violoncelliste, se dit de l'archet séducteur qui communique le frisson des notes profondes, agite également les cordes et les fibres. Il l'avait la cavata, le petit; et Lydie subissait inconsciemment la mystérieuse séduction. Avertie, elle s'efforça de se défendre; mais le moyen, avec cet enfant frôleur et câlin, si peu dangereux, toujours là? Ils faisaient des pleine-eau ensemble, des pêches aux verveux, leurs bras nus se mêlant dans les nasses ruisselantes. Ils passaient des heures

d'affût, serrés, à tâtons, sous le bois. On parlait bas, une fine pluie d'automne criblait les feuilles. Le petit avait froid, elle lui jetait dessus la moitié de sa grande mante. Pour achever de la rassurer, Richard n'était jamais loin et disait de Charlexis : « C'est notre enfant... » sans s'apercevoir que chaque fois ce mot ravivait le chagrin secret de sa femme, son éternel regret de maternité. Le brave garçon avait le génie de ces maladresses, toujours le premier à mettre en valeur la grâce héroïque du prince. « Il fait tout bien ! » c'était encore un de ses mots ; mais la nature de Lydie gardait un fonds de franchise et de fierté qui la préservait de la banale trahison. Il y fallut une surprise, cet imprévu contre lequel la femme se défend mal, n'ayant le temps d'hésiter ni de raisonner.

Un dimanche soir, à la fin de septembre, les habitués de la musique s'étonnaient de voir maître Jean arriver aux Uzelles sans violoncelle ni élève, plus aphone encore que d'habitude, et si ému... Charlexis s'en allait, il entrait à Stanislas le lendemain pour préparer les examen s de Saint-Cyr. Le général avait pris subitement cette décision, et le jeune homme, "après une

courte et violente explication avec son père, venait dire adieu à ses amis Fénigan, quand tout à coup, à dix pas de leur maison, il s'était séparé de son précepteur, le cœur trop gros, disait-il, chargeant son maître d'exprimer à tous son chagrin et sa bonne amitié. Ce fut dans le salon une explosion de regrets, de paroles tendres. On l'adorait, ce petit prince. M me Fénigan en voulait au général d'une décision pareille prise en l'absence de la duchesse.

« Elle n'est jamais là! grondait Richard, furieux, bousculant l'échiquier.

— Et maître Jean, demanda M. Mérivet qui en oubliait de sucrer son tilleul, allons-nous le perdre, lui aussip »

De sa voix brûlée, le précepteur répondit qu'on lui offrait de rester a Grosbourg comme . . . comme...

« Maître de chapelle? souffla Mérivet,

— Jusiement, fit le pauvre homme rougissant de sa détresse salariée... et j'accepte, avec l'espoir de voir mon cher élève à ses dimanches de sortie, une fois par mois. »

Ils se récrièrent en chœur :

«Rien qu'une fois par mois? Quelle cruauté! »

Lydie écoutait sans rien dire, pourtant la plus troublée de ce départ ; car elle pensait bien n'y être pas étrangère, et, si la jalousie passionnée du général enflammait son orgueil, le serrement de cœur que lui causait cette séparation avait de quoi la surprendre. Vraiment, elle aimait donc cet enfant? Mais alors, son flirt avec le père?... Pendant qu'elle tâchait de démêler ces sentiments complexes, la soirée se passait, mélancolique. A dix heures, tout le monde debout pour le départ, Richard allumant dans le couloir une grosse lanterne demanda :

« Viens-tu reconduire maître Jean, Lydie? »

Il faisait du vent, nuit très noire. Un volet mal attaché battait la muraille. Pourquoi Lydie, enchantée tout autre soir de traverser la Seine dans cette bourrasque d'automne, résista-t-elle à la proposition de son mari? Fut-ce instinct, pressentiment, ou le simple désir d'avoir une heure de solitude pour songer dans sa chambre à ce chagrin imprévu? Elle descendit le perron avec leurs invités, les accompagna jusqu'à la grille, sur la route, puis s'engagea sous l'ombre opaque des charmilles, au bout desquelles brillait en tache jaune la lumière d'une lampe au

LA PETITE PAROISSE 5g

rez-de-chaussée du Pavillon. Lydie marchait lentement, comme en songe, et le vent qui enroulait autour d'elle sa robe légère y mêlait des tourbillons de feuilles mortes, dont le bruit lui donnait l'illusion d'une poursuite sous les arbres, d'un pas derrière le sien. Deux ou trois fois, elle se retourna, entendit son nom chuchoté :

(( Lydie... Lydie... »

Sans peur, les mains en avant, elle marcha droit vers le banc, d'où partait une voix.bien connue.

« Gharley ! . . . vous ! . . . »

Il était là depuis deux heures, a l'attendre, voulant lui dire adieu à elle, à elle seule.

Comme il tremblait, le cher petit. Des larmes noyaient ses plaintes ; et il étouffait des sanglots, de vrais sanglots d'enfant que Lydie essayait d'arrêter en lui mettant sur la bouche sa main appuyée ou sa dentelle de tête. Enfin, craignant qu'on l'entendît du Pavillon, elle s'enfonça avec lui dans les obscurités du parc, mais bientôt les chiens lâchés commençaient leur terrible vacarme.

a Dans l'isba, » 'dit le petit prince à voix basse.

C'était cette ancienne resserre à outils que Richard avait aménagée en salle d'armes, en faisant poncer et vernisser les poutres du plafond et les revêtements en sapin des murs, ce qui donnait à la pièce, avec des nattes jetées et des sièges de tapis d'Orient, un semblant d'aspect russe/ Ah! si Lydie avait pu voir le sourire de Charley, quand ils entrèrent dans l'isba vers laquelle il l'entraînait sournoisement depuis cinq minutes. Mais toute à le consoler, à l'apaiser, comment le soupçon lui serait-il venu de cette précoce scélératesse? La porte grinça; les feuilles mortes, chassées parle vent, entrèrent avec eux dans l'ombre, roulèrent jusqu'au large divan du fond, sous un trophée de glaives aux coquilles reluisantes. Les chiens, n'entendant plus marcher, s'étaient tus.

Tout le temps que Charlexis resta à Stanislas, c'est à l'isba qu'eurent lieu leurs rendez-vous. Dangereux et rares, ces rendez- vous, une fois par mois, dans la nuit du samedi de sortie.

Tout le monde couché à Grosbourg, le prince passait l'eau, franchissait le mur des Uzelles,

se glissait jusqu'à la resserre dont il ne sortait qu'à la pointe du jour pour rentrer chez lui par le même chemin. Il risquait sa vie chaque fois ; mais Lydie, qui devait quitter l'alcôve et la chambre conjugales pour rejoindre l'amant, était encore plus exposée. Quand elle revenait, toujours haletante de la course, son peignoir trempé de verglas ou de rosée, elle s'attendait chaque matin à trouver son mari debout à l'entrée du Pavillon, l'atroce question aux lèvres : « D'où viens-tu ? » Et ce danger ne lui déplaisait pas, relevait à ses yeux les bassesses de l'adultère dont l'hypocrisie surtout la révoltait. Même il lui arrivait d'inventer des coups d'audace qui finissaient par épouvanter le petit.

Un soir de rendez- vous à l'isba, elle voulut que Charlexis, invité à déjeuner chez eux le lendemain, achevât sa nuit sur le divan ; et au matin avant de partir pour la messe, elle lui apporta une chemise de son mari pour qu'il ne se montrât pas avec du linge fripé. C'était miracle qu'on ne les eût cent fois découverts, d'autant plus que les domestiques, à l'exception de Rosine, la fille de Chuchin, détestaient cette enfant du ruisseau devenue la femme de leur

6a LA PETITE PAROISSE

maître. Que n'auraient-ils donné pour la prendre en gourgandinage ! . . . Non. Personne n'avait rien vu, on ne se doutait de rien. Les chiens de garde peut-être, mais leur témoignage restait inintelligible. Seul, là-bas, dans son fauteuil de paralytique, le général, sans l'ombre d'espionnage, avait tout deviné. Maintenant, quand Lydie venait à Grosbourg, les jours de musique, un regard narquois, douloureux, posé, promené sur elle, l'attendait, la gênait, surtout en présence de maître Jean qu'il pouvait avertir. Dans les rares instants où ni le précepteur ni Richard ne se trouvaient là, le malade, avec la caresse de ses grandes mains tremblotantes, la grondait bas et tendrement :

«Pourtant, je vous avais prévenue... il ne vous aime pas, il ne vous aimera jamais... Seulement, voilà. Il a la cavata... il a la cavala... »

Lydie jouait l'ignorance, ouvrait de beaux yeux ingénus, mais il continuait, affirmait avec entêtement. De sa passion à lui, il ne parlait plus que sur un ton de regret pour la chose lointaine et perdue.

Il lui disait un jour :

« De tout ce qu'il m'a fallu sacrifier, de tant

d'ambitions foudroyées, ce que je pleure, c'est vous. Et lorsque je songe que vous êtes à mon fils. . . Oh ! » Une autre fois : « Quand il vient chez vous, bien qu'il me le cache, je le devine à son pas, à son odeur qui est la vôtre. . . Et c'est une angoisse, une torture... Alors je regrette que ma maladie ne me fasse pas souffrir davantage. Au moins la douleur m'occuperait, je ne penserais plus toujours à cette même chose atroce, à la jalousie qui me rend fou. »

Aux premiers jours du printemps, la duchesse vint chercher son mari pour le conduire à des eaux, dans le Tyrol, qu'on disait souveraines. Le malade devait faire une double saison, et, donnant à sa jalousie le prétexte des examens et du travail, il décida que Charlexis passerait tout ce temps à Stanislas sans sortir, malgré l'offre de Richard de prendre le jeune prince en vacances aux Uzelles. Charlexis se résigna sans un murmure. Gomme il projetait depuis longtemps un grand voyage en yacht autour du monde, il eut recours à l'intervention de l'ancien maître d'hôtel de sa mère pour se procurer les fonds nécessaires à son escapade. Et, comptant bien ne pas naviguer seul, il lui

suffit, pour décider Lydie, de quelques lettres un peu subtiles, d'un joli jeu de pédales sur telle ou telle corde de cet instrument féminin dont il connaissait toutes. les vibrations. Aux instincts voyageurs et bohèmes de l'orpheline, il déroulait les courses et aventures d'une longue traversée, ouvrait des ciels, des horizons inconnus; et pour flatter sa vanité d'enfant du hasard, le roman qu'elle se forgeait sur son origine mystérieuse : « Ton sang d'aristocrate, lui écrivait-il, ne se révolte donc pas dans ce milieu d'épaisse bourgeoisie, de rapacités vulgaires? » Malgré tout, Lydie se méfiait de lui, de sa jeunesse, se figurait le désespoir de la mère, le pâle sourire navré du général, puis elle se décida sur un détail infime.

« Qui vous a remis ça? » demandait-elle à sa femme de chambre, le jour où Rosine lui glissait la première lettre du prince. La servante rougit : « C'est M. Alexandre. . . pour madame. . . madame seule. » Dès lors, elle se sentit à la merci de la domesticité. L'ancien larbin, lorsqu'il la rencontrait, prenait des airs discrets et complices ; elle se vit forcée d'ignorer volontairement ses relations avec Rosine, puisque

tous deux tenaient son secret. Un jour ou l'autre, indiscrétion ou méchanceié, le scandale éclaterait; autant ne pas l'attendre. Elle écrivit à son amant : «Quand tu voudras. » Réponse :

«Demain matin, cinq heures, a la grille sur le bois. »

La dernière journée aux Uzelles fut pareille à toutes les autres. Le soir, échecs et muàique, rentrée à dix heures précises au Pavillon où, pendant que Richard se couchait, elle griffonnait dans son cabinet de toilette quelques lignes à sa belle-mère, constatant qu'elle partait sans argent, ni caisse ni malle, avec tout juste les vêtements qu'elle avait sur elle. « Vous m'avez prise sans rien, je m'en vais de même... J'étais en prison, je m'évade... » Elle jeta à Rosine le peignoir qu'elle quittait, tout neuf, en foulard bleu et guipures, au grand ébahissement de la servante.

(( Madame me donne?...

— Oui, gardez. »

Ensuite elle se coucha très calme, dormit jusqu'au petit jour blanc, au départ de son mari pour la pêche, et a cinq heures précises elle arrivait à la grille du fond du parc qu'elle trou-

vait grande ouverte, devant — non pas la voiture attendue — mais une charrette de maraîcher sur laquelle les jardiniers chargeaient des paniers de légumes et de fruits. Oh! les loirs...

L'apparition de Lydie fut un coup de scène.

La charrette disparut dans le bois, les jardiniers à travers le parc ; il ne resta qu'un panier, oublié sur l'herbe, contre la grille. Quel fou rire, si l'instant eût été moins dramatique pour la fugitive ! Mais elle se hâtait vers une victoria, dont elle reconnaissait les roues et la livrée à moitié dissimulées sous un bouquet d'arbres, quand un vieux vagabond se leva du fossé, droit devant elle. Dans cet être haillonneux et terreux, à la barbe moussue, elle reconnut le père Georges, l'effroi de sa jeunesse, et songea à lui remettre la lettre pour sa belle-mère : « Porte ça à la maison. »

La lettre aux doigts, il ne bougeait pas, la tête de côté, barrant la route à cette belle créature qu'il regardait de ses yeux clignotants, toute rose dans le matin rose. Elle crut qu'il attendait le prix de sa course : « Je n'ai pas d'argent, on te paiera là-bas. » Mais il ne paraissait pas comprendre, restait immobile devant elle, les lèvres

remuées de paroles qui ne sortaient pas. Et c'est seulement lorsque la jeune femme, l'écartant d'un geste brusque pour passer, se fut éloignée au tournant d'un taillis, qu'il se mit à marcher en sens inverse avec un rauquement sourd, une plainte inarticulée au fond de la gorge.

En face le Pavillon, à l'angle de la route de Corbeil et d'une ruelle de campagne descendant a la Seine entre les vignes, une borne-fontaine bien connue des routiers avec son gobelet en fer-blanc retenu d'une chaînette, s'accote au mur d'un ancien parc. Le premier son perçu de Richard, quand il sortit d'une léthargie dont il n'eût pu apprécier la durée, fut le tintement de ce gobelet que le passant rejette après s'en être servi. Il sourit à ce bruit connu depuis l'enfance, ouvrit les yeux, et de son lit, dans le demi-jour de la chambre aux rideaux tirés, aperçut reflétée au blanc du plafond, comme sur le drap d'une lanterne magique, l'ombre

microscopique d'un chemineau rechargeant sa besace, après une halte a la fontaine du coin.

(( Oh ! la route. . . >) fit-il tout haut, heureux de ce souvenir retrouvé. Mais en même temps lui revenait la mémoire de son désastre. Il eut froid, il eut peur, et d'un mouvement puéril referma les yeux comme pour rentrer dans l'anéantissement, l'oubli de tout; mais ses yeux fermés voyaient, enfouies sous les draps ses oreilles entendaient, et toujours la même sjnistre chose, sa mère à l'entrée de la charmille lui criant :

<( Ta femme est partie ! »

Par une étrange anomalie, dans cet être très simple et très doux, mais tout instinctif, la jalousie dont il devait tant souffrir plus tard, au point de servir de type à cette étude passionnelle, ne "lui fit pas sentir tout de suite ses griffes et son bec acéré de cruelle Chimère.

Quand il sut avec qui sa femme était partie, Gharley, son matelot, comme le petit s'appelait lui-même, l'ami le plus contre son cœur, certes le coup lui sembla rude; blessure de ventre, sournoise, de bas en haut, mais.dont l'inattendu atténua d'abord la souffrance. « Lui... c'est lui. .. » Un rouge furtif sur sa pâleur de fièvre,

une buée voilant ses yeux de bon chien, ce fut tout. Le mal de jalousie vint plus tard, le frappa en retour, et alors jusqu'au délire. Pour le moment, tout sombrait dans le grand trou noir ouvert à ses pieds, et sur lequel il se penchait sans comprendre... Partie... pourquoi?... Que lui avait-on fait?... Elle ne l'aimait donc pas, lui qui F aimait tant?

Assis près de sa fenêtre, devant cet horizon familier où tout lui rappelait Lydie, Tunique pensée de sa convalescence fut cela : « Que s'est-il passé? » Il aurait voulu lire la lettre qu'elle avait écrite en partant ; mais la mère la cachait, cette lettre... Un autre jour, plus tard, quand il serait guéri. Il y avait là dedans des choses qui lui feraient trop de mal, pourraient le frapper d'une nouvelle attaque. Elle en serait trop contente, la gueuse I

En réalité, la lettre de Lydie accusait si formellement la belle-mère, avec un tel accent de révolte et de sincérité, que celle-ci reculait devant le désespoir et peut-être la colère de son fils, amoureux comme au premier jour après huit ans de mariage. Et c'est la constance de cet amour dont s'effarait surtout la bonne femme.

Pour elle, ainsi que pour tant d'autres Françaises, bien plus mères qu'épouses, reportant sur l'enfant la tendresse refoulée dont le mari n'a pas voulu ou pas su profiter, la passion ne comptait que comme un accessoire de roman ou de théâtre, et la vie à deux n'avait été qu'une plate association. Gomment se serait-elle expliqué la violence de ce désir qu'elle lisait dans les yeux de son fils, aussi indomptable après des années qu'au temps où ses larmes en feu giclaient sur le vitrail de l'isba?

« Vraiment je ne vous comprends pas, vous autres hommes, lui disait-elle en guidant et soutenant sa première promenade dans le parc, une rayonnante après-midi d'août... Vous pouvez aimer et mépriser à la fois... Ainsi, toi, tu penses encore à cette coquine qui t'a trompé, qui vit avec un autre et te rend la risée du pays. »

La mère sentait trembler le bras qui s'appuyait au sien, mais continuait, la voix dure, des yeux d'opérateur implacable :

« Toute leur histoire est connue, figure-toi bien... Leurs rendez-vous se donnaient dans notre maison... Il venait, la nuit, par-dessus le mur.

7a LA PETITE PAROISSE

— Entrons là, maman, je suis brisé, » murmurait Richard en poussant la porte de la petite maison de bois. Comme il tombait sur le divan de tout son poids découragé, les ressorts éreintés crièrent et la même pensée fit rougir en même temps la mère et le fils.

<( Pour ta fierté, pour ton nom, cher enfant, ne pense plus à cette femme, promets-le-moi. »

Elle dérangea un coussin pour s'asseoir près de lui ; des épingles à cheveux oubliées là glissèrent sous sa main. Elle les ramassa, les jeta dehors avec dégoût. Puis suivit un lourd silence, pendant lequel une hirondelle entra par la baie large ouverte, effleura les poutres d'un «frrt» d'éventail déployé et repartit, en caprice de femme.

« Promets-le-moi... » répétait la mère très émue. Richard répondit :

« Eh bien ! oui, je te le promets, mais à une condition... je veux savoir, je veux que tu me dises où ils sont. »

Elle eut peur d'avoir trop appuyé sur la fibre d'orgueil et de colère :

« Savoir où ils sont, pourquoi? Que veux-tu faire ?

— Rien, simple curiosité.

— Mais je ne le sais pas, je t'assure.

— Bien. Les gens de Grosbourg sont rentrés ; là, j'aurai une réponse. »

M me Fénigan, dans la crainte d'un scandale, promit d'aller elle-même chercher des nouvelles chez les d'Alcantara ; elle en serait quitte pour une migraine comme chaque fois qu'elle mettait un chapeau.

Deux jours après, descendant de voiture devant l'immense perron de Grosbourg, elle y trouvait la duchesse en très intime et vive causerie avec M. Alexandre, dont le salut affecté ironiquement fit froid au cœur de la visiteuse.

((Je vous reverrai, Alexandre... jeta la duchesse, en introduisant M me Fénigan dans un petit salon d'encoignure tendu de soies anciennes... Qui nous vaut cette bonne visite, madame la notaresse? » dit-elle d'un ton de bienveillance hypocrite et hautaine. La notaresse, si bien apostrophée de son titre, parut suffoquée de cet accueil , avec tout ce qu'il y avait de terrible et d'encore inexprimé entre elles :

(( Mon fils Richard a manqué mourir, madame.

— Ahl vraiment... tant que cela... j'ignorais...

— Comment I vous ne saviez pas que mon pauvre enfant?...

— Mon Dieu, ma chère, ce sont des sujets si délicats... »

Elle promenait un flacon sous son nez de courbe hébraïque.

« Ce sujet vous touche d'assez près, pourtant, » murmura M me Fénigan. Et tout d'un coup, dans l'explosion de sa rancune maternelle :

« Ah! madame la duchesse, c'est un grand malheur que mon fils ait rencontré le vôtre. »

La petite tête aux cheveux citron se dressa avec un mauvais rire :

« Vous ne prétendez pas accuser Charlexis de l'enlèvement de votre bru ? Mon fils a dixhuit ans à peine il était encore au collège... »

Une porte s'ouvrit, montrant sur l'enfilade des pièces de réception la triste figure creusée du général-duc péniblement appuyé au bras de son fauteuil pour saluer M me Fénigan de ces paroles insolentes .

(( J'ajouterai, chère madame, que notre innocent est parti en empruntant cent mille francs

qui nous coûteront bien le double, tandis que sa Danaé se vante d'avoir fui, tout juste avec la seule chemise qu'elle portait sur le dos. »

Pendant qu'il parlait, un antique trumeau à glace au-dessus de la cheminée du petit salon reflétait le tremblement de sa longue moustache tordue d'un sourire enragé et le geste désespéré que maître Jean, derrière le grand fauteuil, dessinait avec l'archet de son violoncelle. M me Fénigan s'était levée, très digne, et dit en sortant :

« Souhaitez à votre fils de ne pas se trouver en face du mien. »

Le général tressaillit, mais la duchesse le rassura :

«Laissez donc!... l'un en Seine -et- Oise, l'autre en route pour les Indes, ils ne risquent pas de se rencontrer. »

Pourtant, sitôt M me Fénigan en voiture et la voiture au bout de l'avenue, on appela M. Alexandre.

« Mon général?

— Aie toujours l'œil sur le Richard, tu entends? S'il quittait le pays, file derrière et tiensnous au courant. »

La duchesse ajouta :

« Quant aux dépenses de mon fils, quoi qu'il vous demande, adressez-vous directement à moi. »

L'ancien maître d'hôtel s'inclina jusqu'à terre et sortit de Grosbourg, macabre et pimpant.

A pas furieux, dans l'encolure remontée de ses larges épaules, Richard pendant ce temps arpentait le salon des Uzelles, en écoutant le récit de M me Fénigan écrasée d'indignation au fond d'une bergère, son chapeau à brides sur les genoux. Il patienta jusqu'au bout du récit, les dents serrées; enfin s'arrêtant devant sa mère, il la souleva, la prit contre son cœur, et dans un débord de tendresse assez rare chez ce concentré :

« C'est fini, maintenant. Tu as raison, cette femme est indigne ; qu'elle aille où elle voudra, nous n'en parlerons plus jamais. »

Il le disait dans la sincérité de sa colère, torturé de cette idée que Lydie avait enlevé, débauché un collégien. Pour la première fois, il sentait le grotesque et l'horreur de l'aventure, s 'étonnant d'avoir eu si longtemps près de

lui sans le savoir une malade, une hystérique, appelant sa mère en témoignage , et la mère appuyait, insistait, ravie de sa place reconquise :

(( C'est notre faute, vois-tu, mon fils... Nous sommes allés la chercher aux Enfants-Trouvés. On s'évite les ennuis d'une famille ; mais la femme vous arrive sans antécédents ni répondants, enveloppée de mystère, d'inconnu, do toutes les tares possibles de l'hérédité. Cette fille se prétendait de sang noble... On lui avait mis cela dans la tête, au couvent. En tout cas sa noblesse roulait bien des vilenies dans ses veines... Embrasse-moi, va, et n'y pensons plus. »

C'est ce qu'il essaya de faire, brisant son corps de fatigue, pour tomber chaque soir à poings fermés dans le sommeil. Sans doute, s'il eut épousé une femme d'intérieur comme sa mère, toute consacrée à son fruitier, ses armoires, son linge et ses confitures, Richard se fût distrait de sa douleur dans la vie du dehors. Mais Lydie, sans enfant, sans maison à surveiller, accompagnait partout son mari, chassait, péchait à ses côtés, et, quand il voulut fuir son souvenir, il le retrouva dans toutes ses

courses vivant et présent comme l'ombre de son bonheur évanoui.

Son premier coup d'épervier après le départ de sa femme, il le jeta entre Ris et Juvisy, à quelques mètres du rivage. L'eau très calme à cet endroit lui montrait l'image renversée d'une auberge de carriers, un ancien relais décoche dressant solitairement au ras du chemin de halage son grand toit de chaume et ses hautes fenêtres à tout petits carreaux.

« C 'est-il que je suis trop dans les herbes? » demanda Ghuchin qui tenait les rames et s'étonnait de l'immobilité du patron. Richard ne répondit pas ; il revoyait, à cette même place, une scène de leur vie à deux, la rivière éclaboussée d'une pluie d'orage, le ciel noir, la barque pleine d'eau, Lydie criant et riant sous l'ondée, un de ses petits souliers perdu, noyé dans le débarquement; puis la salle d'auberge, longue et sombre, où des chandelles fichées dans des litres vides éclairaient des têtes farouches de carriers, de tireurs de sable, des bergers surpris, eux aussi, par l'averse et séchant leurs grands manteaux de laine devant le feu de fagots où Lydie se chauffait toute mouillée,

tordait ses cheveux, amusée de ces yeux de rut, de ces convoitises de faunes tenues à distance par la carrure, les poings solides de son compagnon.

« L'eau est trop claire par ici, vieux Chuchin, remonte au-dessus du pont, » commanda Richard la voix altérée. Et, sous la forte souquée du garde-pêche, le miroir qui reflétait la vieille auberge se brisa en vingt morceaux chavirés au fond de la rivière avec les souvenirs qu'ils évoquaient. La barque s'arrêta à l'île des Moineaux, merveilleux endroit pour jeter l'épervier, mais le patron n'y avait pas la main, ce jour-là.

A l'une de ses pointes, l'île s'échancre en un croissant un peu allongé où, sur un fond de sable fin, dort une eau transparente dans l'ombre entre-croisée de deux saules inclinés et touffus. Lydie appelait ce coin sa baignoire. Le bateau de Richard en travers de l'entrée avec sa voile large ouverte, les saules en rideaux des deux côtés, elle prenait sa leçon de nage; et pour sortir de l'eau, quitter son costume, c'étaient des fous rires, des petits cris de peur à la moindre frôlure, sur sa peau nue et rose, d'une branche

de saule ou d'un vol d'insecte effaré. L'évocation de cette splendide chair ruisselante, moirée de froid et de lumière, de frissons et de rayons, la saveur soudaine retrouvée de ce beau fruit dans lequel il n'avait jamais osé mordre à son plein désir qu'une fois, enfin le navrement jusqu'aux larmes des joies perdues, des heures mortes, c'est tout ce que lui rapportait en trois ou quatre coups d'épervier sa longue station à l'île des Moineaux.

(( Une drôle de chose, disait le soir à la cuisine le père de Rosine Chuchin, — avec la figure triste qu'il a, M. Richard n'a pas cessé de chanter, tout le temps de la pêche. »

En effet, pendant qu'il s'absorbait dans l'unique et cher souvenir, machinalement lui revenait un air de Pergolèse, que jouaient maître Jean et Lydie, et dont tout haut il faisait les basses en mesure, accompagnant de ses « poum poum » le chant divin qui fredonnait dans sa tête et lui gonflait le cœur.

Les jours suivants, ce fut la même obsession. Dans tous les coins et détours de la rivière, à n'importe quelle heure, par ces brumes matinales si épaisses que son bateau n'avait pour se

guider que le clapotis du flot contre les piles des ponts, ou le soir, quand le feu d'un chaland glissait mystérieux au ras de l'eau, et sur l'Yères et sur l'Orge, ces jolis petits affluents de la Seine bordés de pentes vertes, de bouquets d'arbres et de corbeilles fleuries, de pigeonniers, de lavoirs, d'antiques abbayes transformées en moulins, partout lui apparaissait l'image amoureuse. Il la retrouvait sous sa rame, svelte et fraîche comme une plante d'eau, avec son teint d'un blanc verdâtre, impénétrable au soleil et au haie.

La forêt longeait la rivière. Richard se jeta dans la forêt pour échapper aux hantises de l'eau. Mais sous bois, au fuyant des taillis, au carrefour des routes vertes dont ils connaissaient toutes les fourches indicatrices, la vision le poursuivait. Lydie toujours ; et quand ce n'était pas Lydie elle-même, des rencontres, des circonstances pour lui rappeler son malheur.

Un soir, rentrant d'une longue course à pied, comme il passait devant l'Ermitage, des voix affectueuses et rugueuses crièrent :

« Hé ! monsieur Richard. . . »

. Sautecœur, dit l'Indien, vieux forestier

8a LA PETITE PAROISSE

géant, redouté du braconnage, mariait son fils, chef de rayon à Paris, avec une employée du même grand magasin. Au milieu de la cour herbeuse et délabrée de l'ancien cloître, une longue table réunissait des gardes à la livrée bleue de Grosbourg avec leurs femmes basanées, endimanchées de couleurs bruyantes, le fermier des Uzelles et sa famille, les deux musiciens de la noce, et M. Alexandre, très chic, souliers vernis, pantalon clair, jouant du monocle avec la mariée, laideron adorable, habillée et coiffée en perfection. Richard dut entrer et s'asseoir un moment. Le dîner touchait à sa fin ; quelques verrées de vin blanc furent bues encore à la santé des mariés. Après quoi, sur un signal donné par le piston, on se plaça pour un quadrille aux dernières flambées du couchant. Richard et l'Indien, les coudes sur la nappe, causaient en regardant la danse.

« Pour coquette, oui, monsieur Richard, je la crois très coquette, cette enfant-là, disait le garde-chasse qui, de ses yeux étroits de lourd pachyderme, suivait la couronne blanche de sa bru... Aussi le garçon ne tient pas à ce qu'elle retourne au magasin, d'autant qu'elle a la poi-

trine un peu faible. Ils vont rester une saison ou deux à l'Ermitage. Lui, passera ses journées à Paris, au travail, et moi, je veillerai sur sa femme. Je n'ai pas eu de chance avec la mienne, dans les temps; mais je vous réponds que celle-ci marchera droit.

— Je m'en doute, » fit Richard, le sourire contraint, et songeant à part lui qu'il aurait dû confier à l'Indien la surveillance de sa* maison.

La nuit envahissait le bois, quand il quitta l'Ermitage; les oiseaux ne chantaient plus, le piston de la noce jetait seul ses notes rythmées et criardes, mais ce n'élaît pas cette musique qu'entendait Richard, qu'il accompagnait de ses basses en arpèges, de ses navrants « poum poum poum » semés au noir des allées.

Découragé, il ne sortit plus. Il y avait au rez-de-chaussée du Pavillon, près de la lingerie, ce qu'on appelait l'atelier. Richard, qui depuis là fuite de sa femme couchait au Château dans sa chambre de garçon, voisine de celle de sa mère, se servait encore de cette pièce abandonnée pour y faire sa sieste dans le grand fauteuil de cuir, régler une note d'entrepreneur devant le bureau à cylindre de l'ancien notaire.

Désormais il se tint là constamment. De la fenêtre, comme dans son enfance, il regardait la route, s'amusait à y retrouver de vieilles connaissances, la brouette du cantonnier, le petit bossu marchand de chaussures, images naïves d'une espèce de grand jeu de l'oie sur lequel le front de Lydie lui apparaissait penché à côté du sien. Il se rappelait les peurs qu'elle avait des bœufs, les veilles de marché, et aussi de la charrette à Foucart où l'on transportait les noyés sous une serpillière, au temps des bains froids. . . Tout juste la voilà qui remonte lentement de la Seine, cette charrette mystérieuse; elle rapporte le valet de chambre du vieux Mérivet, retiré des herbes du bord où il s'est noyé avanthier par accident. C'était lui le sacristain de la Petite Paroisse ; aussi son pauvre maître le suit en pleurant, plus courbé, plus étriqué qu'à l'ordinaire.

... Tiens! le père Georges avec sa longue trique, un morceau de pain sous le bras. Ce n'est pourtant pas le jour des pauvres, aujourd'hui; mais depuis quelque temps le vieux vagabond ne quitte plus les Uzelles. Il semble guetter, attendre. On le trouve toujours errant

autour du château, ou couché contre une des grilles, vers la route ou vers la forêt. « Il ne dessoûle plus! » dit Chuchin d'un air d'envie; et les filles de cuisine, lorsque le vieux routier approche entre les barreaux de leur sous-sol son museau d'homme chien et ses yeux larmoyeurs. lui crient en riant : « T'as donc dei peines de cœur, mon père Georges?»

Par la chaude et lumineuse journée, c'est sinistre de voir cette pauvre larve humaine se traîner sur le grand chemin, s'accrocher aux arbres, aux murailles. D'où cela sort-il? Y a t-il une patrie à ça? Quel'e langue, quel argot massacre cetle bouche sans d<*nts? Et comment se trouve-t-il dans ce coin de Seine-et-Oise. ce vieux mendigot, aussi perdu, inconnu et lointain, que s'il errait au centre de l'Afrique?

... Le voilà qui s'approche de la fontaine, essayant d'atteindre lé gobelet et de le tenir sous le tombant d'eau claire. Ses mains tremblent, ses pieds glissent, son chapeau, un vieux feutre sans forme ni couleur, tombe à côté du gobelet renversé, ce qui fait rire aux larmes la jeune fermière d'en face, debout, gardant sa cour, les deux mains sur un énorme ventre de femme

enceinte. Enfin le misérable, après d'horribles efforts, parvient à boire à même le robinet; et deux filets d'eau dégoulinent de sa barbe, tandis que le soleil chauffe son crâne pelé, rouge, crevé de grosses veines bleues. Et Richard se rappelle ce que Lydie lui disait une fois, que jamais elle n'avait pu voir un chemineau s'arrêter le soir pour boire à ce croisement de routes et rester ensuite indécis, les yeux à terre, non, jamais elle n'avait vu cette misère d'incertitu<Je et d'abandon dans le jour qui tombait, sans songer que cet errant avait été tout petit, bercé, choyé par une mère tendre qui peut-être le regardait dormir en faisant pour lui les plus beaux rêves. Comment la femme qui parlait avec cette bonté, cette pitié sincère, avait-elle pu faire tant de mal à son mariP II comptait donc moins pour elle qu'un vieux pauvre?

... A présent qu'il a bu, le père Georges se couche près de la fontaine, lourdement, par morceaux, comme s'il jetait ses membres à terre, l'un après l'autre. Il tire son pain de dessous sa lévite trouée, effrangée, le pose sur une pierre près de lui, puis fermant les yeux, mais seulement à demi, car il défend sa pitance

contre les mouches et un tas de sales vermines ennemies de ses haltes de vagabond, il s'endort, une main sur son pain, l'autre sur sa trique en bois dur.

Richard ne dort pas, lui. Finies les bonnes siestes de jadis. De l'autre côté de la route embrasée de lumière, il regarde, il écoute le sommeil lourd de ce misérable pour lequel il se sent comme de la tendresse, parce que c'était le pauvre de Lydie, parce que c'est à lui qu'elle a parlé le dernier, à lui, dans cette main gercée et crispée, qu'elle a remis ce billet d'adieu que jamais M m6 Fénigan n'osa montrer à son fils. Et tout à coup il songe qu'à défaut de cette lettre, le petit bureau de sa femme, là-haut, dans leur chambre, en renferme peut-être d'autres aussi curieuses. Comment n'a-t-il pas eu plus tôt la tentation d'y regarder?

Le temps d'entrer chez Rosine pour lui demander la clef, de voir la silhouette de M. Alexandre enjamber la fenêtre de la lingerie ouverte sur le parc, et de monter vivement le petit escalier de bois drapé de toile de Gênes à grandes fleurs ; le voilà devant un coquet petit meuble de marqueterie ancienne dont il fait

sauter la serrure, grisé soudainement par cette odeur d'iris en sachet qui lui rappelle l'absente mieux encore que les airs de Pergolèse ou de Beethoven. Richard, de ses gros doigts fiévreux, furète, feuillette. Il a déjà trouvé des lettres de sa mère et de lui, du temps qu'il faisait sa cour à l'orpheline, quelques billets de sœur Martha pendant un séjour de la religieuse à Dublin, puis, très précieusement conservées, les deux notes de leur souper et de la nuit à l'hôtel, le soir de l'Opéra. Pauvre Lydie, fallait-il que les occasions de plaisir lui eussent manqué...

Maintenant, une grande enveloppe où tiennent une miniature en ivoire dans un écrin et trois lettres dont il a reconnu l'écriture fine et féline, l'écriture de Gharlexis. Dès les premières lignes, il tressaille, ses joues s'empourprent à l'infernal manège du prince pour décider Lydie au départ, "bien lui montrer l'odieux de son existence entre le gros Poum-poum et M me Loir, la ramasseusè de pommes ) c'est ainsi qu'il traite Richard et sa mère. Ah! le petit monstre, rien ne lui échappe, lès manies, les rabâchages ; et cdmme il s'entend bien à exalter les vanités de la jeune femme, ses prétentions à

la noblesse, sa fièvre de voyages et d'aventures ! comme il sait lui faire croire qu'elle étouffe sur ce morceau de Seine entre deux écluses!... Et Lydie qu'on accuse d'avoir abusé de ses dixhuit ans! 11 a cent ans, ce jeune prince; en plus l'expérience d'une vieille danseuse et d'un mauvais prêtre. Non, ce n'est pas elle qui l'a enlevé ni débauché; ces lettres en font la preuve...

Mais quel est donc, dans ce cadre d'or minuscule, ce baby râblé et superbe, tout nu sur les fleurs d'un tapis? A qui, cet enfant? Le leur, peut-être. Mais quand? où? comment? elle n'a jamais quitté la maison... Et le pauvre mari, dont la paternité déçue fut le constant regret, sest là qui fouille, interroge ces traits en miniature, ces boucles d'or frisé, les yeux de pierre froide de celui qu'il suppose un petit bâtard du monstre. Eh bien! non, c'est le monstre luimême. Une fantaisie du général, ce portrait de -Charlexis à deux ans ; une façton de dire aux «lames extasiées devant la nudité du beau petit mâle : « Voilà comme je les fais... » tandis que -le prince 'offrant à sa maîtresse ce médaillon de (sa toute petite enfance .semble lui insinu.er <■:

go LA PETITE PAROISSE

<( Voilà comme je suis fait. » Au fond de Técrin, sous le portrait, une lettre plus intime, plus brûlante encore que les autres, donne ces explications. En la parcourant, cette lettre, Richard a pâli subitement, tout agité de mouvements nerveux, et sentant au creux de T estomac une horrible contracture. Ses yeux se troublent, cessent de voir, traversés, aveuglés d'éclairs intérieurs... Le poison, le poison de jalousie... il ne la connaissait pas encore, l'atroce brûlure. Lydie partie, perdue, il n'imaginait rien au delà ; mais à présent il pense à l'autre, à celui qui la lui a volée, à leurs délires, à leurs caresses... Et le pauvre jaloux continue à lire. Il ne voudrait pas, chaque mot le déchire, le brûle ; mais il le faut. . . c'est comme un poison délicieux qu'une fièvre mauvaise le force à boire, à boire...

Pour décider Lydie au départ, l'amant se plaint en des phrases ardentes que leurs nuits de l'isba sont trop noires ; il est las d'aimer à tâtons, dans le sombre, dans la peur, avec le souffle des chiens sous la porte. Sans doute il y a l'attrait, le montant du danger... Oh! leur baiser d'hier matin sur le perron de Grosbourg, ce

baiser en pleine bouche, si doux, si profond que, pendant cinq minutes, ils en sont restés tous les deux chancelants, les genoux fauchés... Mais c'est égal, leur première nuit dans la chambre du yacht vaudra mieux encore. Une nuit franche et blanche, sans peur ni pudeur, rien entre eux, rien sur eux; des baisers et de la lumière. Ce sera comme dans la chanson Malagaise où la belle catholique chuchote aux lèvres de l'amant: « Eteins, oh! éteins... c'est assez du mal que nous faisons ; le péché des yeux, je ne veux pas le connaître. » Après, tout haut, dans l'emportement du plaisir : « Rallume, ami, rallume. Le péché des yeux aussi, je veux le faire avec tous les autres. »

... Le malheureux s'est levé, marche par la chambre avec furie, agitant ses mains pleines de massacre. Ce qu'il voit d'abominations, ce qu'il remplit ses yeux d'horreurs, qu'il ne pourra plus en arracher. « Ah! saie petit prince, ah! bandit... où l'a-t-il emmenée? où la cache-t-il? Si je pouvais savoir, les avoir là, me ruer dessus... tiens donc, tiens ! » Et du talon de sa botte il écrase, il émiette le médaillon d'ivoire, croyant broyer de la chair nue et de la vie... Mais le

poison est bu, mêlé à son sang, et ne lui laissera plus de répit.

Au salon, le soir, en installant les pièces de l'échiquier sous la lumière tranquille de l'abatjour, M œ * Fénigan regarde son fils avec un sourire d'aise et de plénitude: « On est bien, dis, nous sommes heureux tous deux ensemble? »

Si elle se doutait de ce qu'il voit, des scènes qu'il imagine.

La messe venait de finir. La grille et le portail ouverts laissaient voir sur le fond noir de l'église, obscurcie encore par l'éclatante lumière du dehors, les cierges s'éteignant l'un après l'autre, et, debout sous le porche, le petit M. Mérivet, rasé de frais, ses cheveux blancs en rouleaux sur sa haute cravate de satin, Tordre rose du pape à la boutonnière de sa redingote, saluant ses invités à la sortie, reconduisant jusqu'à la route les personnes de marque, les remerciant du grand honneur, avec une mimique frétillante et surannée... « Effectivement. Je vous rends grâce. . . il nous est venu pas mal de monde, ce matin, et nous aurions été plus nom-

g4 LA PETITE PAROISSE

breux encore sans la fête patronale de Draveil et je ne sais quoi à l'orphelinat de Soisy qui nous a fait du tort ... A dimanche. . . ne manquez pas... à dimanche. »

Les fidèles de la Petite Paroisse, des voisins presque tous, s'éparpillaient, promenaient sur le grand chemin pendant quelques minutes une odeur de pain bénit, des craquements de bottines neuves et d'étoffes soyeuses. Barbe, la très antique cuisinière, qui, depuis la mort du valet de chambre, le suppléait dans ses fonctions de sacristain, apportait à M. Mérivet la clef de la grand'porte. « Oui, monsieur, tout est bien fermé, bien éteint. . . Il n'y a plus que la sacristie où M. le vicaire s'attarde encore. Il m'a dit de ne pas l'attendre, qu'il sortirait par le clos. »

Le clos, c'était un bout de terrain jouxtant la chapelle, et dans lequel traînaient, parmi l'herbe et de grands pavots tout fleuris, des pierres de taille restées là depuis la construction. De la route on eût dit un petit cimetière de village.

(( L'abbé Gérés n'est pas malade?» demanda M. Mérivet à qui le desservant de sa petite église était aussi cher que l'église elle-même. Mais Barbe le rassura. M. le vicaire s'était fait don-

ner une aiguille et du fil noir, sans doute pour une reprise à sa vieille soutane usée, luisante.

« Pas trop tôt que monsieur lui en achète une autre.

— Vous avez raison, Barbe, nous lui achèterons une soutane neuve. . . Mais allez vite à votre déjeuner. »

La vieille fille traversa la route maintenant déserte, élargie comme toute la campagne alentour par le silence et le repos du dimanche ; elle disparut dans une petite porte du mur voisin, laissant son maître assis au soleil sur une des larges pierres blanches de l'enclos. M. Mérivet attendait depuis un moment la sortie du vicaire et cherchait le moyen de lui faire accepter une belle soutane qui ne fût pas revendue tout de suite pour les pauvres, quand des pas sonnèrent sur ïe chemin avec le chantonnement d'une voix de basse. Il aimait par-dessus tout qu'un passant, un étranger s'arrêtât devant l'inscription de son église : Napoléon Mérivet, chevalier de l'ordre de Saint-Grégoire-h-Grand... Et déjà il levait la tête, savourant par avance sa joie vaniteuse, un peu déçue en présence de Richard Fénigan qu'il n'avait plus revu depuis

l'interruption des soirées musicales par le départ de Lydie. Il l'appela d'un geste affectueux, le fit asseoir à côté de lui, et après l'avoir regardé bien à fond :

« Pourquoi n'êtes- vous pas venu plus tôt?

Vous ne voulez donc pas y entrer une fois, dans ma petite église? Elle vous serait bonne, cependant. y>

Richard, maigri, creusé, de longues rides horizontales lui rayant le front comme d'une portée de musique, cherchait un prétexte pour se sauver bien vite, échapper aux reproches de ce vieux maniaque, propriétaire du culte; mais la tiédeur de la pierre, l'odeur amollissante des pavots, ce qu'il y avait d'attractif et de prenant dans la bonté du vieillard, l'enchaînaient à cette place.

« Vous êtes beaucoiip plus jeune que moi/disait le bonhomme en lui tapotant doucement les mains, mais on est bien près d'avoir le même âge quand on a la même douleur. . . Le mal dont vous souffrez, je l'ai eu, j'y ai passé comme vous, triste à mourir, triste à tuer... oui, parfaitement, à tuer... C'est drôle, n'est-ce pas? le père Mérivet, ce petit vieux si poli, si tran-

quille... Il s'en est fallu de ça... qu'un accès d'orgueil affolé en fit le plus lâche des assassins, car est-il rien de lâche comme un mari qui tue sa femme avec autorisation de la loi? »

Richard baissait les yeux sans répondre. Lui qui depuis huit jours ne rêvait que meurtre et vengeance et revenait à l'instant de la poste avec l'espoir d'y découvrir à la volée, dans le tri du bureau restant, quelque écriture révélatrice, s'exposer à de telles confidences ! Cela se voyait donc, les pensées sinistres que roule sur les chemins une tête brûlante; et pourquoi le vieux Mérivet, si secret d'ordinaire, éprouvait-il l'envie de lui raconter son histoire?

« Gette histoire, mon cher enfant, ressemble à la vôtre; seulement, moi, j'avais seize ans de plus que ma femme. J'étais petit, pas beau, dans le commerce jusqu'au cou, un commerce d'alfa, qui m'obligeait à de fréquents voyages en Algérie ; une seule chose à mon avoir,. je jouais du violon et pas trop mal. Mon Irène, née a Blidah, avait le teint doré, les yeux longs et câlins, un grand air de douceur. Sans . rien connaître à la musique, elle l'aimait comme vous, d'instinct, avec ses nerfs. La. caresse. des sons, l'ef-

q8 la petite paroisse

fleurant, la faisait frissonner toute; j'étais, je vous dis, d'une jolie force. Vous vous étonnez de ne m'avoir pas une fois entendu dans vos concerts du dimanche ; c'est que, depuis la mort d'Irène, jamais je n'ai plus voulu jouer.

« Notre seconde année de ménage nous donna un enfant qui ne vécut pas. Ma femme en eut un vif chagrin, d'autant qu'on nous avertit qu'elle ne pouvait plus être mère. C'est alors que, pour l'occuper, la faire vivre au bon air, j'achetai cette propriété des Uzelles ; elle s'y plaisait ou feignait de s'y plaire pour m'être agréable.' Elle mettait tant de bon vouloir à tout ! . . . Par malheur un peintre de renom vint s'installer dans le pays. Irène aimait les gens connus, je partageais avec elle ce travers de Parisien, l'orgueil d'avoir un homme célèbre à sa table. Accueilli chez nous, le peintre revint souvent. Un beau garçon aux façons théâtrales, la barbe en pointe, les cheveux à la Rubens et, sous ses airs prétentieux, l'imagination la plus riche, une parole colorée et prenante. Tout le temps qu'il était là, ma femme, penchée, buvait ses phrases; ensuite, j'avais beau faire chanter mon violon, c'est sa voix à lui qu'elle

écoutait, qu'elle suivait malgré Mendelssohn et Chopin. J'en souffrais, comme de la voir — ennuyée, silencieuse, quand nous étions seuls — s'animer, toute rose et brillante, rien qu'en entendant le pas de cet homme à notre porte.

Je le lui reprochais quelquefois en riant; mais mon rire devait détonner autant que le sien lorsqu'elle me répondait, l'air ingénu, surpris: « Tu crois?... mais non, je t'assure. » Bientôt je n'eus plus que cette pensée dans la tête : « Elle l'aime... elle l'aime... » La nuit, dormant à côté d'elle, je rêvais que j'étais très grand, très fort, plus beau que l'autre, et souvent, au lieu de dormir, j'épiais son sommeil, les cris de paçsion dont je devinais sa bouche gonflée, quoique pourtant il ne se fût rien passé entre eux. D'autres fois j'avais envie de l'éveiller en sursaut : «Aime-moi, aime-moi, ou je te tue. » Enfin, la sentant s'en aller de mon cœur un peu plus chaque jour, l'idée me vint de m'adresser à celui qu'elle aimait. Je ne sais pourquoi, j'associais dans mon esprit ce nom d'artiste à grandeur d'âme, générosité, compréhension supérieure. Un jour donc, je dis à cet homme très simplement: « Écoutez... je ne suis pas dd

ioo LA PETITE PAROISSE

« force... Je sens qu'elle m'échappe et qu'elle « va vers vous sans le vouloir... Pour vous, ce « n'est qu'une amourette, la satisfaction d'un ((instant... Moi, c'est toute ma, vie. Ne me la (( prenez. pas, je vous en supplie... laissez-la- ((moi, allez- vous^en. » L'homme répondit::

«C'est bien, je m'en irai. » En effet, il partit le lendemain, mais il l'emmenait avec lui.

« Ce que j'ai souffert, .vous en savez quelque chose; et encore,. moi, jetais seul, je n'avais pas un cœur à qui dire ma peine, une maman pour m'empêcher de faire des folies. Je les fis toutes. D'abord je voulus les rejoindre, bien décidé à les tuer tous les deux; ils étaient en Suisse, à Gersau, au bord du lac des Quatre- Cantons. Qu'il me parut triste ce lac, assombri des montagnes en reflet, teinté de nuit et de deuil, le soir où je débarquai, à deux pas de l'unique hôtel. Ma femme et son amant venaient de partir pour leKursaal. Je pris une chambre en face de la leur; je les entendis rentrer. avec tous les gens de l'hôtel. Il parlait haut dans le couloir, de sa voix câline et chantante ; mais il en avait une autre que je ne lui connaissais pas, ■sa^voix d'appartement, aiguë et dure,. qui m'ar-

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riva bientôt vaguement à travers leur porte fermée. Je gardai la mienne entr 'ou verte une partie de la nuit, et j'étais là, mon revolver à la main, guettant, prêt a bondir. Un détail bête me retint, le peu d'habitude que j'avais des armes, de celle-ci surtout achetée le matin du départ, toute chargée, et dont je craignais de mal me servir. Il me semble pourtant qu'au moindre soupir équivoque, au moindre appel voluptueux, je me serais rué sur eux comme une brute; mais ce que j'entendais ne ressemblait pas à des caresses. Lui, grondait furieux, haineux; elle, d'une petite voix -dolente brisée de larmes, suppliait, s'humiliait. J'ai su plus tard qu'il lui faisait une scène à propos d'un musicien du Kursaàl qu'elle aurait trop regardé, car il était jaloux, lui aussi, jaloux, méchant, jusqu'à la battre, et dans leurs querelles son grief sérieux, ce qu'il lui reprochait surtout, c'était d'avoir trompé son mari. D'entendre. cette petite plainte énervante et monotone d'un être que j'aimais tant, que je sentais souffrir si près de moi, des larmes ruisselaient sur mes joues, appelées par ses larmes, et, tout en me traitant de niais et de lâche, je me jetais sur mon lit

avec des sanglots et des cris que je cachais tout honteux sous l'oreiller... Ah! qu'il fait noir dans nos pauvres âmes, quand la prière ne les éclaire pas. Et, dans ce temps-là, je ne savais pas prier.

« Au petit jour, l'amant d'Irène sortit seul avec sa boîte et son chevalet. Il allait peindre dans la montagne. Ma femme devait dormir, la chambre était silencieuse. Je n'eus qu'à tourner le bouton et, sans savoir comment j'étais entré ni pourquoi, en assassin ou en mari, pour l'embrasser ou pour la tuer, je me trouvai auprès d'elle. Le peu de bruit que je faisais l'éveilla à moitié, car elle s'agita, mais son lourd sommeil d'un matin de mauvaise nuit la reprit tout de suite en longs soupirs. Elle avait dû coucher seule, lui sur le divan où traînaient des draps, ajoutant à l'encombrement de cette étroite chambre remplie de malles, de vêtements, éclairée par la double lumière matinale du ciel et du lac voisin. Quelle émotion de revoir ma bienaimée sur ce lit d'hôtel et de hasard, dans la même pose coquette que j'avais si souvent admirée, un bras replié soutenant ses cheveux, l'autre jeté sur le drap, dans sa nudité éblouis-

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santé. Là, oui, je crus que j'allais l'étrangler pour l'empêcher d'être encore à cet homme ; mais, comme je me penchais sur elle, halluciné de cette envie farouche, elle fut secouée d'un de ces longs demi-sanglots comme en a l'enfant qui s'est endormi grondé et chagrin. Je vis alors que ses yeux étaient rouges, ses paupières gonflées de traces de larmes, et une grande pitié me vint d'elle, toute ma colère tombée devant tant d'irresponsabilité et de faiblesse. Ah! il en parle à son aise, l'autre, le marchand de phrases, quand il nous commande avec un beau geste de théâtre : « Tue-la... » Encore faut-il avoir l'instinct du meurtre, une âme lâche et des mains de bourreau. . . Je gagnai la porte sans me retourner; une heure après j'étais parti.

« Rentré à Paris, incapable de me remettre aux affaires, je vins me réfugier ici et m'y trouvai si seul, si malheureux, que je finis par utiliser mon revolver, contre moi-même, cette fois... Ce petit trou rond que je me suis fait dans la tête, — le vieux Mérivet relevait ses cheveux blancs, montrait la cicatrice, — cet effleurement de balle m'a tenu deux mois ni

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mort ni vivant, hébété. Quand mon cerveau s'est repris à vivre, j'ai trouvé à mes côtés un homme admirable, un saint qui a soigné mon âme, et, mon âme une fois guérie, par la loi de charité et de pardon mes bras se sont rouverts à celle que j'aimais encoreetqui ne demandaitqu'a me revenir. Pauvre petite, quel retour ! Maigrie, changée, avec ce même rouge sur les pommettes qu'on voit aux feuilles des hêtres attaqués par les charençons, elle échouait de ses six mois d'amour libre comme d'une sortie d'hôpital.

J'espérais que ce joli coin vert, si heureusement placé entre la rivière et le bois, lui rendrait des forces. Mais elle continua à dépérir/ même après un hiver passé dans son pays, au milieu d'une forêt d'orangers, près de Blidah. Parfois, avec le sourire navré de ses beaux yeux qui chaque jour prenaient plus de place dans son visage, elle me disait : « Je t'aime, je suis heureuse et ((je m'en vais... Quel sort! »

(( Moi, j'avais confiance dans ma passion, dans sa jeunesse. . . Subitement lui revint la vie, du moins le goût et l'apparence delà vie. Les romans de Herscher avaient fait ce miracle.

Tout un été, son dernier été, elle le passa dans

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notre jardin , que vous voyez de l'autre côté de la route, frileusement blottie en plein soleil au fond d'une guérite en osier, à lire et relire les délicates histoires d'amour du romancier, une entre toutes : «La Brodeuse d'or », qu'elle préférait pour cette jolie figure de Yamina dont elle s'amusait à copier et porter le costume, la- veste de velours pailleté et la coiffure de sequins sur ses longues nattes. « Que dirait l'auteur, s'il « me voyait en Yamina? me demandait-elle « souvent... Est-ce que je lui ressemble?... » Moi, sans savoir, je répondais : « Bien sûr... » songeant avec tristesse que si le romancier eût été là, il aurait vu comme je les voyais, juste au-dessus du fauteuil de sa coquette Yamina, aux beaux yeux de fièvre, le linge étendu sur le balcon de sa chambre, son linge de malade, l'oreiller, le matelas, qui séchaient, trempés des sueurs de l'insomnie. Cependant, cherchant à lui plaire, à la dorloter jusqu'au bout, je lui demandai un jour si elle aurait quelque joie à se trouver avec Herscher, si elle désirait que je lui écrive de venir. Mon amour durait encore, mais mon orgueil jaloux était bien guéri, comme vous voyez; tout cela est si petit devant

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la mort I Irène, très émue, resta silencieuse et m'envoya pour toute réponse un baiser du bout des doigts en sanglotant.

« Je la perdis quelque temps après, en ces premiers jours d'automne où dans les champs dégarnis les corbeaux remplacent les hirondelles. Et seulement alors j'appris qu'elle avait une correspondance avec l'illustre romancier, , qu'elle était une de « ses inconnues » dont luimême a raillé depuis la folie amoureuse. Que voulez-vous ? ma pauvre femme était une romanesque. La vie plate, dans le sillon, l'épouvantait. Sans l'avoir jamais vue, le grand homme lui répondait : Madame X..., poste restante ; Villeneuve-Saint-Georges, Et, chaque samedi, Barbe allait chercher et porter un nouveau courrier ; c'est elle qui m'a révélé le mystère de cette correspondance, bien inoffensive, je suppose. Je dis «je suppose », car j'eus le courage de ne pas ouvrir une des nombreuses lettres, toutes de la même écriture, trouvées dans un tiroir de ma femme. Je les ai renvoyées à l'homme célèbre avec ces mots : « Votre inconnue de Villece neuve est morte. Si vous voulez savoir son « nom, vous le trouverez au fronton d'une petite

« église bâtie pour elle sur la route de Corbeil, « entre Draveil et Soisy. » M. Herscher n'est jamais venu. »

Il y eut un moment de silence, traversé de roucoulements de pigeons sur le toit de l'église, de cloches lointaines, apportées par la rivière comme sur un tremplin sonore. Puis Richard, avec un méchant rire :

« Votre récit, mon bon monsieur, prouve que pour trahir et pour mentir toutes les femmes se valent, et que, parmi les hommes, bien peu auraient votre indulgence, votre bonté. »

M. Mérivet le regarda, navré d'avoir été si peu compris.

« C'est ma faute, dit-ii. Je n'ai pas su voua rendre l'écart existant entre mon Irène et moi. Elle avait tout ce qui me manquait, beauté, jeunesse ; par elle je fus heureux pendant des années, sans me préoccuper de son propre bonheur, sans lui demander une fois : « Que te « manque-t-il? » Devant des juges qui seraient des juges, rien que dans cet égoïsme la faute de la femme trouverait sa justification. Combien d'autres raisons pourraient l'absoudre ! De quel droit, par exemple, exige-t-on qu'elle soit la

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femme d'un seul homme, quand l'homme ne se contente jamais d'une femme unique? Pendant des années, Irène a vécu seule à la maison, n'ayant son mari que le soir, et loin de son pays, loin de sa mère, sans enfant. Pas d'enfant dans le ménage, voilà la grande excuse... La maternité est la raison d'être de la femme, sa fonction, sa joie, sa sauvegarde .. A vous comme à moi, mon cher Richard, il nous a manqué un enfant. »

Féniganse leva furieux. Ce qu'on lui disait là, il ne le savait que trop. Lydie s'en désespérait assez, de ce manque d'enfant. Mais tout à sa vengeance, il ne rapprochait pas dans son esprit les deux lignes d'un raisonnement et se contentait d'invectiver .

« Alors, selon vous, ce qui nous arrive est le mieux du monde, la femme fait bien de tromper son mari ?

— Non ! je veux ; seulement qu'il y ait une défense, et qu'on l'écoute avant de condamner.

— La femme a trouvé la meilleure façon de se défendre, elle file, » dit Richard avec rage.

Le vieux, clignant ses yeux finauds, le força doucement à se rasseoir sur la pierre, à son côté :

« Ehoui, elle s'en va... Et n'est-ce pas plus digne que de rester, en mentant et se cachant ? Cette mise hors la loi sociale et mondaine ne vaut-elle pas mieux que l'adultère, installé' sans danger ni scandale? Je dirai plus : l'absence de votre femme vous facilite de plaider sa cause vis-à-vis de vous-même,, de regarder bien r en face son malheur et le vôtre,, afin d'être tout prêt pour le grand jour de la réconciliation* et du pardon.

— Je ne pardonnerai jamais, moi, » grinça»

Richard, les dents serrées.

Le; vieillard secoua la. tête :

- « Vous croyez cela, parce que vous êtes encore torturé de cet; horrible mal dé r jalousie, dont j'ai souffert autant que vous et dont vous guérirez comme moi.

— On guérit quand on n'aime plus.

— Détrompez-vous.* La jalousie n'est pas la même chose que l'amour; . elle tient de lui, certes! On le sent à la volupté qui se mêle à ses -plus abominables souffrances... Dieu, quand je me rappelle la joie que j'éprouvais à' faire dire à ma femme qu'elle pensait à son peintre, qu'elle l'aimait par-dessus tout. J'en

mourais, et c'était sauvagement bon... Tout de même, l'amour peut exister sans lit jalousie, qui en est comme la fièvre, le délire J Délire orgueilleux quelquefois, plus encore que passionnel. « Est-ce possible?... un autre plus « beau, plus aimé que moi I » La preuve que la jalousie est une sensation à côté de l'amour, indépendante de lui, c'est que partout l'amour se montre identique à lui-même, en Orient comme en Occident; tandis que la jalousie des Orientaux ne ressemble pas à la nôtre. Ainsi l'Arabe n'a pas la jalousie du passé, peut-être la plus triste, la plus rongeante. J'ai connu près d'Orléansville un caïd qui parmi ses quatre femmes en préférait une, plus belle il est vrai que les autres. Baïa, ancienne danseuse et courtisane. Un roumi amoureux n'eût pas cessé un jour, une heure, de torturer cette malheureuse avec les frasques de son exécrable jeunesse. Mon caïd, au contraire, très indifférent à ce passé enfoui, disparu, puisqu'il le connaissait et l'oubliait volontairement, se montrait, pour le présent, d'une jalousie féroce, si bien que Baïa s' étant permis un léger flirt, comme vous dites, avec un interprète de l'armée, son mari lui balafra

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la figure et la gorge de je ne sais combien de coups de kandjar. La femme échappée à la mort par miracle, le caïd fut condamné à cinq ans de pénitencier à Ajaccio, de là, il écrivait régulièrement à son frère, chargé de surveiller ses femmes et son bien, et chaque en-tête de lettre, au lieu de la formule arabe de rigueur la ilah ill Allah, portait cette recommandation, toujours la même : veille sur Baïa. Preuve que sa jalousie ne désarmait pas.. Tenez, le grand homme dont mes parents m'ont donné le nom, bien mal adapté, poverino, car je n'eus jamais rien d'héroïque, — Napoléon, quasi Arabe d'origine, avait la jalousie orientale. Ses lettres à Joséphine nous le montrent sans inquiétude d'un passé terriblement tumultueux, tandis que tout lui est soupçon et torture de sa vie présente... De cette même Bâïa dont je vous parlais, j'ai retenu cette réponse au président des assises, qui lui demandait pourquoi elle était si coquette, avec un mari tellement jalou» : « Pour « lui apprendre à mieux me surveiller, » dit-elle tranquillement. Combien de maris, en effet, non seulement ne surveillent pas leur femme, mais l'exposent au danger, par vanité, par in-

lia LA PETITE PAROISSE

souciance ou maladresse ! Le peintre qui m'avait yole la mienne, n'est-ce pas moi qui suis allé le chercher, qui l'ai introduit dans ma maison?

Et vous-même, mon cher voisin, êtes-vous certain d'avoir toujours bien surveillé Baïa? »

Ici, la vieille soutane râpée du vicaire traversa le petit clos, au milieu des abeilles et des pavots à longue tige. En passant, l'abbé Cérès,. montagnard ariégeois resté alerte malgré son âge, les cheveux blancs et drus, s'inclina très humblement.

« Surtout, monsieur l'abbé, n'oubliez pas que nous déjeunons ensemble, » lui jeta le vieux Mérivet. Puis à Richard, quand le prêtre fut hors de portée de sa voix :

« Voilà l'homme, voilà le saint qui m'a guéri, qui m'a sauvé

— Comment, M. Cérès ? dit Richard qui, depuis l'enfance, depuis le catéchisme, connaissait le vicaire et le traitait un peu en inférieur, car le pauvre abbé n'était pas reçu dans les châteaux, les maisons bourgeoises, où on le trouvait trop excentrique, mal tenu, les mains douteuses.

— - Oui, ce prêtre admirable est venu à bout

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de mon orgueil... Je sais ce qu'on dit de M. Cérè* dans les sacristies officielles ; mais si vous entrez à la Petite Paroisse, et il faudra bien que vous vous y décidiez une fois, vous comprendrez pourquoi j'ai pris comme desservant ce simple aux yeux clairs, absent des soins de la vie, et quand vous l'entendrez réciter le Pater, il a une façon de dire « comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. . . » qui vous touchera jusqu'au cœur, vous guérira, puisqu'elle m'a guéri.

— Il est des offenses impardonnables, des blessures qu'on ne guérit jamais, gronda Richard sourdement... L'homme outragé se .venge et frappe. Je suis pour Shakespeare contre Jésus.

— Ah! oui, Shakespeare, Othello... J'ai lu ça, pour savoir, pour me renseigner, quand j'avais le mal; mais il n'y entend rien, votre Shakespeare. Son Othello n'est pas un jaloux, c'estun nègre, un pays chaud, passionné, brutal, rien de plus. La marque de la jalousie, quand elle envahit un être, est de rendre féroce le plus doux, d'initier brusquement le plus candide à toutes les dépravations, de donner aux anges, aux vierges une imagination sata-

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nique et tous les mots de passe de la débauche. Pour qu'Othello fût vrai, il faudrait, quand la jalousie le gagne, que l'âme envieuse et perverse d'Iago, le seul vrai jaloux de la pi^ce, entrât dans lui, l'habitât... Le coup de génie, par exemple, est d'en avoir fait un mulâtre, de lui avoir donné l'infériorité de la race, une laideur, une infirmité. Chez l'infirme amoureux, la jalousie semble naturelle ; elle s'explique moins chez un gars bâti comme vous, mon chervoisin. »

Richard sourit tristement; il se connaissait une infirmité cruelle, cette timidité dont tant d'années de ménage n'avaient pu venir à bout. Une fois, une seule en huit ans, il avait osé aimer sa femme comme il la désirait, à pleines lèvres, à pleins bras, et encore il était gris, cette nuit-là. Tandis que l'autre, le jeune monstre, trouveur de mots brûlants , expert à toutes les caresses... Ah ! le beau voyage de noces qu'ils devaient faire... Un sursaut violent le mit debout, avec le geste d'écarter, d'arracher quelque atroce vision de ses yeux.

« Où allez-vous ?. . . Richard ! . . .

— Non... non... toujours voir ça, c'est fini. Je ne peux plus. Adieu . . . adieu ...»

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Il crachait les mots d'une voix rauque, lancé à pas furieux sur le grand chemin. Derrière lui, le vieux Mérivet resta songeur, un peu inquiet de ce brusque départ, se demandant si avec toutes ses vieilles histoires, ses dissertations sur la jalousie, il n'avait pas excité le pauvre mari, au lieu de le calmer. Dans le silence et la chaleur du petit clos, où le murmure des abeilles semblait la vibration de la lumière sur la floraison bleue, rose, mauve, pourpre, des pavots, le bonhomme se levait au bout d'un moment, tout étourdi, quand un break passa, chargé de monde, toilettes claires, ombrelles éclatantes. L'église de pierre blanche, en haut de laquelle tourbillonnaient des colombes, ce vieux monsieur à la boutonnière mouchetée de rose, fermant sa grille d'un air important et soigneux de propriétaire, intriguaient les promeneurs qui s'arrêtèrent.

« Peut-on visiter ? » demanda du haut de l'impériale une des plus fraîches ombrelles.

M. Mérivet sourit, très flatté :

« Visiter? Pourquoi faire? L'église n'a rien de curieux, mais tous les dimanches, à neuf heures, nous avons messe et sermon, et je

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« Hll.ll

vous réponds qu'elle n'a pas sa pareille, la messe de la Petite Paroisse. »

Il salua, rentra chez lui, de l'autre côté de la route, -avec une vanité qui s'exaltait à entendre, sur le break arrêté, une jolie voix de femme lire tout haut l'inscription i lapidaire:

NAPOLÉON MÉRIVET

CHEVALIER DE L ORDRE DE SAINT-GRÉGOïRE-LE-GRAND

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