A BATI CETTE ÉGLISE
JOURNAL DU PRINCE
Votre lettre,, mon cher Vallongue,. m'est re^ vende de Messine, que je vous avais désignée comme ma première escale;, notre voyage autour du.monde s'étant trouvé subitement interrompu.
L'effet produit par mon absence sur le perr sonnel de. Stanislas, l'allocution du directeur au réfectoire, la prière du P. Salignon pour le prompt retour d'une ouaille égarée, tout le récit pittoresque et précis que vous me faites des jours qui ont suivi mon départ, m'a beaucoup amusé, et j'en avais grand, besoin, car tout n'est pas rose donc le métier de ravisseur. Pardon, encore, et.
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merci pour la peine que vous avez prise de rapporter mon baluchon à Grosbourg sous cette pluie battante, et aussi pour le très frugal déjeuner qu'on a dû vous servir dans la somptueuse vaisselle plate aux armes de la maison. Ne mentez pas, je connais l'ordinaire lorsque la duchesse est là. En pleine saison des fruits, vous avez dâ manger des pruneaux et des mendiants au dessert ; et puis, vous avez eu une duchesse de méchante humeur, à qui je venais défaire un nouvel appel de fonds. En ces circonstances, le sang du baron Silva bouillonne et crie contre moi. La sombreur de mon père s'explique moins si, comme vous le dites, ses jambes lui reviennent de jour en jour. Il devrait être rayonnant. Quant à maître Jean, mon ancien précepteur, ce mot de cavata qu il vous a chuchoté, en parlant de son élève, n'a quun lointain rapport avec le tiroir à cravates ou j'entasse mes lettres et bibelots d'amour. . . // voulait surtout vous faire entendre que je suis un irrésistible kveur de femmes. Le pauvre garçon a pu s'en rendre compte, comme assidu témoin de mes amours qu'il accompagnait sur son violoncelle... Oui, le petit clocher en haut de la côte, aperçu à travers l'ondée avec quelques maisons
serrées tout autour et, dans le fond, le grand rideau vert de la forêt de Sénart, est bien V église des Uzeties. On l'appelle dans le pays « la Petite Paroisse » et, plus pittoresquement, « la Paroisse du bon cocu », à cause du vieux bonhomme qui Va fait bâtir. Donc l'endroit était privilégié pour mon aventure.
C'est là qu'un matin du mois dernier, j'attendais au petit jour ma maîtresse, M me F..., dans un coupé aux armes et à la livrée de Grosbourg, ce qui n,e manquait pas de désinvolture, vous en convmt&rçz. Le délicieux Alexandre avait tout disposé pont* notre faite, fourni l'argent, tracé les itinéraires ; je vous recommande le garçon, il est cher, mais incomparable.
Gagné Melun parles bois, pris le train jusqu'à Lyon, et après une halte de quelques heures, filé sur Cassis oà nous arrivions le lendemain soir. Tout le voyage, un enchantement. Cette jolie fille sautant de son lit dans ma voiture, sans même le temps d'attacher son corsage, nos premières étreintes trempées de menthe et de rosée, l'ivresse de nous croire poursuivis dans cette course folle à travers bois, parmi le craquement des branches,
le bruissement des feuilles contre les vitres ; pardessus tout, la joie délicate et sauvage de sentir qu'on échappe à la règle, au devoir, qu'on chasse en terre défendue. Enfin, Cassis, Iç mer,, à la pointe de la jetée le Bleu-Blanc-Rouge, sa grande voile goélette à mi-mât, n'attendant plus que nous pour ouvrir son aile. Tout cela, oh! tout cela, subrexquis.
Mais à peine embarqués, par un cpturi spjr vert et lilas, oà mon amie et moi commericions-àgQûter, je crois bien, le plein de la joie physique, enlacés et couchés sur le pont, bercés par un admirable chœur de voix d'hommes qui venait d'un corailleur napolitain tirant la mèïïie bordée que nous et mêlant ses sonorités joyeuses au doux ruissellement du sillage, au cliquetis de la flamme en haut du mât, horrible, most horrible ! voilà ma bien-aimée prise d'un abominable mal de mer qui ne l'a plus quittée de la nuit ni du lendemain, nous a obligés à relâcher pour un mois,, deux mois, peut-être toujours. Comme fiasco, il n'en est pas de plus complet. Je vous ai dit quelle délicieuse compagne de route j'avais choisie entre bien d'autres, aventureuse et voyageuse, passionnée cfu bateau et de la voile, sachant tenir la
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barre, larguer une écoute aussi bien que moi, le type de la femme pour navigateur. Va. te promener ! Il faut quelle ait le. mal de mer. .,. et quel mal de mer, effroyable, incurable.
Que faire, maintenant ? Renoncer à mon beau voyage? Renvoyer le BleurBlanc-Rouge à Cardiff, en laissant au brave Nuitt les quinze cents livres avancées pour trois mois. de. paye? Je ne m'en suis pas senti le courage. Non plqs que d'aller nous installer bourgeoisement, la comtesse et moi, — comte et comtesse des Uzelles pour les voisins de table d'hôte et les registres d'hôtel, — dans une villa au bord du lac de Lucerne ou de Genève, pour émigrer ensuite aux lacs, italiens. La vie à deux dans ces conditions,, c'est le suicide par l'ennui, M moins d'être amoureux ou poitrinaire, ce qui n'est pas mon genre;, ni le vôtre, n'est-ce pas, Vallongue?.
Pour me donner le temps de réfléchir, j'ai remisé mon yacht sous le grand rocher de Monaco et hué le. premier étage d'un de, ces caravansérails de Monte-Carlo, pompeusement groupés, autour de la. maison, de. jeu. Bien que ce ne soit pas encore la saison, il y a foule aux tables de roulette, , foule d'étrangers * seuler^ent. I^espre-
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miers jours, j'ai gagné la forte somme ; puis j'ai perdu, en sus de mon gain, les quarante ou cinquante mille francs qui me restaient. La malechance ayant voulu qu'Alexandre ne fût pas aux Uzelles pour répondre aussitôt à ma demande d'argent J'ai été obligé de reprendre au capitaine Nuitt l'avance que je lui avais faite; vous pouvez vous figurer sa déception, son épouvante. Et la paye de F équipage, by God? et la pension de mistress Nuitt? Pendant huit jours, j'ai dû supporter ce baragouin avec des variations à mourir de rire par le captain, le second, le stewart, bonnes figures anglaises, congestionnées, consternées, me poursuivant partout, au* bureau de poste, aux tables de jeu, agitant sur les blanches terrasses de F hôtel, sur la route ombragée de Monaco, les ombres frénétiques et comiques d'une pantomime de Hanhn Lee. Enfin, les galions arrivés, captain Nuitt, sa femme et son équipage contents et soldés, je continue à jouer, parce que les journées sont longues, mais à l'abri désormais de tout fâcheux emballement.
Très désolée d'abord du contre-temps dont elle est cause, ma maîtresse s'est vite résignée, grâce aux deux excellents Pleyel, et à l'auditoire corn-
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plaisant de notre caravansérail. Ajoutez la joie du confortable, de l'élégance, et celle, incomparable, de s'entendre dire par un maître d'hôtel : « Madame la comtesse est servie, » en entrant dans la salle à manger au bras de M. le comte. Les titres, les blasons, c'est le rêve de cette petite bourgeoise sans parents, et qui, dans l'orphelinat où fût accueillie son enfance, a grandi avec Vidée qu'elle était d'origine noble, archi-noble. Il est vrai qu'elle ne manque pas de distinction, la taille longue et pliante, F air facilement insolent, le front étroit, admirablement encadré; mais de grands pieds et de grandes mains, aussi commodes pour le piano — clavier et pédale — que peu rassurants sur l'origine. M'aimerait-elle, si je n'étais fils de duc, prince moi-même? J'en doute. Elle est trop jeune pour que mon jeune âge l'ait amorcée, ainsi que telle mûre baronne, amie de nia mère et goulue de chair fraîche. Bien que démentis par ma taille et ma carrure, mes dixhuit ans la gênent plutôt, et aussi la candeur, Vingénuitê qu'elle me suppose. Pauvre fille.
Il reste encore des femmes sentimentales. Ma maîtresse est de celles qui vous disent : « Viens pleurer sur mon épaule. » Et à ce propos, mon
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cher WiUcie,.que je vous raconte, cela, vous servira à V occasion, comment j'ai pu vaincre ses toutes dernières résistances: Nous étions seuls, le soir, dans une resserre au fond de son parc Ce qu'il m 9 avait fallu d'astuce pour l'amener là!.*. Rien de plus, par exemple ; prières, lamentations ne. m'avançaient pas , de ça. Rour achever de me rendre ridicule, on. l'est si aisément en un pareil débat, une poussière m'entre dans les cils. Je me frotte avec énergie, tout en poursuivant mon attaque; mes, yeux rougissent,, sont. en larmes,, ei, brusquement, je la sens qui. s, abandonne :. « Tu pleures?... tu doutes que je t'aime?... Oh!. non,, ne pleure plus, ne doute plus... prends-moi., » Et la méprise dure encore, elle me croit très. amoureux, sans m' aimer beaucoup ellerméme. .
N'est-ce pas une chose curieuse quelle se soit lancée dans une telle, aventure,, avec si peu de combustible passionnel? Est-il vrai, comme elle l'affirme, que « ça l'ennuyait de mentir »? Ce n'est pourtant pas ennuyeux; et dans le duel de l'homme et de la femme, t arme de la faiblesse,, l'arme enfantine et féminine,, le joli mensonge, délicat et pervers, ciselé par de pertes mains, artistes, me paraît du jeu le. plus agréable .... Non ,
le mensonge ne T ennuyait pas. Elle s'ennuyait, tout simplement. Victime de la vie monotone et désœuvrée, elle a préféré se livrer à tous les caprices de mes dix-huit ans, à tous les dangers d'une montgolfière à feu de paille. Qu'espèret-elle?En admettant qu'elle parvienne à divorcer, j'ai, moi, pour ne pas l'épouser, mille prétextes d'âge et de situation. D'ailleurs, il n'est pas question de divorce pour elle. Son mari, M. F.,., qu'on supposait un gros indifférent, Alexandre m'apprend qu'il crève de maie rage et pourrait nous fondre sus un de ces' matins. Mais cette jalousie de mari me semble moins redoutable que celle de mon père, le général.
Oui, mon cher Vallongue, mon père jaloux de moi, amoureux fou de ma maîtresse qui, très au fond du cœur, garde un sentimentplus vif au héros de Wissembourg qu'à son innocent de fils. Ce sentiment, la pitié l'a-t-elle fait naître, ou existait-il avant la maladie du général? Je l'ignore; mais des mois et des mois, je . les ai vus, elle au piano, lui dans son fauteuil d'infirme, échanger des regards plus signifiants que des paroles, et j'ai senti souvent qu'avec une - roucouleuse de son i genre, ce blessé, gavé d'ans et de
gloire, était un rival dangereux. Le vieux, lui, me devinait, il se méfiait de la cavata, convaincu que je finirais toujours par triompher, à cause de mes jambes et.de tout ce qui lui manquait. Ah! que j'ai dû le rendre malheureux, surtout quand elle venait passer l'après-midi à Grosbourg, et que je l'emmenais par toute la maison et le jardin. Imaginez don Juan cul-de-jatte : 9 le malin des malins, celui à qui on ne la fait pas, comme il dit, et qui, lui, Fa faite à tout le monde, figurez-vous cet homme vissé dans un fauteuil, réduit à guetter de loin, derrière une vitre, à se dire tout le temps : « Oh sontrils? . . . Qu'est-ce qu'ils font? » soupçonneux, rongé, se traînant sur ses pilons pour venir écouter aux portes, lâche, furibond, en larmes. C'était mon père, cet homme-là. Comme je comprends que pour finir cette torture, l'idée lui soit venue de m'enfermera Stanislas! A quoi j'ai répondu, du tac au tac, par la double escampette du jeune homme et de l'amoureuse... Maintenant, il pourrait très bien se faire, surtout après le faux départ du Bleu-Blanç-Rouge qui nous a laissés sous sa coupe, que mon père abusât de ma minorité pour me réintégrer à Grosbourg et même à Stanislas. Non! ce serait trop drôle.
que je rentre en préparatoire... Avec ma maîtresse, alors? La tunique lui irait si bien. Et voilà un dénouement qu'elle* n'a certes pas prévu.
Songe-t-elle à quelque chose, du reste? il me serait difficile de le savoir; et c'est vraiment bien extraordinaire cette fermeture, cette impénétrabilité de deux êtres qui vivent l'un contre Vautre, s'endorment sous la même moustiquaire. Parfois, je pense au cri d'horreur qu'elle pousserait, si elle entrait dans moi subitement; ce moi, tellement obscur et trouble que je m'y perds, que j'y ai peur, si elle l'habitait tout à coup, quelle épouvante! si seulement elle ouvrait cette lettre. . . Ce serait pour tuer le peu d'amour qu'elle peut avoir, à moins que tout le contraire arrivât. Quelle est donc cette duchesse du grand siècle qui prétendait que pour aimer un homme en plein, la femme devait le mépriser un peu? Voyez-vous que, las de ma maîtresse, et pour la dégoûter de moi, me montrant tel que je suis, je change en passion son amourette? Non, mieux vaut laisser faire la destinée et Notre-Dame de Fourvières, en qui la charmante fille a la plus aveugle confiance. A ce point que, partie de chez elle presque nue, elle a voulu en arrivant à Lyon, même avant de s'acheter une
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chemise, monter en pèlerinage à Fourrières et s'y munir de scapulaires et de chapelets b'énits. Je ne l'en ai pas détournée; c'est si joli le cliquetis des médailles sur une gorge blonde, c'est si bon le plaisir qui devient un péché, la volupté savourée dans le remords et dans tapeur!
Parmi les étrangers plus ou moins hybrides qui dans cette saison habitent notre hôtel ou viennent seulement y manger, nous nous sommes liés avec un jeune ménage, les Nansen. Le mari, Suédois, professeur dans une faculté quelconque de son pays, ayant eu la poitrine malade, s' était fait donner une misson dans le midi de l'Italie. Il en revient, marié depuis huit mois avec une très jolie fille d'un hôtelier de Palerme. Lune de miel passionnée, attelage Nord et Midi d'un amusant contraste. L'homme, un roux à lunettes, doux;rachitique, les épaules en ailes cassées, des yeux du Nord, fins et pâles. Quelqu'un a dit : « En montant vers le Nord, les yeux s'affinent et s'éteignent. y> Tels ne sont pas les beaux yeux myopes de Nina, M me Nansen, deux grains de raisin noir, tentants et luisants dans cette splendide chair italienne. La femme un peu ronde, mais si vraiment
jeune et naturelle, se frôlant à son mari avec un rire de maîtresse aimée, des frissons de plante heureuse qui se dresse et s'épanouit au soleil. Notre présence à V hôtel, où ils venaient prendre leur repas d'une villa voisine, dérangea l'harmonie du ménage. Les jolies toilettes de ma Parisienne, sa réserve hautaine, impressionnaient visiblement M. Nansen, qui trouvait tout à coup à sa Nina des corsages criards et l'air commun. Mais le pauvre garçon était bien trop timide pour me laisser espérer qu'il prendrait jamais la relève de mon quart, quelle que fût son envie et peut-être la mienne. De quoi est faite cette timidité, si fréquente parmi nous, et que la femme ignore? Je vous ai parlé de M. Poum-poum; Nansen, comme timide, me fait penser à lui. Un de ces êtres qui trébuchent dès qu'on les regarde marcher, qui font effort pour pousser la porte d'un magasin, et, dans la rue, rasent les murs, voudraient les trouer, y disparaître. Poum-poum, dont j'ai eu toutes les confidences, me parlait d'un de ses amis qui se grisait pour oser être tendre avec sa femme, et j'ai toujours pensé que c'était lui-même, cet ami. Mon Danois est de cette force. Un soir, au salon, il jouait une valse lente de Brahms, en regardant
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ma maîtresse comme en extase. J'étais près de lui, je lui dis tout bas : « Prenez garde, Nansen, ça se voit... » Au lieu de me demander ce qui se voyait, il devint très rouge et laissa tomber ses lunettes sur les touches.
Quand je la taquinais à propos de son muet amoureux, Lydie me répondait en souriant :
<( Mais il me semble que la femme ne vous déplaît pas non plus... » Et, de vrai, cette petite Nina m'amorçait par son double attrait mystérieux de femme et d'étrangère ; en plus, très éprise de son mari, excitante. Ma maîtresse l'a-t-elle compris? Est-ce la peur d'un de mes caprices qui l'a décidée à quitter Monte-Carlo brusquement? mais un matin, il y a huit jours, à l'heure où le capitaine Nuitt vient flegmatiquement aux ordres, elle se déclara prête à reprendre la mer, malgré l'avis des médecins. On convint de relâcher à Gênes et, dans le cas oh ce court voyage ne la fatiguerait pas, de continuer sur Malte et la suite,
« Si nous emmenions les Nansen jusqu'à Gênes ? » proposai-je d'un ton négligent. Après avoir cherché ma pensée jusqu'au fond de mes yeux, ce qui n'est pas commode, elle décida* très fière comme toujours :
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« Emmenons les Nansen. »
A deux heures, le jour même, le Bleu-Blanc- Rouge sortait de Monaco, toute sa toile au vent. Mais avant le soir, au large de Vintimille, nous attrapions le plus joli coup de foutreau ; grêle, tonnerre, tramontane, la mer démontée, et M me F..., écroulée sur son lit, sans la force d'un mouvement, d'une plainte, agonisante. A côté, dans le salon traversé d'éclairs, Nansen'vomissait à pleine cuvette, sans plus songer à l'amour. Nous aurions pu, sa femme et moi, nous rouler sur les divans, nous embrasser devant lui, qu'il n'eût pas trouvé la force d'un geste. Mais la pauvre Ninette était bien loin de ces idées. Folle de peur, elle passa toute la soirée agenouillée, cramponnée au fauteuil de son époux, et, chaque fois qu'un éclair illuminait les hublots, c'étaient d'éperdus signes de croix, des litanies criées, sanghtées : « Sainte Barbe, sainte Hélène, sainte Marie-Madeleine... » Pour flirter dans ces conditions, il m'eût fallu l'âme romantique et blasphématoire d 9 un personnage d 9 Eugène Sue.
Le lendemain, complications nouvelles. Nansen se trouvait pris d'une hémoptysie violente, conséquence de ses malaises; et la pharmacie du bord
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manquant de per chlorure, nous dûmes atterrir à San-Bemo pour le prompt soulagement de nos malades. Dès le soir, pendant que le Bleu-Blanc- Rouge tirait des bordées sans fin, pour venir reprendre sa place à côté du yacht de Son Altesse, au pied du rocher de Monaco, nous rentrions tous à Monte-Carlo par la Corniche. A F hôtel m'attendait une lettre de mon père, martial appel de clairon à l'honneur, à la patrie. Depuis cent ans, toujours nous avons eu un Dauvergne sous les drapeaux, et en belle place; si demain la guerre éclatait, si la France avait besoin de ses fils, qui marcherait, chez nous ? Quatre pages de ce lyrisme, pour m' engager en définitive à lâcher ma maîtresse et à entrer à Saint-Cyr. Vous pensez si toute cette claironnée m'a laissé froid.
La guerre m'ennuie, je la trouve bête et sale. Des deux façons d'envisager un champ de bataille, la verticale, celle du cavalier, le sabre au clair, droit sur l'étrier, un coup d'eau-de-vie dans la tête, et l'horizontale, celle du blessé qui se traîne, le ventre ouvert, dans l'ordure et le sang, je n'ai jamais pu m imaginer que la dernière, qui m'a dégoûté, sinon effrayé. Le lendemain de Wissembourg, mon père disait en par-
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lant du combat : « Il y avait de la viande... » Ainsi m' apparaît la guerre, Joute en viande, en viande abattue et charretée, non pas en belle chair sur pied, étincelante et vivante. Je ne suis pourtant pas lâche. L'autre nuit, si vous m'aviez vu tremper le nez dans le vinaigre avec la solide équipe du Bleu-Blanc-Rouge, je ne renâclais pas. Non, j'aurai mes moments comme tout le monde, seulement le carnage me fait horreur. En plus, les mots : patrie, drapeau, famille, n'éveillent en moi que des échos hypocrites, du vent, du son. Vous êtes pareil, mon cher Vallongue, avec cette variante que, chez vous, tout vient de l'étude, de la réflexion. Votre cerveau, comme celui de tant de jeunes Français, est une conquête de la philosophie allemande, conquête autrement sérieuse que celle de l'Alsace et même de la Lorraine. Kant, Hartmann, surtout l'autre, le fameux, vous savez qui je veux dire, ont démonté devant vous le décor de la vie pièce à pièce; l'érudition du sentiment et de la sensation a détruit en vous la faculté de sentir.
Mais moi, moi qui ne sais rien, qui n'ai rien lu ni appris, comment suis-je au même point de lassitude et de décrépitude morales? Pourquoi
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suis-je déjà desséché, ravagé, à dix-huit ans à peine? D'oà me vient ce mépris de tout devoir, de toute tâche, cette révolte contre n'importe quelle loi?... Mon nom, ma fortune, ma jeunesse, et une âme d'anarchiste. Pourquoi ça? Vous à qui je dis tout, qui me savez à fond, Vallongue, tâchez donc de m expliquer à moi-même. M'appréciez-vous simplement — votre lettre semble me le dire — comme un produit de la nouvelle école, un échantillon du tout dernier bateau ? Nos aînés alors seront surpris. Ceux qui s'en vont et ceux qui viennent ne se ressemblent guère, je le sais; mais cette fois, si j'en juge par mon père et moi, les ponts sont bien rompus entre les deux générations, et, d'une rive à l'autre, l'incompréhension pourrait s'exagérer jusqu'à la fiaine.
Il est certain que j'ai lu à ma façon la lettre du général, n'y voyant que son retour à la vie et le désir de ravoir sa chère M me F..., par qui, je dois l'avouer, ses frais d'éloquence militaire ont été mieux goûtés que par son fils. Ma sentimentale amie en avait les yeux tout embués ; depuis quelque temps du reste, ces accès de sensibilité sontfré* quents chez elle, même inquiétants. C'est cela
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qui en serait une aventure!... Ici, pourtant, ses larmes venaient d'une source toute morale; je la sentais bouleversée, prête aux plus grands sacrifices. Ah! le vieux lascar, sa lettre n'était pas tant pour moi que pour celle qui la lirait par~ dessus mon épaule, en pensant à lui. Et je prévois maintenant une démonstration paternelle encore plus vive. Parions qu'il va venir en personne nous jouer une bonne scène de mélo pour décrocher du même coup sa maîtresse et son garçon, deux timbales au lieu d'une. S'il croit que je l'attendrai!... D'abord, la roulette ne m'amuse plus, encore une sensation tombée dans le gouffre; elle ne valait pas l'ennui de cuire dans ce paysage d'Afrique, aveuglé de soleil et dépoussière chaude^ assourdi par cette crécelle des cigales qui semble le bruit monotone de la lumière.
Le mieux serait de repartir sur mon yacht, en confiant Lydie à des amis qui me la ramèneraient^ par terre, dans quelque coin perdu de Bretagne ou d'Italie. Mais qui? C'est fini, les Nansen... J'oubliais de vous dire que le malheureux Suédois fut emporté par une phtisie galopante, le lendemain de notre rentrée. A ce propos, monsieur le philosophe, que je vous soumette comme à mon
confesseur un cm passionnel et mystérieux, presque indisable.
Voilà donc le Suédois ad patres. Pendant deux jours, nous avons vécu dans cette mort, ma maîtresse passant des heures près de la veuve désespérée, moi et mon brave Nuitt, dont je mets la sinécure à toute sauce, occupés du triple cercueil en chêne, plomb et sapin, pour ramener le défunt dans son pays, et aussi des questions de transport, de transit... On en mangeait littéralement, de ce Suédois; sa cendre se mêlait à nos aliments, s'insinuait dans notre sommeil. Le troirsièmejour, hier matin, la comtesse me dit :
« Vous devriez aller voir Nina... vous venez d'être tout à fait bon et complaisant pour elle, elle voudrait vous remercier. »
Rien de plus banal que cette visite. Pourquoi êtais-je si ému, si passionnément ému, en entrant dans le petit jardin de la villa Nansen, au creux d'un ravin mauve, à dix minutes de la mer?
Était-ce le sirocco, l'haleine des lauriers-roses? Je me sentais la bouche sèche, les mains brûlantes, et tout mon être engourdi d'un vertige sensuel qui ne m'empêchait pas de songer à la mort... Comment n'y pas songer, du reste? Mat-
tresse du logis, elle le remplissait du désordre et de F effarement quelle apporte. Ces fenêtres, au premier, large ouvertes, cette autre hermétiquement close oà s'entrevoyait la lugubre lueur jaune des cierges au plein jour, et partout, jusqu'au fond du jardin, jusque sous les lauriers, l'horrible odeur de mixture et de sciure de bois qu'exhalent les couches mortuaires.
J'attendis cinq minutes dans un parloir, au rez-de-chaussée, assis sur un canapé de paille. Des pas dans l'escalier. Nina... Je vous ai dit, n'est-ce pas? que rien n'existait entre cette femme et moi. La veille de son malheur, nous avions ri et joué ensemble, tout le soir, sur la terrasse de l'hôtel. Un flirt gai. Mais mon désir avait beau l'amuser, elle s'occupait surtout à surveiller son mari, assis au piano avec ma maîtresse, devant une sonate à quatre mains. Je ne V avais plus revue. Dites-moi pourquoi j' étais sûr de ce qui allait arriver... Elle entra, très pâle, vêtue en hâte d'une robe noire collant à sa taille libre et souple ; on sentait sa belle chair mate d'Italienne là-dessous. Ses yeux luisaient entre ses paupières rougies, boursouflées. Elle se jeta près de moi sans une parole; nos mains se frôlèrent, et le feu
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prit..* (( Ah! monsieur Charley... » Je l'eus tout de suite contre ma poitrine, sur ma bouche, épuisée de ses nuits de veille, offerte, éperdue, pâmée dans un lent baiser de fièvre qui sentait Vhoubigant et le phénol... Juste à ce moment, sa propriétaire entrait demander une paire de draps et m'extifper d'entre les dents une occasion qui ne reviendrait plus.
Tout de même, mon philosophe, que pensezvous de ceci? Par quelle détente diabolique cette femme s 9 est-elle arrachée de ce mort quelle aimait, qu'elle pleurait, pour tomber inconsciente dans mes bras? Serait-ce qu'un souffle aphrodisiaque voltige autour des cercueils? ou simplement la vie reprend-elle sa revanche, dans une poussée véhémente et immédiate? J'ai la conviction que les médecins en savent plus qu'ils ne disent sur ces instants de désordre et de perversion, dont ils doivent souvent profiter. Moi-même, une autrefois déjà, en des circonstances encore plus terribles, j'avais subi la mystérieuse influence... l'amour et la mort, Vallongue!
Je comptais ne vous envoyer mon journal que lorsque j'aurais pris une décision et fixé notre
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nouveau séjour, mais nous voici en pleine péripétie. Ce n'est pas mon père qui vient d'arriver, c'est Othello. Ce matin, entre dans notre chambre, pimpant toujours, mais le visage à l'envers, M. Alexandre qui, depuis mon départ, moucharde pour le compte de ma famille le mari de M me F..., et a fait le voyage en express avec lui. Heureusement, ce farouche mari explore à Monaco oh il nous croit, ce qui nous laisse le temps d'une résolution.
A bientôt d'autres nouvelles. L'affaire ne manque pas de gravité; mais je me tâte, le pouls est bon.
Charlexis.
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En quittant brusquement le vieux Mérivet, après leur causerie autour de la petite, église, Richard s'était heurté à M. Alexandre; et le sourire en coin du larbin, l'ironie qu'il crut y voir, lui traversèrent l'esprit d'un jet de lu-
mière.
« Où ils sont, les misérables?... mais cet homme le sait ; il le sait par Grosbourg, et Rosine, chez nous, par Alexandre. »
Et pendant qu'il arpentait la route déjà brûlante, son ombre ramassée et courte à côté de lui doublait les gestes d'un furieux soliloque.
« Suis-je bête, de n'y avoir pas pensé plus tôt. d'être allé si souvent me morfondre à ce
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guichet de poste!... Pourvu maintenant que cette fille parle. . . Oh I elle parlera, sinon. . . »
Justement Rosine Ghuchin, qui montrait en plus jeune et plus fin la physionomie chafouine de son père le garde-pêche, apparut à la petite porte du parc, en haut de ces deux marches, d'où elle avait failli tuer son maître avec Tannonce du départ de Lydie. En chapeau de dame et petits souliers, un paroissien doré sous le bras, la servante attendait quelqu'un. Elle s'écarta devant Richard, avec ce sourire vague et subalterne, où l'on peut voir tout ce qu'on veut ; mais il la fit tourner des deux bras, en l'accotant contre la porte qu'il fermait d'un coup de pied :
« Où est madame?. . . tu le sais. . . dis tout de suite. . . où est madame? »
Il la secouait brutalement. Elle, stupéfaite, sans comprendre d'abord, bégayait :
<c Mais non, monsieur Richard, je ne le sais pas, moi, où est madame... En revenant de la grand'messe elle a trouvé une dépêche. . .
— Je te parle de ta maîtresse... ma... ma femme. » Il dit le mot avec effort. « Où estelle?... » Et voyant qu'elle allait mentir : « Ja-
mais je ne me suis mêlé de tes histoires ; mais je les connais, tu penses... Si tu crois que je ne vous entends pas, quand ton amant vient à la lingerie... Je n'aurais qu'un mot à dire, pour que ma mère te jette à la rue et que le père Chuchin...
— Ohl monsieur Richard...
— Alors, pas de tricherie. Quand Alexandre leur écrit, où adresse-t-il ses lettres? »
L'involontaire oscillation de tout ce corps de robuste campagnarde témoigna son incertitude ; puis elle finit par livrer en chuchotant le nom de la ville et de l'hôtel. Richard fut anéanti. Il les croyait loin, au delà des mers, hors de toute portée. Ne lui avait-on pas parlé d'un voyage dans les Indes ? Et voilà qu'au lieu de bondir sur sa vengeance toute proche, il se sentait subitement calmé, sans renoncer pourtant à son départ, car il chargeait Rosine de lui préparer le sac de nuit :
« Tu sais, la mallette que j'emporte quand je vais chasser aux étangs de Mérogis... Surtout, pas un mot à ma mère... Elle est allée, distu?...
-— A la gare de Villeneuve, avec la victoria*
— A Villeneuve, maman ! Et pourquoi faire?»
M me Pénigan ne sortait jamais que pour la messe.
(( Je ne sais pas, monsieur Richard, mais je vais profiter de son absence pour prendre le sac de nuit, resté au château. »
Elle s'engageait sous la charmille. Il la rappela : « Entre dans ma chambre en même temps et prends-y... »
Il ne sut comment demander son revolver, dans le tiroir de la table de nuit. C'était si bien souligner ses intentions ; il en eut comme une gêne.
« Non, rien, j'y vais. »
En visitant son arme, il s'en voulut de cet apaisement subit et inexplicable.
« Pourquoi cela? Gomment l'idée que demain, à la même heure, je serai vengé si je veux, comment cette idée m'a-t-elle à ce point refroidi? Suis-je donc tout à fait lâche, ou seulement incapable d'une détermination? »
Alors, pour s'exciter, reprendre son élan furieux de tout à l'heure, il chercha les lettres de Gharlexis à sa femme, qu'il gardait là dans un coffret, pour les avoir toujours sous la main,
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sous les yeux. Ah ! ce fut vite fait. Dans ce cerveau un peu assoupi, alénti par les torpeurs du plein air, l'imagination avait besoin pour s'aviver de représentations extérieures. Ainsi de certains voluptueux qui appellent le livre et l'image à l'aide de leurs sens amortis. Ces lettres, il les savait par cœur; mais à la lecture, les phrases prenaient corps, les mots étincelaient comme des regards...
Le roulement de la victoria sur le sable l'arracha à ces visions... Sa mère, déjà!... Il serra les lettres en hâte, désolé de n'être pas parti sans l'avoir vue. Maintenant, il faudrait un prétexte pour expliquer le voyage, éviter les larmes, les supplications. Il cherchait, en descendant audevant d'elle, et se montra sur le perron, comme la voiture se rangeait tout au bas. Quel ne fut son étonnement d'apercevoir le siège du cocher encombré de colis, et près de M me Fénigan, sous une ombrelle d'un rouge écarlate, une jeune femme coiffée, vêtue du même rouge, depuis l'aigrette de sa toque de voyage jusqu'à la soie de ses bas à jour qu'elle laissa voir, en sautant de la voiture avec une impétuosité déjeune garçon.
« Bonjour, Richard ! » cria-t-elle joyeusement, en aidant à descendre M me Fénigan qui faisait des signes à son fils. La voix sonnait, jeune et fraîche, dans un gentil accent de pays, entendu déjà, presque familier. Cependant Richard hésitait^ quand la mère, montant le perron au bras delà dame en rouge, l'annonça:
(( Elise, voyons, la cousine dé Lorient. »
Un essaim de souvenirs, de minutes amoureuses et heureuses, tourbillonna dans sa mémoire. Il revit la cousine, toute ronde et menue, galopant près de lui dans les plaines de Sainte-Geneviève-des-Bois, à la portière du landau où François Belleguic, riche entrepreneur de charpente, et M rae Belleguic, née de Kerkabelec, convenaient avec M™ e Fénigan du prochain mariage de leurs enfants, qui déjà s'entendaient à merveille. Les deux mères, par malheur, se ressemblaient trop pour s'entendre. M me Belleguic, née de etc.. était une Bretonne taillée dans la pierre dure, encore un « bon tyran » qui prétendait mener tout le monde comme elle tenait son mari, la main ferme et les guides hautes. (( François qui n'est pas un aigle », disait-elle eh parlant de lui, devant lui, et le mari chaque
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fois s'inclinait, souriant et béat; sans rien d'un aigle en effet, soumis au joug conjugal qui, à la longue, lui avait déformé la nuque. Richard, à la suite d'une scène violente entre les deux bons tyrans, dut prendre parti pour sa mère contre les parents de celle qu'il caressait déjà d'un regard défiance; il se sacrifia, surtout par faiblesse, impossibilité matérielle de dire non, mais gardant au fond du cœur une vraie peine, disparue sous l'effaçure du temps et de blessures autrement profondes. En ces douze années, M me Belleguic, née de Kerkabelec, avait rejoint ses ancêtres. François qui n'était pas un aigle, désolé de ne plus se l'entendre dire, suivait sa femme dans le tombeau. Elise, mariée à un chirurgien de marine alcoolique et brutal qui la battait comme à la mécanique, avait obtenu sa séparation de biens et de corps, ensuite le divorce, sitôt la loi votée. M me Fénigan fulmina d'abord de toute son indignation de catholique orthodoxe; ce fut même, à l'époque, entre elle et Lydie, prétexte à des discussions aigresbonnes, où les « chère mère » et « chère fille » se croisaient en sifflant avec des jets corrosifs. Puis, sa bru partie, devant l'abandon et la tris*-
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tesse de son fils, à qui elle croyait que pourrait suffire sa tendresse de mère sans effusion, ses idées changèrent sur la divorcée et même sur le divorce. Elle se rappela qu'Elise et Richard s'é+ taient aimés. Un remords lui vint de son caprice à briser ce mariage , qui leur eût épargné à tous tant de chagrins ; remords d'autant plus sincère que la disparition des Belleguic lui laissait rentière autorité dont elle était si jalouse. Alors, sans une décision bien précise encore, guidée par son instinct de mère et les avis du curé de Draveil, son confesseur, elle écrivit en cachette à la cousine de Lorient de venir passer quelque temps aux Uzelles, et la cousine, peu rancu* nière, était accourue.
Sa présence eut ce premier effet d'empêcheF le départ immédiat de Richard. Il l'ajourna à un train du soir et déjeuna en face d' Elise, amusé de retrouver son rire clair, le joli retroussis de ses yeux et de ses lèvres éblouissantes. Elle était de cette race de privilégiés, sur qui la vie roule en torrent ses intempéries et ses catastrophes, sans que la moindre marque leur en reste. Après tant d'années de deuil et de larmes > il la revoyait aussi gaiement étourdie, toujours
son goût provincial du clinquant et du voyant, toujours sa petite rangée de grains de riz entre les lèvres, sa joue brune et rose à duvet de fruit, seulement les bras plus ronds, la peau plus blanche et une science du décolletage, impudente et naïve, bien pour intimider son craintif voisin de table. Richard, à tout instant, se détournait, glissait un regard en rougissant et remplissait de joie la coquette brave fille, à qui la mère avait dit très simplement : « Mon enfant est malade, guéris-le-moi. »
Gomme ils achevaient de déjeuner, Élise eut un cri de détresse : « Et mon sac? » Un petit sac en cuir rouge dans lequel elle serrait argent, titres, bijoux, tout son avoir. D'abord, on ne s'alarma pas. Arrivée depuis une heure, que n'avait-elle égaré? Bien sûr le petit sac se retrouverait comme l'éventail, les bagues, l'ombrelle, éparpillés autour de cette gentille personne par ses perpétuelles virevoltes de mouvements et d'idées. Après de longues recherches, il fallut pourtant convenir que le petit sac était resté dans le wagon ou, peut-être, à la gare de Villeneuve, le pocher Libert affirmant ne l'avoir pas vu sur le siège avec les autres colis.
«Que Libërt retourne à la gare, dit M me Fénigan.
— Merci, cousine, je suis trop inquiète, j'irai moi-même.
— Elise , j e vous conduirai , proposa Richard . . . Nous prendrons le boghey pour aller plus vite. »
Et la cloche sonnant le déjeuner de l'office, le bon garçon descendit atteler lui-même pour ne déranger personne et ne pas perdre de temps. Restées seules, un même élan poussa les deux femmes aux bras l'une de l'autre.
(( Ah ! chère fille, si tu pouvais...
— Mais, il me semble, ça ne va pas trop mal... Laissez-moi faire, vous verrez.
— Tu l'as trouvé changé ?
— Surtout pâli, les traits allongés... Je l'aime mieux ainsi, plus distingué. Mais vous me l'aviez annoncé si triste, cousine, et il fredonne tout le temps. »
Elle esquissait le « poum poum », l'accompagnement en basse de la sonate.
« C'est quand il pense à elle, qu'il chantonne comme ça, dit la mère.
— Il y pense toujours, alors... Est-ce possible, après ce qu'elle lui a fait?
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— Tu ne comprends pas... moi non plus, ma pauvre enfant. »
D'en bas, Richard appelait, déjà sur le siège ; la cousine descendit vite le rejoindre.
Deux grandes lieues séparent les Uzelles de Villeneuve-Saint-Georges. Dans la voiture légère qu'il menait lui-même à toute bride, Richard fit le trajet en moins d'une demi-heure. Quand le boghey entra dans la cour de la gare, encombrée d'omnibus, de carrioles, de voitures de maître, évoluant parmi la bousculade des Parisiens endimanchés, M. Alexandre, en toque écossaise, la sacoche en sautoir, roulait une cigarette devant la salle d'attente, regardant tout ce petit monde coureur de banlieue avec l'air de supériorité et de lassitude du voyageur qui a de longues traites à fournir. Prévenu par Rosine Chuchin des projets de son maître, puis de l'arrivée de la cousine, il pensait que Richard ne pourrait partir que par l'express du soir, et qu'avec une avance de quelques heures lui-même arriverait à temps pour avertir les amoureux. Son plan, ses grimaces, tout était prêt. Profiter de la peur, du désarroi des premières minutes pour embarquer le prince sur
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le Bleu-Blanc-Rouge, emmener la dame par terre et, les amants enfin séparés, mettre entre eux le doute, les mensonges, rendre tout rapprochement impossible.
La subite entrée de Richard dans la cour tumultueuse vint bousculer toutes ses résolutions. D'un coin de la salle des troisièmes, il le vit sauter de voiture, passer sur la voie, évidemment pour prendre le même train que lui. . . Que faire, alors ? Comment monter en wagon sans être aperçu? Et en route, et là-bas, à l'arrivée?... Soudain, nouvelle apparition de Richard agitant un petit sac rouge, qu'il montrait de loin joyeusement à la dame restée dehors sur le siège du boghey. Il remontait en voiture à côté d'elle, lui reprenait les guides, et sans même effleurer son trotteur du bout du fouet, disparaissait dans la grande rue caillouteuse de Villeneuve, aux regards épieurs de l'ancien maître d'hôtel. Richard partirait-il, décidément ; ou si l'arrivée de la cousine l'avait fait changer d'idée? A coup sûr, rien en lui n'indiquait TOthello bourrelé, ruminant sa vengeance...
Le train de Paris, qui entrait en gare, ébranla le quai. Des portes claquèrent : « Les voyageurs
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pour Lyon, Marseille, Nice... » M. Alexandre hésita une seconde. Puis un mauvais rire tordit sa lèvre rase, et il sauta dans le premier wagon à sa portée.
Pour rentrer, Élise avait désiré prendre le plus long.
« Je tiens du petit Chaperon-Rouge, disaitelle en riant, j'aime les chemins de traverse, les détours où Ton s'égare à la chasse de tout ce qui a des ailes, de tout ce qui sent bon. . . Peur du loup ?. .. Jamais de la vie. . .Quand le Chaperon- Rouge sait s'y prendre, c'est pour le loup qu'il faut trembler. »
Grisée par la splendeur du jour, la vitesse de leur course, la joie de ses bijoux retrouvés, elle donnait bien l'impression du petit Chaperon, tel qu'on se le figure avec sa coiffe incarnadine et le grelot de son rire d'enfant. Ils avaient pris le long de l'Yères, petite rivière de Watteau d'un bleu noir profond, frigide, endormie sous de hauts ombrages, entre des pentes vertes dont la fraîcheur contrastait avec la braise blanche du chemin, « Gare! gare! » Sur le passage du boghey à toute vitesse, les familles
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parisiennes qui encombrent les routes de campagne de la traînerie de leur dimanche, s'écartaient vivement ; aux fenêtres de villas microscopiques, d'une variété burlesque, à tourelles, balcons, ornements de faïence ou de cailloutis d'un rose de nougat, se penchaient des silhouettes curieuses, et partout sur ces visages écrasés d'ennui et de fatigue, Richard surprenait la même expression de joie, de sympathie gagnée au passage de la plaisante créature, qui leur souriait du haut de son siège. Comment aurait-il pu se soustraire au charme enjôleur de ce sourire, l'homme assis à côté de la jeune femme, frôlé de sa chaleur vivante, du souffle frais de son gazouillis ou de ses boucles envolées? A tout instant, pour lui prendre les guides, le fouet, elle lui caressait la joue des rondeurs de son bras nu, ou voulant lui montrer un magnolia géant au cœur d'une pelouse, une escadrille de petits canards jaunes suivant le fil de l'eau, elle se penchait, mettait près de ses yeux l'échancrure de sa robe autour d'une nuque blanche et pleine. Sans qu'il s'en doutât, ces effluves féminins le charmaient, détendaient ses nerfs d'une tiédeur apaisante.
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En entrant dans le village d'Yères, que traverse le grand chemin, il fallut changer d'allure. La fête du pays, annoncée de loin par des boîtes, des orgues, des tambours, des fanfares, une odeur acre de friture, alignait des deux côtés de la chaussée baraques et chevaux de bois. Serrée, portée presque par la foule plus compacte à mesure qu'on avançait, la voiture allait au pas.
« Ça va, Eugène ?. . . Et le petit ménage ?. . . »
A cette question de Fénigan, Eugène Sautecœur, dit l'Indien, qui marchait près du boghey, l'épaule à la hauteur du siège, se retourna, laissant voir sous la casquette ronde d'ordonnance sa large face violacée et anxieuse.
« Pas mal, merci, monsieur Richard, et les enfants de même. Seulement que le garçon fait ses vingt-huit jours et que je reste chargé de ma belle-fille. . . Ça n'est pas tout le temps commode. Ce matin, nous avions des amis de son mari à déjeuner. Elle a voulu les conduire à la fête... Bon sang! ce que je me fais vieux. y>
Il tira du fond de sa casquette un foulard de couleur, dont il épongeait son front suant, barré d'un pli farouche. Et regardant tout à coup autour de lui la foule, que sa grande taille
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dépassait : « Ah ! la garce. . . elle m'a encore fait voir le tour. » Il salua militairement et se rapprocha vite des baraques, en quête de sa bru que Richard , un moment après , apercevait sur la place de l'Eglise, dans un groupe déjeunes flambards aux grands cols cassés, aux modes de caféconcert, en train de tirer à un jeu de massacre. « Si vigilant que soit votre Indien, dit Elise, je crois qu'il aura du mal à garder cette chasse-là.
— Je le crois aussi, cousine ; mais il faudra qu'elle fasse attention, le père Sautecœur serait terrible.
— Plus que le mari ?
— Oh! le mari... c'est un type de mon genre. »
Sur ce mot prononcé d'un accent douloureux et qui fut la première, l'unique allusion à sa détresse, depuis l'arrivée d'Élise, Richard rendit la main au trotteur impatient de se sentir hors de la cohue et descendant à fond de train la rue en pente jusqu'à l'Yères. Passé le petit pont, il s'en gagea sur une route ombragée, entre d'immenses parcs odorants et fleuris. Au lointain, sur le tumulte de la fête champêtre qu'ils laissaient derrière eux, la sonnerie de vêpres tom-
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bait, lente et grave, pareille à la phrase navrante qui venait d'assombrir à l'improviste la banalité rieuse de leur causerie.
Aux Uzelles, ce soir-là, après que l'immuable couvre-feu eut sonné pour tous les hôtes du château, on veilla tard dans la chambre d' Elise. M me Fénigan, en flanelle blanche, son bougeoir à la main, ne se lassait pas du récit de leur promenade ; et la bougie se consumait, et les paupières du petit Chaperon-Rouge devenaient lourdes sans que la mère, entrée pour quelques minutes, s'aperçût qu'elle était là depuis deux heures. Richard, pendant ce temps, stupéfait de se retrouver dans son lit, au lieu de rouler sur la route de Monte-Carlo, se demandait pourquoi son oreiller lui semblait si doux, ses draps si frais, après la fièvre des nuits précédentes, comment sa tendresse pour sa mère, les conseils affectueux du vieux Mérivet n'ayant pu le détourner de sa folle entreprise, il avait suffi d'un corsage entrouvert, d'une masse de cheveux tordus et dégageant une nuque étincelante, pour changer la direction de sa pensée. Qu'un peu de chair de femme fût à ce point irrésistible, que dans un cœur bourrelé comme le sien il y
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eût place pour un autre désir que de vengeance et de mort, toute la philosophie du pauvre diable s'y perdait et s'y agitait, longtemps après sa lampe éteinte.
Le lendemain, il ne partit pas, n'en parla pas même. On n'avait qu'un cheval de selle à l'écurie, il fallut s'en procurer un second pour Elise ; et Richard prit l'habitude de sortir tous les jours avec elle. Silencieux par goût, par tempérament, l'équitation avait pour lui cet avantage qu'à cheval on ne parle pas, on ne pense qu'à demi, tout à la surveillance de la bête la plus capricieuse, la plus peureuse, d'une vision absolument disproportionnée à la nôtre.
On devient un peu cheval soi-même. Dans la crise qu'il traversait, osant à peine regarder au dedans de lui, Richard trouvait délicieux cet arrêt de sa personnalité. Lorsque après une de ces longues promenades au grand air M me Fénigan voyait son fils lui revenir épanoui, la voix et les mains bonnes, sans ce pli toujours au même coin du front, indiquant la même sombreur de pensée, elle aussi rayonnait, s'imaginait la guérison prochaine, prête à croire, si Rosine ne lui eût avoué l'aventure de la valise,
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que Richard n'était pas aussi gravement atteint que le prétendaient le curé de Draveil et ce vieux fou de père Mérivet.
« Eh bien, fillette ? » C'était, sur un ton de malice mystérieuse, son mot de chaque soir, en s' installant dans la chambre d'Elise , mais les journées, les parties de cheval se succédaient sans amener rien de décisif.
« Je fais tout ce que je peux, pourtant, » disait la jeune femme presque larmoyante. Et la mère l'encourageait, cherchait avec elle comment vaincre la timidité de Richard. « Car c'est cela, vois-tu, ma fille, rien que cela qui l'empêche. Tous les hommes sont timides, et lui, plus que tous les hommes.
— Croyez-vous, cousine? Alors, j'essaierai encore. »
Elle essaya.
Surpris un jour par l'orage, dans la plaine de Courcouronne, ils s'abritaient, après une course éperdue, sous un hangar à l'entrée du pays. L'espace était étroit, la place de leurs montures rapprochées.
« Comme mon cœur bat ! . . . voyez, Richard. »,
D'un geste irréfléchi, elle- lui prit la main
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qu'elle appuyait sur le corsage haletant de son amazone. Richard en eut les sens bouleversés. <( L'autre, l'autre... » murmura-t-il en glissant sa main libre sous la taille qui s'abandonnait; et, pendant cinq minutes, ils s'étreignaient voluptueusement, muets et pâles.
Jusqu'alors elle n'avait guère plus compté pour lui qu'une de ces hirondelles entrant par le vitrail ouvert de l'isba, battant de l'aile contre les poutres et la coquille des épées ; maintenant, il se mit à l'observer, curieux de savoir ce qui se cachait dans cette âme toujours en liesse, derrière ce continuel gazouillis. Pourquoi ne pas aimer celle-là, si elle le guérissait de l'absente, et puisque sa mère semblait tant le désirer ?.. . Il y songeait, en faisant au salon après déjeuner une partie d'échecs avec M me Fénigan, le lendemain de ce terrible orage qui avait raviné le jardin toute la nuit et rendu les routes impraticables. Gênée avec Richard depuis la veille, anxieuse d'un aveu qu'elle espérait, qu'elle sentait venir, Élise, droite devant une croisée, regardait dehors.
« Qu'y a-t-il donc? demanda M me Fénigan, dérangée de sa partie par des cris, des huées.
— C'est ce vieux mendiant... Comment l' appelez-vous P Le père Georges, qui est dans un état... Et tous ces polissons après lui... Us lui prennent son bâton. . . Le malheureux! mais il va tomber ! »
Il y eut du dehors une explosion de rires.
Ivre, hideux, squameux, toute la boue du grand chemin sur ses loques, dans sa barbe, le vieux rouleur, en voulant mettre en fuite la bande de petits chacals ameutée sur ses talons, avait laissé tomber sa trique dont les gamins s'étaient emparés, et maintenant, incapable de faire un pas, il restait le dos au mur de la ferme, s'y cramponnait, glissait, chavirait, se relevait pour tomber encore, pleurant, demandant son bâton que Robin le cantonnier, tiré de sa sieste et de sa brouette, finissait par lui mettre entre les mains. Alors se joua un petit drame dont Richard, le front à la vitre, suivait les péripéties. Tandis que dans un élan de pitié presque animale le can^ tonnier avait pris le vieux pauvre par le bras et le calait tant bien que mal sur ses jambes flageolantes, des charretiers de la ferme rentrant de baigner leurs chevaux s'arrêtaient pour regarder, et leurs gros rires secouaient toute la
route. Gêné d'abord, puis honteux, Robin se mit à rudoyer le vieux, qui s'effarait encore plus, l'entraînait dans ses glissades. Les rires redoublèrent. Du coup, le cantonnier lâcha prise, et le père Georges, éperdu, ahuri, tâtonnant comme un aveugle, croula sur les genoux, sur les mains, s'aplatit enfin de tout son long, dans le monceau de boue soigneusement rejeté au bas de la muraille.
« C'est abominable! » s'écria Richard, indigné de la joie bête de tous ces rustres. Elise, trompée à sa colère, crut devoir manifester son horreur de l'ivrognerie, surtout chez les vieilles gens. Il la trouva stupide, et M me Fénigan sachant la faiblesse de son fils pour les routiers, spécialement pour celui-là, se hâta de chercher une diversion :
« Regardez donc, mes enfants... en voilà un miracle... l'abbé Gérés avec une soutane neuve...
— C'est le desservant de la Petite Paroisse, cet abbé Cérès? demanda Elise.
— Oui, cousine, et un très brave homme...
mais je suis de l'avis de notre cher curé, il manque un peu de dignité, de tenue ecclésias-
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tique. Concevez-vous qu'il avait recueilli chez lui tous les Lucriot, cette famille de braconniers, la grand' mère, les deux filles, pendant que le père était à la prison de Melun. »
Richard se retourna avec brusquerie :
« Sans ce prêtre, ma mère, quand Lucriot est revenu de Melun après son acquittement. . . »
Il s'interrompit pour regarder sur la route où les clameurs s'accentuaient.
L'abbé Cérès n'avait pas qu'une soutane neuve ; son large chapeau, ses souliers à boucles faisaient aussi leur première sortie. Et, fier d'aller voir ses pauvres en habit de gala, le brave homme songeait : « Bien sûr ils ne vont pas me reconnaître, » quand le rassemblement l'avait arrêté. Ce qu'il disait au vieux besacier couvert de boue et d'ordure, noyé dans un purin immonde, Richard, de sa fenêtre, ne pouvait l'entendre ; il comprit seulement que le prêtre, après un appel inutile à ceux qui l'entouraient, se penchait sur ce paquet de guenilles dégoûtantes, le relevait et l'entraînait par le bras sans souci des rieurs, pas plus que de sa belle soutane. Pendant qu'ils se perdaient dans la courbe de la route, Elise dit en riant:
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« Il sera propre, M. l'abbé, tout à l'heure. »
M me Fénigan ajouta :
« Pourvu qu'il ne l'emmène pas chez lui.
— Tu m'y fais penser, dit Richard gagnant vivement la porte... J'ai un coin, moi, pour ce pauvre vieux.
— Tu ne vas pas nous apporter ça ici... »
cria la mère. Mais il n'entendit pas, déjà loin sur le grand chemin.
Il rentra tard. On l'attendait pour se mettre a table; un dîner à douze couverts, comme il s'en donnait fréquemment aux Uzelles en l'honneur de la cousine et où se retrouvait l'ancien personnel des dimanches, le notaire, successeur de M e Fénigan, le propriétaire de la Petite Paroisse, et Jean Delcrous, juge au tribunal de Corbeil, épais et court garçon qui, toujours en quête d'un mariage riche, tournait autour d'Élise, avec des dents de loup, écartées et luisantes entre des favoris de bois noir. Mais, ce soir, le petit Chaperon-Rouge n'était pas d'humeur folâtre ni coquette. L'indifférence de Richard, après la scène de la veille, ce qu'elle avait appris du vieux routier, longtemps appelé le « pauvre de Lydie », que de motifs à ré-
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flexions inquiétantes, un peu trop fortes pour cette cervelle en mie de pain !
« Eh bien, cousin. . . et votre ami, votre vieux mendiant ? » demanda-t-elle en s' attablant à côté de Richard, agressive et sous les armes, les bras, les épaules sortis de la plus seyante gaze rose. Il répondit que son ami dormait dans une petite baraque du bord de l'eau, où Chuchin serrait les avirons et les filets.
« Au bord de Y eau?. . . mâtin ! il sera au frais.
— J'ai fait mettre un poêle, » dit Richard tranquillement. Ce poêle dans la baraque aux avirons la fit beaucoup rire.
« Ni esprit ni cœur, » songea-t-il, sans se douter du dépit caché sous ce rire d'écolière. Quelle différence avec sa femme, si pitoyable aux pauvres gens, se désolant, lorsqu'on sortait en voiture, de ne pouvoir faire l'aumône aux chemineaux, s'emportant contre Libert le cocher, contre les chevaux qu'elle accusait de ne pas vouloir s'arrêter ou toujours trop tard, le mendiant déjà loin, hors de portée. Ils le savaient si bien, les pauvres routiers, qu'en passant près du landau, jamais ils ne regardaient, jamais ils ne tendaient la main. Oh! l'accent
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apitoyé de Lydie pour dire cela, Richard l'avait encore dans l'oreille, sous le petit rire taquin de la cousine.
« Non, je vous vois installant le père Georges avec son chouberski. Gomment vous a-t-il remercié ?
— En l'embrassant sur les deux joues...
glapit le juge de Corbeil.
— L'horreur I » fit Élise avec un cri d'épouvante, repris en chœur par toute la table. Delcrous, heureux de voir son anecdote amorcée, continua :
« Moi, ce n'est pas un simple mendiant, c'est un assassin, un condamné à mort, qui, une fois, a voulu m 'embrasser à toute force.
— Mais ce n'est pas possible, voyons, Richard, dit M me Fénigan comiquement indignée... L'évangile de l'abbé Cérès ne t'a pas tourné la tête à ce point? »
Richard se taisait. Le juge en profita:
« C'était tout à mes débuts de magistrat, dans un petit trou qu'on appelle Souk-Ahras... »
Une voix interrompit :
« Souk-Ahras, frontière de Tunisie, excellent terrain pour l'alfa.
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— Mon cher monsieur Mérivet, vous savez votre Algérie sur le bout du doigt... J'arrivais donc à Souk-Ahras comme juge de paix faisant fonctions de procureur de la République. Débarqué depuis une heure, je m'installais au jour tombant dans le rez-de-chaussée de mon prédécesseur, des chaises dépaillées, un petit lit de fer, quand mon garçon de bureau', mon chaouch, vint me chercher de la part du condamné. . . « Quel condamné? » ... Et figurez-vous ma tête, en apprenant qu'il y avait à la prison de ville un malheureux qu'on s'apprêtait à guillotiner le lendemain matin; ma fonction de juge de paix en territoire civil m'obligeait à l'assister jusqu'aux montants de l'échafaud. Cette chance d'arriver juste la veille ! ... A la prison , je trouve une espèce de fauve, Maltais, Mahonais, noir, velu, lippu, qui me regarde avec de petits yeux jaunes, affectueux et niais, fond en larmes et, dans un sabir de vache espagnole, me supplie de me laisser embrasser. Il puait comme un lion, le misérable! Voyant qu'il n'avait rien de mieux à me dire, je vais me coucher, éreinté de mes deux nuits de corricolo. Vers trois heures du matin, mon chaouch m'éveille en
sursaut: « la didou, moucié zouge de paix...
« — Qu'est-ce que c'est?» Le condamné à mort demandait encore à me parler... Il abusait, cet animal-là. Mais comment refuser à un homme qui va mourir? Toute la prison était debout.
« Nous n'avons pas d'aumônier, me dit le direc- « teur en s'excusant, le condamné a peut-être « quelque révélation à faire. » On m'amène près de lui, et le voilà qui, en me voyant, recommence à soupirer, à sangloter. « Ah ! monsieur « Delcrous... monsieur Delcrous...)) Il fallut me laisser embrasser encore ; car c'est tout ce qu'il désirait, frôler sa grosse lippe sur mes joues qu'il inondait de larmes : « Ah ! monsieur Del- « crous ! oun si grand misérable comme moi. . . » En allant à l'échafaud, en descendant de la charrette que je suivais à cheval avec les gendarmes, il réclama de nouveau et je dus lui accorder la même faveur burlesque. J'aurais pu croire à une mystification, si le moment n'eût été aussi tragique, et si les minutes du greffe ne m'avaient révélé le motif de cette sauvage sympathie. Il s'appelait Juan Delcrous, des mêmes nom et prénom que moi, bien qu'il fût de Port-Mahon, et moi de Cahors. »
Une voix de femme demanda :
« Quel crime avait-il donc commis, votre condamné? Cela peut-il se dire?
— Oh! parfaitement, madame... Il avait coupé la tête à sa maîtresse qui le trompait.
— Dire qu'on l'eût acquitté pour sa femme légitime!... murmura Napoléon Mérivet... le même crime pourtant, et plus lâche, puisqu'il se sait impuni.
— En quoi le divorce intervient fort sagement, » opina la basse prudhomesque du notaire. Le petit Napoléon fit un geste, qui mit en danger la superbe carpe rôtie présentée autour de la table :
« Ah! oui, elle est propre, la législature du divorce... Qu'est-ce qu'elle a eu de bon?
— Mais de supprimer un usage barbare et de débarrasser le mari, sans effusion de sang, de la femme qui le déshonore.
— Gomme si le mari qu'on trompe et qui tue songeait à son déshonneur ! ... Il tue par rage jalouse, déception d'orgueil et d'amour, quelquefois par crainte du ridicule, embarras de situation, et aussi parce que de faux moralistes lui ont soufflé le meurtre. Et vous croyez que le di-
vorce peut rien empêcher de tout ça?... Vous figurez-vous Othello envoyant du papier timbré à Desdémone ? »
Delcrous, qui tenait à flatter Élise, invoqua certaines existences de femmes pour qui la nouvelle loi semblait une délivrance. Mais le vieux Mérivet ne voulait pas en convenir. Pour lui, le divorce était l'anéantissement du mariage.
« Oui, madame... et pas autre chose, répétait-il tourné vers M me Fénigan qui protestait... Autrefois, quapd on se savait engagé à vie, on s'arrangeait du mieux possible, comme pour un long voyage; on faisait des concessions, des petits sacrifices aux manies de son compagnon de route. L'un se tassait, l'autre se gênait un peu. Aujourd'hui, dès la première humeur, le ménage se déclare incompatible. Tout craque à la moindre brisure. Plus d'indulgence, plus de patience. Et même lorsqu'ils se marient pleins d'amour, nos jeunes gens gardent cette arrièrepensée : si ça ne va pas, la porte est ouverte.
— Pourtant, monsieur Mérivet, quand une pauvre créature comme... comme... »
Élise voulait dire : « Gomme moi, » mais des larmes l'étouffaient. Et ne pouvant continuer
sa phrase, elle se versait coup sur coup de grands verres d'eau pour refouler son émotion. Après un moment de silence et de gêne où chacun attendait qu'elle parlât, Mérivet s'adressa à la mère de Richard, pour traiter la question impersonnellement :
« A la pauvre créature qui ne trouverait le bonheur ni l'amour dans le mariage, voici ce que je conseillerais. Au lieu de divorcer, songer à la Petite Paroisse, à l'humble chapelle sans curé, dont le clocher a des lézardes où les ramiers du bois font leurs nids. Qu'elle y entre seulement le temps d'un « Notre père », une simple prière de résignation et de renoncement. . . Tout le secret du bonheur est là. »
On connaissait la folie douce du bonhomme, et ce fut autour de la table un échange de sourires qui termina le dîner plus gaiement qu'il n'avait commencé.
Le jour suivant, les routes séchées jusque dans la forêt, Élise et Richard sortirent à cheval comme d'habitude. Ils traversaient le petit Senart, où d'étroits chemins ombragés de chênes s'entre-croisent parmi d'anciennes carrières abandonnées, ce qu'on appelle des uzelles, en-
vahies de liserons, de ronces, de fougères, avec de l'eau de pluie dans le fond, abreuvoirs des lapins et des faisans; Elise proposa une halte de quelques minutes ; et, sitôt leurs montures attachées aux grillages en fil de fer qui entourent la chasse réservée des d'Alcantara, assis l'un près de l'autre sur la mousse dans ce fouillis de ravines embroussaillées :
« J'ai une question sérieuse à vous faire, Richard, dit-elle en le regardant bien en face, votre réponse aura une influence sur ma vie"; aussi, je la veux très franche et sans restriction. Que pensez-vous de M. Delcrous?... Croyezvous qu'il puisse faire un bon mari? »
C'était si peu ce que Richard attendait! Il hésita, mit longtemps à trouver un mot, et encore ce mot fut-il une bêtise :
« Pour vous, ce mari?
— Pour moi. Je m'ennuie de vivre seule. Je vous parais à tous très gaie... Si vous saviez que je ris souvent sans en avoir envie! »
L'espièglerie de son petit nez, de sa bouche gamine aux coins moqueurs, démentait la mélancolie du couplet ; mais l'accent en était sincère et lui rendit la sympathie de son cousin.
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Que de complications dans l'être le plus simple! Si elle lui eût dit : « M'aimez-vous? Puis-je espérer que vous divorcerez un jour et que vous voudrez de moi pour femme? » sa réponse était prête : « Je ne vous aime pas. Je ne veux pas me remarier. . . » Et cependant il dut faire effort pour lui conseiller d'en épouser un autre.
« Honnête homme, Delcrous ? oui, je pense. . . Mais tellement ambitieux. . . et si peu tendre ! . . . Je me le rappelle, il y a deux ans, quand il fit condamner l'assassin des Meillottes. Il se frottait les mains en mâchonnant ; « Enfin, nous « la tenons, cette tête. » Il en avait comme une mousse de plaisir au bord des lèvres.
— Vous m'épouvantez, » dit Elise avec une évidente satisfaction de ce signalement antipathique, où se démêlait de la jalousie. Mais, comme s'il voulait s'en défendre, Richard reprit vivement :
« Oh! je ne crois pas qu'il vous rende malheureuse... Pourtant... »
Il s'arrêta, anxieux, incertain. Et le grand silence de la forêt autour d'eux, fait de frissons et de chuchotis, craquement d'insectes sous la mousse, bourdonnement aux cimes lumineuses
des arbres, ressemblait bien au mutisme de leurs lèvres frémissantes, gonflées d'aveux. Pourquoi la trouvait-il si tentante, ce jour-là, dans son amazone bleu marine qui rengainait, courte et replète, jusqu'à la ligne rose pâle du cou?... Pauvre petit Chaperon-Rouge aux griffes de ce chat-fourré... Richard se dressa brusquement et, très ému : « Attendez deux jours, avant de lui répondre. »
Elle songea: ((C'était si simple, tout de suite, » et se leva comme à regret, très lentement.
Leurs chevaux, à toutes brides, suivaient maintenant la route dite diagonale qui coupe la forêt en largeur, traverse des zones forestières variées, peuplements de sapins, d'aulnes, de bouleaux, de chênes, clairières de charbonnages où, dans la fumée éparse, s'entrevoient des huttes d'herbage et de terre battue, entourées de poules, d'enfants, de stères de bois coupé, aligné, de bourrées en piles sur des charrettes. Ils galopaient ainsi depuis une demi-heure sans un mot, emportés par leurs désirs et par leurs rêves, lorsque au bout d'une longue hêtraie, touffue et haute, en arceaux, ils aperçurent un relais de chasse Louis XV au portail cintré, aux
fenêtres géantes, devant lequel un groupe de forestiers à cheval, vestes bleues passementées d'argent clair, semblaient attendre le carrosse de M me de Pompadour.
« C'est la faisanderie, » dit Richard à Elise curieusement arrêtée.
Que de souvenirs, et si navrants, évoquait pour lui ce vieux logis où, les jours d'ouverture, sous la tente dressée en face du portail, Lydie s'asseyait à la droite du général-duc, toute jolie et toute fière... Les forestiers venaient de s'écarter avec respect devant un très élégant cavalier, militairement sanglé de gris jusqu'au menton, qui se dirigeait vers le chemin de la diagonale. Richard tressaillit, stupéfait de retrouver rajeuni, solide en selle, le malade qu'il croyait cloué sur son fauteuil, à Grosbourg, et qui passait près de lui sans l'apercevoir, uniquement occupé d'Élise.
(( Quel est ce monsieur? » demanda-t-elle.
Mais il n'avait pas eu le temps de répondre, qu'un second cavalier, beaucoup plus jeune que l'autre, en petite tenue de dragon, se détachait du groupe des gardes et s'élançait au galop derrière le général. Cette fine moustache* ces
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boucles fauves sous le képi ! Fénigan retint un cri de surprise et de rage. Charley!... c'était Charley ! . . . dans les dragons. . . Et Lydie, alors? Où l' avait-il laissée? Que devenait-elle?... Ses oreilles bourdonnaient, les hêtres de l'allée lui semblaient grandis, démesurés, Elise très loin, toute petite, avec des gestes et des mots qu'il ne comprenait pas. Puis, subitement, avant qu'elle pût s'expliquer ce vertige, elle le vit tourner bride et partir comme un fou à la poursuite du père et du fils disparus déjà aux lointains de la longue allée. Elle le rejoignit au Chêne- Prieur, où Richard s'était arrêté pour interroger un charretier du charbonnage perché tout en haut de son chargement, et dont la voix sonnait, martelée et forte, dans l'air libre de la clairière. « Sûrement oui, que c'est le prince... A preuve qu'il est venu chasser dimanche avec l'Indien et qu'il a donné une « pièce quarante sous}) à notre Guillaume pour le rabattage *.. Rapport à son service aux dragons, ça, le fils à Foucart de la charrette des morts et le garçon d'Eugène vous renseigneront mieux que moi là-dessus, d'abord qu'ils sont tous les deux dans le même escadron que le petit Charles six.
— Merci,» dit Richard blanc comme un fût de bouleau. Et, tout bas à sa cousine : « Rentrons, je souffre. »
Jusqu'au château, elle ne put lui arracher une parole, mais le « poum poum poum » qu'il chantonnait dans sa barbe expliquait sa torture intérieure. Elise songea : ((J'ai perdu ma peine, » et, sitôt rentrée, monta dans sa chambre cacher ses larmes, pendant que Richard allait retrouver sa mère au potager.
C'était l'heure apaisante, après la grande chaleur de la journée, où les fleurs boivent et se baignent. Dans le ruissellement de l'eau le long des bordures, sous la caresse oblique et tiède du soleil, elles se redressaient, s'étiraient voluptueusement ; et leur éclat, s'avivant à mesure que diminuait le jour, soulignait l'antagonisme éternel de la couleur et de la lumière. Des nuées de papillons rayaient l'air au-dessus des plates-bandes. Le heurt des arrosoirs à la margelle des bassins, un ordre bref du jardinier à l'un de ses aides troublaient seuls l'activité silencieuse de cette fin de jour, d'une fraîcheur, d'une douceur enveloppantes.
(( Qu'as-tu ? » demanda M me Fénigan voyant
son fils arriver tout bouleversé dans la serre où, le sécateur en main, elle émondait des arbustes rares. Au lieu de répondre, il questionna :
(( Charlexis est donc de retour ?
— A Melun, depuis deux mois... Engagé aux dragons... tu ne savais pas?
— Et elle?... Où est-elle?... Qu'en a-t-il fait?
— Ce qu'on fait de ces femmes-là, répondit la mère en tranchant une branche d'un coup sec... La débauche payée, on s'en débarrasse. »
Elle parlait si haut que les jardiniers pouvaient l'entendre. Richard ferma la porte vitrée et reprit d'une voix dure, que sa mère ne lui connaissait pas :
<( Lydie n'était pas une débauchée ; mais uije victime de ta tyrannie, une prisonnière qui s'évade, disait sa dernière lettre... Et puis tu n'as pas le droit d'insulter la femme qui porte notre nom. »
Les yeux de M me Fénigan étincelèrent :
« Il y a longtemps que tu aurais dû le lui ôter, ce nom, puisque tu le pouvais.
— Le divorce, n'est-ce pas ?. . . pour me faire épouser la cousine, qui se pavoise avec des
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signaux de navire... ça, n'y compte pas...
jamais... jamais...
— Oui, je comprends... tu préfères le catéchisme de la Petite Paroisse... Demander pardon à la coquine de tout le ridicule dont elle nous a couverts; ensuite l'installer, non plus dans le Pavillon, mais au Château, chez ta mère, pour... faire ses couches. »
Mais sitôt ces tristes paroles, elle aurait voulu les retenir, devant la pâleur subite de Richard et le tremblement de ses lèvres. Elle eut un élan tendre, des bras ouverts qu'il repoussa brutalement avec un geste fou :
« Enceinte ! mais tu m'avais dit qu'elle ne pouvait pas... Pourquoi mentais-tu ? pourquoi m'as-tu toujours menti, quand tu parlais d'elle ? Tu la haïssais donc bien ?
— Elle était le tourment et la honte de ta vie. Oui, je la détestais... Mais sois tranquille, le ton dont tu me traites me sert de leçon. Il ne sera plus question d'elle entre nous. Reprendsla, soigne-la, reconnais le bâtard, à sa naissance. On lui assure deux cent mille francs.
Bonne opération, comme tu vois.»
Blessée à fond dans son orgueil, dans sa pas-
sion maternelle, elle affectait de continuer son émondage, ponctuant chaque phrase d'un cisaillement bref. Mais Richard ne la laissa pas faire :
« Prends garde, ma mère. »
Il lui saisit les poignets, la retourna vers lui violemment et, désespéré par tout ce qu'il venait d'apprendre, mit ses traits convulsés tout près de ce visage de vieille femme qui lui ressemblait, puis se débonda :
« Le tourment de ma vie, c'est toi, m'entends-tu? toi, pas elle... Depuis mon enfance, que tu enfermais dans une chambre de malade, en la privant d'air et de mouvement, ton égoïste amour m'a empêché de m'épanouir, de devenir un homme. Pour me garder près de toi, tu m'as tyrannisé comme tu avais tyrannisé mon père ; tu as flatté ma paresse et mes vices, tu m'as rendu toute carrière impossible. Afin que je ne me marie pas, qu'il n'y ait pas ici d'autre influence que la tienne, tu poussais tes servantes dans mon lit. . . Allons donc ! . . . Comme si je ne t'avais pas vue faire. . . Et cette pauvre petite que tu es allée chercher à Lorient, à moins de me la jeter dans les bras, que n'as-tu essayé pour
qu'elle devint ma maîtresse et rien de plus que ma maîtresse, puisque son mari est encore vivant et que l'Église ne reconnaît pas le divorce ; mais tout, plutôt que de revoir chez nous celle que ton despotisme en a chassée et dont tu fus toujours jalouse. . . Ah ! elle est jolie, ta religion ; joli, le pharisien qui mène ta conscience. Mais rien n'y fera, rien ; j'aime ma femme, tu entends, je l'aime et je lui pardonne, car je suis coupable envers elle de ne pas l'avoir défendue contre toi, contre ta méchanceté... Pleure, pleure, va. Elle pleure encore plus, celle qui est seule, abandonnée je ne sais où... Oh! mais je la retrouverai... Plutôt que de continuer l'existence que je traîne loin d'elle, en face de toi, j'aimerais mieux mourir, me déchirer avec ça, tiens. . .
— Richard, mon enfant...»
Il voulait lui arracher le sécateur, mais plus prompte et plus adroite, elle jeta les lourds ciseaux au fond de la serre, dans un fouillis de plantes et de fleurs froissées.
(( Non, vous ne pouvez pas vous figurer la fatigue que me cause cet appel de tous les instants à ma volonté, pour les choses les plus simples, pour me dresser, m'asseoir, quitter mon chapeau, le remettre; ce qui vous est un gesle inconscient, automatique, nécessite chez moi l'effort, la levée de toutes nies réserves... Me tirer de mon lit, le matin, mâcher quand je suis à table, achever la phrase que j'ai eu le malheur de commencer, tout devient, pour ma triste carcasse, un acte, une torture... Asseyons-nous, tenez, j'en sue à grosses gouttes d'être venu a votre bras jusqu'ici. »
A Grosbourg, l'après-midi, sur la terrasse du
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bord de l'eau. Compatissant et résigné derrière ses lunettes, depuis le déjeuner maître Jean promène d'un banc à l'autre les doléances du général-duc d'Alcantara, en essayant sur lui ces consolations distraites dont on berce le mal des incurables. « Pourtant, monsieur le duc, vous êtes monté à cheval, hier, et Charlexis vous trouvait admirablement en selle.
— La bonne blague ! Venu en landau jusqu'à la faisanderie avec la duchesse, la fantaisie m'a pris d'un temps de galop sur la jument du garde général, qui est très douce. Au bout de cinq minutes, j'étais dans le fossé où la voiture est venue me chercher, bien heureux de n'y avoir pas oublié tous mes os. Voilà comme j'étais en selle... C'est que je n'ai plus de forces et que si je négligeais un instant de me dire : « Je veux vivre, » eh bien, je ne vivrais plus. »
Les yeux fermés, la tête appuyée au treillage de glycine et de jasmin rouge qui monte derrière le banc, les grands traits blêmis du général s'abandonnent avec une expression de lassitude, d'épuisement. Dans le parc, retentissent les appels et les coups de raquette d'une partie de tennis masquée par un bouquet de troènes,
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entre lesquels passent en éclair des bérets blancs, des jupes voyantes. Un éclat de gaieté, plus bruyant, plus triomphant que les autres, arrache le malade à sa torpeur.
« Entendez- vous votre ancien élève jouant avec toutes les Esther, les Rébecca du château de Mérogis? Ah ! il ne souffre pas, lui. . . Comme il rit bien. . . » Et tout à coup, la voix sombrée, très dure : « Je le trouve effrayant, ce gaminlà, il me donne un vertige d'abîme... Et vous, arrivez- vous à le comprendre? »
Maître Jean chevrote :
« Mais il me semble... Je le croyais amendé, rentré dans le rang, dans le devoir. . . .
— Oui, par force... Au fait, vous ne savez pas la fin du roman. La duchesse défend qu'on en parle, attendu que le jeune homme ne s'y montre pas des plus brillants, mais je n'ai pas de ces faiblesses de mère. Donc, un matin, dans la chambre des amoureux, à Monte-Carlo, tombe ce vieux lascar d'Alexandre, chargé par nous de surveiller le mari. « Il me suit, il est «là, sauve qui peut! » dit-il avec un trémolo de circonstance. La dame prend peur, sachant son homme lambin au démarrage, mais violent
comme un buffle et la corne dure. Le petit, très crâne, je dois le dire, refuse de se sauver.
Alexandre est obligé de le prendre à part : « Il « n'y a pas de mari, c'est de la farce. Mais vous « êtes sans le sou, nettoyé par la roulette; un « yacht, une femme et, peut-être, un gosse sur « les bras, il s'agit de s'en tirer. Voilà de l'ar- <f gent, filez par le bateau ; moi, je vous débar- (( rasse de la dame. » Connaissant notre amoureux, vous pensez avec quelle joie il accepte. Un crampon de trois mois, fichtre ! Il s'arrache en pleurant des bras de la bien-aimée et, pendant qu'Alexandre se carapate avec elle jusqu'en Bretagne, lui, pour dépister Barbe-Bleue qu'on entend venir, s'embarque sur son yacht et fait voile censé vers le petit port du Morbihan, où sa maîtresse doit l'attendre, où elle l'attend encore. Nous-mêmes, je crois bien que nous ne l'aurions revu de longtemps, si son Bleu-Blanc-Rouge ne s'était perdu, une nuit, sous le feu des Baléares. Il nous est revenu penaud, la bourse vide... Procès avec l'armateur, indemnité à l'équipage, frais de rupture, tout cela demandait beaucoup d'argent. J'en ai profité pour lui serrer la vis et obtenir qu'il lit son volontariat. Mais
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l'incompréhensible, le sinistre de la chose, c'est qu'il n'ait pas eu un mot, une pensée pour celle qui lui a donné sa vie et qui se morfond en Bretagne depuis plus d'un mois. »
Maître Jean navré, stupéfait, regarde pardessus ses lunettes.
(( Comment. . . elle ne sait pas encore ?
— Non. Alexandre a dû régler l'affaire, et j'imagine qu'il se délecte à la traîner. C'est un si mauvais chien... La duchesse, attention ! »
Elle arrivait par le fond de la terrasse, se hâtant de son pas menu, les cheveux et le teint plus jaunes qu'à l'ordinaire sous son élégante capeline de jardin.
« Je vous cherchais, dit-elle à son mari, très bas, très vite, et lui glissant une lettre décachetée... Lisez ce que je viens de trouver dans le courrier de Charley. C'est le timbre de Draveil qui m'a avertie. »
D'abord à mi-voix, puis mentalement, le général lut les quelques lignes de provocation adressées à son fils par Richard Fénigan. « Je vous savais gredin, mais vous seriez un lâche si, maintenant que vous voilà soldat... » Les
longues mains blanches qui tenaient la lettre s'énervaient.
« Play ! » cria une voix fraîche et virile, au tennis de la pelouse. Le général reprit gravement, sa lettre lue :
« Après la rencontre d'hier, en forêt, il fallait s'y attendre, en somme. »
La duchesse eut un bondissement révolté :
« Tant d'argent que j'ai déjà donné, que je suis prête à donner encore, ne suffit donc pas à satisfaire ce monde-là?
— Il n'y a pas que l'argent dans la vie, ma chère... D'ailleurs le mari n'a rien touché, lui. On lui a pris sa femme, il se fâche, c'est assez naturel, et il me semble difficile que Charlexis ne l'accompagne pas sur le terrain.
— Ah çà! vous êtes fou?... Ne vous ai-je pas entendu dire que Richard Fénigan était de première force à l'épée comme au pistolet?
— Qu'y faire? Votre fils est soldat, on l'insulte, il faut qu'il se batte.
— Je ne lui montrerai pas cette lettre.
— Il en recevra une autre plus outrageante encore.
— J'irai trouver la mèro.
— Elle vous recevra comme vous l'avez reçue, la mère. . . Non, non, voyez-vous, il n'y a qu'un moyen pour empêcher l'enfant de se battre.
— Lequel? demanda la duchesse passionnément.
— C'est que je marche à sa place. »
Un peu d'espoir brilla dans le regard de femme qui le jaugeait, mais aussitôt elle haussa les épaules.
« Vous parlez de marcher, mon pauvre ami, et vous ne pouvez vous tenir debout... Non, le plus simple serait d'écrire à son colonel, à notre cousin de Boutignan, pour qu'il le rappelle tout de suite. Je voulais lui épargner les grandes manœuvres, mais devant cela... »
Une balle de tennis roulait à leurs pieds, et l'odorant rideau de troènes s'écartait sous les mains du jeune prince, le cou nu dans un veston de flanelle blanche, un large ceinturon de faille autour de sa taille souple, la joue rose, les cheveux humides. Il sourit au vif mouvement de la duchesse, qui dissimulait la lettre:
« Vous sentez le mystère, par ici, » dit-il. Et la balle ramassée d'un revers de sa lourde raquette, il disparut entre les branches, laissant
après lui l'émerveillement de sa grâce adroite et légère. Tous trois eurent la même pensée, quo la mère formulait ainsi :
« Un bijou pareil... Voyez-vous qu'on mêle détériore?. . . Je monte vite écrire à Boutignan . »
Resté seul avec Jean, le général se leva d'un sursaut énergique:
ce Laissez, laissez... Je veux voir. »
Debout et vacillant sur place, il se posa de profil, les pieds en équerre, voulut lever sa canne, viser au commandement, mais il chancela, les bras ouverts, et serait tombé si le précepteur ne l'eût retenu, rassis sijr le banc.
« Le terrain dans ces conditions ! » murmurait le pauvre homme en essuyant son front tout baigné d'une sueur d'effort et ses yeux d'où roulaient des larmes. Il reprit après un silence :
« Qu'elle me l'a bien dit que je ne pouvais pas me tenir debout ! . . . Qu'il y avait bien dans son accent tout le mépris de la femme pour le mari qui ne peut plus la défendre, elle ni ses enfants ! »
Et pendant qu'il parlait, le regard à terre, on entendait sonner dans le parc les rires et les
coups de raquette d'une partie joyeusement en train.
Le prince dormait encore, le lendemain matin, quand le courrier apporta à Grosbourg une lettre chargée au timbre de Draveil. L'ordre donné à tous les portiers, rien ne pouvait arriver à Gharlexis sans passer par les mains de sa mère qui, après avoir signé le registre du facteur, ouvrit un billet de Fénigan, plus insultant encore que le premier. Elle n'en dit rien à personne, et Gharlexis rappelé le matin même à Melun par une dépêche de son chef, elle se sentait tranquillisée quand, à déjeuner, le jour suivant, arriva un nouvel envoi de Richard, pour le père cette fois, avec un duplicata des outrages au jeune prince : « Qu'en pense M. le duc d'Alcantara ? Se montrera-t-il aussi pleutre que son fils ? »
La duchesse, assise en face de son mari, s'étonnait de ne pas le voir manger. Il ne pouvait tenir sa fourchette, ses doigts tremblaient trop. Au lieu de répondre à sa femme, il lui passa les deux lettres qu'il venait d'ouvrir. Elle balaya du regard ces insultes à tous les siens,
et, tràs calme maintenant qu'elle sentait son fils à l'abri : « C'est ridicule, dit-elle, il sait que vous ne pouvez pas vous battre.
— Il ne le sait pas. . . Il m'a vu à cheval avanthier.
— Il a dû vous voir par terre, alors, car vous n'êtes pas resté longtemps en selle. . . D'ailleurs, on s'explique. Je lui enverrais maître Jean. »
Les lunettes du précepteur papillotaient comme devant une partie de violoncelle trop difficile.
« Vous avez raison, » dit le général subitement rassuré.
Infortuné maître Jean ! qu'ils lui semblaient lointains, les jours où, dans la barque à Chuchin, son violoncelle passait la Seine, entre les deux maisons. Autrefois si gaies, si vivantes, comme les Uzelles étaient mornes à présent, surtout depuis que M me Fénigan et son fils, à la suite d'une explication violente, ne se voyaient pas, ne se parlaient plus. Richard avait repris sa chambre dans le Pavillon où on lui servait ses repas, où il passait toutes ses journées. Sans les claquements secs et réguliers d'un pistolet de salon, personne n'aurait su qu'il était là. La
mère redoublant d'activité, de surveillance, trottait de la basse-cour au verger, continuait à faire la vie dure au jardinier et à ses loirs ; et dans le cassant de sa voix, de sa démarche, dans le furibond cliquetis de ses clefs grondait le cri de son orgueil blessé, l'outrage à sa tendresse maternelle.
« Après tout ce que j'ai fait pour lui, qu'il me préfère cette méchante femme, oh !... »
Les mots manquaient à son indignation, surtout quand elle se remémorait l'expression de cette bouche enfiévrée et crispée lui crachant l'injure et la haine au visage. Et c'était son fils, cela, c'était son petit Richard !
« Mais vous vous trompez, cousine, intervenait doucement la bonne Elise, en l'aidant à ramasser les fruits tombés sous les pommiers en quenouilles au bord des allées, votre Richard vous adore. . . il vous a parlé dans la colère, mais je suis sûre que si vous vouliez... »
L'orgueilleuse mère se redressait, laissant rouler les pommes à ses pieds :
« Jamais ! ... tu ne me connais pas ; m'humilier devant mon fils, j'aimerais mieux mourir I C'est lui qui doit me demander pardon.
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— Qui vous dit qu'il n'y pense pas ? Si seulement vous me permettiez de frapper au Pavillon, d'essayer de le voir. »
La mère souriait de pitié :
« Tu perdrais ton temps, pauvre petite, tu ne sais pas ce qu'il faut lui dire... tu es une trop brave fille. »
Au fond elle lui en voulait. Elise le comprenait bien, et devant ce grand chagrin, oubliant sa déconvenue, se sentait inutile, encombrante, parlait de rentrer à Lorient sans que M me Fénigan sût trouver un mot pour la retenir. Richard, lui, en proie à la plus atroce de ses crises jalouses, ne songeait qu'à se venger et à tuer. Deux officiers, d'anciens copains de Louis-le- Grand, casernes au fort de Villeneuve, étaient prêts à marcher comme témoins, et il passait ses jours à s'entretenir la main, guettant le facteur et la réponse à ses provocations, quand maître Jean, bégayant et transi, apparut un matin dans l'atelier. C'était tellement extraordinaire pour lui les choses qu'il voyait en entrant, ce pistolet sur la table, ces cartons de tir troués, déchiquetés, et les choses aussi qu'il avait à dire, la démarche dont il s'expliqua. « Le
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général ne demandait qu'à prendre la place de son fils parti pour les manœuvres, mais la faiblesse de ses jambes ne lui permettant pas de se tenir debout, il comptait sur là générosité de Fénigan et de ses témoins pour obtenir certaines conditions.
— Il veut se battre à cheval ? demanda Richard, la voix cinglante.
— Non, mais assis.;. C'est d'Elbéè, si je ne me trompe, que les bleus fusillèrent blessé; dans un fauteuil. On vous proposera une rencontre de ce genre, aux Uzelles ou à Grôsbourg, deux sièges à quinze ou vingt pas. »
Richard le coupa brutalement :
« C'est bon pour des gardes-malades, cette affaire-là ; vous direz au général que j'attendrai le retour de son fils, j'àime mieux çâ. J'attendrai un mois, six semaines, autant qu'il faudra. . . mais je veux me battre avec ce jeune drôle et, si rieri ne peut l'y décider, je le guetterai à un tournant de route, à un carrefour du bois, et je le tuerai. » Il répéta plusieurs fois : « Je le tuerai... je le tuerai... » entrant le mot dans la faible tête de maître Jean comme à coups de maillet:.. Aussi le précepteur franchit-il en
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chancelant la petite porte a deux marches qui donnait sur la ruelle de la forêt, où la mère de Richard l'attendait depuis un moment. A sa vue lé pauvre homme s'exclama niaisement :
« Ah ! madame, qu'il y a longtemps... que je suis aise... »
Mais elle l'interrompit très vite et, montrant le Pavillon :
« Qu'êtés-vous venu lui dire? Quel mal ces gens de Grosbourg veulent-ils nous faire encore?
, — Mais, madame, c'estlui, c'est M. Richard. . . Ce n'est pas nous. »
Tout suffoqué, il raconta les lettre reçues au château, l'épouvante de la duchesse.
« Je l'avais prévenue, dit M me Fénigan avec un petit rire fier. . . Malheur à vous si nos enflants se rencontrent I »
, Un mot de maître Jean la fit réfléchir :
« Le malheur est aveugle, madame, il peut vous atteindre aussi bien que nous : je vous en prie, apaisez plutôt votre fils, vous avez tant d'influeilce...
— Plus aucune, hélas ! Cette horrible femme en s'en allant m'a emporté F affection, la con-
fiance de mon enfant. Croiriez-vous que depuis trois jours... »
Elle se tut de peur de pleurer, ce qu'elle ne voulait ^ aucun prix; les larmes affaiblissent, et elle avait besoin de tout son courage, de tout son orgueil en face de l'enfant révolté.
Sortis en causant de la ruelle forestière, ils suivaient le grand chemin de Corbeil ; elle, tête nue sous l'ombrelle comme dans une allée de son verger. Des gens qu'ils rencontraient, des vieux du pays, tous endimanchés, saluaient, se retournaient, avec surprise.
« Qu'y a-t-il donc ce matin ? demanda maître Jean ; j'ai entendu en venant la cloche de la Petite Paçoisse, pourtant nous sommes en „semaine...
' — Quelque anniversaire de ce vieux fou. . . » et M me Fénigan haussa les épaules. Elle gardait rancune à Mérivet de la discussion du dernier dîner, lui attribuant l'aversion subite de Richard pour Elise et le divorce. . . Aussi, comme il passait près d'eu* en sortant de son église, elle répondit à peine et très sèchement aux cérémonieux saluts que lui adressait le vieux bonhomme, vêtu de noir, ganté de noir, en grand
deuil de la femme aimée dont il célébrait, ce même jour, le vingt et unième bout de Tan.
« Le pardon de toutes les infamies, la rémission de tous les crimes, voilà ce que l'on prêche la dedans. » Elle désignait de son ombrelle la petite église blanche au bord du chemin. « Et Ton voudrait que j'y entre, que je fasse partie de cette paroisse... Ah! bien, merci. Que mon fils y vienne, s'il veut, à la Paroisse du bon cocu, — le mot fut jeté tout à trac ; — tnoi, jamais de la vie je n'y mettrai les pieds.
— Oh! madame Fénigan... madame Fénigan... soupira le violoncelliste songeant tout à coup au message de mort dont il s'était chargé. . . Qu'allons-nous devenir, si vous ne pouvez rien sur votre fils ? Il veut tuer... tuer...
— Qu'il commence donc par sa femme ! . . .
ce sera un beau débarras.
— Madame...
— Comment, vous aussi, vous la défendez?
Qu'est-ce qu'elle vous a donc fait boire à tous, cette grande vicieuse? Ah ! oui, vous, c'est la musique, vos duos ; c'est comme Richard, poum. . . poum. . . poum. . . et puis cette veulerie qui passe pour de la douceur, de la faiblesse...
les hommes aiment tant à se figurer qu'ils protègent. . . Ah ! la gueuse qui m'a pris mon fils. .. si elle était là, si je la tenais. . .
— Vous en auriez pitié, si elle était là, madame, car vous êtes très bonne et elle est très malheureuse...)) dit maître Jean avec un clignement d'yeux derrière ses lunettes, comme s'il attendaitle coup dont venait de luire l'éclair dans le regard de M me Fénigan. Mais non.
D'une brève inclination de tête, l'altière personne rompit l'entretien et, tournant le dos vivement, reprit seule le chemin des, Uzelles..
La grille de l'église était restée ouverte* Par quel mouvement subit et contradictoire,, quelle volte, inconsciente de tous ses sentiments, M me Fénigan franchit-elle l'étroit perron ? Sans doute les paroles du vieux Mérivet à la pauvre créature en déroute : « Entrez, et agenouillezvous, le secret du bonheur est là. )) Il l'avait dit avçc tant de certitude ; et,, tout à l'heure encore,, quand le vieux fou traversait le chemin,, on lisait sur sa figure une telle expression, de bien-être et de soulagement!...
Elle entra,, saisie par la demi-ombre après L'éclat du dehors, promena son regard arrogant
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sur les grands murs froids, moires cà et là du reflet des vitraux en couleur, tous fermés, excepté celui du fond, très haut, très large audessus de l'autel, découpant un grand morceau de ciel bleu où passaient des colombes... Oh! ce ciel si profond, si attirant... Presque sans le vouloir elle s'agenouilla, et l'humble prière recommandée, le « Notre Père » des petits vint à ses lèvres oublieuses des autres formules.
(( . . . pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons... » Des larmes jaillirent en torrent de la roche dure. Ce fut une détente, un allégement de tout son être, où elle se vit, se jugea, revécut son existence.
Oui, Richard avait raison. L'orgueil, un besoin de domination conduisait et gâtait tous ses actes ; oui, son mari, et son fils qu'elle aimait pourtant, avaient souffert par elle. Et peut-être, avec une belle-rmère plus tendre, Lydie l'orpheline aurait vécu heureuse dans son ménage.
Mais il eût fallu à •M -- Fénigan beaucoup d'indulgence, un cœur de pitié et de pardon. De tout cela maintenant elle, se rendait compte, et aussi de ce qui lui restait à tenter. Quelque chose de très difficile ; mais puisque Dieu venait
de l'inspirer, il l'aiderait sans doute encore, « Notre Père qui êtes aux cieux... »
Un long soupir, non loin d'elle, l'avertit qu'elle n'était pas seule dans l'église. Ses yeux faits à l'obscurité distinguaient à quelques pas devant sa chaise une pauvre femme en marmotte, aux vêtements terreux, délavés, qui priait, tassée sur ses genoux, un paquet posé par terre à côté d'elle avec un parapluie de coton noir. M mc Fénigan l'ancienne, celle qui entrait tout à l'heure dans la chapelle, n'aimait pas les mendiants ; elle trouvait la charité dégradante, et jamais, outre son jour d'aumônes, le lundi de tradition, il ne lui arrivait de donner un sou ni une miche. C'était un des articles de son code personnel, un perpétuel sujet de discussion avec sa bru, lorsqu'elles sortaient toutes deux en landau. Ah! si Lydie, du coin perdu où se cachait la misère de sa faute, avait pu voir son implacable belle-mère s'approcher de la pauvresse et lui demander tout doucement : « Yous n'êtes pas du pays ? » quelle stupéfaction pour elle et quelle espérance ! . . . Mais la mendiante ne répondait pas. Epuisée de fatigue, elle s'était endormie en priant, assise,
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écroulée plutôt sur ses talons tournés. Loin de s'indigner, comme elle n'eût pas manqué de le faire autrefois, et de réveiller brutalement celle qui se tenait devant Dieu en si inconvenante posture, M me Fénigan se sentit prise d'une immense pitié et, tirant de son ridicule le portemonnaie qui tintait au fond avec le trousseau de clefs, sans l'ouvrir, sans regarder ce qu'il contenait, elle le posa sur le paquet de la pauvresse. Pour qui connaissait la mère de Richard, ce mouvement de charité désordonné était encore plus extraordinaire que les résolutions intimes et nouvelles qu'elle emportait de sa station à la Petite Paroisse.
En la voyant sortir, Napoléon Mérivet, qui depuis un moment se promenait dans son petit champ de pavots, eut une exclamation de joie :
«Vous, madame, c'était vous?... J'avais bien entendu remuer des chaises, seulement... jamais je n'aurais supposé...
— En effet, c'est un vrai* miracle ; mais les miracles ne sont pas pour vous étonner, » dit-elle avec un sourire épanoui. Puis, tandis qu'elle ouvrait son ombrelle à l'ardent soleil de midi :
ce Monsieur Mérivet, j'ai à vous demander un
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service.. . Je dois m'absenter quelques jours,, très peinée de laisser Richard seul, surtout dans les circonstances cruelles... »
Sous ses gros sourcils moustachus, le vieux souriait d'un air de malice :
« Vous ne le laissez pas seul... et la cousine ?
— La cousine retourne en Bretagne et je pars avec elle.
— En Bretagne, vous? pourquoi faire?
— Je ne sais pas encore... Une inspiration que je viens de trouver là dedans. »
Sans en demander davantage, le vieillard lui dit avec un élan expansif :
« Ah! je savais bien que vous étiez une brave, une noble femme, et qu'il n'y avait que voire sacré orgueil. . .
— Surtout, monsieur Mérivet, pour mon fils comme pour tous j'accompagne Elise, rien de plus , Richard se forgerait peut-être des. espérances folles... je veux voir par moi-même, avant.
— Votre fils ne saura, n'espérera que ce que vous voudrez, madame. En votre absence, je veillerai sur lui et sur les gens de Grosbourg; et si je ne me sentais pas de force à empêcher
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les grandes sottises, j'ai près de moi mon brave Cérès, qui à la douceur de saint François joint sa poigne archangélique. . . Je réponds de votre enfant.
— Merci, » dit M me Fénigan très émue. Elle allait s'éloigner, quand au geste du vieillard pour fermer sa petite église, elle le retint :
« Prenez garde, il y a encore du monde, une pauvre femme qui s'est assoupie en priant Dieu. »
Le petit Napoléon leva la tête fièrement :
(o C'est l'église du grand chemin. Dès que la porte reste ouverte, toujours quelque misère qui passe, entre et demande asile. Ne la réveillons pas, je fermerai plus tard... Est-ce qu'il y avait quelqu'un autre, avec cette pauvre femme?
- — Oui, quelqu'un que j'ai laissé dans un coin et qu'il faudra y laisser toujours... mon orgueil, mon sacré orgueil... » dit M 1 *' Fénigan toute souriante et ne ressemblant en rien à l'arrogante personne qui était entrée à la Petite Paroisse, quelques minutes auparavant.
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Après une course folle à travers la France, un haletant et zigzagant voyage sous la direction de M. Alexandre, avec stations, détours, précautions variées, déguisements romanesques, la comtesse Lydie, simplement même la comtesse, accompagnée de son cornac et de sa femme de chambre, s'échouait un soir de septembre dans l'hôtel de la Princesse de Lamballe, à Quiberon. Des plafonds bas, infiltrés de moisissure, un baldaquin étouffant au-dessus d'un lit bateau mangé aux vers, lui valaient une nuit lourde, sans sommeil ; puis à l'angelus du matin, sa fenêtre à guillotine relevée sur un ciel brumeux, la petite place grise devant l'église
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romane au porche écrasé, des vieux Bretons s'accoslant dans le brouillard avec des grondements de phoques, lui laissaient une oppression et comme le pressentiment de l'ignoble comédie qu'on lui jouait.
Cette impression sinistre dura toute la matinée, jusqu'au retour de M. Alexandre parti à la recherche de la famille Blanchard, sa famille, dont le souvenir, après quarante ans d'oubli, lui était revenu subitement, un matin, à Monte- Carlo, quand il cherchait un refuge pour les amoureux traqués. Sur le coup de midi, il rentra rayonnant. Grands et petits, tous les Blanchard de son enfance dormaient dans le cimetière sablonneux de Quiberon, en face de la Mer-Sauvage dont la vague vient directement des Açores en trois élans ; tous les Blanchard,, sauf un oncle, capitaine long-courrier toujours au loin, et sa femme qui vivait solitaire dans une petite maison jaune, sur la plage de Port- Haliguen.
« Ma tante Maison-Jaune », ainsi baptisée par Alexandre, consentait à louer son habitation toute meublée à M me la comtesse, a lui faire la cuisine ainsi qu'à M. le comte lorsqu'il serait là,,
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même à fournir la carriole qui allait venir prendre, après le déjeuner, M m * Lydie, ses bagages et sa femme de chambre; lé tout aux Conditions les plus modérées, sans compter l'agrément de se trouver en vigie, pour guetter le Bleu-Blanc-Rouge entrant dans lé port les ailes éployées, et se rangeant presque au ras de la maison.
Le bourg de Quiberon, situé au milieu de la presqu'île, a deux ports : l'un, très rapproché, Port-Mariâ sur la Mér-Sâuvage, l'autre, sur le Morbihan (petite mer), Port-Haligueri, qu'il faut aller chercher à une lieue * à travers un réseau de petites niellée, murs bas, calcinés par l'âir salin, entourant des métairies, des vergers, vraies embuscades de bleus et de chouans.
Quand Lydie arriva dans le tranquille petii pays, tout* en longueur, avec son sémaphore dé maçonnerie blanche au bout de la jetée, ses quais de factoreries lointaines bordés de maisons basses, de cabarets marins, de hangars, d'entrepôts* lé brouillard s'était dissipé et avec lui l'oppression lugubre du matin. Une luïnièré douce dorait la mer, découpait les lignes sinueuses de l'horizon, Poït-Navallo, Saint-Gil-»
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das; et le calme des flots contrastait avec la canonnade de la Mer-Sauvage sur les brisants, entendue nuit et jour de l'autre côté de la presqu'île. Seule sur la plage, à l'entrée du port, éclatait la maison jaune et, plus voyante encore que l'ocre de ses murs, la coiffe aux grandes ailes de tante Blanchard qui, dès l'aube, fourbissait son carreau et son mobilier d'acajou, dans t'attente de ses locataires.
, Véritable abri pour une nomade aventureuse, ce logis de plain-pied et tout près des vagues, où partout aux murs, sur les cheminées, sur les meubles, coquillages, coraux, plantes marines, magots de l'Inde et de la Chine parlaient voyages et cieux exotiques, où cette mer qu'elle aimait tant et d'une fougue toujours repoussée, brisait sous les fenêtres, tremblotait dans tous les miroirs, avec les voiles de ses bateaux de pêche rentrant et sortant à des heures régu-i lières en essaims de mouettes blanches. Mais quelle solitude, et pour les goûts luxueux et vaniteux de la jeune femme, combien de privations 1 Le phare de la Teignouse, s'allumant chaque soir dans les tulles lilas du crépuscule, ne remplaçait pas le lustre de la salle à manger
dé Monte-Carlo, à l'heure du souper, quand Lydie faisait son entrée au bras de M. le comte. De même sur ce désert de sable, d'une mélancolie que l'Histoire grandit et solennise des tra* giques souvenirs de l'émigration, les quelques familles de baigneurs venues d'Auray, de Vannes, et s'ébattantprovincialementau soleil, ne rappelaient que de très loin à la comtesse les admirateurs suédois, hongrois, grands et petits russiens, empressés autour de ses toilettes dans les féeriques jardins de la maison de jeu. Ici, cette étrangère, seule et trop belle, éloignait; pour la juger, lui adresser la parole, on attendait d'avoir vu le comte, celui qui devait venir la rejoindre avec son yacht. Quand? Nul ne sauvait. La marche des voiliers est si incertaine. Au début, elle ne s'ennuya pas trop. Le pays nouveau, l'installation, la peur de voir paraître le mari redouté; puis M. Alexandre qui, toujours logé hôtel Lamballe, à Quiberon, venait la voir, prendre ses ordres chaque matin. Long et raide, lorsqu'il se dressait sur le terre-plein de la maison jaune, devant la croisée du parloir où cousait avec tante Blanchard la femme de chambre lyonnaise, sa figure de vieux diable,
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toute rasée et hachée de pointillures sous uh coquet chapeau de bains de mer, ses yeux de pierrot à là prunelle tournante jetaient l'effroi au cœur de la suppléante dé Rosine :
« Aii moins, madame en est-elle sûre ? demandait la camériste... Moi quand il me regarde tout dans lé fond et m'interroge comme ceci : ce Agarithe; êtès-vous discrète ?..; » sans jamais un mot de plus* je tremble, chaque fois* d'entendre quelque confidence abominable. »
Mais sa maîtresse là rassurait :
« Je connais Alexatidre depuis mon enfance. »
Et en effet, du temps qu'elle était à l'orphelinat de Soisy, il figurait déjà pour elle un des personnages de la grand'route, de ce fantastique jeu dé l'oie dont s'amusaient ses yeux de fillette. La marque de ces impressions initiales demeuré en nous si profonde, qu'à cette heure encore M. Alexandre lui imposait. Ah !
si elle avait pu scruter cette petite tête 'féroce d'affranchi -, au cou gonflé de venin et de haine contre l'enfant trouvée ; la petite bohème devenue bourgeoise et madame. Si seulement lui était tombée entre les mains la lettre où le Frôntin macabre faisait à la duchesse le récit de
son arrivée dans leur chambre de Monte-Carlo : a Le mari!... Sauvez-vous. »
Pour se plaire à ces combinaisons scélérates, il fallait un ancien domestique, la cruaulé spéciale au métis aigri, ranci dans trente ans de bas offices, dont il se vengeait délicieusement sur une dame, sur une blanche. Car M. Alexandre ne travaillait pas que pour l'argent. Il ne restait pas à Quiberon seulement pour régler les comptes, mais aussi pour la joie de guetter sa victime, de lui. annoncer son lâchage; comme il disait avec élégance, « de lui mettre ça dans la main ». De jour en jour cette heureuse minute approchait. Une fois pourtant, il eut une surprise désagréable, la crainte d'un dénouement imprévu. ,
« Alexandre, regardez donc là-bas, vers le sémaphore, lui criait Lydie, du rez-de-chaussée de la maison jaune, les mains en auvent audessus des yeux... si on ne dirait pas la voile de Charlexis? »
Un rire cynique et muet grimaça sur la face glabre.
(( Voilà qui m'étonnerait, » grommela l'ancien larbin, regardant par complaisance, ver s la
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jetée et fixant bientôt avec inquiétude le navire signalé qui offrait, comme allure, voilure, dimension, une ressemblance parfaite avec le Bleu-Blanc-Rouge. Etranger, à coup sûr, puisqu'il avait à son bord le pilote, dont la chaloupe suivait en remorque ; Anglais probablement, au dire de quelques vieux pêcheurs, gardiens de phares et douaniers, seuls habitants de Port- Haliguen à cette heure <Ju jour, et qui s'étaient avancés jusqu'à la pointe de la maison jaune, pour voir la goëlette de plus près. A chaque bordée nouvelle, la ressemblance s'accentuait ; et même, un instant, sur le pont inondé de soleil et d'embruns, à côté de la roue du gouvernail, Lydie reconnaissait la carrure massive du brave Nuitt et sa barbe rousse en collier.
(( C'est ça. . c'est ma foi ça, » ronchonnait M. Alexandre anéanti, et plus bas, rien que pour sa cravate : « Fichue affaire ! . . . » Le moyen de combiner quelque chose de sérieux, de suivi, avec des écervelés comme ce petit Charlexis.
Sûrement c'était son béguin pour la comtesse qui repiquait. Ah I elle avait de la chance, la gueuse..* Et les patrons, à Grosbourg, qu'est-ce qu'ils diraient? Et le bénef sur la rupture, sur
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la naissance secrète, toute la pêche en eau trouble, par quoi la remplacerait-il?... Projetant déjà des combinaison s nouvelles, M. Alexandre, afin d'être le premier à saluer son jeune maître, s'avançait jusqu'au sémaphore, où Lydie vint le rejoindre avec la robe et la coiffure que Charley préférait, rose et blanche sous le double hâle du vent de mer et du soleil, comme un œillet sauvage, un œillet de là dune.
Presque en même temps, la goélette portée par une forte brise terminait sa bordée à quelques mètres de la jetée et montrait en virant son nom écrit sur le panneau d'arrière en gros caractères: Amphitrite — Cari>iff. C'était un bateau de commerce, sorti des mêmes chantiers que le Bleu-Blanc-Rouge, mais supérieur de tonnage, chargé de tourteaux, et sans rien du confort luxueux d'un yacht de plaisance.
«Aussi, je me disais... il arrive trop tôt, beaucoup trop tôt. »
Et l'affreux Alexandre, épiant le délicat visage de la jeune femme, se délectait à y suivre les tressauts nerveux de sa déception. Dix minutes après, Y Amphitrite entrait dans le petit port silencieux j qu'elle emplissait de sa blanche
carène ruisselante et du grincement de sa manœuvre mêlé aux éclats d'une dispute entre le capitaine et le pilote. Les voix sonnaient contre les pierres du quai; mais personne ne savait l'anglais dans Port-Haliguen et l'explication n'eût jamais fini, si Lydie, se souvenant des leçons de sœur Martha l'Irlandaise, ne s'était offerte à servir d'interprète.
Un curieux motif de tableau moderniste, cette Parisienne élégante, assise au milieu du pont sur un rouleau de cordages, dans l'odeur du goudron et des tourteaux ; devant elle l'Anglais, un géant apoplectique et roux, se chamaillant avec le petit pilote breton, noir, simiesque et velu, tandis que les matelots, halant sur les vergues, regardent avec stupeur au-dessus d'eux ce quai désert, ces rares maisons basses, comme effarés de se trouver là. En effet, dans le fracas des flots et des rochers, le pilote Madec avait crié : « Port-Maria, » le capitaine avait entendu : (( Port-Lorient, » et pris Madec à son bord, puisque c'est pour Lorient que YAmphitrite était chargée. Le vent debout l'empêchant d'entrer à Port-Maria, le pilote venait abriter le navire de l'autre côte de la presqu'île, dans cette
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anse de Port-Haliguen qui ne ressemble guère à la rade spacieuse et bruyante où l'Anglais comptait aborder. Heureusement, la douce voix de l'interprète, sa jolie robe, ses yeux de saphir mettaient vite tout le monde d'accord; mais elle eut ensuite à se défendre des générosités du capitaine qui, très impressionné par cette apparition shakespearienne, offrit successivement à la délicieuse Miranda descendue sur le pont de sa goélette un flacon de vieux porto, unelunette de marine, un pagne, un tomahawk, des babouches javanaises, un sabre à deux mains du Japon, et finit par lui faire accepter un tout petit revolver américain, un bulldog que l'autoritaire long-courrier gardait tout armé au fond de sa poche comme argument décisif contre les pilotes, gabelous et autres gens de loi patentés de la mer.
Remis à peine de cette émotion, M. Alexandre en dut supporter une autre encore plus secouante. En ouvrant son Petit Journal au café de l'hôtel il y lut le suivant fait divers :
La nuit du 27 au 28 septembre, le yacht Bleu-Blanc- Rouge au prince d'Olmùtz, abordé par un torpilleur
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espagnol dans les eaux des îles Baléares, a coulé à pic. Le prince seul et le cuisinier du bord, miraculeusement recueillis par une balancelle mahonaise chargée d oranges pour Marseille, viennent de débarquer dans cette ville.
« Qu'allait-il faire aux Baléares? ce fut la première parole de Lydie apprenant cette triste nouvelle, qu'on lui apporta sans le moindre ménagement. . . De Monaco à Quiberon, ce n'est pas la route indiquée.
— Ah ! vous savez, la voile. . . un coup de mistral ou de tramontane. . . » objectait le vieux larbin avec un émoi blagueur de toutes ses petites rides. Et de s'offrir aussitôt pour aller aux renseignements du côté de Grosbourg, où le jeune prince ne manquerait pas de venir se ravitailler. Prêt d'ailleurs à tout ce que voudrait M me la comtesse, aux ordres de qui le fils de ses maîtres l'avait mis. Et de basses protestations, et des tortillements d'échiné, tous les trucs et détours de l'office, toutes les grimaces de son ancien métier.
« C'est cela... allez voir, » disait Lydie toujours confiante, mais plus que jamais rêveuse. Dans les ténèbres morales où s'agitent la plu-
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part des êtres, certains faits les illuminent brusquement, montrant jusqu'au fond le noir des abîmes. Le sinistre du Petit Journal apportait à la jeune femme une de ces révélations. Charlexis mort, que serait-elle devenue? Incapable d'une pensée de lucre, la perspective de la misère ne l'effrayait pas. D'où venait donc la terreur subite dont cette supposition de mort l'avait glacée? Seulement de s'être sentie presque aussi indifférente à la disparition de son amant qu'à celle de n'importe quel visage connu. Ne l'aimait-elle donc pas? Eh bien, non. Jusqu'ici elle doutait; à présent, la preuve était faite. Elle l'avait suivi par vanité, ennui et lassitude, besoin d'horizons nouveaux et de jours imprévus. Mais au plus intime de leurs caresses, quelque chose les dédoublait, les séparait toujours, quelque chose de froid et d'impénétrable qui l'enveloppait, lui, d'une fine cotte de mailles à la dure défense, l'abritant de toutes les blessures qu'il faisait, rendant inégal et lâche ce duel sans témoins et sans armes qu'est l'amour. Deux ou trois fois, la peur l'avait prise à son côté, à certains de ses sourires, à ces paroles de son père qui la hantaient : « C'est
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un monstre... je vous dis que c'est un monstre. » Et l'image désespérée du général, ses yeux ardents et braves si différents de ceux de Charlexis, achevaient de diminuer dans le cœur de la jeune femme l'amant pour qui elle avait tout quitté. Ah I si c'eût été à refaire. Quand la vie s'ouvrait, droite et simple, par ce mariage inespéré avec un brave homme, pourquoi se jeter dans la traverse, follement, sans passion, sans joie? Maintenant, où allait-elle? Comment finirait tout cela?
Elle y songeait, frissonnante, incertaine, dans la brume du soir qui se levait, le chuchotis de l'eau flaquant contre les pierres de la jetée. Des voiles qui rentraient, grandies par le brouillard, glissaient en fantômes. Soudain, au bout de la digue obscurcie, une flamme étincela, haute et claire, la lampe du sémaphore. En même temps, Lydie sentit en elle une secousse, un sursaut inexpliqué d'abord, mais qui, renouvelé, compris, l'inonda d'une joie ineffable. L'enfant, leur enfant qu'elle oubliait, et qui se révélait pour la première fois. Ce fut un changement magique; la vie lui apparut avec un but, une lumière protectrice. Le père, lui-
même, s'humanisa dans sa pensée, lui sembla moins obscur, moins loin. Des chants, des cris remplissaient le port. Les avirons bruyants roulaient dans les barques ; et, le long du quai, par les portes basses des maisons, où luisaient des feux rouges à travers la brume, on entendait craquer et pétiller le bois vert avec le rire des tout petits autour du foyer.
Une semaine passa sans nouvelles. Lydie ne s'alarmait pas, pensant bien que le prince, rentré à Grosbourg, aurait du mal à s'échapper une seconde fois. Chaque matin les baigneurs devenaient plus rares sur la plage, la maison jaune plus seule. Malgré l'exceptionnelle douceur de la saison, on sentait à la montée des brumes, aux tons de vieille dorure que prenait la lumière à certaines heures comme aux accents plaintifs et longs de la brise, à la frénésie du vol des goélands, que l'été touchait à sa fin... Et de l'autre côté de la presqu'île, les mugissements de la Mer-Sauvage redoublaient, chaque vague écroulée sur les roches avec le vacarme d'une batterie.
« Si vous entendiez ça l'hiver, madame...
c'est affreux, paraît-il, «disait à Lydie sa ser-
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vante Agarithe qui, tout le jour à coudre avec la tante Maison-Jaune, savait à fond le pays et frissonnait a l'idée d'un hivernage possible dans cette solitude. « Ce qu'ils appellent le Trou du souffleur, ce rocher qui siffle et qui ronfle derrière Port-Maria, du bruit qui sort de là quand vient novembre, les gens ne peuvent plus dormir... De ce côté-ci la mer n'est point si farouche, mais les hommes s'en chargent d'être méchants pour elle. »
Et la Lyonnaise contait à sa maîtresse les batailles livrées dans Port-Haliguen entre les sardiniers et les forbans de Concarneau venant pêcher en ces mêmes parages. Par ces ciels bas de l'hiver, chargés de brouillard et d'interminables pluies de côtes, quand les lampes restent allumées nuit et jour, que le gros temps empêche les barques de sortir, il fallait voir, dans ce tout petit port noyé d'embruns, deux cents, trois cents marins, hurlants et saouls, se ruer à l'assaut des auberges Le Buez ou Le Quellec qui leur refusaient du boire, et chassés à coups de barres d'anspect ou de potées d'eau bouillante, tourner leur rage contre eux-mêmes, se crocher, s'entre-tuer avec tant de furie que,
de la terrasse de Le Buez, ils roulaient sur le quai plein d'ordures et du quai dans les flots du bassin, par grappes, sans se lâcher.
« Rassurez- vous, ma fille; nous serons parties avant de voir ces horreurs, » répondait Lydie qui tenait à sa femme de chambre ramassée sur un quai de Lyon, bien veule, bien niaise, mais le seul visage où elle pût lire autre chose que de la méfiance ou de l'antipathie.
M. Alexandre, avant son départ, avait glissé dans l'oreille de tante Blanchard que sa locataire n'était comtesse que de la main gauche, et de Port-Haliguen à Quiberon pas un caillou du chemin qui n'eût ramassé la calomnie, pour la repasser plus sale a la pierre voisine. De là cette malveillance que l'abandonnée sentait se lever devant elle, craquer sous chacun de ses pas.
Son orgueil en souffrait, mais bien peu, maintenant que l'enfant était là, qu'il prenait plus de place dans sa vie. D'ailleurs, elle ne sortait guère. Un piano, oublié à Ploërmel par des Ecossais fantaisistes, et qu'elle avait fait venir, la retenait à la maison, éparpillant, selon le vent, la fantaisie de ses arpèges dans le port silencieux et sonore, ou les envoyant vers la
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plage, de jour en jour plus déserte et plus large.
Sur la vaste étendue de sable, où tombèrent les chouans de Sombreuil, restaient deux ou trois cabines de baigneurs, des enragés attendant l'arrivée prochaine de la flotte et ses essais de combats de nuit. Pour éviter les regards de malice et d'envie, les sourires haineux qu'elle retrouvait le soir en éclaboussures de boue dans le bas de sa robe, Lydie ne venait jamais de ce côté. La jetée lui faisait sa promenade préférée, depuis surtout qu'elle n'avait plus à guetter le yacht, à scruter l'horizon avec l'espoir toujours déçu et si énervant d'y voir monter une voile de goëlette. Pourtant, queCharlexis n'eût pas écrit ou seulement Alexandre, voilà ce qu'elle commençait à trouver bizarre. Un dimanche, enfin, le premier dimanche d'octobre, jour des régates et fête à Quiberon, une lettre arriva, non pas celle qu'elle attendait.
Pour la première fois, ce jour-là, Lydie avait pu passer*une heure en mer san-s ces horribles contractures d'estomac qui lui rendaient toute traversée impossible ; il est vrai que le bateau ne bougeait pas, — le bateau-pilote servant de
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but d'arrivée pour les courses à voile, — et qu'il faisait en plus un temps de vierge, bleu et doux, le Morbihan sans une ride, immobile et figé, ne vivant que par le scintillement, d'un soleil d'été égaré dans l'arrière-saison.
((.Venez avec moi, madame la comtesse, lui avait dit le pilote resté son ami depuis l'arbitrage de Y Amphitrite, je vous réponds que vous serez mieux pour voir sur mon bateau même que si vous étiez sur l'estrade du sous-préfet et de M. le commissaire de marine. »
Et depuis plus d'une heure ils attendaient, au large de l'immense baie, très loin, perdus entre ciel, et mer, dans une atmosphère cristalline, une douceur, une chaleur réverbérée, qui tenait les êtres, muets, en. extase, comme s'ils planaient. Jamais Lydie ne s'était sentie si près du ciel. Oh ! serrer une main aimée, dans cette paix divine, cette trêve bercée. « Mais on ne voit rien, » murmurait Agarithe. Le plus curieux, c'est que, trop distants du rivage pour percevoir sa mince ligne d'ombre, la table lumineuse, et sonore de l'eau leur apportait par bonds, par bouffées, tous les bruits de la fête au Port-Haliguen , des cloches, des rumeurs, un
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fredon de biniou, des éclats de tambours et de fanfares. On ne voyait rien et tout s'entendait. A l'avant du bateau, quelqu'un dit tout bas : « C'a l'air de nous tomber du ciel. » Soudainement retentit le signal d'une boîte à feu, suivi d'une clameur de foule où fusait le timbre suraigu des voix d'enfants. Puis un silence...
« Les voilà! » cria le pilote en se levant.
Arrivaient les bateaux de course en longues files, ceux de la tête presque bord à bord. Où prenaient-ils l'air qui gonflait leurs voiles, tendait leurs agrès, faisait craquer leurs musculeuses membrures, donnait à leur élan cette haleinée puissante de soufflet de forge qu'on entendait courir devant eux? Leurs hautes ailes d'oiseau rock, blanches, rousses, pas plutôt dressées sur le bleu, ils étaient là, tournant le bateau-pilote qui les saluait de hurrahs, et le rasant tellement près que d'un heurt son boutehors emporté vola en mille pièces et que le bateau pirouetta avec des craquements, une mêlée de cordages, des piaillées de femmes, des jurons de matelots. La durée d'un éclair, Lydie voyait virer et fuir le Concarneau qui avait fait le coup, vaisseau fantôme à voile brune, manœuvré par
une équipe de forbans blêmes comme l'eaude-vie de marc qui les saturait, les yeux fous, les ôheveux en plaques ruisselantes sur des faces de noyés. L'Américain, qui suivait, un yacht de plaisance, gris d'argent et coquet, lui fit battre le cœur, tant son équipage ressemblait aux matelots si corrects du brave Nuilt ; et quand le gentleman qui tenait la barre, un long New- Yorkais à lunettes, moins élégant certes que Charlexis, la salua dans le virage, ses beaux yeux de perle se mouillèrent.
Ce fut fini pour elle du plaisir de la course. Forbans et sardiniers, pêcheurs de Noirmoutiers et de l'île de Houat, émergeaient, voltaient, filaient à tire-d'ailes ; elle les regardait d'un œil vide, comme un tournoiement de mouettes ou d'hirondelles de rochers, en songeant à l'absent, à celui qui l'avait rendue mère. Car son amour, son triste simulacre d'amour, n'était guère plus que cela : le sentiment de la responsabilité, et les premières tendresses maternelles s'agitant dans leur source profonde. Rentrée chez elle, rien ne put la distraire de cette chère pensée. Les quais de Port-Haliguen, grouillant d'un peuple pittoresque, les gigues des matelots * co-
miques et solennelles, le commissaire de marine galonné comme un général, péruvien, assis à?
une petite table devant l'auberge Le Quéllec pour distribuer les médailles des régates, puis les concours de binious, les courses à la nage dans le bassin du port, derrière des canards et des cochons, elle ne voulut .rien voir, laissa sa femme de chambre courir seule. Celle-ci pourtant, dans la soirée, s'étant fait prêter par M me Blanchard une grosse .lanterne de bateau, bien utile dans les petites routes entre-croisées, décida sa maîtresse à l'accompagner jusqu'au bourg, pour voir les danses.
La bise s'était levée, piquante, sous un ciel scintillant d'étoiles; mais dès l'entrée. du pays, une chaleur, venait de. bêtes et. d'hommes, en tas par des ruelles étroites. au sol feutré de fu-, mier, et sur la place du bourg, qu'entourait un cercle inextricable de voitures dételées. C'est là que l'on dansait et « rien qu'au son des bouches, parce que les binious étaient trop saouls », répondait à Lydie une candide fleur de lin perdue sous une grande coifFe blanche. La foule se pressait autour de deux ou trois rondes, dont la plus belle virait sous les fenêtres de la Princesse
de Lamballe. Un garçon d'hôtel, ayant reconnu Agarithe, les fit parvenir non sans peine au premier rang des spectateurs, la grosse lanterne posée à terre devant elles, parmi le double cercle de quinquets et de lampions qui faisait à la danse une rampe rougeâtre et fumeuse. La place s'éclairait de quelques lumières semblables et aussi des falots de toutes les carrioles, charrettes, chars à bancs, berlines, diligences, qui avaient amené les métairies, hameaux, domaines du voisinage, et dressaient dans la pénombre une irrégulière et mobile estrade circulaire où des silhouettes s'empilaient en gesticulant.
J'aime bien les cotillons rouges, J'aime mieux Les cotillons bleus.
Chantées par des voix rauques, grêles, de pêcheurs, de sardinières, avec la talonnade de gros souliers retombant en mesure, des rondes de pays menaient le branle, et de ce tourbillon bigarré blanc et noir de drap rude, de laine échauffée, de ces rires, de ces souffles montait une buée lourde, mêlée a la poussière du sol piétiné, à la fumée des pipes et des lampions.
Parfois, un pan lumineux du décor se détachait, éteignait tout un coin de la fête; une carriole, une diligence qui partait, emportant ses lanternes, ses chansons dont les éclats disparaissaient dans rentre-croisement des ruelles :
Les cotillons rouges, Les cotillons bleus, Ce sont les bleus Que j'aime le mieux.
Peu à peu, la place redevenait presque noire. Les branles, éclaircis, fondus en un seul, ne se guidaient plus que par les lampions à bout de mèche et les étoiles que Ton commençait a en- • trevoir, comme on entendait la bramée de la Mer-Sauvage tout à coup rapprochée. Elle faisait la basse d'une ronde farouche que les bouches venaient d'attaquer, à temps précipités :
Fendons le bois,
Le roi!
Chauffons le four, .
L'amour!
Les jupes lourdes claquaient, les voix se bousr
. culaient à perdre haleine ; dans l'angle sombre de la place, le vent chantait, tournait seul. « Rentrons, » murmura Lydie, reprise au cœur de l'angoisse singulière qui l'avait étreinte le matin de l'arrivée, à cette fenêtre d'hôtel, làhaut." Agarithe ramassa la lanterne; elles s'en revinrent par ces petits chemins de chouans, où des ombres rôdeuses battaient les murs, où des ivresses lourdes croulées dans les fossés s'endormaient entre un hoquet et un refrain de ronde :
Chauffons le four,
U amour!
Dormez, la belle, Il n'est point jour.
Les chiens des métairies aboyaient sur leur passage, leur faisaient presser le pas, baisser la voix.
« Regardez donc, madame... ces lumières, là-bas, sur la mer... entre les branches du sorbier... on dirait la flotte. »
Oh ! cette flotte, Agarithe en rêvait, et tout Quiberon avec elle. L'hôtel Lamballe était plein de voyageurs, du monde de Port-Navallo, de
Vannes, de Nantes, même des gens de Paris, venus pour la voir, assister aux exercices. Le garçon, ami d'Agarilhe, lui avait parlé d'une dame parisienne, accompagnée de sa coijsine, petite boulotte assez jolie.
« Vous a-t-on dit ' comment s'appelait cette dame ? » demandait Lydie que troublait une étrange coïncidence. N'avait-elle pas cru reconnaître, pendant les rondes, une silhouette de femme, appuyée au balcon de l'hôtel, l'air hautain, la tête nue, tout le portrait de sa bellemère*? Mais Agarithe ne savait pas les noms.
Puis la présence à Quiberon de M me Fénigan s'expliquait si peu. Evidemment une de ces apparitions de rêve éveillé, comme en évoque la pensée longtemps fixée au même point. Tout le jour, Lydie avait interrogé le passé, quoi d'étonnant qu'il lui eût répondu par un de ses fantômes? Un peu l'hallucination de la Lyonnaise qui, à force d'entendre parler de la flotte, voyait luire ses fanaux à tous les coins de l'horizon. Et pourtant, arrivées dans Port-Haliguen, avec la sombre immensité de l'Océan sous leurs yeux, elles n'y apercevaient pas d'autre feu que celui du sémaphore, et plus près, une lumière qui
les attendait au rez-de-chaussée de la maison jaune, Tunique habitation de la plage.
Souscette lampe, une lettre bien en vue, que Lydie ouvrit tout de suite, et qui lui expliqua enfin l'affreuse angoisse de ses premières heures dans ce pays, le malaise étrange dont elle venait d'être reprise le soir même, comme un avertissement que son mauvais destin devait la frapper ici, sur cette plage, et non ailleurs. Oh ! l'intuition de la femme, prescience, clairvoyance subtile au bout de tous ses nerfs, qu'estrce que notre finesse d'observation à côté de cela? Vaguement elle déchiffra Tépître de M. Alexandre. C'était long, c'était bête, et menteur d'un bout à l'autre, d'une veule écriture de larbin que son regard balayait avec épouvante, en retenant certains mots au passage : « ... dû faire sa soumission... volontariat... dragons... argent chez le notaire. . . réversible sur l'enfant. » Le résumé de la lettre : « C'est fini, il vous lâche. Préparez votre note, je vais venir la régler et vous écris d'avance afin d'éviter tout débat. »
Elle le savait bien, que cela finirait; et ce qu'elle ferait au bout de cette impasse, elle l'avait décidé aussi. Seulement, pourquoi si
vite? Pourquoi si laidement?... Ne pas même lui écrire un mot, l'adieu tremblé des lettres de rupture, laisser ce soin à un domestique ! . . . Voilà qui dépassait toute infamie. Peu à peu, un fait s'éclairant par un autre, elle découvrait la farce atroce qu'on lui jouait depuis Monte- Carlo, leur départ en tragédie, sa fuite ridicule à travers la France, et cette méchanceté de la conduire si loin, de la faire attendre si longtemps pour lui cracher cette injure à la face. . . Gharley, c'est tout cela que signifiaient votre rire indéchiffrable et ces yeux de pierre froide dont elle avait tant peur. « Un beau monstre, » comme disait le père, un monstre incapable d'aimer et qui, d'instinct, repoussait toute intiipité et toute tendresse. Il finissait bien ainsi qu'il devait finir, leur ignoble roman sans amour. . . Et ces gens de Grosbourg avec leur notaire, pour qui la prenaient-ils donc? Gomment ! le général, lui aussi... Ohl cela l'outrageait plus que tout, L'idée que ce fier, cet intrépide dont la passion désespérée l'avait quelquefois émue, pouvait la croire une âme de trafic et de lucre. Ils allaien^ bien voir le cas qu'elle faisait de leur argent et de tout.
« Réversible sur l'enfant. . . » Oui, sans doute, l'enfant. Dans la ferme résolution prise par elle dès le premier jour de ne pas survivre à sa folie, elle n'avait pas prévu cette ironie, huit ans de stérilité dans le mariage pour aboutir à cette maternité de rencontre. Mais cet enfant, comment l'élèverai t-elle? Pas de père, pas de nom,pas même celui d'une mère qui n'en avait jamais eu. La misère noire, et du sang de prince dans les veines. Que deviendrait-il, déclassé, délaissé ? Ne valait-il pas mieux cent fois l'emporter dans la mort avec elle ?
... La mort, certainement. Mais quelle mort?
"S'en aller vite, s'évader de sa triste existence,
• mais par quelle porte? La mer était là, tout près, au bas des roches. Ouvrir doucement la
• fenêtre, enjamber l'appui, deux pas à faire... Le noir de la nuit et de l'eau l'effrayait. Il faudrait se chausser, se vêtir ou sortira demi nue. . . Ah ! voilà. . . Son regard cherchant tout autour dans la chambre venait de découvrir le petit revolver de l'Anglais , reluisant sur la cheminée , Droite-devant la glace, elle le mania un instant avec des doigts experts, songeant à une foule d'êtres et de choses, déjà le défilé de la dernière
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heure dans ses yeux hagards; et comme elle écartait très bas les dentelles de sa chemise, pour viser à la bonne place, le sentiment de sa beauté l'arrêta, presque un regret de meurtrir ces blancheurs nacrées où brillait l'or d'une petite médaille. Le temps d'une prière mentale k la Dame de Fourvières, le doigt sur la gâchette, elle allait tirer. Des coups rapides contre sa cloison et la voix d'Agarithe la retenaient encore : « Madame ! madame ! . . . Oh ! que c'est beau... toutes ces lumières vertes, bleues, jaunes, rouges, qui dansent sur la mer... la voilà... la voilà... c'est la flotte... quand je vous le disais... »
Machinalement elle tourna la tête vers la fenêtre dont les vitres vibrèrent, secouées par une violente canonnade où se perdit l'aboiement court et féroce du petit bull-dog. Gomme Lydie tombait, un de ces longs feux électriques promenés des vaisseaux sur la côte inonda la chambre
jusqu'au fond, de son flamboiement bleuâtre.
Elle le reçut en pleine figure et put croire que c'était l'éternité qui s'ouvrait. Une fois franchie l'angoisse du mauvais passage, c'est peut-être ainsi quand on meurt.
LA PETITE PAROISSE a33
JOURNAL DU PRINCE
Entre deux batailles, navré comme un vaincu qui commence à en prendre l'habitude , puisque c'est nous les manchons blancs, je vous écris d'un vieux moulin, quartier général de notre armée. Je croyais, comme vous le disait ma dernière lettre de Grosbourg, mètre tiré de cette absurde corvée des grandes manœuvres, et fêtais en train d'esquisser un flirt délicieux avec deux petites juives du voisinage, deux sœurs, l'une fraîchement mariée, l'autre à la veille de' V être; ça mordait déjà très gentiment, rien qu'un hameçon et la même cerise pour deux, voilà quune dépêche de .
mon cousin de Boutignan m'oblige à reprendre Bien vite ma place à V.èlat-major . <c Ordre supé-
' rieur ! » m 9 a dit ma vieille bêle de colo en clignant da seul oeil qui lui reste, et je n'ai pu en savoir plus, long, Boutignan, officier de cour , craignant toujours de se compromettre. Mon petit doigt m'avertit cependant que, cette fois encore, le général-duc, mon père, m'a joué quelque méchant tour. Peut-être trouvait-il que ma présence à Grosbourg secouait trop de gaieté et de jeunesse au- ' tour de son fauteuil d'infirme . Vous savez qu'après un mieux très marqué, il a dégringolé brusqueriiehl, et de plusieurs marches. Les- médecins attribuent cette recrudescence à une chute de. cheval, mais j'étais là; je l'ai vu glisser de sa selle* déjà assommé d'un nouveau coup de sang. Son mal a donc pour moi tout autre cause. Il aimait M me F. . . et gardait, j'en suis sûr, le vague espoir de mettre la main dessus. La nouvelle de son suicide a dû l'agiter rudement. Oui, mon cher, la malheureuse femme; apprenant que je renonçais, s'est envoya une balle dans le. cœur, ou bien près. Elle était Mourante il y a huit jours ; depuis, je suis sans nouvelles.. Mais vous figurez -vous l'émoi de
. M.\ Alexandre, xhargé d'aller régler les frais de
rupturç, et trouvant pour le recevoir, à ce chevet d'agonisante. . . devinez qui ?... La mère du mari, la propre belle-mère de M me F. . . Comment se trouvait-elle là? Deux femmes qui se haïssaient. Le mari était-il dans la maison, lui aussi ? Tout ce que je sais, on a flanqué par la face de maître Alexandre ses offres d'argent, ce qui n'était point pour déplaire à la duchesse ; et mon père m'a écrit, à propos de ce suicide, une lettre catafalqueuse et sentimentale comme une valse de i845.
Mon amour, fatal à cette ingénue? Je n'en crois pas un mot. Elle s'est tuée par dépit, ennui, embarras de savoir comment braver la maussaderie de l'existence. Avec dix ans de plus sur le dos, je me sens bien capable d'en faire autant et pour un moindre prétexte, surtout si ces dix années ressemblent à ces quelques semaines que je viens dépasser au régiment. Non pas que le métier me fatigue ; comme secrétaire et cousin du colonel, fils de papa, prince moi-même, je suis dispensé de tout service et pourrais bâiller tout le jour sur mon lit, dans la chambre que j'ai louée devant la plus belle vue de Melun. Mais Melun, mais l'habitant ,.. Que faire? ou aller? avec qui? Les officiers que je vois à la table du mess, quand
mon cousin de Boutignan m'y invite, ont des conversations de lycéens. Ils ne sont guère que cela pour la plupart. Internés à dix ans dans une cour de lycée ou chez les Pères, ils n 9 en sont sortis que pour entrer internes à Saint-Cyr ou à Saumur, et, de là, passer à la caserne, à peine changer de prison. Ils ne savent rien de la vie, s'amusent de leurs anciens pions,- ont gardé « ce rire au colonel » qui était le « rire au professeur » de l 'enfance et de la lâcheté. A part quelques ambitieux, qui piochent et se rongent sous la lampe, des petits Bonaparte sans étoile, en route pour l'Elysée ou le poteau de Satory, presque tous ne songent qu'à couper à l'exercice, à l'instruction, filer sur Paris et nocer. Comme anecdotes, des souvenirs de collège ou de garnison. Très peu ont fait la guerre. Après dîner, quelques-uns se racontent, la moustache fumante, de formidables aventures, ou claquent les Nom de Dieu! et oà il en tombait! oà ils en ont reçu!... pas un pouce de leurs dolmans qui ne fût criblé, traversé... et leurs bêtes n'en menaient pas large, je vous jure, ni Vautré bête qui trottait dessus. . . Puis, en écoutant mieux, vous voyez qu'il s'agit non d'une bataille, mais d'une forte averse attrapée un premier de l'an ou
un lU Juillet, qu'ils étaient commandés pour escorter le président du Sénat ou du Corps législatif. Ils nont pas d'autres campagnes et le .regrettent. Moi aussi, car je me demande si tous ces gentilshommes, excellents pour l'escorte et laparade, sont vraiment des hommes de guerre, et la tenue qu'ils auraient sur un champ de bataille. Braves, parbleu! Tout Français qui se sent regardé est brave. Mais déterminés, capables, sous le feu, d'un acte spontané et lucide? C'est à savoir. Il faut s'être trouvé devant la mort pour répondre de son sang-froid contrarié par l'heure et les circonstances. Mon père me racontait qu'en Crimée, un jour, portant à des chasseurs à pied un ordre du maréchal Bosquet dont il était l'aide de camp, au moment de quitter l'abri très chaud, très sûr, des petits vitriers, et de se remettre en route sous des paquets de mitraille, il avait senti tout à coup une lourde paresse dans ses jambes et ne s'était levé, avec quelle peine! que sous les regards aiguisés et moqueurs des camarades, commençant à trouver qu'il restait trop. Ces quelques minutes de frousse lui comptaient comme les plus atroces de sa vie. Il me parlait aussi d'un de ses copains, chef d'escadron aux chasseurs
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d 9 Àfrique, bien connu dans V armée pour ï 'abominable colique dont il était saisi, chaque fois que sonnait le galop de charge. Il avait dans ses fontes un flacon d'absinthe pure qu'il sifflait d'une haleine, et fonçait avec cela dans le coco, ne pouvant ce battre qu ivre-mort.
Ah! ces tristes nerfs que le danger enchevêtre, affole chez les uns, qu'il assagit et débrouille chez d'autres. La nuit ou mon pauvre Bleu-Blanc- Rouge a sombré, j'avais à bord le docteur Engel, très fort entomologiste, compagnon d'Emin- Pacha, que je devais laisser à Port-Mahon dont il allait étudier la flore. Cet homme, boucanier, aventurier de la science, qui avait rencontré la mort cent fois, et sous les aspects les plus sinistres, est devenu fou de peur devant l'eau qui gagnait le pont. Il sanglotait, hurlait qu'il ne voulait pas mourir, sautait h la gorge du papa Nuitt qui a fini par le faire attacher dans le rouf; si bien que le pauvre diable a dû couler à fond tout ficelé comme sur la planche à pain. Et pendant qu'un homme de la force intellectuelle d'Engel montrait cette décomposition morale, mon stewart, accroupi dans un coin du pont avec sa théière et sa lampe à esprit-de-vin,
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n'avait qu'une idée, en entendant le glouglou de Veau montante, et les cloisons-étanchès qui éclataient, me faire une tasse de thé bien chaud, avant le plongeon final. C'est du reste le seul qui ait été sauvé, avec moi; mais jusqu'au bout je l'ai vu garder, un calme, un sang-froid, et le plus naturellement du monde, tandis que moi, je m'appliquais.
Un des rares garçons que. je fréquente ici, est un lieutenant de réservé, qui a obtenu la faveur de rester au régiment après les manœuvres et d'y faire une période supplémentaire d'instruction. Y a-t-il de singuliers goûts tout de même ! Celuilà est passionné pour le métier de soldat; il aime servir, obéir, le rang, la discipline. Il est du reste le fils d'un de nos gardes forestiers que les braconniers de Sénart ont surnommé « l'Indien ». Je signale à votre philosophie cette hérédité de servitude militaire, à laquelle ce grand, gros garçon, chef de rayon à la soierie dans un des caravansérails du commerce parisien, n'a pas pu se dérober. Vous connaissez ces robustes appétits de goujats, qui vous donnent faim par leur façon de se tailler un chiffon de pain, d'enfourner de côté, à la pointe du couteau, une bouchée de viande ou de fromage
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coupée en carré; le lieutenant Sautecœur me procure cette sensation. Il me ferait aimer la vie militaire par le goût quil y prend, la joie qu'il trouve aux plus ineptes besognes. Une âme de brosseur et de porte-drapeau. Il pleure en lisant des vers de Déroulède et s'exalte devant des boutons de tunique bien astiqués. Sans le vieil Indien dont il est la fierté, sans sa jeune femme qu'il adore, comme il lâcherait la soierie et filer ait au Tonkin, au Sénégal, se faire la main sur les peaux jaunes ou noires, en attendant le grand jour ! Mais quand il marche au bras de son fils en costume d'officier de dragons, le père est ivre de joie; et lorsque la petite femme, Parisienne mincette, laide et tentante comme le péché, vient déjeuner à Melun avec son mari, mon lieutenant vous a des yeux à ne pas le laisser approcher d'une poudrière. On comprend qu'il hésite à partir pour Dakar. Moimême, depuis un déjeuner que j'ai offert au bord de la Marne au jeune ménage et le dialogue de ma botte avec une petite bottine fine et nerveuse, pas sauvage du tout, j'ai le projet d'aller plus souvent rôder du côté de l'Ermitage, ou la femme de mon lieutenant passe une partie de l'année à soigner ses bronches délicates au voisinage des sapi-
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nières. En attendant, je chauffe le mari qui avait déjà pour mon nom un respect, une idolâtrie à mourir de rire. Si jamais il me trouve dans le lit de sa femme, son chagrin sera mélangé de quelque fierté.
A part ce type-là, je ne suis lié avec personne au régiment. J'ai remarqué, ô mon philosophe, qu'un tailleur trop gras vous fait des gilet^ qui bedonnent, qu'un peintre de portraits favorisé d'un grand nez tente de le passer à tous ses mo~ dèles. C'est probablement, par un identique phénomène de subjectivité, que je trouve à tous mes camarades, conscrits ou conditionnels, la même physionomie endormie et morose, le verbe « Je m'embête à mort » conjugué à tous les temps, à tous les modes, présent, futur, actif et passif Est-ce le service obligatoire qui veut cela? La jeunesse française a-t-elle laissé sous l'uniformité du carcan militaire le peu qui lui restait d'élan et d'initiative? Toujours, ils n'ont pas l'air de s'amuser, au 5o e dragons, ni de penser à n'importe quoi. Sautecœur est un idiot; mais au moins il croit à la vie, s'agite et grouille, surtout par ce temps de grandes manœuvres.
Chargé d'un service d'information, il ne dort
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plus, ne mange plus, met sur les dents hommes et bêtes. Je crois même qu'à trop bien surveiller et dépister V ennemi, il a dérangé les plans de nos généraux, deux pères tranquilles qui n'aiment pas se lever matin. H circule à V état-major un dessin assez drôle les montrant tous deux en vieux invalos qui jouent paisiblement aux quilles et chassent à coups de canne un grand chien portant sur son collier : « Service d'information », et dont les gambades folles ont renversé tout le jeu. On attribue cette caricature à un soldat de mon escadron, un Parisien d'origine polonaise nommé Borski, long, blond, la lèvre mince et le regard couvert. Volontaire d'un an, il af ait pour s' affranchir de la corvée un portrait du colonel, à deux crayons, très réussi, et commençait le mien dans une chambre haute du moulin, à toutes petites lucarnes, pleine de sacs de grain, quand un camarade est venu nous interrompre : « Borski, vite, on t'appelle chez le colo, il y a deux messieurs de Paris avec lui*
— Je suis foutu* ..y> a dit tout haut le malheureux en blêmissant, et j'ai surpris son regard aux lucarnes trop étroites pour qu'il pût s'échapper par là. Nous pensions qu'il s'agissait de sa charge
du jeu de quilles, mais, dans la soirée, mon cousin m'a certifié que le cas était plus grave. Associé d'une bande, Borskî depuis longtemps dessinait de faux billets, d'une adresse sans pareille. C'était entre la Banque et lui un de ces duels acharnés et mystérieux dont on se garde d'entretenir le public; toujours des planches nouvelles, des complications de gravure, de tirage, aussitôt dépistées
• et imitées. Borski se procurait ainsi beaucoup d'argent, de quoi payer les caprices d'une très belle créature. Le régiment ne parle que de ça... Moi, j'ai toujours à l'esprit la brusque détente qui mit ce grand garçon debout et son regard vers les lucarnes ! Il y en avait de la vie, dans ce geste et dans ces yeux; il en a brûlé du combustible, en une seconde. Ah! Vallongue, ce que doit être l'existence pour un gaillard pareil, quelle valeur y prennent les choses les plus plates. Une lettre qu'il reçoit, un coup frappé à sa porte, un passant qui le frôle dans là rue, l'aspect de cette rue même, la maison d'où peut-être on le guette, V escalier par lequel il faudra s'évader, tout pour lui est intéressant, passionnant. Pas un instant d'ennui. Tous les sens aiguisés, toutes les facultés
. en éveil. Ce qu'un verre de bon vin devait lui senir*
■ --■■■■■ ■ ■ I ■ I - ■ I II .»—■■■■■ 11. — . ■ I !■ I ■ ■ I ■ ■ ■■ Il ■ I ■ III T ■■■! ■ ■ I ■■-■ M
hier bon, et bonne la nuit d'amour qui pouvait toujours être sa nuit dernière ! Sans compter que ces hors la loi inspirent à la femme des besoins frénétiques d'abandon, de dévouement. Voyons, mon cher, quelques années dans la peau de Borski, cela ne vous tenterait-il pas ? Criminel, oui, je sais bien. Mais un crime presque idéal, sans armes, sans violence, pas salissant ni féroce, un joli travail à la pointe sèche, le soir, sous la lampe, en face d'une belle fdle très soignée, qui allège et poétise la besogne. Quelle différence entre cette existence et celle que nous menons, vous et moi! J'attends votre réponse à ce sujet, mon philosophe.
Il est de M me de Longueville, me disiez-vous l'autre jour, ce terrible aveu d'une femme sur les femmes, que pour aimer complètement il faut qu'elles méprisent un peu. Ainsi s'expliquerait le goût de certaines d'entre elles pour des hommes tels que Borski, du haut en bas de l'échelle sociale. A ce propos, voici ce qu'un très illustre musicien, membre de l'Institut, racontait entre hommes, cet été, sur la terrasse de Grosbourg : « J'avais vingt ans, disait-il. Une pauvre bête sauvage, ramenée d'un bal de Montmartre, me
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demandait au matin en s'éveillant : « Qu'est-ce (( que t'es, toi? » Je lui fis croire que fêtais garçon coiffeur, rue*du Bac. Rien qu'à me regarder, moi et ma crinière, dans cette chambrette du Quartier, meublée d'un lit de fer et d'un piano, la chose criait d'invraisemblance ; mais j'avais affaire à la créature la plus vicieuse et la plus crédule, la plus crapuleusement ingénue qui fût sortie jamais d'un bal des boulevards extérieurs. L'hommage de quelques façons d'odeur, pots de pommade et savons verts, que je disais chipés à mon patron, acheva de la convaincre. Mise à l'aise par la bassesse de ma profession, elle venait me voir souvent, et je m'amusais à lui farder mon personnage des confidences les plus bizarres, les plus effroyables. Je vivais de métiers infâmes, voleur, souteneur, et pis encore, connu dans le Quartier sous le nom de (( la belle Césarine ». Le jeu pouvait mal tourner; mais ma gaminerie n'y voyait que l'effarement de cette jolie grue, l'ivresse gloutonne dont elle se jetait sur mes lèvres, après ces horribles confessions comme arrachées par l'amour et qui m'en valaient d'autres, un peu moins abominables, diàntrement épicées tout de même, aussi des conseils tendres, maternels : « Prends bien garde, mon
«petit chat, n'te laisse pas piger... » Son amour était fait de pitié protégeante, indulgente. Elle me consolait, apaisait mes remords, carjl m'en venait parfois , j'étais si jeune. Alors la pauvre fille berçait ma tête à deux mains, essuyait mes yeux de baisers, de la soie chaude de ses cheveux répandus, ou tourmentée de sentiment et d'idéal, essayait de me tirer de la fange matérialiste dans laquelle je me vautrais avec rage en ces épanche- ' ments nocturnes : « Pourtant, ma petite bouffie, « des fois qu'il y a, tu sens bien que t'as une âme, « dis ?» Et Von n'imagine pas, les moments, la tenue qu'elle choisissait pour me prêcher sa doctrine idéaliste. » Cette singulière, liaison de notre académicien dura bien trois ou quatre mois; et cet homme, qui a inspiré de ces folles passions comme on n'en connaît que dans la musique* affirmait ne s'être jamais senti aussi ardemment aimé, n'avoir jamais pénétré aussi à fond tout l'être féminin que pendant ces quelques mois. La malheureuse lui livrait l'intime de ses pensées, tous les dessous de son métier immonde, ses détresses, ses veines, des trafics à donner la nausée ; par-dessus tout, sa peur de la rousse et de la mise en carte. Lui, continuait son rôle de criminel infâme, gêné
parfois quand elle voulait lui faire accepter de l'argent pour V empêcher de risquer un « trop sale coup ». Puis, subitement, elle disparut, ne répondit à aucune lettre, enfuie de son garni de Montmartre. Avait-etle compris qu'il se moquait d'elle, a-i-elle eu peur qu'il la compromît, la fît arrêter avec lui? Peu importe, d'ailleurs... C'est Borski, surtout, qui m'intéresse, son existence qui me fait envie, en face de la mienne, plate et torpide. . . Vivre, oh ! vivre. . .
En'vagon l'autre jour, les portières fermées, je regardais un insecte, un moucheron qui voulait s'évader et, sentant l'obstacle invisible, battait le carreau furieusement, sans relâche ; il s'y ruait de tout son petit être érigé, volontaire, frémissant, à coups de tête, le dard tendu, et cela pendant deux heures de route, jusqu'à Melun. Et j'admirais cet éphémère frénétique, qui ayant si peu d'instants à vivre, les passait à se révolter contre sa geôle, contre ce banal étoujfement dans un vagon de première... Comment nous tirer de là, nous autres, Vallongue? comment nous échapper de notre train bourgeois? Est-ce par un. crime, comme Borski, ou par un coup de démence, comme M me F..., à Quiberon? Bien
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sûr, j'en sortirai; mais quand, de quelle façon? Ah! si les rêves étaient vrais... Écoutez celui qui m'a tourmenté, la nuit dernière . En face du moulin, dans un champ de betteraves, des soldats du génie creusant un fossé de circonvallation, désenfouissaient un livre énorme, la tranche rouge mangée de moisissure, tout grouillant de vers blancs, de fourmis, et nous l'apportaient à deux hommes sur la table oà Vêtat-major achevait de déjeuner. Cela s'appelait le « Bottin du monde » et contenait en petits caractères ehéviriens très serrés la biographie de tous les habitants présents sur le globe, avec leurs noms, prénoms, les principaux traits de leur vie depuis le premier jour jusqu'au dernier.
« Pardon, messieurs. . . moi d'abord. . . » disait le colonel, nous repoussant du geste de son cigare allumé. Et pendant que nous étions là une vingtaine trépidant autour de lui, il feuilletait le gros livre, très calme, en clignant son petit œil; mais au lieu de courir à sa lettre, à son nom, il cherchait les nôtres, comme s'il avait peur de savoir sa propre destinée. Tous après lui montraient la même faiblesse, n'osaient affronter leur page biographique. Venant le dernier comme
simple dragon, je finissais par leur dire, impatienté : « Voyons, messieurs, regardez à d'Olmiitz. . . A quel âge et de quelle façon mourrai-je ? » Ce que mon cœur battait au tournant des feuilles! A la fin, le colo commençait à lire de sa voix de commandement : « Charles-Alexis Dauvergne, prince d'Olmutz...»puis il restait court, pendant que tous devenaient très pâles et sortaient de la salle un par un sans me regarder, me laissant seul avec le gros livre fermé sur la table. Enragé de curiosité, je l'ouvrais à mon nom et j'essayais de lire. Mais les mots se brouillaient, s'enchevêtraient, indéchiffrables ; c'était atroce, cette confusion des lignes et des caractères de ma destinée, ou tout était écrit, ou rien n'était lisible...
On sonne à cheval, Vallongue; l'ennemi approche, on ne l'attendait qu'après-demain. Il doit y avoir là-dessous une gaffe du lieutenant Sautecœur. A bientôt, philosophe.
Charlexis.
Cinq semaines après le départ de M me Fénigan avec la cousine Elise, un petit omnibus du chemin de fer, venu de Soisy par la corniche toute blanche et nappée d'une brume matinale de novembre, s'arrêtait devant le domaine des Uzelles. La cloche de la grille sonna deux fois, comme étoupée par le brouillard ; au second coup seulement Rosine Chuchin, son vieux père et le cocher, en train de déguster dans la loge de la jardinière un onctueux café au lait de vraie crème et de beurre du jour, arrivèrent tous trois à la grand'porte, juste pour voir M me Fénigan descendre seule, emmitouflée et somnolente, comme après une nuit de long voyage.
LA PETITEPAUÔISSE.
<( Rosine, mon lit, je suis morte. . . » dit la maîtresse traversant la cour, sans remarquer l'effarement de tous, non plus que les bols alignés et fumants sur la table de la loge restée ouverte. Il fallait qu'elle fût bien lasse. Peu à peu, cependant, la tiédeur de sa chambre et des habitudes retrouvées rendait à la bonne dame assez * de force et de vie pour pouvoir poser plusieurs - questions à Rosine, en train d'aider la vieille chambrière habituelle :
« Alors, M. Richard?
— r M. Richard est encore couché... Madame veut-elle que j'aille le prévenir?
— Non! Je voulais seulement savoir s'il n'a rien changé à sa façon de vivre.
— — Rien du tout, madame... Il ne sort pas, se fait servir dans 1 atelier où il passe ses journées à écrire des lettres et à tirer au pistolet, toujours en chantonnant, comme il fait. . . Quelquefois une promenade avec M. Mérivet, sous la charmille, et c'est tout.
— Vous avez dû voir souvent l'abbé Cérès , ici ?
— Mais non. C'est presque tout de suite après, le départ de ces dames qu'il a eu sa dispute avec •M. le curé au sujet des Lucriot, et qu'on la
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appelé à l'évêché de Versailles. . . Il n'est pas revenu depuis.
— Pauvre M. Cérès. . . » soupira M me Fénigan avec un accent doucement navré, où se mêlait la sensation délicieuse d'étaler ses membres entre des draps parfumés, bassinés, dans un lit dont elle avait l'habitude. Rosine n'en revenait pas, de trouver sa maîtresse si indulgente au vicaire des mendiants et des chemineaux.
<( Ainsi, Richard n'est pas même sorti le dimanche, pas même jusqu'à la Petite Paroisse, pour faire plaisir à son vieil ami?
— Mais, madame, la Petite Paroisse est fermée... M. Mérivet, après le départ de l'abbé Cérès, n'a pas permis qu'un autre prêtre dît la messe à son église.
— Voilà une chose bien extraordinaire, »
murmurait la vieille dame, dont le béat visage contrastait avec la prétendue stupeur que lui causaient toutes ces nouvelles. La vérité est que, tenue au courant par tes lettres du petit Napoléon, elle ne faisait guère en ce moment que constater, contrôler.
« Et dis-moi, Rosine, mon fils ne t'a jamais demandé où j'étais?
LA PETITE PAROISSE a53
— Jamais... M. Richard savait ce que Madame nous a dit à tous,' qu'elle allait se reposer au bord de la mer, chez M me Élise. »
Rosine mentait effrontément, forte de ses deux astuces superposées de paysanne et de domestique. Par M. Alexandre, elle avait appris le suicide manqué de son ancienne dame et la présence là-bas de la belle-mère qu'elle s'étonnait de voir revenir seule, son retour indiquant la guérison de Lydie. Elle connaissait aussi les transes où l'on vivait à Grosbourg,les efforts pour intercepter les provocations continuelles de Richard; elle eût même pu renseigner M rae Fénigai\ sur le minutieux espionnage dont Alexandre entourait, par ordre, la correspondance de son fils. Mais depuis un moment la bonne dame semblait lasse, distraite, n'écoutant que d'une oreille les histoires qui d'ordinaire la passionnaient le plus, comme les méfaits des loirs et de son jardinier Clément. Après s'être fait apporter un bol de lait chaud, qui ne ressemblait guère à celui que l'on buvait en bas tout à l'heure^ elle congédia Rosine Chuchin, préfé-* rant à ses tournillements bavards devant le lit, la joie de se sentir seule dans cette chambre
pleine de souvenirs, de se bercer à la mélancolie des cris d'automne qui passaient sur là route embrumée : « Peaux de lapins. . . chiffons, ferraille à vendre.!... » Depuis plus de trente ans, elle entendait la même voix de femme, voilée et douce, promener cette jnélopée matinale, seulement dans les mois de froidure, la chiffonnière campagnarde étant prise par les travaux de la terre pendant le printemps et l'été. Et dans le demi-sommeil, cette voix qui s'éloignait, mêlée à des époques diverses et très anciennes de sa vie, lui semblait traîner des fagots de souvenirs et d'heures mortes, ce Chiffons... ferraille à vendre !» •
Deux coups rapides et connus, frappés à la porte, lui firent bondir le cœur, rouvrir ses yeux qui clignotaient :
« C'est toi, Richard?... Entre. »
Ils s'étaient quittés froidement, sur un frôlement déjoues, sans un mot. En cinq semaines d'absence, pas une lettre échangée. Maintenant encore, en voyant ce visage froid ejt. dur, ces yeux de colère qui se détournaient d'elle, la mère comprenait que leur fâcherie durait toujours ; mais au lieu de s'attrister, elle souriait,
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et le retenant par la main malgré lui, le faisait asseoir au bord de son lit, en ayant long, très long à raconter.
« Plus tard, mère, plus tard... à présent tu es trop lasse.
— Non... Puisque je te tiens, j'aime mieux tout de suite. Reste là et écoute... »
Doucement, simplement, elle commençait l'histoire de son voyage à Quiberon ; comment cette pensée lui était venue, après leur scène épouvantable dans la serre, avec la conviction profonde que les reproches de son fils disaient vrai, que pour Lydie comme pour d'autres elle avait manqué d'indulgence, de tendresse, et qu'elle devait essayer de réparer une partie du mal causé par elle. Puis son arrivée dans le petit village, pas loin de Lorient, où se cachait la jeune femme, quelques jours d'attente et de surveillance, et enfin quand, touchée de cette existence solitaire et digne, de cet abandon fièrement porté, elle venait un matin frapper à la maison' jaune, sa stupeur d'y trouver Lydie agonisante, aux mains inexpertes d'un médecin de campagne, dont les petits couteaux tailladaient en tremblant cette poitrine
a56 LA PETITE PAROISSE
blonde et rose, pour en extraire une balle de revolver.
Immobile, Richard écoutait, la tête basse et détournée, comme pour cacher ses impressions dont la mère ne se rendait compte que par la main qu'elle tenait, cette main d'abord revêche, peu à peu détendue, humanisée, finissant ensuite par s'abandonner, devenir — comme quand il était petit — la main confiante et tendre de l'enfant qui se cramponne à la mère : (( Conduis-moi, ne me lâche pas. »
... Livrée à cet obscur vétérinaire, jamais Lydie n'aurait survécu, si par bonheur la flotte ne s'était trouvée là et, avec la flotte, des chirurgiens, de la glace, des ouates phéniquées, tous les antiseptiques sauveur*, libéralement mis au service de la blessée, grâce à Elise pour qui les officiers du corps de santé étaient tous des amis. Eh ! oui, Elise, le bon petit Chaperon- Rouge, qu'on n'eût jamais supposée capable de charité continue, de dévouement, de discrétion ; Elise passant les journées et les nuits au chevet de sa rivale, de son ennemie, et disparaissant dès que Lydie commença à renaître et à reconnaître. A peine sortie des fantomatiques appari-
tîons de la fièvre, le premier visage réel et vivant qui se dressait près de son lit, c'était le plus exécré, celui qu'elle chargeait de sa rancune et de ses fautes, sa belle-mère. Il avait fallu ramener de loin cette âme ulcérée, encore sous le coup de sa dernière déception si féroce, et se débattant contre la tendresse et les soins qui venaient à elle. <r Non, laissez, je suis indigne... ni vous ni votre fils ne pourrez jamais oublier. D'abord, si vous me pardonniez, moi, je ne me pardonnerais pas... Je veux mourir... De quel droit m'empêchez-vous de mourir, méchante femme? » Exprès, elle cherchait des paroles outrageantes, remuait des souvenirs brûlants, cendres en feu sur ses propres blessures. Heureusement ce n'est pas à une belle-mère qu'elle parlait, mais à une vraie mère, cœur patient et sans orgueil, plus aucun orgueil, et qui tout le temps songeait : « Le mal que j'ai fait, il est bon que je le répare. »
Oh ! la main de Richard, comme elle tremblait maintenant, et serrait tendrement la main qui la tenait...
... De jour en jour, à force de douceur, de patience, Lydie reprenait goût à la vie, se laisr
sait soigner, quoiqu'une sombreur restât au fond de ses beaux yeux et qu'elle s'entêtât à dire « madame » à celle qui ne l'appelait jamais autrement que « ma fille ». Surtout elle se révoltait contre cette humiliante idée de pardon ; et il fallut pour faire cesser ses résistances le retour de M. Alexandre, envoyé par les gens de Grosbourgén règlement des « frais de rupture », De sa chambre, la malade entendait l'accent de hauteur insolente et indignée dont M™ Fénigan congédiait le sinistre émissaire et l'engageait à remporter bien vite son argent à la duchesse. « Car si riche et si avare qu'elle fût, elle n'en aurait jamais assez, de cet ignoble argent, pour racheter les folies et les crimes de son fils. » Tout émue de se sentir ainsi protégée et vengée, Lydie, quand sa belle-mère rentra dans la chambre, lui tendit les bras en pleurant : « Merci, ma mère. » Ce mot de mère qu'elle se décidait à prononcer noua la réconciliation. Ce ne fut plus entre elles qu'une question de temps, dc( soins, chaque jour M me Fénigan devenant plus tendre, se convainquant que la faute de Lydie avait été toute de révolte et d'indépendance, l'affolement d'une nature faite
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pour l'air libre et l'espace et qui se croit emprisonnée. Un cœur aussi droit, aussi affectueux que le sien, ne pouvait conserver d'un garçon cruel et froid comme Gharley qu'un odieux souvenir. Pas de rechute à craindre de ce côté, ni regrets, ni reprise possible , mais l'idée d'une rentrée dans la vie normale, d'un retour au foyer, consternait la jeune femme. Se retrouver en face de Richard pour qui elle avait été si dure, si méchante... Pourrait-il oublier jamais? M mc Fénigan essayait de la rassurer : « Mais puisqu'il vous aime et vous plaint, qu'il n'a cessé un jour de vous aimer. » Lydie secouait la tête : « Si vous en étiez tellement sûre, pourquoi lui cacher que vous veniez près de moi? » Rien de contagieux comme la peur. A voir sa belle-fille si craintive, M me Fénigan doutait aussi, et, la trouvant assez remise pour se passer d'elle, se décidait à revenir seule, dire à Richard : « Voilà ce que j'ai fait. J'ai laissé espérer à ta femme que vous pourriez encore vivre et être heureux ensemble. Qu'en penses-tu? »
. . . Dans la chambre, un silence de mort Le visage de Richard toujours invisible, et sa main toujours cramponnée, brûlante et tremblante,
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h. celle de sa mère. Une fois encore, M me Fénigan répéta tout bas :
« Qu'en penses-tu? Ai-je bien fait? »
Richard, sans répondre, s'agenouilla devant le lit en sanglotant.
Quoiqu'elle s'attendît à cette explosion de reconnaissance, la mère rayonnait, payée de toute sa peine. Mais quelque chose la surprenait , et tout en fourrageant à pleines mains les cheveux courts et drus de son garçon, elle se disait : « Pourquoi ne me demande-t-il pas sa femme tout de suite? » Elle sentait un trouble, une gêne, dont l'explication lui fut donnée par deux mots que murmura Richard, les yeux timidement levés :
«Et l'enfant?
— Il n'y en a pas.
— Il est mort?
— Il n'a pas vécu. »
D'un élan, il fut debout et sur le cœur de sa mère :
<( Oh! le bien que tu me fais.,. Si tu savais, cet enfant. . . Moi qui en avaië tant désiré !. . . Jamais un rapprochement n'eût été possible avec cela entre nous. Je le sentais si bien, que, mal-
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gré mon désir fou de la revoir, je n'ai pas un instant essayé de m'informer où elle était... Oh! cet enfant, j'y pensais encore plus qu a elle... »
Et tout bas, il lui racontait qu'en. son absence, un matin, au petit jour, d'effroyables, hurlements, comme d'une bête égorgée, l'avaient réveillé, précipité de son lit vers la fenêtre. Cela venait de la ferme voisine, très calme cependant, s'éveillant à l'habitude parmi les appels de ses coqs, la claironnée des paons sur leurs perchoirs, la sourde bramée des bœufs au fond de F é table chaude. Bientôt, dans cette plainte lente, douloureuse, qui lui faisait tant de peine à entendre, clameur immense par instants à remplir le ciel, à d'autres gémissement berceur et doux, il démêlait un cri humain»
un cri de femme, et comprenait que la fermière, leur voisine, accouchait. C'était grand, l'arrivée de cet être dans la brume rose du jour naissant, cette plainte de femme en gésine, mêlée à des réveils de basse-cour, à des bruits matineux de nature, devenant un cri animal, moins encore, l'effort d'un rouage dans la vaste et mystérieuse machine en fonction. Tout a coup, songeant h
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sa pauvre Lydie qui, peut-être à la même heure, passait par ces mêmes tortures, il avait été pris d'un grand désespoir . « Ah ! si tu m'avais vu pleurer à ma fenêtre... Je devais être bien comique... Mais maintenant, finies les larmes. Et grâce à toi, mère adorée, ma femme va me revenir; je pourrai la revoir. Même je m'étonne que tu ne l'aies pas ramenée. Pourquoi?
— . Elle était bien faible encore. »
M me Fénigan détournait les yeux avec embarras, elle ne savait pas bien mentir. Son fils continua : « Il doit être si lugubre, ce petit Port- Haliguen, aux approches de l'hiver. Vois-tu que ses idées noires la reprennent.
— Mais enfin, méchant garçon, il fallait bien que je revienne. On m'écrivait que tu t'acharnais à ce duel, qu'à Grosbourg ils passaient leur vie à guetter, à dépister tes lettres. »
Et, le serrant contre elle de toute la tendresse de ses bras, la mère, qui se sentait forte, hâtait ses paroles suppliantes :
« Mon Richard, si' loyal, si bon, comment n'as-tu pas pitié de ce père, de ce soldat foudroyé en pleine gloire et qui, sur son fauteuil de paralytique, reçoit tous les outrages, tous les
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crachats que tu destines à son fils? Imagine-t-on une détresse plus' complète? Forcé d'abdiquer son rôle de chef de famille, de défenseur, réduit aux petites lâchetés, aux habiletés de la femme qui surveille les courriers, soudoie les facteurs... Le malheureux! mais il en meurt, de ne pouvoir se battre et mourir pour son fils. . . Et tu ne t'es pas laissé attendrir. »
Richard, s' arrachant à l'étreinte maternelle, marchait par la chambre : « Oui, je sais, notre vieil ami est venu me dire à satiété toutes cep choses, et je te répondrai comme à lui que ces gens m'ont fait trop de mal pour que je puisse avoir pitié d'eux. Tous, le fils, le père... ah! ce quej'aisouflert...
— Tu as souffert surtout dans ton orgueil.
Mais une mère qui craint qu'on lui tue son enfant...
— Des histoires du vieux Mérivet que tu me racontes là, dit Richard doucement.., De qui crois-tu donc que je lé tiens, cet orgueil que tu me reproches?
— De ta mère, n'est-ce pas?;.. Eh bien! fais comme moi qui me suis débarrassée du mien.
— Comment?
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— Oh! c'est bien simple... Je suis entrée k la Petite Paroisse. Ne ris pas, reflet a été miraculeux. . . J'étais une autre femme en sortant de là, avec une façon de voir et de sentir toute différente, toute nouvelle. Pourquoi? je ne sais^pas. »
Plus ému qu'il ne voulait le paraître, Richard riposta d'un ton léger : « Le malheur, c'est que la Petite Paroisse chôme depuis un mois.» Elle alors, sans le quitter des yeux : « En effet, j'ai appris cette navrante aventure. Comme on a été injuste pour ce digne prêtre I Tu t'es occupé de lui, tu es allé voir monseigneur? J'en ai été très heureuse.
— Vrai ? c' es t vrai ? »
Sa bonne figure resplendissait, stupéfaite. Sachant sa mère amie du curé de Draveil, il craignait de lui avoir déplu par sa démarche auprès de l'évêque. Mais la calomnie était trop infâme. Dire qu'on accusait l'abbé Cérès, pendant qu'il recueillait chez lui la vieille mère et les trois filles de Lucriot, en prison pour braconnage, d'avoir eu la toute petite comme maîtresse ! . . . « Ça te fait sauter d'indignation? Oui, cette enfant sans âge, presque sans sexe, nouée, scrofuleuse, épileptique, voilà la tenlation à laquelle
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n'aurait pu résister cet homme admirable, ce saint. Aucune preuve naturellement que le séjour, plusieurs semaines, sous le même toit. . . Et quand je pense que toute cette hideuse campagne est montée par ce curé mondain et freluquet, ce parasite des tables riches où il faisait inviter sa gouvernante. . . »
M me Fénigan — peut-être avait-elle quelques invitations de ce genre à se reprocher.— interrompit son fils vivement :
« Et que t'a répondu monseigneur?
— Un mandement en plusieurs pages, avec citations de Tertullien... M. le curé est un pasteur vénérable, M. le vicaire un grand vieil enfant très bon... En attendant, on fait faire à notre vieil ami une retraite de trois mois, à la Trappe d'Aiguebelle, tandis que M. le curé promène dans les châteaux une pétition pour débarrasser le pays de ce prêtre qui n'aime et ne fréquente que les mendiants et les vagabonds. Il n'y manque que ta signature, pour laquelle le curé attendait ton retour.
— Qu'il vienne! il sera reçu.
— Tu ne signeras pas? dit Richard avec transport... Eh bien! moi, je te promets que si
ces canailles d'en face me laissent tranquille, je ne m'occuperai plus d'eux.
— Ils te laisseront, je te le jure. Maintenant, donne ta grosse tête que je la câline encore et va-t'en, il faut que je dorme.
— C'est que j'aurais bien voulu... Lydie ne peut pas rester seule là-bas, tu comprends* »
Et la mère, en souriant :
« Oui, oui... Je comprends, nous causerons de cela à dîner. J'ai besoin d'une journée de repos. Va, mon chéri. »
Rester enfermé dans l'atelier jusqu'au soir parut à Richard insupportable, et pour la première fois depuis longtemps, par la grille ouvrant sur la forêt, cette grille témoin de la fuite de Lydie, il sortit avec la ferme intention de ne rentrer qu'à là nuit. A cette époque pourtant la forêt n'était déjà plus belle, les grands souffles et les pluies de l'équinoxe la dépouillaient de ses dernières feuilles, recouvrant le sol d'un engrais jaunâtre et boueux. Les sous-bois, les fonds d'allées se dévêtaient de tout mystère, les perspectives se rapprochaient, et, visible de partout, l'interminable grillage des réserves de GrosboUrg donnait au petit Sénart l'aspect
d'une forêt en fils de fer. Le décor disparu avait disséminé l'orchestre. Çà et là, dans l'embroussaillement d'un taillis, un merle, qui semblait énorme, chantait et sautillait comme en cage ; des tourbillons de corbeaux passaient aux cimes des arbres, et sur les anciennes carrières comblées d'eau de pluie s'ébattaient deux ou trois canards sauvages dont les nasillardes trompettes sonnaient dans le silence des allées. Mais Richard, ce jour-là, portait dans sa tête une fanfare éclatante qu'il accompagnait en marchant de ses basses habituelles : « Poum... poum... poum. . . », seulement, des « poum. . . poum. . . » joyeux et fous, allègres comme le motif tout en trilles et en roulades, la chanson d'amour et de renouveau qui fredonnait autour de lui, pendant qu'il se promenait dans une forêt imaginaire, pleine de parfums, de lumières, de chants d'oiseaux... Us pourraient donc s'aimer, s'enlacer encore ; rien ne semblait irréparable à son cœur amoureux, et déjà il ne sentait plus cette horrible brûlure, ce charbon rouge au creux de la poitrine, qui lui contractait tous les muscles. Sa jalousie était guérie, sa plaie lavée dans les larmes et le sang de Lydie. . .
Chère femme ! Qu'elle avait dû souffrir pour arriver au suicide, elle qui aimait tant la vie. Il ne s'agissait plus de pardon, pour qui avait expié si férocement. Elle venait à lui avec une chair nouvelle, purifiée par la souffrance; et ce serait bon de rouler sa tête là-dessus, de respirer cette odeur de jeunesse mûrissante, l'arôme de muguets et de violettes qu'exhalent les sousbois vers la fin du printemps. . .
« Sapristi, monsieur Richard, vous allongez le jarret de bonne heure. . . G 'est-il que vous êtes pressé de déjeuner? Alors, entrez un moment à l'Ermitage, vous casserez une croûte avec nous.
— Mais votre belle-fille rie sera peut-être pas contente, mon bon Eugène.
— Oh! que si faitl Cala changera, pour une fois, de ne pas manger seule en face de ma vieille peau.»
L'Indien, qui rentrait de sa première ronde, le fusil en bandoulière, un lapin dans son carnier, fit passer Richard par la porte Pacôme, une ancienne porte charretière du couvent, aux cintres lourds, aux ais vermoulus et disjoints, s'ouvrant au fond de la cour mangée d'herbes, où dansait et se gobergeait, quelques mois au-
paravant, la noce du fils Sautecœur. Deux cabarets, déserts en semaine, et la maison du garde-chasse flanquée de son chenil odorant et bruyant, occupaient tout autour de ce préau rustique l'emplacement de l'ancien Ermitage.
Dans la salle proprette et claire, aux murs peints en détrempe de naïves histoires de chasse, où ils étaient en train de boire un verre de vieux genièvre en apéritif, la bru vint les rejoindre, bien coiffée, presque élégante malgré l'heure matinale, mais les yeux rouges, un air de somnolence et d'ennui. En apercevant Richard Fénigan, au lieu du gendarme ou du bûcheron qu'elle s'attendait à trouver attablé avec son beau-père, ses yeux flambèrent, sa petite mine effrontée et maladive devint jolie du désir effréné de l'être.
« Quand je vous le disais, chuchotait l'Indien en confidence derrière sa main géante, tandis que la coquette belle-fille se hâtait de mettre le couvert en les frôlant du coup de vent de ses jupes ou des rondeurs de son corsage... Uit bourgeois, un monsieur, j'étais sûr de l'émoustiller avec ça... Et figurez-vous bien qu'elle a passé la nuit à pleurer, rapport à des boucles
d'oreilles qu'on lui avait données et que j'ai rendues, parce qu'en l'absence démon garçon. . .
— Où est-il donc, votre garçon, Eugène?
— Au régiment, monsieur Richard, en service supplémentaire. . . Il a la folie du métier de soldat, jusqu'à se faire du tort à son magasin et — ce qu'il y a de pis — du tort aussi près de sa femme. Voilà qu'hier, en revenant de Grosbourg où je l'avais envoyée porter des œufs de fourmi pour la faisanderie, la petite s'amène avec une paire de boucles d'or aux oreilles, en place des petites ferlampilles que je lui avais achetées justement à la fête d'Yères. « Qui t'a donné « ça? que je lui demande. — La duchesse, mon <( père. » Moi qui sais que notre dame n'est pas donnante (on peut dire ça de ses maîtres, n'estce pas, monsieur Richard, il n'y a pas de déshonneur), je vois tout de suite d'où venait le cadeau; et, dans l'après-midi, sans que la petite se méfie, j'arrive au château et je dis à la duchesse en train de causer sur le grand perron avec M. Alexandre : « Madame a bien voulu « donner à ma fille un beau bijou... » Elle me regarde avec son air qu'elle a. « Moi, des bijoux « à votre fille? » Ce vieux filou d'Alexandre gri-
maçait pour l'avertir . Elle a fini par comprendre : « Àhl oui, parfaitement... Je me rappelle...
« Eh bien, quoi, votre fille ne les trouve pas « assez beaux ? — C ent fois trop beaux pour chez « nous, que je lui réponds bien en droiture, et <( elle m'a chargé de vous les rendre, parce « qu'une brave femme pas riche n'a pas le droit « de se mettre sur elle des affutiaux de cette (( valeur. » La duchesse m'a répondu : « Merci, « Eugène, vous pouvez vous retirer. » Mais tout de même, j'ai attendu M. Alexandre au coin du pont, pour le prévenir qu'à la première fois qu'il se chargerait d'une commission pareille, foi de Sautecœur! je lui ferais piquer une tête en Seine avec une balle au milieu du front. »
Les petits yeux ronds du garde-chasse avaient pris une expression féroce.
« Mais enfin, de qui venaient-elles, ces boucles? demanda Richard qui se sentait pâlir.
— De quelqu'un dont il vaut mieux que nous ne parlions pas, dit le garde comprenant tout à coup sa maladresse... Dame! la petite n'a pas été contente. Toute la nuit, je l'ai entendue marronner. Puis, ce matin, on s'est expliqué à
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fond. Je l'ai prévenue : « T'as quasiment deux « maris, ma fille. Si l'un est aveugle et trop (( bon enfant, l'autre a de la méfianôe et la « poigne dure. Il faut marcher droit, ou gare. » En grand tablier blanc, les manches retroussées , la Sautecœur apportait sur la table une omelette aux morilles qui embaumait toute la salle et gagnait jusqu'au chenil où les bêtes affamées soufflaient sous la porte basse. Mais ni la saveur du plat rustique, ni les yeux coquins de l'hôtesse ne parvenaient à distraire Richard Fénigan de la sombre songerie brusquement évoquée par la silhouette du jeune prince/ et plus d'une fois pendant le repas Eugène, qui contait aussi lentement qu'il mangeait, avec le lambinage paysan des journées longues et des vastes étendues, s'étonna d'entendre M. Richard, au plus beau moment de ses histoires d'affût de nuit à la bête ou à l'homme, chantonner comme un malhonnête.
Pendant que son fils s'attardait à l'Ermitage et la croyait profondément assoupie, M me Fénigan — un de ces êtres d'activité qui ne peuvent dormir dans Je jour — commandait la voiture
et se faisait conduire à l'orphelinat de Soisy. Annoncé de très loin par les grands arbres de l'entrée et le clocher brodé de sa chapelle, le couvent, dont on recrépissait la façade, avait sa cour encombrée d'échelles, de charretées de plâtre, un va-et-vient de maçons et de manœuvres, que surveillait la cornette aux ailes blanches envolées de sœur Martha l'Irlandaise, suppléant M lle de Bouron la supérieure, depuis longtemps malade et alitée.
« Nous avons les ouvriers, » dit -elle à M me Fénigan en venant au-devant d'elle ; et plus bas, pendant qu'elle la guidait à travers les engins de travail :
« Ça se trouve bien. . . défense aux enfants et à nos sœurs de venir par ici. La chambre de Lydie dans cette aile de retour est donc à l'abri des curiosités et des indiscrétions. Quand votre fille est arrivée ce matin, il n'y avait là que quelques maçons et la sœur tourière, une ancienne connaissance à elle, que j'ai chargée de lui monter ses repas, de faire son petit ménage. J'ai mis aussi au courant le médecin, le plus prudent et le plus réservé des hommes, qui, venant voir la supérieure tous les deux jours, entrera
,en même temps chez Lydie, dont la chambre est toute voisine; et je crois que notre chère petite n'eût été nulle part mieux abritée et soignée, ni à la faisanderie, ni à l'Ermitage.
— Je le crois aussi, sœur Martha, et c'est -vraiment par une inspiration de Dieu que je me suis tournée vers vous, n'osant ramener directement ma pauvre Lydie aux Uzelles. Mais j'espère que nous n'abuserons pas de votre hospitalité. »
Sur ces mots, sœur Martha agitait de longs bras plats et maigres avec sa pétulance irlandaise:
<( Vous espérez... Vous espérez... Ah çà!
vous n'allez pas me la prendre tout de suite ! . . . Elle est si faible encore, si pâlotte... Ce grand voyage comme première sortie!... Le docteur lui a bien recommandé de ne pas se lever avant deux ou trois jours. Voulez-vous que nous montions la voir? »
Ayant ajouté, très haut, pour être entendue de tous : « Allons saluer notre chère mère supérieure, vous la trouverez bien changée... » elle passa la première dans le large escalier, aux murs d'un blanc de maison mauresque, à la
rampe fraîche peinte. Les gros grains de son rosaire, le trousseau de clefs qui ne quittait jamais M me Fénigan, sonnaient dans le grand corridor au fond duquel s'ouvrait la chambre de Lydie,
Celle-ci, couchée, toute blanche et les yeux ouverts, étouffa un cri de joie en voyant entrer M m * Fénigan.
« Gomment, mère, vous voilà déjà?
— Que veux-tu, mon enfant, je ne pouvais pas dormir.
— C'est comme moi, reprit Lydie en lui montrant que sa chambre, spacieuse et gaie, faisait l'angle de la maison, une fenêtre sur le pays, l'autre sur le petit jardin intérieur où s'ouvraient les classes, où les orphelines jouaient tout le temps que le ravalement encombrait la cour... Depuis ce matin j'entends les enfants chanter et danser en rond, la voix des bonnes sœurs, les leçons qu'on récite. Il me semble que je suis écolière encore et que mon tour va venir... Et la route, notre chère route. Quand vous êtes entrée, j'écoutais tous ses cris, tout son mouvement. »
M me Fénigan sourit et se pencha vers elle :
(( Tu ne me parles pas de Richard ? '
— Je n'osais pas, murmura la convalescente, dont le long visage amaigri se ternissait douloureusement. Mais à mesure que la mère lui contait l'accueil fait au récit de son voyage et de leur réconciliation, l'explosion de larmes finales, le désir fiévreux, les mains frémissantes de celui qui n'avait jamais cessé de l'aimer, la vie revenait à cette jolie figure, comme les couleurs sur une toile soumise au lavage.
— Maintenant, je suis sûre que nos terreurs étaient vaines et que j'aurais dû t'amener droit dans ses bras. Tout à l'heure, je lui avouerai que tu es ici et nous viendrons te chercher demain matin.
— > Oh! pas demain, pas encore, je vous en prie, dit la jeune femme épouvantée, en ramenant ses couvertures d'un geste enfantin ; j'aurais trop peur . Je suis si maigre, si laide... et puis ça, — elle montrait la place étoilée de sa blessure sous le sein gauche. * — Le docteur a dit qu'il faudrait me panser plusieurs fois. Et si Richard, en me voyant, allait ne plus m'aimer, ne plus vouloir.
— Mais, mon enfant, quand il va te savoir ici, rien ne pourra le retenir-
— Laissez-lui croire que je suis encore loin, que ma santé l'exige... C'est un peu la vérité, après tout,
— Et s'il veut aller te rejoindre?
— Vous trouverez bien un petit mensonge pour l'en empêcher. . . et vous me laisserez quelques jours, dans ce coin de ma jeunesse, où il m'a connue, aimée, où je vais reprendre des forces, tâcher de redevenir belle et digne de son amour. »
Dans l'inexprimé de ses paroles et de ses gestes se devinait comme un besoin de se purifier par la retraite et le recueillement. Il lui semblait qu'entre les murs blancs de l'orphelinat elle redeviendrait petite fille. Et M me Fénigan la comprit si bien que, sans plus insister :
« Ce sera quand tu voudras, comme tu voudras, mon enfant chérie; ne te fais pas de peine. »
En sortant, elle s'arrêta quelques minutés chez la supérieure pour pouvoir dire à Richard qu'elle l'avait vue et lui expliquer ainsi sa visite à l'orphelinat. A la sœur Martha, qui revisait un mémoire d'entrepreneur au chevet de la vieille religieuse assoupie, elle chuchota : « Dé-
cidément je vous laisse notre Lydie pour quelques jours encore; je viendrai la voir souvent. » Puis, remontant en voiture : « A la maison... Cette pauvre Mère de Bouron est bien faible, bien faible. »
Dites à haute voix pour son cocher, ces paroles le firent sourire dédaigneusement du haut de son siège. Il savait à quoi s'en tenir, l'homme du chemin de fer ayant raconté le matin, chez la jardinière, que M rae Fénigan était descendue de wagon avec une jeune dame très souffrante qu'on avait laissée en passant au couvent de Soisy; et Richard ignorait encore la présence de sa femme dans le pays, alors que tous ses domestiques la savaient. Pas une maison nombreuse où il n'en soit ainsi.
De retour aux Uzelles, M me Fénigan, à sa grande surprise, n'eut pas à se défendre contre la hâte amoureuse de son fils. Il restait silencieux, morose ; tendre cependant pour sa mère, redevenu son Richard des veillées en commun et des parties d'échecs. En jouant, leurs fronts penchés se touchaient presque, mais quel abîme entre leurs deux pensées. ((Que lui est-il arrivé?, songeait la mère... Cette barre entre les yeux, ce froncement de narines, et puis son éternel chantonnement... C'est un accès, je suis sûre que c'est un accès . . en aurons-nous pour longtemps? » Richard, lui, se disait : « Elle a bien fait de né pas l'amener ; ma plaie est trop à vif
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encore, il vaut mieux attendre quelques jours. Rien que pour ce nom de Charley prononcé devant moi, me voilà repris, enragé. Si ma pauvre amie avait été là, je l'aurais torturée, sans pitié pour sa faiblesse. »
Pourtant, après une semaine de bourrasques intimes et d'accalmies, il vint dire à sa mère qui n'avait cessé de lui donner des nouvelles de Lydie, comme si elle était encore à Quiberon :
« Maintenant, je suis sûr de moi. . . Allons la chercher, veux-tu ? »
jyjme Fénigan sourit :
« Nous n'avons pas loin à aller.,.
— Gomment ?
— Avec le landau, à peine une demi-heure.
— Une demi-heure, d'ici à Quiberon?... Je ne comprends pas.
— Mais Lydie est à l'orphelinat depuis mon retour... Ne t'émotionne donc pas, grand enfant... On attellera après déjeuner, et ce soir
enfin tu ramèneras ta femme au Pavillon. Est-ce !
cela? Es-tu content? »
Quels mots, quels cris auraient pu rendre là joie inquiète de Richard Fénigan assis à côté de
sa mère dans le landau qui roulait vers Soisy, entre la forêt et la Seine? Un beau jour de froid clair, du vent, du soleil, de la neige ; et sa poitrine se gonflait au souvenir d'après-midi semblables passées dans le parloir aux boiseries claires, l'hiver où il faisait sa cour à Lydie. Comme aujourd'hui, le soleil flambait sur la neige que soulevait la bise en poussières fines ; comme aujourd'hui, les paroles manquaient à son ivresse, et du cantique entonné par toutes les fibres de son être, rien ne sortait, rien ne s'entendait, que les battements de cœur, marquant les temps à sa muette émotion. Dix ans écoulés depuis, sur cette même route, dans ce même paysage tout en blancheurs, sa mère essayait comme alors de le distraire, en parlant seule au fond de la voiture : « J'ai fait préparer le Pavillon Vous dînerez tous deux dans l'atelier ; le premier soir, j'ai pensé que ce serait mieux. Puis demain nous recommencerons la vie ensemble, c'est Lydie qui me l'a demandé. Il y a tant de bonté délicate dans cette enfant! Et fine, et distinguée! Je commence à croire avec sœur Martha qu'il y a* chez elle une vraie noblesse d'origine; elle est née grande dame... Ah! nous voici arrivés. »
Le landau vint se ranger sans bruit sur la neige, au bas du grand escalier où sœur Martha les attendait.
ce Voilà qui nous rajeunit de dix ans, monsieur Richard, dit l'Irlandaise avec ses paroles et ses gestes ardents. C'est moi, vous rappelezvous? qui vous amenais dans le parloir. Cette fois, vous trouverez notre chère fille dans sa chambre. Votre mère et moi vous y rejoindrons tout à l'heure, en sortant de chez M Ue de Bonron. »
Resté seul dans le couloir, Richard hésita une minute. L'émotion garrottait ses moindres gestes. De la chambre où on l'attendait sans doute, une voix dit avant qu'il eût frappé:
<( Entrez, » une douce, chère voix, depuis longtemps inentendue.
« J'irai à elle les bras ouverts, je l'aurai contre ma poitrine avant de prononcer une parole. » Voilà ce qu'il s'était promis. Elle pareil- : lement voulait se jeter à son cou, lui fermer la bouche d'une longue étreinte. Rien n'arriva de ce qu'ils projetaient, parce qu'ils avaient, comme on dit, compté sans leur hôte, et l'hôte ici c'était la chair, la belle, savoureuse et dé tes-
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table chair. Lydie, quand il entra, se tenait debout devant la croisée du fond tout éblouie de neige. Sur ce blanc vitrail, sa taille se découpait svelte et pleine, moulée dans une robe de lainage rosé; sa jolie tête à contre-jour s'ébouriffait de cheveux annelés et fins, et ses yeux assombrissaient leur gris nacré. Il s'arrêta, saisi de la retrouver jeune et belle comme en ses rêves les plus passionnés, mais avec un enveloppement de grâce voluptueuse qu'il ne lui.
connaissait pas, gagnée ailleurs, peut-être aux bras de l'autre ; une saveur mauvaise qui à la fois l'attirait et le repoussait, l'enivrait d'amour et de rage folle.
Immobile à deux pas, il lui semblait que s'il s'approchait, s'il la frôlait, ses doigts invinciblement se noueraient en garrot autour de ce cpu de tourterelle, pour le punir des caresses de l'autre. En même temps, une affreuse brûlure audessous du cœur l'avertissait que le mal l'avait repris, et il en concevait un désespoir profond devant l'impossibilité de recommencer la vie à deux, puisque dans la beauté même de sa femme était le foyer de ce mal, qu'en la regardant, chaque fois, il s'affolerait de jalousie. Et toutes
ces sensations qui le traversaient, promptes et violentes, se résumant dans une grande envie de pleurer, il baissa la tète et dit d'une voix sourde, avec un tremblement de la lèvre inférieure:
« Bonjour, Lydie. »
C'est tout ce qu'il trouva pour cette minute tant espérée.
« Bonjour, Richard, » répondit-elle en écho.
Puis un silence, où s'entendait le grésillement du coke dans la cheminée, la mélopée d'une dictée qui montait de la classe des grandes.
Soudain , sur la route assourdie, ouatée de neige, un piston et un violon en marche enlevèrent les premières mesures guillerettes d'un quadrille, déchirant l'atmosphère de gêne et d'angoisse qui les opprimait.
« Une noce, » murmura Lydie machinalement ; et Richard, s'approchant avec elle de la croisée, ajouta : « C'est donc samedi?» Comme autrefois, pendant les fiançailles, la route, la vieille route leur venait en aide.
« C'est un samedi que nous sommes arrivées de Bretagne avec mère. . . » Ce mot de mère, dit par elle tendrement, fut pour Richard bien doux à entendre... « Je me suis réveillée au bruit
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d'un crincrin de noce comme celui-là..! Le plaisir que ça m'a fait ! »
Richard, qui regardait le défilé, dit tout bas sans tourner la tête : « Tu ne l'as donc pas oubliée, notre route de Corbeil?
— Oh! non, » répondit-elle. Et regardant dehors elle aussi, elle lui montrait le père Sau tecœur revenant de la gare avec son garçon.
Encore une de leurs figures habituelles, te vieux garde-chasse allant au-devant de son fils tous les samedis et rentrant en forêt avec lui, tantôt par les Uzelles, tantôt par Soisy/ selon les peuplements qu'il avait à surveiller. Le garçon passait son dimanche à l'Ermitage» et le lundi matin, sa femme le reconduisait, le père allant au rapport Ces deux géants, marchant serrés l'un près de l'autre au pas militaire, épaule contre épaule, sans se parler, rien n'était plus attendrissant.
ce II est donc de retour du régiment, le fils Sau tecœur?»
A peine cette remarque faite, Richard en fut désespéré ; car il venait d'évoquer dans leurs pensées inquiètes l'image du jeune prince, servant au même escadron que le garçon d'Eugène.
Il s'était dressé, en apparition, sa taille élégante, sa tête frisée de jolie coquine ; et, de nouveau, un silence lourd les étouffa. Heureusement une autre silhouette venait les distraire, le père Georges, avec sa besace et sa trique, assis au soleil en face de l'orphelinat, sur une borne dont il avait secoué la neige. Richard s'étonnait que, si vieux, il eût pu se traîner jusque-là par un temps pareil.
«Il semble qu'il ait deviné ma présence dans la maison, ajouta Lydie... Toutes les fois que je soulève mon rideau vers ces heures-ci, je suis sûre de le trouver à la même place.
— Curieux, en effet, l'attachement de bon vieux chien que ce mendiant semble avoir pour toi. Après ton départ, on le ramassait tous les matins ivre-mort devant notre porte. Je me suis figuré que c'était par chagrin ; et tout attendri de cette idée, je l'ai recueilli dans ma petite baraque du bord dé l'eau.
— - Pendant que tu avais tant de raisons de me détester, tu faisais cela?... Oh! mon Richard, que tu es bon! »
Et tout émue, elle lui prenait la main, l'approchait de ses lèvres ; mais Richard se dégagea
d'un geste brutal, dont il eut honte tout de suite et lui demanda pardon dans un sanglot : « Oh ! ma femme. . . ma femme. . . » Elle eut une plainte déchirante « Je savais bien que ce n'était pas possible.
— Si, si. .. Je te promets. . . mais plus tard. » M me Fénigan et sœur Martha venaient d'entrer. Un regard suffit à la mère pour comprendre. Mais l'Irlandaise, moins clairvoyante, s'écria gaiement : « Le voilà donc, ce méchant homme qui vient me prendre mon enfant pour la seconde fois ! » Lydie l'interrompit très vite : « Eh bien! non, ma sœur, je ne m'en irai pas de sitôt... Richard vous demande, moi-même je vous supplie de me garder encore quelque temps.
— Aussi longtemps que tu voudras, chère fille, répondit sœur Martha, ses grands yeux limpides élargis de surprise. Seulement nous aurons du mal à te cacher; nos orphelines circulent dans la maison maintenant. Déjà j'ai dû mettre plusieurs de nos dames dans la confidence.
— Rassurez-vous, ma sœur, lui dit Richard en laissant voir l'effort douloureux que lui cou-»
tait chaque mot. Nous ne vous demandons que quelques jours, le moins possible... n'est-ce pas, Lydie?
— Oui, mon ami, » répondit la jeune femme sans assurance. En bas, une cloche sonnait la fin de la classe. Des cris aigus, des rires clairs montaient du petit jardin et venaient battre la vitre avec les branches d'un mélèze lourdes de neige.
« Nos fillettes vont aller à la prière. . . — sœur Martha s'adressait à M me Fénigan et à son fils ; — si vous voulez échapper aux regards, aux indiscrétions...
— Allons, » dit Richard péniblement. Il eut un élan vers sa femme, le désir fou de prendre sa petite tête à deux mains ; et déjà elle approchait son front, fermait ses paupières frissonnantes, quand il lui tendit simplement en adieu l'étreinte de ses deux mains brûlantes.
Les fenêtres du Pavillon flambaient au bout de la charmille obscure, avec le blêmissant reflet de la neige par terre et sur les arbres, quand la mère et le fils rentrèrent aux Uzelles. C'était le petit festival préparé pour la réconciliation des époux.
LA PETITE PAROISSE a8g
a N'y va pas, ça te ferait trop de peine, dit M me Fénigan, décidant Richard à la suivre dans le salon, où l'attendait Napoléon Mérivet qu'elle avait invité, ce soir-là, pour ne pas dîner seule.
— Eh bien! quoi? et votre femme? demanda au pauvre garçon le bonhomme, debout devant la cheminée où fumaient ses bottes ruisselantes.
— Je n'ai pas pu... Je n'ai pas pu, » dit Richard bas et violemment, pendant qu'un geste de la mère demandait de la discrétion à leur voisin. Lui-même avait de grosses affaires en tête, dont il entretint ses amis tout le temps du dîner. Le curé de Draveil et le conseil municipal ne s'étaient-ils pas imaginé de lui faire ouvrir de force la Petite Paroisse, qui ne lui appartenait plus, puisqu'il en avait doté la commune. A quoi le vieux Napoléon répondait que, payant le desservant et le sacristain, le droit de les choisir lui revenait naturellement. Tant que l'abbé Cérès serait vicaire de Draveil, nul autre prêtre que lui ne dirait la messe à la chapelle au bord du chemin ; de là , démarches hypocrites du curé auprès du conseil. « On va donc laisser les Uzelles sans Dieu, autant que durera la pénitence de mon vicaire?» Et toutes ces bonnes
têtes dé la municipalité tombaient dans le panneau, sans se douter qu'il s'agissait de quelques sous à faire entrer en surcroît dans Tau mônière déjà très bien garnie de ce mauvais prêtre.
« Mais par le nom glorieux que je porte, disait Napoléon Mérivet, brandissant son couteau à dessert au-dessus des convives, j'en dér barrasserai la commune... Quand je devrais m'adresser au Souverain Pontife, qui voulut bien me décorer de l'ordre de Saint-Grégoire. ,
— En attendant, vous voilà forcé d'ouvrir votre église, interrompit M me Fénigan que sa colère amusait.
— C'est ce qui vous trompe, madame. Dès demain, Moulin, le maçon, enverra ses ouvriers déblayer la neige du cloeher et faire quelques rejointoiements... Ça sera long, la saison est mauvaise, ces ouvriers de campagne si lambins. . ; Ils auront à peine fini, le jour où mon cher abbé sortira de la Trappe d'Aiguebelle. » Et l'indignation du vieillard s'éteignit dans un rire franc et sonore.
Restés seuls au salon, la mère retirée dans sa chambre, lés deux hommes eurent un de ces longs et intimes épanchements, dont l'habitude
leur était venue depuis la causerie du champ de pavots. Le plus jeune mit son cœur à nu, étala ses faiblesses, ses tortures ravivées à la première entrevue. ' -
« J'ai compris que si je l'emmenais, nous allions recommencer une existence affreuse... pourtant j'ai pardonné, et de tout mon cœur* Qu'y à-t-il donc en moi qui se révolte, qui rie consent pas? Ah! mon ami, vous ne m'aviei pas dit que ce serait si difficile. »
Il pariait en marchant, jetait ses phraseà via? lemment avec des gestes de semeur d'ivraie. Le vieux, nerveux aussi mais se maîtrisant, fourrageait le feu : « Je connais ça, j'y ai passé... Quand mon Irène est revenue, et que, la nuit^ je découvrais sur son visage endormi, là, soua les yeux, au coin des* lèvres, de petites rides tracées, loin de moi, comme des morsures de baisers... Si tu crois que toute ma chair ne se hérissait pas ! Mais j'avais la bonne parole, l'appui, le guide que je t'aurais tant désiré pour ces rudes instants. Cérès me parlait fortement, du^ rement, comme il t'aurait parlé : « Eh oui, elle « a été à un autre, elle n'est plus la femme d'un «seul homme. Mais à qui la faute? Toi qui
<( te plains, es-tu sûr de lui avoir été toujours « fidèle, es-tu l'homme d'une seule femme? »
Une musique criarde, suivie d'un tumulte de voix en débandade, passait dans la nuit ouatée et sourde»
« La noce qui va se coucher, fit le vieux joyeusement. Quand je pense qu'à cette heureci, ta femme et toi, si vous aviez voulu. . . Allons, Richard, laisse-toi être heureux, achète votre bonheur au prix d'un peu d'orgueil. Essaie de te calmer, pour reprendre ta femme, la refaire tienne. C'est l'affaire d'une étreinte. »
Il essaya en effet, mais vainement. Dans ses précédentes crises, quand la cause extérieure et déterminante disparaissait, le mal s'éloignait avec elle. Maintenant la beauté de Lydie était comme un réservoir qui sans cesse alimentait sa colère jalouse, s'aggravant à chaque rendezvous de la continuelle tentation, et de l'idée qu'un autre que lui, que d'autres lèvres que les siennes. . . « Ah ! pourquoi m'avoir empêché de le tuer?... Tant qu'il vivra, je le sentirai entre nous... » C'était la fin de toutes leurs causeries, en ces heures brisantes qu'il passait aux genoux de sa femme, à la torturer de
plaintes, de reproches suivis de longs silences, où résonnaient les voix des fillettes en classe et les rumeurs familières de la route d'hiver, la cloche du bouilleur de cru, le bossu avec son cri : Des bas, des bas, des bas, des chaussures, le lent grincement des roues d'une caravane aux petits rideaux rouges, au mince filet de fumée sur le toit reluisant de pluie.
Il fallait se décider, pourtant. Lydie ne pouvait rester plus longtemps hors de chez elle et si près de sa porte.
« Voici ce que je vous conseille, proposa le vieux Mérivet. Je suis obligé d'aller passer deux ou trois mois en Algérie pour la liquidation de mes alfas. . » Lydie viendra vivre près de M me Fénigan, reprendra sa place dans la maison, pendant que j'emmènerai Richard avec moi... Le voyage lui sera un dérivatif excellent. C'est ce qui lui a toujours manqué, il a trop vécu sur lui-même. Je crois qu'au retour il sera guéri; en tout cas nous retrouverons ici l'abbé Cérès, la Petite Paroisse ouverte, et si Richard veut y entrer, le miracle que j'ai vu si souvent, s'opérera une fois de plus.
— Quand partez-vous ?
— Le plus tôt possible, cher enfant.
— Eh bien, dès demain j'installe ma femme au Pavillon, nous y passons une journée ensemble, ce sera l'effort suprême. Si je ne suis pas content de moi, si je la rends trop malheureuse, le lendemain au petit jour, vous me verrez chez vous, prêt à partir. »
LA PETITE PAROISSB àg5
Cette première soirée dans le grand salon*deâ Uzelles, entre son mari et celle qu'elle n'appelait jamais plus que sa mère, fut pour Lydie Fénigan d'une douceur infinie. Quand elle ou^ vrit le piano et que ses longues mains blanches, ? se poursuivant sur le clavier, donnèrent lgt volée aux premières mesures de ce chant divin de Pergolèse, dont Richard, en son absence»
avait si souvent fait les basses avec désespoir, la même émotion les prit tous à la gorge ; ils se sentaient pour toujours unis et tendres, des âmes de' pitié et de pardon. Dehors la bise g& missait dans la nuit, de» paquets de grésil eli-
agff LA PETITE PAROISSE
quêtaient contre les vitres. Jamais comme ce soir la petite tête aventureuse et bohème de Lydie n'avait goûté le charme du foyer ; il lui semblait qu'éveillée d'un cauchemar, elle recommençait la vie, une vie heureuse et simple, blottie aux bras du compagnon brave, fidèle et bon. Subitement des chants, des rires passèrent en bas, Richard demanda : « Qu'y a-t-il donc, ce soir? .
— Mais ce sont des masques. . . le mardi gras, » dit la mère ; et le même souvenir les traversant tous trois, une longue minute ils évitèrent de se regarder. L'an dernier, à pareille date, à pareille heure, la cloche de la grille s'ébranlait violemment, et plusieurs voitures arrêtées devant le perron jetaient dans le salon, réveillé en sursaut, toute une jeunesse travestie et mas^ quée, qui longtemps dansa, tourbillonna, avant que Charlexis se fût présenté, lui et le délicieux ghetto, réuni cette nuit-là au château de Mérogis. Ah! le malencontreux écho de carnaval! Avec lui, le froid, le noir du dehors venaient d'entrer, dissipant la bonne chaleur affectueuse du salon. Richard se leva : « Allons, Lydie, il faut laisser maman se coucher. » M me Fénigan
voulait sonner pour les faire conduire. «Inutile, maman, Lydie connaît bien la charmille. »
Oui, elle la connaissait. Mais quel sens prêtait-il à ces paroles ? Etait-ce une ironie mauvaise, l'intention de l'outrager en évoquant des heures dé honte et de folie? En ce cas son martyre ne faisait que commencer. Les mains de Lydie, ses joues étaient de glace, quand elle s'approcha de M me Fénigan pour le bonsoir.
Il lui avait dit : « Essayons toujours. . . Si ça ne va pas, je partirai. )) Et vraiment, depuis qu'elle était là, pendant leur longue promenade de l'après-midi dans le parc et le potager, pendant le dîner, la soirée, rien, pas un mot, pas un regard, une pression de main qui fit une allusion au passé. Pourtant les occasions ne manquaient pas ; mais il semblait mettre à les éviter infiniment de bonté et de délicatesse, si bien que, venue sans grand espoir, elle commençait à croire à cette reprise de vie et de bonheur à deux. Elle y croyait davantage, à mesure que l'heure nuptiale et l'intimité de l'alcôve approchaient. Forte de 3a beauté, de là sincérité de ses résolutions, elle pensait : « Que je l'aie, que je le tienne, je suis sûre qu'il me restera. » Seulement,
depuis ce maudit rappel du carnaval, le pressentiment lui venait que son bonheur, si proche, pouvait encore lui échapper. Aussi comme elle se serrait contre Richard, dans l'allée obscure I A chaque instant son pied, glissant sur le verglas, lui donnait un prétexte pour s'appuyer; le souffle des grands molosses lâchés à travers le parc et rôdant autour d'eux, le cliquetis des branches cristallisées, la porte de l'isba que le vent faisait battre au lointain, autant de brusques sursauts qui la jetaient frissonnante contre le cœur de son mari.
« Je t'ai connue plus brave, lui disait-il doucement, mais sans répondre à son étreinte.
— Moins nerveuse peut-être, mon ami. » Et bien bas : « J'ai beaucoup souffert, vois-tu. » Elle espérait un apitoiement qui ne vint pas.
Arrivés chez eux, ils entrèrent d'abord dans râtelier, où les attendaient, comme en haut, du feu et de la lumière. Elle eût mieux aimé leur chambre tout de suite ; mais Richard tenait à la voir près de lui, réelle et bien vivante, dans cette pièce où il l'avait si désespérément rêvée.
« C'est ici quçj'ai été le plus malheureux... Je me mettais là, dans ce fauteuil; je pensais à
toi, en regardant la route et le tournant de la rivière, après le pont... Quelles heures épouvantables ! »
Elle se dégagea de sa fourrure toute givrée, et droite devant lui, une main sur chaque épaule : ce Je t'ai fait du mal, mon cher mari; mais je le réparerai, ce mal, à force de dévouement et de tendresse. Lis mes yeux, aie confiance; je te dois beaucoup, je m'acquitterai, tu verras. » Nerveuse, elle essayait de l'attirer vers son front tendu : « Viens chez nous, viens... »
Il F écarta, sans colère, mais très ferme :
« Monte seule, je reste ici.
. — Vraiment, tu veux? murmur^-t-elle si tremblante qu'il chercha des excuses à sa cruauté.
— G 'est plus fort que tous les raisonnements. Je ne peux pas, j'aurais peur de te rendre trop malheureuse... »
Elle lui tendit la main, résignée à tout ce qu'il voudrait : (( Bonne nuit, alors. »
L'escalier de bois craqua sous sa bottine, des voix de femmes s'entendirent au-dessus.
Puis Rosine descendit, s'en alla fêter le carnaval chez les jardiniers. Il savait Lydie seule dans sa chambre ; et secoué d'une tempête intérieure»
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tiraillé de sentiments en lutte, il finit par se jeter sur le divan, pour y passer la nuit, comme tant de fois en l'absence de la bien-aimée. Mais elle était trop près. Gomment dormir, dans l'inquiétude de sa présence et de leur volontaire séparation? Il s'accusait de bêtise et de folie, se rappelait les paroles du voisin : « l'affaire d'une étreinte... » Deux fois il se leva : «J'y vais... » et s'arrêta avec des larmes de rage. Enfin il n'y tint plus et monta.
Elle était dans leur grand lit bas, la lampe à côté d'elle rabattant sa lumière sur ses bras, ses épaules, son cou, restés nus dans le chiffonnage d'un coquet vêtement de nuit. En le voyant, les beaux yeux de perle triomphèrent, bien vite entre-clos par la prudence féminine.
« Pas encore couché ? dit-elle avec un appel gentil du bout des doigts. Il s'approcha lentement, cachant l'éblouissement causé par l'abandon de ce beau corps qui s'offrait.
— Tu ne crains pas d'avoir froid ? » Il parlait bas, la bouche sèche de désir; puis ajouta, soupçonneux : « Avant, tu avais pour dormir des chemises montantes, tu sais, ce que j'appelais tes scaphandres.
LA PETITE PAROISSE 3oi
— Oui, la tenue du dortoir à l'orphelinat, dit-elle en souriant. . . Mais j'ai voulu te rappeler notre nuit de l'hôtel Favart. » Et les bras autour du cou de Richard, elle chuchota à son oreille : <c Méchant, tu ne vois donc pas que je t'attendais! »
Il ferma les yeux pour mieux résister ; et comme dans un rêve : « Ah ! l'hôtel Favart, quelle nuit ! . . . Mais tu ne peux plus me donner cette ivresse maintenant.
— Pourquoi ?
— Parce que tout ça. . . » Il montrait ses bras, ses épaules. . . « Tout ça n'est plus à moi seul. Tu l'as donné à un autre. »
D'un mouvement furieux, il secouait son étreinte, mais elle le ramena par l'accent navré dont elle lui dit : « Alors, tu trouves que je ne me suis pas assez punie, que tout ça n'a pas assez expié? Tiens, vois. . ..» Sous la gorge restée ferme et pure, la blessure eh se fermant avait froncé les chairs meurtries en deux ou trois profondes cicatrices... «Il a fallu aller chercher la balle très loin... Regarde la marque qu'ils m'ont faite. . . et si tu savais comme j'ai souffert malgré leur chloroforme.
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— Pauvre chérie ! » dit Richard saisi de pitié. Et penché sur les belles chairs froissées, ses lèvres effleuraient les cicatrices. Mais brusquement il s'écarta en songeant qu'elle s'était martyrisée ainsi pour un autre : « Oui, pour ton amant, et par rage, par désespoir de n'être plus aimée.
— Tu te trompes, Richard ; je n'avais plus que haine et mépris pour celui dont tu parles « Demande à ta mère qui me veillait, m'enten?
dait t'appeler dans un délire qui ne mentait pas. Je ne pensais qu'à toi, si bon, à la douce existence que tu m'avais faite, et que je regrettais avec désespoir.
— Oui, je sais, tu es une bonne fille. Tu«ne demanderais qu'à m' aimer, à me donner cette joie ; malgré tout, s'il était là, lui, l'autre, s'il t'appelait, rien que d'un signe, tu ne pourrais te retenir d'aller à lui.
— Tais-toi. . . tais-toi. . . »
Mais il continuait, se montait à une ironie fu-» rieuse : « Pourquoi me taire? c'est tout simple - Moi, je suis un timide, un bègue ; je n'ose pas, je ne sais pas. Et lui, il sait si bien, il est si beau. . :. Il te l'a chantée, dis, la chanson malagaise? la
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péché des yeux, il te Fa fait connaître? et celuilà, et tous les autres...
— Richard, je t'en prie. »
Elle essayait de lui fermer la bouche, T enlaçait de ses bras noués, quand la sonnerie d'un cor de chasse dehors, dans la nuit, le redressa tout pâle.
. G 'est ainsi qu'autrefois Grosbourg correspoi*dait avec les Uzelles. Charlexis annonçait qu'il viendrait dîner, Richard lui répondait de la même façon ; et d'une rive à l'autre, les joyeuses fanfares, sur le tremplin de l'eau vibrante, faisaient fraterniser et se rejoindre les deux maisons.
« Ecoute, Lydie... »
Hagard, il lui broyait les doigts dans un étau de fièvre.
« Mais, mon ami, c'est ohez Clément... les garçons jardiniers ...
— Non pas, non pas. . . ça vient de la terrasse de Grosbourg. Comme ça résonne bien sur l'eau!... il sait que tu es rentrée et te fait le signal cl'autrefois... Tu entends?» Et plus la trompe déroulait dans la nuit toutes ses sonneries éclatantes, plus sa frénésie s'exaltait.
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ce Comme il s'acharne ! . . . comme il te veut ! . . . Coucher ce soir avec ma femme? Gomment donc! . . .mais parfaitement, monsieur le prince. - Attends, attends, que je lui réponde. »
Il s'élança dans l'escalier, pour revenir quelques instants après, honteux, comme dégrisé.
Lydie s'habillait sur une chaise en sanglotant. Il s'agenouilla devant elle : « Où vas-tu ? Que veux-tu faire ?
— Non, laisse, je ne peux pas rester. . . Pour toi, pour moi, c'est trop affreux... Je passerai la nuit près de ta mère, et puis demain, je m'en irai, puisque c'est une chose au-dessus de tes forces, mon pauvre ami. »
A son tour, elle le repoussait, essayait de se défendre contre l'étreinte dont il enveloppait ses jambes nues, les baisers fous sur ses bas trempés de neige. A la fin il la prit, l'emporta dans le lit, se mit à la bercer, à la câliner de phrases tendres, qui par moments s'enflammaient, redevenaient des cris de colère.
« Il faut me pardonner, vois-tu. .. Je deviens fou. . . c'est ce misérable. . .
— Pourquoi toujours en parler, puisque c'est fini, puisqu'il est mort pour moi?
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— Ah! nous serions trop heureux, s'il était mort... Mais il vit, le monstre, je le sens qui rôde autour de toi... Seulement, malheur si je le rencontre! Cette fois, rien, personne ne pourra m'empêcher de le tuer...
— T'empêcherP mais je t'y aiderais, au contraire, pour tout le mal qu'il m'a fait... qu'il me fait encore, en me privant de ton amour. »
Elle se cramponnait à son cou, lui parlait dans ses lèvres , puis , la phra se finie , elle retomba exténuée sur l'oreiller. Il lui en voulut presque de ne plus lutter, persuadé que tout dépendait d'elle, de l'ardeur de son désir, et que si ses bras l'étreign aient avec plus de force, il ne pourrait se dégager. Ce sentiment se trahissait dans un débord de phrases navrées et haineuses sur les perfections de Charlexis et ses propres infériorités, un monologue incohérent, interminable, dont la redite et la fatigue finissaient par le gagner lui-même. . .
Le cor de chasse s'était tu. Dans le crépitement du grésil sur les vitres, l'horloge de la Petite Paroisse sonna trois heures. Richard s'arrêta vivement devant le lit dont un double courant l'approchait, l'éloignait avec une puissance
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égale ; et d'une voix tombée à la douceur d'une prière :
« Ma femme, mon enfant, je t'en supplie, finissons... Dis-moi que je me trompe, que tu ne l'aimes plus. Jure-le-moi, pour que je puisse te prendre sans peur entre mes bras. . . Tu vois, lu ne réponds pas. . . lu ne veux rien promettre. C'est donc que tu es encore à lui, qu'un mensonge te coûterait trop?... Lydie, réponds, par pitié, dis quelque chose. »
Il se pencha vers elle, étreignit ses poignets, mais les sentit inertes et détendus sous ses mains... Elle dormait. . . Et d'un lourd somme d'enfant, rythmé d'un petit souffle rose, entre ses lèvres retroussées.
Lui qui s'en voulait de la torturer de phrases méchantes... il aurait pu continuer jusqu'au matin et même plus longtemps. . . Elle dormait. . . Un rire amer le secoua d'abord, qui fit place à un sentiment très doux, très tendre, devant cette faiblesse avouée, celte détente après la scène. Il ramena les draps doucement sur les épaules, les beaux bras de la jeune femme, emporta la lampe dans l'atelier, où il marcha, marcha sans relâche, en écoutant sonner les heures à l'église
du grand chemin, l'église de la pitié et du pardon, dont il n'aurait jamais cru l'abord si difficile.
Le jour levé derrière le givre étoile des fenêtres, il alla se mettre à la disposition de son voisin.
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Un matin de mai, vaporeux et doux, dans son rafiot de garde-pêche, à la plaque de cuivre administrative, Ghuchin remontait la Seine, d'Athis à Evry, cherchant au long de la berge des places nouvelles pour ses verveux de la future saison. Rien qu'à le voir nager, à sa molle façon de tenir les rames, à des habitudes prises de musarderie et de bavardage, on sentait l'absence du maître, et une absence qui durait depuis longtemps. Toute la rivière appartenait au garde-pêche. Des chalands, qui descendaient au fil de l'eau, lui passaient la goutte à boire; il criait de loin des gaudrioles aux femmes des
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mariniers, des flotteurs, aux laveuses du grand bateau amarre près du pont, plus ramageur à lui tout seul que les traquels et les bergeronnettes des deux rives. Il venait de finir avec les blanchisseuses qui le menaçaient de leurs battoirs, lorsqu'en levant la tête, dans le mouvement des avirons, il aperçut appuyé à la rampe du pont T élégant et macabre M. Alexandre.
Caché dans l'ombre de la pile, le père de Rosine resta un moment à nageoter sur place et à ruminer dans son brûle-gueule, en guettant l'ancien maître d'hôtel : « Qu'est-ce qu'il fiche 1k, ce vieux flibustier? C'est vrai qu'il ne perd pas un mot de ce qui se potine dans le lavoir, le lessivage en grand de la commune; mais M. Alexandre en connaît bien d'autres, il pourrait leur en apprendre à toutes ces commères. . . Non, en guignant le fond de l'eau, son petit œil file du côté de la gare. Pour sûr qu'il attend quelqu'un... »
En deux coups de rames il émergea de l'ombre, et de sa vieille voix éraillée et blagueuse :
« C 'est-il que vous amorcez déjà, mon père Alexandre? Nous avons du large, pourtant, d'ici l'ouverture. »
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L'autre parut gêné, ajusta son binocle, le temps de trouver quoi répondre :
« Tu ne savais pas si bien dire, vieux Chuchin ; je guette par ici un fond de goujons qui ne seront pas pour tes nasses... » Il s'interrompit, l'oreille à la gare ; mais ce qu'il prenait pour le train montant sur Paris était le grondement lointain de l'écluse. Il reprit, penché vers le rafiot : « Et chez vous, quelles nouvelles? Le patron ne revient toujours pas de son Algérie?
— Blagueur ! avec ça que Rosine ne te raconte pas tout ce qui se passe à la maison. »
M. Alexandre fit la grimace. Il évitait de parler de Rosine avec son père, par un sentiment de convenance que ce manant ne comprenait pas, peut-être aussi dans la crainte d'explications fâcheuses, « Eh! Chuchin, cria-t-il pour détourner la conversation, regarde donc ton locataire qui va à la cave. » Le père Georges sortait en effet de sa baraque, clignotant à la vive lumière de l'eau, les jambes flageolantes, et tenant à deux main g une interminable canne à pêche.
(( Propre-k-rien ! . . . gronda le garde avec le mépris haineux du paysan pour l'homme qui
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ne peut plus travailler, en voilà une idée de remiser ce sac à vermine... Ah ça, qu'est-ce qu'il veut faire, avec sa gaule? la pêche n'est pourtant pas ouverte. . .
— T'as donc pas vu qu'il a une bouteille attachée au bout? Il fait sa provision d'eau de Seine... pige-le, s'il est rigolo. »
La berge se trouvant très élevée, le vieillard avait imaginé ce moyen d'atteindre jusqu'à la rivière. Mais les eaux étaient basses ; il fut obligé de s'étendre, de s'aplatir, dans l'effort impuissant de sa vieille carcasse. Alexandre et Ghuchin s'amusaient beaucoup de cette pantomime.
ce II va se faire craquer la peau.
— C'est vrai qu'il est ras du bord, sa tête l'entraînera, bien sûr... Prenez garde, ehl père Georges... vlan, ça y est! »
Un appel de détresse, éperdu et sauvage, une de ces rauques clameurs dans lesquelles l'être met toute sa vitalité, fit retentir les deux rives* L'agitation des roseaux du bord montra la place où le vieux venait de tomber, la tête en avant, et des paysans qui travaillaient dans un champ voisin parvinrent non sans peine à le tirer de l'eau. Lorsqu'on l'eut remis sur la berge, grô-
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lottant, ruisselant, toujours sa gaule entre ses doigts crispés, seulement alors le garde-pêche, qui un moment s'était cru débarrassé de son locataire, se rapprocha en quelques coups de rames et vint hypocritement lui porter secours.
En même temps le train sur Paris sortait de la gare, et la bru à Sautecœur apparaissait à l'entrée du pont, dans sa robe d'été légère, à raies roses, que le vent de la Seine lui plaquait aux jambes. Elle venait d'accompagner son mari, escortée d'une forte dame essoufflée et courte, poussant devant elle une voiture de bébé, — M me Noël, la femme d'un professeur de lycée parisien, qui avait loué une chambre à l'Ermitage, pour faire respirer à sa toute petite fille la saine odeur des bois. Dès qu'elle aperçut le complet bleu de l'ancien domestique, l&Sautecœur changea de figure et, priant M me Noël de l'attendre au bas de la côte, s'approcha toute frissonnante de M. Alexandre qui la guettait venir, immobile, appuyé au parapet du pont.
Quelques mots furent échangés à voix rapide et basse.
«... Le prince à Grosbourg... Rendez-vous dans la forêt... Chêne-Prieur.
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— Impossible. . . trop surveillée.
— L'Indien?
— Oui... Ce qu'il m'assomme! »,
Du monde passait, des gens du pays, des fournisseurs. La boulangère les saluait sous l'auvent de sa voiture. Le garçon boucher à cheval, un grand panier de viande en travers de son tablier blanc, se relournait pour leur sourire; et M. Alexandre affectait de détailler très haut l'accident du père Georges, désignant d'un geste emphatique les roseaux écrasés et brisés, la cabane où l'on avait porté le pauvre vieux. «Ah! j'ai bien cru qu'il faudrait appeler la charrette à Foucart. » Puis, tout bas : « Demain jeudi, marché de Corbeil. . . à onze heures, chez le bijoutier de la rue Saint-Spire... vous choisirez les bijoux ensemble.
. — Je ne sais pas... Je ne peux pas promettre... » murmurait la grande fille, incertaine, les yeux sur l'horizon où l'écluse d'Evry roulait son torrent. Elle ajouta, pour ceux qui auraient pu enlendre : « Pauvre père Georges! une fluxion de poitrine à son âge. .. Bien l'honneur, monsieur Alexandre.
. — Médème... »
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Les laveuses d'à côté, que l'activité de leurs battoirs dans l'écho du pont n'avait pas empêchées de suivre attentivement tout le mystère de ce court dialogue, quand elles virent M. Alexandre le terminer d'un baiser du bout des doigts, étourdirent le vieux beau de leurs invectives... Ce passionné d'Alexandre! D n'avait donc pas assez de la Chuchin ; la Sautecœur, maintenant... C'était de famille, du reste: l'Indien passait pour le plus fameux cornard du pays, sou fils allait prendre la suite... Et des claquements de battoirs, et des rires à craquer les corsages.
Sans se douter que cette musique fût pour elle, la fille à Sautecoeur rejoignait sa compagne au bas de la montée et, tout en l'aidant à pousser sa petite voiture, lui proposait d'aller ensemble, le lendemain, au marché de Corbeil. On attellerait Blanchette à la carriole d'un voisin. . . C'est elle-même qui conduirait. . . un chemin ravissant, par le bois... la petite fille s'en trouverait très bien. « Seulement, pour mon beau-père, il faut que l'idée vienne de vous. Il se méfie trop de sa bru, comme de toutes les femmes, d'ailleurs. Vous êtes la seule exceptée,
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je ne sais pas pourquoi. Avant votre arrivée chez nous, une promenade en forêt, sans mon mari, il ne me la permettait pas. . . Vous lui direz que vous avez des emplettes à faire. On s'amusera, vous verrez. »
Si le père Sautecœur montrait trop de méfiance, M me Noël n'en avait vraiment pas assez. Depuis un mois, la bonne dame se prêtait le plus innocemment du monde aux scélérates entreprises de Charlexis sur la femme de son lieutenant. Cette honnête et large figure de nourrice, le titre de professeur dans un lycée porté par le mari, rassuraient le garde au point de lui faire perdre ses habitudes de soupçon et d'espionnage. Les deux amies sortaient seules tous les jours, emportaient la petite fille, des pliants, un goûter, et s'installaient au rond-point du Chêne-Prieur, dans un peuplement qui n'était pas de la surveillance de l'Indien. Ces dames causaient, cousaient, lisaient tout haut le Petit Journal, mêlant les faits divers aux crépitements d'insectes dans les taillis, aux bourdonnements des cimes d'arbres. Après une heure d'immobilité, M me Sautecœur proposait de marcher un peu et finissait par faire seule un tour de forêt,
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son opulente amie aimant surtout à ne pas changer de place.
Vers les vieux murs de parcs, embroussaillés, percés de hautes grilles, qui longent cette partie du petit Sénart, s'étendent à perte de vue les sous-bois d'une herbe veloutée, que caressent les basses branches, balancées au moindre souffle comme des punkas bengalais. Au lointain d'une de ces immenses et mystérieuses pelouses, toujours à la même place et comme oublié là, un grand parasol de soie écrue attendait la jeune femme, et sous ce parasol qui l'abritait entièrement, le beau Gharlexis moelleusement étendu dans l'herbe grasse. L'entrée de l'Ermitage lui étant interdite, depuis que le garde l'avait pris à embrasser sa belle-fille, il s'était improvisé ce campement à rendez-vous, vraiment dangereux et précaire, où ne pouvaient s'échanger que des baisers furtifs, des caresses maladroites, dans la hâte et le tremblement.
De leur rencontre au marché naîtrait sans doute une occasion meilleure.
Quand la carriole de l'Ermitage traversa le large pont de Corbeil, le lendemain matin, la petite ville, silencieuse et déserte à l'ordinaire,
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grouillait de mouvement et de bruit. Serrée autour de son vieux cloître, sur la rive gauche de la Seine, les jardins étalés en terrasses en face d'elle, le nivellement graduel des perspectives, lui donnent un vague aspect de Bâle à la hauteur du Munster, mais Bâle un jour de concours régional, envahi par tous les villages, toutes les fermes de sa banlieue. Sur la place du marché et dans les rues avoisinantes, s'enchevêtraient des véhicules campagnards de toutes formes, rendant la circulation très difficile. La Sautecœur conduisit le sien dans le cloître de Saint-Spire, calme et désett au cœur même de la ville, toujours frais du vent qui tourne en courant d'air autour de l'ancienne église, et dit à M me Noël de l'attendre, le temps de faire ses achats. « Si la petite s'ennuie, vous pouvez entrer dans l'église. Il y a un chevalier en pierre de toute beauté. » Puis, radieuse, elle courut à son rendez-vous.
Le prince, arrivé avant elle, dans un coin du magasin rempli d'acheteurs choisissait des boucles d'oreilles au bord du comptoir, une chaise vide préparée à côté de la sienne. Elle s'y assit, et serrés l'un contre l'autre, ils se par-
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laîent tout bas, en faisant briller les boucles sur un petit carré de velours noir, tandis qu'autour d'eux des fermiers de Morsang qui mariaient leur fils, venus en bandes de parents, de connaissances, marchandaient les bijoux de la corbeille avec des mots, des rires, des parapluies, de grandes coiffes, à se croire au Palais-Royal, un soir où se donne quelque désopilante Labicherie. Mais les deux amants avaient mieux à faire que s'en égayer. L'Indien, ce soir-là, était commandé de service de nuit avec tout le personnel de la forêt.
« A dix heures, je serai à l'Ermitage. Garde la fenêtre de ta chambre ouverte.
— Oh! je vous en prie. Non, j'ai peur.
— Peur de quoi? Ton mari est à Paris, le vieux ne rentrera qu'à six heures du matin. Il s'agit de ne pas s'endormir, mais nous n'en aurons guère envie. Pense, une nuit, toute une nuit à nous, pour la première fois. ))
Il lui parlait dans le cou, dans les cheveux, tandis qu'elle essayait ses bijoux neufs. La noce venait de partir. La boutiquière et sa sœur, figures moyen-âgeuses, frustes et verdâtres produits d'une vieille race épuisée, type fréquent
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en Seine-et-Oise, s'approchèrent du prince en le saluant jusqu'à terre et s 'informant si monseigneur avait choisi ce qu'il lui fallait.
<( Oui, madame Souchotle... Cette parure complète que je viendrai chercher moi-même ce soir. »
La fille h Sautecœur se levait, rougissante, prête à sortir, quand un grand, landau s'arrêta devant le magasin qui, très sombre déjà, fut obscurci comme par le déroulement d'une large marquise au-dessus de sa vitrine. « La voiture de M me Fénigan, » dit la boutiquière avec une intonation respectueuse, moins humble cependant que pour Charlexis. clavier du commerçant, cent fois plus subtil et nuancé que la gamme chinoise!... Le prince ne bougea pas, ne détourna pas la tête, mais l'expression de son sourire modula, devint méchante, à mesure qu'il voyait s'avancer dans le magasin une élégante et longue silhouette de femme.
« Ma montre est-elle prête?... » Lydie n'eut pas la force d'achever. Voulue ou non, une toux nerveuse étranglait sa voix. Elle ne l'avait pas revu depuis la comédie de Monte-Carlo, la rupture et la fuite ; et voilà qu'en face d'elle, à
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r improviste, la glace ternie d'un magasin lui présentait cette jolie figure d'impudence et de fourberie. Ce fut une impression rapide et très multiple, dégoût, épouvante, colère; en même temps la joie de ne trouver dans ces sentiments divers aucun regret, et de fixer une incertitude qui l'agitait quelquefois, lorsqu'elle se demandait : « Qu'éprouverais-je, en le revoyant?»
Si jamais elle l'avait aimé, c'était bien fini, grand Dieu ! Et cette Sautecœur, avec ses yeux de charbon et sa faubourienne insolence, avait bien tort de la regarder furieusement. Sa montre était prête, elle la prit et sortit sans un mot. Mais devant ses traits bouleversés, sa belle-mère s'écria en l'apercevant : « Que vous est-il donc arrivé?
— La mauvaise rencontre ! » murmura Lydie en s'asseyant à côté d'elle. Et à voix basse, à cause du cocher dont le dos s'arrondissait pour écouter, elle nomma Charlexis. . . « Ah ! je n'aurais jamais dû venir à ce marché.
— - C'est ma faute, chère enfant. Mais vous ne sortez jamais, j'ai voulu vous faire prendre l'air une fois.
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— J'avais le pressentiment de quelque malheur. »
Le regard de la mère s'alarma : « Un malheur?
— Oh ! rien de ce que vous pourriez craindre d'une folle comme moi... Non, j'aime mon mari, je n'aimerai jamais que mon mari. . . mais comment lui dire que j'ai rencontré?...
— Gardons cela entre nous deux. Quand tout va si bien, quand Mérivet nous envoie de si bonnes nouvelles. . . Nous retarderions peut-être sa guérison et son retour.
— Alors il faudra mentir, ne pas lui diro tout, comme j'en ai pris l'engagement, sans y manquer une fois, depuis qu'il est en Algérie. »
Pendant qu'elles causaient, la voiture allait au pas dans l'encombrement des rues étroites et bruyantes, s'arrêtait chez le pharmacien, le papetier, le bourrelier, le treillageur qui venaient prendre la commande au marchepied, emplir de paquets, de bouteilles le siège et le caisson de Libert agitant sa longue lévite ; et c'était bien une vraie causerie de femmes, ces profondes et sentimentales confidences, coupées de détails ménagers, de haltes et de marchandages chez
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les fournisseurs. Devant le pâtissier, où s'était arrêté le landau pour la commande du dimanche, le juge Delcrous, en tenue, ganté, la barbe et la dent luisantes, apparut à la portière. On ne le voyait plus aux Uzelles depuis des mois; et justement il entrait là, déjeuner en hâte, pour ensuite prendre le train et se rendre chez ces dames, ayant quelque chose de très sérieux, de très pressant à leur demander.
« Eh bien, montez en voiture, et venez déjeuner avec nous, » dit la mère ; et pendant qu'il s'installait tout joyeux en face d'elles, au milieu des paquets, Lydie, un peu gênée de retrouver un de leurs amis d'autrefois, regardait les petites tables dressées derrière le vitrage, au fond de la pâtisserie noire et poisseuse, s'informant d'un air de faux intérêt : « Alors, c'est ici que vous mangez?
— Oui, madame, à deux pas de mon cabinet.
Le tribunal est au bout de la rue, sur celte petite place à côté du moulin. »
Elle continuait à regarder tout autour distraitement, sans se douter de l'importance que ces endroits allaient prendre pouV elle.
« Vous trouvez tout ce coin bien triste, mes-
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dames? Et moi donc... Voilà pourquoi, comptant sur la bonne sympathie... Au fait, quelles nouvelles d'Algérie? Quand revient notre ami Richard?
— Mon fils rentrera bientôt, cher monsieur Delcrous; mais vous savez qu'en son absence, si nous pouvons vous servir, ma fille et moi. . . »
Le juge s'inclina en souriant. Il s'expliquerait quand on serait loin du marché et de la cohue.
Au trot régulier de son robuste attelage, le landau sortit de Corbeil, laissant derrière lui les cheminées géantes des minoteries, dont la fumée assombrissait tout un côté du ciel splendide. Charrettes, piétons, bestiaux, la joyeuse débandade d'un retour de marché, se hâtaient sur la haute corniche, entre la rivière étincelant au bas et des champs d'orge et de blé en vertes houles jusqu'au bout de l'horizon. Un charreton conduit par des femmes, rapide et dansant, frôla les roues. Lydie reconnut la bru de Sautecœur, et longtemps suivit avec pitié les tressauts de l'humble carriole par les chemins raboteux. Ah ! qu'elle eût voulu lui crier cassecou, l'avertir des fondrières, des chutes irrépa-
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rables qui l'attendaient. Mais la petite charrette allait si vite, elle était déjà si loin, presque sur la lisière des bois immobile et sombre à l'horizon.
En sens inverse arrivaient en galopant un tintement de grelots, un grand remous de poussière dans lequel apparaissaient une calèche attelée en daumont, des postillons à la livrée bleue des d'Alcantara, et les jolies juives du château de Mérogis, en compagnie du prince d'Olmûtz, avec ses yeux de diamant, son sourire implacable déjeune rajah regardant combler les puits de belle chair de femme rose et blonde. L'équipage disparu, le landau des Fénigan resta quelques minutes silencieux et angoissé. « Quel bonheur que Richard ne soit pas là ! » songeaient ces dames. Delcrous se demandait s'il serait prudent, après cette rencontre, de risquer la démarche pour laquelle il était venu. Un incident de route fit une heureuse diversion.
A la montée de Soisy, deux fillettes, les cheveux couleur de son, détachées d'une roulotte dételée dans un pré voisin, s'approchèrent pour offrir de la vannerie fabriquée avec des joncs et des herbes d'étang. Bien que la côte fût dure,
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le cocher, par haine professionnelle des mendiants, fouetta ses chevaux, au moment où Lydie tendait la main vers une des petites corbeilles. M me Fénigan, qui avait vu le geste de sa bellefille, cria d'arrêter, mais en vain; et pendant quelques minutes on entendit le souffle haletant des fillettes derrière la voiture avec le frottement de leurs petits pieds nus dans la poussière du chemin. A la fin, sur un ordre réitéré de sa maîtresse, le cocher fut obligé de stopper. Lydie, remerciant sa belle-mère, cherchait son portemonnaie pour solder l'humble achat ; mais déjà M me Fénigan avait rempli de pièces blanches les petites mains tendues.
« Gela vous étonne, monsieur Delcrous? ditelle au magistrat.
— En effet, madame, vous aviez naguère pour les ambulants une antipathie, que je partage du reste... Je me souviens avoir eu, sur cette même route de Corbeil, une discussion avec votre fils...
— C'est vrai... Elise était de la partie, ce jour-là.
— Précisément, » fit Delcrous épanoui par le souvenir du petit Chaperon-Rouge. Et montrant
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ses dents de loup espacées et pointues : « Puisque vous avez prononcé le nom de cette charmante personne. . . »
La voiture roulait entre le bois et des pentes de vigne. Des senteurs d'églantine fleurie embaumaient le chemin. Le juge trouva l'heure et l'endroit favorables à sa confidence. Il en avait assez de vivre seul, ces dames venaient de voir en quel coin sombre et mélancolique. Encore ne connaissaient-elles que le Corbeil des jours de marché ; on ne se figure pas l'ordinaire torpeur de cette petite ville où, dès huit heures du soir, tout est clos, éteint, où le bruit d'une voiture traversant la rue Notre-Dame fait dire à tous les étages : « M. le président revient du tribunal. . . L'omnibus de la Belle-Image va à la gare. » Ni cercles ni salons, aucune distraction possible en dehors du travail. Le seul avantage, Paris à moins d'une heure de chemin de fer, et la facilité d'aller plusieurs fois par semaine place Vendôme faire un tour dans les bureaux, soigner l'avancement qui lui faciliterait un beau mariage. Enfin il était las d'entendre annoncer à la pâtisserie Gouverchel : « Le dîner de monsieur le Juge... » Et depuis sa rencontre avec la
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cousine de Lorient, cette jolie figure rieuse, sur laquelle les chagrins avaient passé sans marquer une ride, ne lui était plus sortie de l'esprit. Elise, questionnée sérieusement un soir, avait remis sa réponse au lendemain, et le lendemain était partie. Après des mois d'attente, d'hésitation, il venait de lui écrire une lettre très détaillée, très sincère, disant sa position, ses chances d'avenir; et maintenant, il suppliait M me Fénigan d'intervenir en sa faveur.
« Voilà qui est convenu, lui répondit-elle... L'existence à Corbeil n'est pas bien gaie pour une jeune femme, mais la cousine ne s'amuse guère à Lorient, et puis nous serons là pour vous aider à la distraire. Je vous promets de lui écrire...
— Et vous me permettrez d'ajouter quelques lignes à votre lettre, ajouta Lydie, car j'ai appris à connaître et à aimer cette charmante Elise.
— Ah ! mesdames, mesdames, comment vous remercier? » murmurait le magistrat tout rougissant entré ses épais et noirs favoris taillés en boulingrin. Et tout le temps de la route, on ne cessa d'embellir le projet de mariage des bonnes parties qu'on ferait ensemble au Vieux-Garçon,
a Sainte-Geneviève-des-Bois, parties de pêche, de chasse.
« Il faudra vous marier à Sainte-Irène, jeta Lydie étourdiment. Elle s'arrêta un peu gênée ; mais Delcrous n'était pas susceptible.
— M me Elise étant divorcée, murmura-t-il tranquillement, il n'y aura pas de mariage a l'église, et je le regrette. C'eût été charmant, dans cette petite chapelle de campagne. » Puis, tourné vers M œe Fénigan : « A propos, j'ai appris que votre ami le curé de Draveil venait d'être remplacé. . .
— Oh ! mon ami. . . il y a longtemps qu'il ne l'est plus. Je ne lui pardonnais pas son acharnement contre l'abbé Cérès, un digne prêtre... »
Elle ne put s'empêcher de rire, devant la figure ahurie de Delcrous, à qui elle n'avait jamais parlé du desservant de la Petite Paroisse qu'avec un profond mépris : « Que voulez-vous? toutes mes idées ont changé, ]e ne suis plus la même femme... Gomment cela s'est fait? Je vous le dirai peut-être un jour. Gela pourra vous servir à l'occasion. »
On venait de passer au salon après déjeuner;
Lydie jouait un prélude de Chopin, dont les roulades envolées faisaient ramager une fauvette dans le grand paulownia qui ombrageait toute l'entrée, quand on sonna à la grille. De la table où elle écrivait à Élise, M me Fénigan voyait les visiteurs s'avancer dans la cour, et se leva vivement.
« Lydie, ma fille, fermez votre piano. Voici l'abbé Cérès avec un autre prêtre, sans doute le nouveau curé qui vient nous faire sa visite.
— C'est ce M. Cérès dont on raconte tant de merveilles?» dit le magistrat s'approchant de la fenêtre, où les deux femmes le rejoignaient, discrètement retirées derrière le rideau.
Les prêtres marchaient avec lenteur, en causant d'un air dégagé, un peu voulu ; M. le curé surtout, petit, grassouillet, à qui ses joues roses, son double menton ras, sa pèlerine noire donnaient l'aspect d'une de ces grosses veuves rassérénées, prospères, comme on en rencontre souvent. Il s'arrêta devant une des deux grandes corbeilles arrondies de chaque côté du perron pour faire admirer un massif de roses à son vicaire, qui, le chapeau à la main depuis la grille, penchant sa tête blanche et sa taille robuste,
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écoutait avec une déférence enfantine les paroles de son supérieur, plus jeune que lui d'au moins vingt ans. Et c'était là le prêtre révolté, Tindomptable Lucifer dont on prétendait briser l'orgueil par cinq mois de retraite à la Trappe.
<( Mâtin! il n'a pas l'air cossu, le desservant de la Petite Paroisse... »
Cette observation à mi-voix de Delcrous fut presque involontaire, tant l'avait saisi le contraste des deux soutanes traversant la cour en plein soleil, l'une aussi brillante et d'un noir aussi solide que l'autre, rousse, élimée, montrait la corde. Mais le sourcil rebroussé de M me Fénigan, l'intonation dont elle affirma : « C'est un saint, » coupèrent court aux faciles plaisanteries du magistrat ; même il retint une forte envie de rire, quand le vicaire, sitôt la porte du salon ouverte et l'annonce faite par le domestique, se précipita en avant, bousculant, renversant tout pour entrer le premier. Personne, sur le moment, ne comprit rien à cette arrivée tumultueuse ; et le regard courroucé que lui jetait son chef hiérarchique acheva de décontenancer l'abbé Cérès, si humble, si timide, ignorant des lois sociales au point de croire que dans le
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monde comme à la procession l'inférieur devait toujours passer devant, l'enfant de chœur avant le diacre, le diacre avant le prêtre, le prêtre avant l'évêque. Ici, malheureusement, malgré toute sa hâte, il n'avait pu arriver le premier. « Voilà M. le curé fâché, pensait le pauvre homme en saluant... Attention, maintenant, à la sortie, de ne pas commettre la même impolitesse. »
Cette préoccupation donnait un air d'égarement à ses yeux clairs, deux taches bleues dans sa face boucanée, pendant qu'il admirait les belles manières de son curé, sa façon de saluer, de s'asseoir, de féliciter M mfl Fénigan sur les splendeurs de son rosarium, ses Maréchal-Niel, ses Gloire-de-Dijon, et aussi de causer musique avec M me Richard, d'analyser Wagner et Schumann en dilettante consommé. De même quand Lydie, devenue, par sa fréquentation des hôtels cosmopolites, grande liseuse de romans étrangers, jeta dans la conversation les noms de Tolstoï, d'Ibsen, de Mérédith, de Dostoïewski, le nouveau curé témoigna que ces auteurs, sans lui être aussi familiers que son bréviaire, n'étaient certes pas des inconnus pour lui.
« Quel homme ! » répétaient les bons yeux
naïfs de l'abbé Cérès. poses en extase sur la lace poupine et rose de son supérieur. Mais celui-ci, peu touché par cette admiration muette, crut pouvoir s'en amuser et demanda brusquement au pauvre vicaire son opinion sur Dostoïevski. De brunes qu'elles étaient, les joues du vieux prêtre devinrent couleur de brique; tout son visage révélait un tel effarement que Delcrous en eut pitié. « M. l'abbé Cérès n'a sans doute pas le temps de lire, dit-il de son ton estradier et autoritaire, il a trop de misères à visiter et à soulager. »
L'humble prêtre, au supplice sous ces éloges qui lui semblaient diminuer son supérieur, se secouait sur sa chaise, balbutiait dans son rauque accent de montagne qu'il n'était pas plus méritant que les autres, qu'à lui aussi la lecture mangeait du temps.
« Allons, Cérès, vous ne nous ferez pas croire que vous avez lu Dostoïewski, insista M. le curé, dont le gros rire soulevait la pèlerine de visite.
— Eh bien, si, je l'ai lu ..M. Mérivet me Ta prêté... et même je lui en veux beaucoup, à ce Dostoïewski.
— Vous lui en voulez? et de quoi? demanda
le curé, abasourdi comme tout le monde. C'est vrai que le rustique desservant ne semblait guère apte à comprendre Fauteur des Karamazoff, ni à lui garder rancune d'une théorie quelconque.
— Je* lui en veux d'avoir mis la pitié russe à la mode.
— La pitié russe?... Qu'entendez-vous par là, mon cher abbé ?
— J'entends cette pitié injuste, qui ne va qu'aux coquins et aux gourgandines, qui nous attendrit exclusivement sur les détresses du bagne et autres mauvais lieux, comme si le malheur n'était touchant que dans le crime et dans l'abjection. C'est ce que j'appelle la pitié russe. Nous avons tous connu de braves femmes d'ouvriers s'éreintantà soigner le ménage et les enfants, supportant sans se plaindre les privations et les coups ; et quand Dostoïewski jette son Rodion aux pieds d'une fille perdue, qui symbolise à ses yeux toute la misère humaine, je trouve qu'il déshonore la misère et calomnie l'humanité. »
La voix du prêtre, dépouillée de ses hésitations, montait, harmonieuse et forte. A mesure, son regard comme son geste prenait de Tassu-
rance, une large envergure de prêche ; et Lydie, qui ne le connaissait que pour avoir vu de loin reluire et se rétrécir au soleil sa soutane râpée, s'expliquait maintenant l'enthousiasme de sa belle-mère et du vieux MériveL
« Vous savez qu'elle vient de chez nous, cette pitié-là, monsieur l'abbé, dit Jean Delcrous... Elle date de 48, vous la trouverez dans les romans de Victor Hugo, de M me Sand, d'Eugène Sue. Les Russes n'ont fait que nous l'emprunter, en la raffinant pour leurs nerfs compliqués. N'empêche que la Sonia de Dostoïewski est de la famille de Fantine. »
Ravi de montrer à ces dames qu'il ne manquait pas, lui non plus, de lecture ni d'éloquence, le juge dressait la tête, enflait la voix comme au Palais ; mais la fin de son speech se perdit dans une bousculade. M. le curé, trouvant la visite assez longue, s'était levé vivement pour saluer la maîtresse de maison et se dirigeait vers la porte, quand le vicaire s'aperçut de son départ. « Ahl mon Dieu, se dit l'infortuné, encore une distraction ...» Il bondit à travers le salon, buta sur un tabouret, renversa des chaises, et prenant son gros petit curé à pleins bras, juste
à l'instant où celui-ci allait sortir : « Non, je ne souffrirai pas. . . Je sais trop ce que je dois à mon chef... » Il l'enleva, l'écarta violemment et se précipita sur le perron, où il arriva bon premier avec un geste de triomphe.
<( Drôle de bonhomme!... pourquoi est-il toujours si pressé ? » demanda Delcrous tout bas à Lydie et à sa mère qui regardaient s'en aller les deux prêtres. La pèlerine du curé s'agitait furieusement à la violence de sa mimique fulminante, pendant que le vicaire l'escortait, consterné, F échine basse, sous une terrible leçon de convenances mondaines, qui ne lui profita guère ; car ayant rencontré le facteur qui descendait de son bicycle devant la grille, il s'arrêta, toujours distrait et pitoyable, pour lui demander des nouvelles de sa femme malade. On entendit la voix du curé, cassante et nerveuse : « Quand vous voudrez, l'abbé!... » puis les protestalions du malheureux Cérès, disparu sur la route dans un tourbillon de poussière et de paroles violentes.
« Notre pauvre vicaire ! dit M me Fénigan, ce n'est pas encore celui-là qui lui fera la vie douce. »
Lydie ne répondit pas, absorbée par une lettre de Richard, qui lui annonçait son retour et celui de Mérivet pour le mardi suivant. « Dans trois jours, maman!... il sera là dans trois jours. » L'accent de sa joie, ses bras jetés au cou de sa belle-mère marquaient tant de sincérité, que le magistrat songeait à part lui, en rentrant à Corbeil dans le jour qui tombait : « Décidément le mariage est une institution solide. Après de pareils assauts, dire que ces gens-là pourront faire encore un bon ménage ! »
Ainsi juge le monde, qui ne voit des êtres et des choses que les apparences dissimulantes, n'en imagine jamais les dessous. Dans l'entourage même des Fénigan, parmi ceux qui approuvaient ou blâmaient l'indulgence du mari, son pardon généreusement octroyé, combien peu se doutaient que le drame durait encore, plus aigu, plus déchirant ; combien peu soupçonnaient le motif du long voyage de Richard et les lettres navrantes dans leur cruelle monotonie , qu'échangeaient depuis deux mois les deux époux ! Les premiers temps surtout, l'absence et l'éloignement, aux mirages si favorables d'ordinaire, aiguisaient au contraire l'agitation ja-
louse du mari. L'idée que le prince était à Grosbourg, qu'ils pouvaient se rencontrer, se revoir, ressassait en des lettres interminables, d'une écriture haletante, presque illisible, la scène de la nuit qui précéda, son départ:
« Pourquoi l'as-tu aimé?. . . Jure-moi que tu ne l'aimes plus. » Et elle le jurait, couvrait des pages entières de protestations, épuisait les formules et les serments.
Pourtant le décor adorable et varié du Sahel algérien, et, plus que le décor auquel ses regards bourgeois ne s'ouvraient guère, les chasses à courre, les affûts, et les longues traites a cheval suivies de lourds sommeils sous la tente, finirent par détendre Richard Fénigan, l'arracher à l'idée fixe. Ses lettres changèrent d'intonation, plus sereines et plus fermes comme la voix d'un convalescent. Un jour, Mérivet écrivit: « Ça va mieux. » Et Richard, au bout de quelque temps : « Je suis tout à fait bien. » Suivait de très près la lettre annonçant le retour pour le mardi suivant.
Assise sur un banc, dans le silence et la solitude du parc, Lydie la lisait et la relisait, cette chère lettre toute remplie de tendres paroles, de
aa
projets heureux. Le jour finissait dans une douceur de teintes et d'atmosphère; et ce qu'on voyait du ciel entre les branches passait du bien à un vert attendri. Un vrai temps pour espérer et pour croire. Subitement, toute proche, derrière un massif, une voix de femme gronda, furieuse, impossible à reconnaître tellement la passion la déformait : « Allez vous cacher, vilaine. . . C'est ça une tenue, pour une femme mariée...
vous devriez avoir honte, sale créature! »
Lydie s'était levée, pleine d'épouvante, croyant à une insulte personnelle, quand elle aperçut devant la grille qui donnait sur la forêt Rosine Chuchin, cramponnée aux barreaux des deux mains, vomissant sa colère dans la direction d'une robe rayée rose et d'une ombrelle en fuite dans le bois. Les laveuses lui avaient raconté le long colloque de M. Alexandre avec la fille Sautecœur, et, jalouse de son vieil amant, une intrigue entre eux lui paraissait d'autant vraisemblable qu'elle voyait depuis quelques jours la Sautecœur rôder dans le petit Sénart, aux environs des Uzelles où Alexandre venait sans cesse. La présence de Lydie ne l'arrêta pas ; elle la prit à témoin de tant d'impudence et
d'infamie : « Comprenez-vous cette effrontée, madame. . .jusque chez nous, venir nous prendre nos hommes !
— Tu es donc mariée, ma pauvre Rosine?
— Non, madame, mais il y a des choses aussi trop pénibles... Si elle croit que je lui laisserai faire son manège... Ce n'est pas son jobard de mari que je préviendrai, mais son beau-père, l'Indien, avec qui il faudra qu'elle s'explique... Tu le paieras cher, coquine! »
Mais dans le chemin du bois, délicieux de tranquillité à cette fin de jour, il n'y avait plus que des bonds de lapereaux, des traversées de faisans épouvantés par tous ses cris. Lydie, stupéfaite de trouver tant de passion dans cette Chuchin qu'elle croyait endormie, fermée, une vraie marmotte, essayait de la raisonner : « Ce serait affreux d'avertir le beau-père. Une bête féroce, tu sais bien... Mais je te connais, tu ne le feras pas, tu n'es pas méchante. »
Rosine secoua la tête.
« Non, mais je suis jalouse. . . Oh ! jalouse. . . Un mal comme la rage, voyez-vous, madame. . . on est mordu et l'on veut mordre. On souffre et on fait souffrir. »
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Sa vulgaire figure devenait belle, colorée et convulsée par la passion; et Lydie Fénigan retrouvait avec terreur dans ce masque de paysanne, comme une menace ou un présage, cette expression douloureuse qu'elle connaissait si bien, qui ltii rappelait tant de cruelles heures.
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JOURNAL DU PRINCE
Je sais maintenant pourquoi ma famille m 9 a si longtemps exilé de Grosbourg. Le mari de M me F..., qui avait pris en philosophe l 'enlèvement de sa femme, se serait fâché tout rouge en apprenant son lâchage. Les menaces de M. Poumpoum ont impressionné ma mère ; elle m 9 a vu noyé, pendu, empalé, scalpé, et ne s'est un peu rassurée qu'en me sachant sous la sauvegarde de mon cousin de Boutignan et de l'invincible 00 e dragons. Que s 9 est-il passé chez nos voisins des Uzelles, pendant que nous faisions les grandes manœuvres? On m'assure que Madame a rein-
tégré le domicile, que Poum-poum a filé en Algérie, sans que personne ait pu me donner la clef de ce double mystère. L'essentiel est que le cola m 9 a rendu à ma famille, avec une permission indéfiniment renouvelable.
Pas gaie, la famille. La duchesse toujours en route pour cette interminable succession; le général de plus en plus immobile, semblable à ces personnages mythologiques que Virgile et Ovide nous montrent poursuivis par la colère d'un dieu et métamorphosés en arbre ou en rocher. D'heure en heure monte la gaine douloureuse de la pierre, de Vécorce qui Vétreint. Bientôt il n'aura plus de vivant que la tête, puis les yeux, ces sombres yeux indignés où la lumière se réfugie comme le soleil sur les vitres d'une mansarde au couchant. La pensée tient bon, la parole aussi; mais il ne s'en sert que pour définir son mal, en formules désespérantes. Tout ce quil énonce est féroce, reluit, pince et découpe comme un instrument de chirurgie; pourtant, s'il faut l'en croire, ses facultés s'émoussent, le violoncelle de maître Jean ne lui gratouille plus les nerfs aussi voluptueusement qu'autrefois. C'est vrai que maître Jean lui-même n'a plus que le souffle; quand il vous
parle, on se croit sourd, il vous donne la sensation de l'entendre d'une pièce voisine. Peut-être son violoncelle devient-il aphone comme lui.
Hier, dans l'après-midi, nous causions tous les trois, sur la terrasse du bord de l'eau. « Faismoi une cigarette, » me dit le général d'une voix grinçante. En la lui roulant, je regardais sans doute ses grandes mains inertes, recroquevillées sur ses genoux comme des feuilles mortes. Le ton de sa mauvaise humeur s'accentua.
« Qu'est-ce qu'elles ont mes mains? Elles ne sont pas aussi blanches que celles de M me F... » Et le nom prononcé, le voilà qui s'emporte, me reproche mon ignoble conduite avec cette femme, m'accuse de retourner vers elle, et la bouche tordue de jalousie ; « Je te le défends, m'entendstu bien? Je te le défends! » m'a-t-il crié de l'accent impératif dont il ordonnait le défilé des troupes à Long champ, devant la tribune présidentielle. Là-dessus, je me suis rebiffé :
« Vous me défendez ? Et de quel droit ?
— De mon droit de père... de mon droit de chef de famille. . . »
Justement, mon cher Vallongue, votre dernière lettre traitait du principe d'autorité et de
son universelle fêlure. Je me rappelais vos quelques phrases très vibrantes, très éloquentes, et les ai servies au général comme de mon crû.
Quand je lui ai dit que la famille emboîtait le pas à l'État, qu'après avoir été monarchique à son image, puis monarchique libérale, elle se démocratisait avec lui, non ! vous n'imaginez pas l'effarement, le désarroi de mon illustre père, reproduits en reflet sur la triste mine de maître Jean.
Le fond du fond, c'est que le général pense toujours à notre jolie voisine et se meurt de rage sur son socle, dès qu'il me voit traverser le pont, persuadé que je rôdailh autour des Uzelles... Parole d'honneur, jamais depuis ma rupture je n'avais rencontré M me F..., quand ce matin nous nous sommes croisés chez un bijoutier de Corbeil. Elle m'a paru un peu maigrie; toujours sa grâce indolente et une pâleur que j'attribue au choc de la rencontre. Pas un mot, à peine un regard, et c'est tout. Je puis même vous assurer que ce sera tout, car si l'on m'accuse de retourner aux Uzelles, c'est que les rendez-vous avec ma petite Sautecœur ont lieu presque toujours en cette partie de forêt, qui longe le parc des
Fénigan. Je vous ai dit comme elle est surveillée, la chère petite, et la peur folle qu'elle a de l'Indien, grâce à qui nous n'en sommes encore qu'aux menus suffrages. Voilà pourquoi sans doute ma fantaisie tourne à la passionnette, et pourquoi aucune femme de la société, grande dame ou bourgeoise, ne m'a jamais autant excité que ce délicieux petit brugnon.
Jolie? c'est tout au plus. Une grande bouche, un petit nez de Montmartre, l'élégance déhanchée d'un troltin à . grand carton. En entrant l'autre jour chez ce bijoutier, oà nous choisissions une chaîne d'or, M me F. . . m'a lancé tout son mépris dans un regard qui signifiait : « Voilà oà vous en êtes?... mon compliment. » Je n'avais malheureusement moi aussi qu'un regard expressif pô^r toute réponse, et cela ne suffisait pas à m'expliquer.
Voyez-vous, Wilkie, bien que très jeune encore, j'ai presque achevé mon expérimentation féminine, surtout en ce qui regarde la femme française. D'abord, ou est-elle, la Française? Quel est son type? Est-ce la fantaisiste froidement lirbertine, racontée par les petits romans du dixhuitième? A-t-elle jamais rugi et pantelé comme
les Malvina des jeune-france romantiques? La trouverons-nous plutôt dans le bétail pensif des poètes parnassiens, ou parmi les instinctives du naturalisme, les mystiques névrosées des décadents? Elle peut avoir été tout cela, ou du moins elle s'est figuré Vitre, mannequin à romanciers, essayeuse complaisante et souple de .toutes les modes les plus excentriques ; mais au fond je la soupçonné de rester une fausse passionnée, une libertine sans conviction, d'être simplement et presque toujours la mère, la maman. Depuis trois ans et plus que je roule entre des bras de femmes, voilà celle que j'ai le plus souvent rencontrée. Cela tient à mon âge, direz-vous. Pourtant je fréquente ici même de toutes jeunes filles ou jeunes femmes, nos voisines de Mérogis, en qui je sens bien que tout n'est que grimace, entraînement ou mode, tout, excepté l'instinct tendre et protégeant de la maternité. Sautecœur, elle, c'est une autre affaire ; un petit être vibrant, une frimousse de folie et de désir, non pas l'aristocratique beauté de la comtesse, ni le type de Juive rousse de Rébecca Dollinger, mais je suis sûr que quelque chose m'attire là, dont je ne connais pas l'équivalent. Je vous dirai demain, cher ami, et mon
journal reste ouvert à cette intention, si je n'ai pas commis une erreur de diagnostic.
Pourquoi demain? parce qu'à force d'astuce j'ai pu nous assurer une nuit, une bonne nuit toute à nous, dans un vrai lit et non plus sous l'abri tournant d'un parasol, en persuadant au garde général d'organiser une grande battue contre les braconniers dont l'audace devient intolérable. Convoqué ce soir à la faisanderie avec toute l'escouade du grand et du petit Sénart, l'Indien ne regagnera pas l'Ermitage avant demain matin six heures. Vous pensez si nous en profiterons...
Je mets ici l'esquisse à deux crayons qu'avait commencée de ma très précieuse binette le cavalier Borski, faussaire au 5o e dragons. Comme vous pouvez voir, c'était déjà très ressemblant. Seulement, par cette loi de subjectivité dont nous parlions un jour et qui oblige mon gros tailleur, malgré tout ce que je peux lui dire, à faire bedonner les gilets de sa clientèle, ce passionné Borski a mis dans mes yeux l'ardeur frénétique des siens, et l'expression de mon visage en est toute changée. J'ai revu ce malheureux garçon dans la cour du quartier, le matin où il a défilé
la parade, après sa condamnation aux travaux forcés. Cette sinistre et théâtrale cérémonie de la dégradation, sous un ciel de pluie, dans ce carré de murailles noires, d'hommes et de chevaux ruisselants, ne semblait guère, l 'impressionner. Quand il a passé près de moi, sa tunique jetée à V envers sur les épaules, la tête droite, j'ai été frappé du lointain, de V au-delà de ses regards et de sa pensée. On le sentait à mille lieues de tous les bagnes, souriant avec transport à celle qui Va fait criminel. C'est cette flamme passionnelle qu'il m'a prêtée, bien à tort.
Oh! non, il n'y a pas de flamme dans les yeux de notre génération, n'est-ce pas, Vallongue? Nous ne brûlons pas plus pour l'amour que pour la patrie. A qui la faute? Vous, mon philosophe, penseur, piocheur, dévoreur de bouquins, c'est dans les brouillards de la métaphysique allemande que vous avez noyé, croyez-vous, votre chaleur et vos rayons; vous accusez les livres de vous avoir instruit et desséché trop tôt. Mais alors, nous autres, les cancres, nous qui ne lisons pas, nous aurions dû le garder, ce foyer d'honnêtes croyances, et c'est tout le contraire. Probablement, les lourds bouquins qui vous ont