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désenchanté, il n'est pas besoin de les ouvrir pour les connaître; les désespérantes idées, qu'ils contenaient comme en germe, se sont formulées et dispersées, et nous les respirons avec l'air et la vie, nous les absorbons par tous les pores. Pas une fois vous ne m'avez cité un des beaux et navrants axiomes de vos philosophes, sans que je me sois dit : « Mais je connais ça. y> Il y a là un de ces inexplicables phénomènes qui transmettent en un jour, d'un bout du désert à l'autre, sans qu'on puisse expliquer le procédé de propagation, la nouvelle d'un grand événement. Voilà pourquoi, nous tous du dernier bateau, celui de la conquête, ignorants comme moi ou savants comme vous, nous sommes tous frappés d'ennui et d'épuisement, vaincus avant l'action, tous des âmes d'anarchistes à qui le courage du geste a manqué
Charlexis.
35o LA PETITE PAROISSE
En débarquant à Marseille où il devait s'arrêter un ou deux jours pour le définitif arrangement de ses affaires, le vieux Mérivet fut très surpris de voir Richard bien décidé a le quitter et continuer sur Paris.
« Voyons, pourquoi? demandait Napoléon en escortant du steam-boat à la gare son capricieux compagnon de route. . . Vous avez annoncé notre arrivée pour mardi ou mercredi, que gagnerez- . vous à la devancer d'un jour? Vous n'aurez pas de voiture, personne ne vous attendra.
— C'est bien ce que je veux, » dit Richard rougissant de son aveu involontaire. Mérivet s'effara, d'un grand geste qui eût fait retourner
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tout le boulevard des Italiens, mais passa inaperçu, mêlé à tant d'autres gestes semblables sur les tumultueux trottoirs de la Canebière :
(( Comment, malheureux, voilà où vous en êtes!... Vous cacher pour rentrer chez vous, chercher à surprendre votre femme. . . Et j'étais assez sot pour vous croire enfin guéri. Tenez, vous mériteriez en arrivant..* » Mais devant l'émotion de Richard, il n'eut pas le courage d'achever. « Allons, bon voyage, grand fou; et puisque vous les verrez avant moi, embrassez votre mère et votre femme pour leur vieil ami. »
Ce n'était pas seulement la jalousie qui poussait Richard à rentrer chez lui vingt-quatre heures plus tôt. Il avait hâte de mettre Lydie contre son cœur, mais n'osait en convenir avec Mérivet, lui avouer qu'après avoir supporté plus d'un an la privation de sa femme, se passer d'elle un jour de plus lui semblait intolérable.
Arrivé le matin à Villeneuve-Saint-Georges, un antique omnibus à volonté, conducteur en blouse bleue, rossinante efflanquée et boiteuse, se chargea de le transporter aux Uzelles, lui et son bagage. On allait lentement, d'un bon pas
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de marengote; et comme le soleil montait, que les cuirs de la vieille guimbarde brûlaient en dégageant une odeur écœurante de victuailles et de tabac, Richard s assit sur le siège, à côté du cocher, qu'un verre de vin blanc, pris au tournant de Château-Frayé, avait rendu bavard. C'était un ancien trompette au 3 e chasseurs, du temps que le duc d'Alcantara le commandait.
Bon zig, le duc, et qui en avait levé, de la femelle, partout où il passait. Pas étonnant qu'il se fût brûlé la moelle. A ce qu'il paraît que son garçon, le petit Charles six, s'en payait de l'amusement, lui de même. Il était parti, l'année d'avant, avec la femme d'un colon de par ici ; a la dernière fête de l'Ermitage, il n'était bruit que de cette affaire-là, Monsieur le voyageur en avait peut-être entendu parler.
Richard fit un signe négatif, et ne dit plus • mot de tout le chemin. Après d'infructueux essais de conversation, le conducteur, qui l'entendait chantonner entré ses dents, s'imagina que son client aimait la musique, et prenant sous son siège un clairon cabossé, rongé de vert-de-gris, il se mit à jouer toutes les sonneries du 3 e . Richard fut vite fatigué de tout ce
cuivre dont les éclats lui déchiraient les oreilles ; puis en se rapprochant de chez lui, les gens qui le rencontraient sur la corniche, le connaissaient et s'étonnaient de cet équipage. Il descendit après Draveil et s'engagea dans le bois, tandis que l'omnibus continuait sa route, en musique et au grand soleil. En réalité, les histoires de son cocher activaient sa curiosité mauvaise d'arriver en surprise, à des heures et par des chemins inattendus.
« Que fait-elle? Pense-t-elle à moi? »
C'était le rythme de sa marche. rapide et sans bruit sur la mousse élastique d'un étroit sentier menant au Chêne-Prieur. L'angeljis de midi sonnait à la Petite Paroisse dont il reconnut la cloche dans la chaleur vibrante de la plaine. Il écoutait ce timbre connu, quand près de lui se fit entendre un craquement de branches, comme d'une fuite précipitée ; en même temps le bruit d'un outil, une bêche, qu'il aperçut jeté sur une de ces grosses fourmilières, où l'on ramasse des œufs pour la nourriture des faisans. Quelque maraudeur qu'il avait dérangé.
Sans y penser davantage, il continua sa
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marche, involontairement accélérée à mesure qu'il s'approchait du gîte, et se trouva bientôt au rond-point du Chêne-Prieur où rayonnaient plusieurs avenues, une entre autres au bout de laquelle s'apercevait la grille de son parc. De loin cette grille, fermée d'ordinaire, lui parut ouverte, avec un va-et-vient de monde qui le surprit. Des gens sortaient du parc en courant, tournaient à droite dans la forêt où l'on distinguait un rassemblement, en tache sombre et remuante, dans la clairière lumineuse. Il s'y dirigea, très intrigué par le silence fantomatique de cette foule. Tout le pays se trouvait là, Soisy, Draveil, des gardes, des gendarmes. Que se passait-il donc? Du lugubre sûrement, puisque en même temps que lui la lourde charrette de Foucart arrivait en cahotant dans les ornières des charbonnages.
« Voilà M. Richard, » dit quelqu'un. Aussitôt la foule s'écarta, respectueuse, laissant voir debout dans un cercle à part, le juge Jean Delcrous et son greffier, le médecin de Soisy, celui de Draveil, causant tout bas avec M. Alexandre, devant une forme inerte étendue dans l'herbe, dont on ne voyait que des jambes haut guêtrées,
le reste du corps sous un grand parasol jaune qui l'abritait et le cachait.
« Ah ! mon cher Fénigan, c'est horrible ! »
murmura le magistrat dans la froide intonation officielle, et donnant la main à Richard sans la moindre surprise de le voir là. Les autres personnes du groupe le saluèrent, l'air atterré, mais aucune ne le renseigna sur l'accident.
« Qui est-ce? demanda-t-il, subitement traversé d'un soupçon qui décolorait ses lèvres et faisait briller ses yeux. Delcrousle regarda, stupéfait :
— Comment, vous ne savez pas?... Mais le prince d'Olmûtz, mort, suppose-t-on, depuis deux ou trois jours, et que nous venons de remettre à la place et dans la position où Alexandre l'a trouvé ce matin. »
A la requête du juge, le greffier lut à mi-voix pour Richard le récit qu'il était en train d'écrire sous la dictée de l'ancien maître d'hôtel.
. . . Sorti de Grosbourg le vendredi soir après son dîner, le prince n'avait plus reparu jusqu'à ce lundi matin; mais personne au château ne s'en était ému, surtout les deux premiers jours, parce qu'il avait l'habitude de ces sortes de
fugues. On s'alarma seulement le dimanche soir, en ne le voyant pas paraître au dîner d'anniversaire de ses dix-neuf ans, où tout le voisinage avait été invité. Cependant, pour ne pas effrayer la duchesse, le salon resta allumé très tard et la jeunesse dansa un menuet appris pour la circonstance. Le lundi matin, dès la première heure, le général, qui n'avait pas fermé l'œil de la nuit, envoya chercher M. Alexandre et lui fit part de sa secrète inquiétude. M. Alexandre sourit aux premiers mots.
« Mais, mon général, je l'ai vu hier, M. Gharlexis. . . Je l'ai vu avant-hier.
— Où donc ça? demanda le père tout joyeux.
— En forêt, et toujours à la même place...
Un coin du petit Sénart, au quartier du Chêne- Prieiïr, où depuis un mois, chaque après-midi, couché dans les fougères et abrité d'un grand parasol, le prince attend. . . qui?. . . je n'ai jamais eu la curiosité de m'en informer, mais si moïi général le désire...
— Pas le moins du monde. Je m'étonne seulement que, son champ de manœuvres étant aussi près, il ne rentre pas à Grosbourg pour rassurer sa mère. Si vous le voyez aujourd'hui, je vous
autorise à troubler l'incognito du rendez-vous et à lui faire cette communication de ma part. »
M. Alexandre le promit et, sans attendre l'après-midi, comme il rentrait aux Uzelles, l'idée lui vint de faire le tour par la forêt, en longeant les parcs. Vers la grille des Fénigan, mû par un sentiment inexplicable, il se pencha et regarda au loin sous bois, dans la direction où le prince se tenait d'habitude. Chose singulière, bien qu'il fût à peine huit heures du matin, le parasol attendait grand ouvert dans la rosée et l'herbe très drue en ces parages. L'amoureux lui-même était là, endormi sans doute, car M. Alexandre, l'ayant appelé par deux fois, n'obtint pas de réponse. Alors...
Ici la déposition s'arrêtait, et le greffier se tourna vers Alexandre qui reprit : « Alors, messieurs, j'ai écarté l'ombrelle, et il m'est apparu quelque chose de si épouvantable que je me suis sauvé en criant. Les jardiniers de M. Richard m'ont entendu, on est accouru de partout, mais jusqu'à ce que la justice soit arrivée à Corbeil, je n'ai laissé personne s'approcher du corps, rien toucher, ni déranger. »
Il y eut un murmure d'approbation.
« La mort était-elle certaine? interrogea Fénigan, en proie à une émotion indéfinissable où se devinait encore plus de soulagement que de terreur. Le magistrat et son greffier échangèrent un sourire macabre.
— Pas l'ombre d'un doute... voyez vousmême, » ditDelcrous, montrant ce qui avait été le prince d'Olmûtz, le preneur de cœurs, l'irrésistible jeune homme à la cavata, devenu cette forme hideuse, innommable, une tête de mort mal dépouillée, déjà squelette par endroits, avec des fragments d'os nettoyés, polis et blancs comme de l'ivoire, et des lambeaux de chair déchiquetée en guipure sanguinolente. Dans les orbites grumeleuses des yeux et de la bouche, dans l'antre des narines et des oreilles, à l'entour de la mâchoire tordue par un restant de muscles, grouillaient des fourmis rouges innombrables, des vers, des cancrelas. C'était cela que tant de femmes avaient aimé, caressé, cela qui avait rendu des hommes fous de jalousie.
La foule curieuse, qui malgré la poussée des gendarmes avait suivi le mouvement en avant de Richard vers le cadavre, recula d'épouvante et d'horreur. Ceux qui avaient vu racontaient
aux autres, avec des exclamations de pitié, des mots de peuple, faisant image. . . « la tête trouée comme une lanterne... » Et toujours^ ainsi qu'aux drames trop noirs, quelques rires étouffés. Tout à coup le silence se rétablit, le grand silence émotif des assemblées, enveloppé ici du bourdonnement des moucherons dans la lumière, du bruissement, du fourmillement de toute la vermine de l'herbe. Sur un signe du magistrat, la charrette des morts s'avançait, frôlant les basses branches, et deux gardeschasse y déposaient le cadavre, dont un de ces hommes avait eu la délicatesse de couvrir la tête d'un foulard. Le temps de ces quelques pas, les porteurs avaient leurs tuniques bleues toutes souillées de vermine et de sang.
(( Où le faites-vous porter? demanda tout bas à Delcrous Richard Fénigan se forçant à une intonation navrée.
— A Grosbourg, par le chemin de halage, pour ne pas trop saisir les parents qu'Alexandre s'est chargé de prévenir. Les d'Alcantara possèdent un tombeau de famille dans la propriété, et l'inhumation aura lieu tout de suite. Quant à une autopsie judiciaire, je crois bien que les
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deux Esculapes en haute-forme qui marchent derrière nous ne sauraient s'acquitter seuls de cette tâche. Cette tête en bouillie les déconcerte. Ils supposent une mort subite par congestion, accident fréquent dans la famille, et qui aura saisi le jeune prince sous son parasol. Je suis assez de leur avis ; ou alors il faudrait imaginer un assassinat, puis la remise en place du corps dans sa position et sous son abri habituels, ce qui serait un raffinement de férocité ... et pourquoi ? »
Ils suivaient eh causant la triste charrette escortée par M. Alexandre et les gendarmes, dans le petit chemin de pierrailles et de ronces qui longe le parc Fénigan. Lentement, la foule se divisait en groupes bavards, se dispersait par tous les sentiers du bois, quand dominant soudain le bruit des pas, le grincement des roues, la voix de Richard interpella violemment le charretier, qui prenait son cheval par la bride, comme pour tourner et entrer dans le parc.
« Eh ! là-bas, où allez-vous? »
A la réponse de l'homme qu'en passant par la propriété on gagnerait une bonne demi-heure, que M. Alexandre l'avait dit, Richard eut un cri de colère :
LA PETITE PAROISSE 36i 1
(( Jamais de la vie! je m'y oppose absolument... De quoi se mêle-t-il donc, ce sale larbin-là? »
Delcrous tressaillit à la nervosité de la voix et du geste, suscitant aussitôt en lui mille pensées, presque des soupçons, qu'il rejeta bien vite par cette simple réflexion : « Oui, l'ancien amant de sa femme ; mais il y a longtemps que c'est fini et que les époux sont réconciliés. Puis les juges d'instruction voient des assassins partout. Pour une première affaire dont je me charge, gardons-nous de ce ridicule... » On arrivait devant la grille, il se retourna pour quelques recommandations a son greffier, salua les médecins, et passant son bras sous celui de Richard, il l'entraîna dans le parc avec désinvolture : «Maintenant, allons trouver vos dames. Je leur ai promis ce matin de venir les renseigner, sitôt ma corvée finie... Elles m'avaient même dit ne vous attendre que demain.
— Oui, mais cette idée m'amusait de devancer d'un jour et d'arriver par le bois pour les surprendre. C'est moi qui l'ai eue, la surprise, et vraiment épouvantable. ».
L'accent était sincère, aussi le bouleverse-
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ment de ce loyal et robuste visage brûlé par le sirocco. Le juge s'en voulut du- soupçon qui l'avait effleuré, et pour un peu s'en fût excusé, accusé même tout haut, dans l'état de joyeuse expansion où il se trouvait : « Certainement, mon cher Richard, c'est un terrible accident; mais, faut-il vous l'avouer? je suis d'autre part tellement heureux qu'il m'est bien difficile... Vous avez su mes projets sur votre cousine Elise ? Elle vient de répondre favorablement, paraît-il, à madame votre mère qui, tout à l'heure, et dans le désarroi de la maison, n'a pu que me dire quelques mots... Ah! voilà ces dames. »
Au lointain de l'allée, M me Fénigan et Lydie venaient de paraître. Par hasard, ce matin-là, de bonne heure, elles se trouvaient toutes deux dans le verger à cueillir des roses, quand la femme du jardinier était venue toute bouleversée leur apprendre la lugubre trouvaille d'Alexandre sur la pelouse. Le petit sécateur à manche d'ivoire que tenait Lydie avait poursuivi sa besogne — M me Fénigan en fit la remarque — sans la moindre interruption, sans même une secousse. Elle se contenta d'une réflexion à mi-voix : « Quel bonheur que Richard ..
ne soit pas encore de retour! » suivie d'une autre qu'elle n'exprima pas : « Après ses menaces de mort contre le prince, on n'eût pas manqué de l'accuser... moi-même j'aurais pu croire. . . » Cette idée ne la quitta plus, et quand Delcrous, mandé de Corbeil, s'arrêta un instant au château, en l'entendant discuter avec son greffier les probabilités de l'accident, elle fut sur le point de se féliciter tout haut de l'absence de son mari ; mais un mystérieux instinct l'en empêcha. Dans ces conditions, on se figure l'épouvante de la jeune femme, en apercevant vers midi la malle et le sac de Richard devant le Pavillon.
« C'est venu par l'omnibus de Villeneuve, lui dit la jardinière... M. Richard a pris le travers de la forêt. »
Lydie se sentit mourir, envahie de cette conviction : « C'est lui qui a tué Charley... »
Le drame lui apparaissait, flagrant et brusque. Son mari arrivant un jour plus tôt pour la surprendre, le prince embusqué près de la grille, la rencontre des deux hommes, un coup de colère, et le meurtre. Des détails restaient inexplicables, mais elle ne s'y arrêtait pas, toute
à sa stupeur et à son admiration; car elle l'admirait d'avoir osé cela, lui, ce timide et ce faible, cet homme-enfant qu'elle croyait capable seulement de larmes et de lamentations. Fallait-il qu'il fût épris et jaloux! Et c'était en elle, dans l'angoisse, une montée de tendresse, de reconnaissance, une fièvre d'amour délicieuse, qui s'accrut encore quand Richard lui apparut à un tournant d'allée, bronzé, maigri par le haie d'Afrique, les yeux luisants de joie, et dans tout son être quelque chose de viril, de déterminé, qu'elle ne lui connaissait pas.
Appuyée au bras de Lydie dont elle retardait l'alerte démarche, la mère cria de loin à son fils, jetant les mots devant elle dans son impatience : « En voilà une idée de ne pas nous prévenir ! . . . Sais-tu que nous avons eu très peur, en voyant tes bagages, et personne... Surtout après cette affreuse histoire. . .
— C'est vrai, mes pauvres chéries, j'ai bien mal pris mon jour. »
Il s'interrompit pour sauter au cou de sa mère, et du même élan serrer contre son cœur Lydie dont il fut obligé d'aller chercher le fin
visage sous une grande capeline rose. Il la sentit glacée et. tremblante, tellement qu'il en fit la remarque tout haut. Elle ne répondit pas, et M me Fénigan, comprenant qu'ils avaient besoin d'être seuls, marcha devant eux avec Delcrous.
Richard, ivre de joie, étreignait sa femme sous son bras, comme le pauvre serre son pain, comme le noyé tient sa bouée; il s'arrêtait'à chaque pas pour la regarder, l'interroger jusqu'au fond des yeux : « Pourquoi trembles- tu? pourquoi tes mains, tes lèvres sont-elles de glace?... Mon retour en surprise a pu t'émouvoir... mais maintenant c'est passé... N'est-ce pas plutôt l'horreur, le saisissement de cette mort?
— Oh! non, » répondit-elle sincèrement, à ne pouvoir s'y tromper. Il insista : « Il faudrait me le dire, vois-tu; à présent, je puis tout entendre...
— Il était mort pour moi depuis longtemps, tu le sais... Non, Richard, ce n'est pas cela.
— Alors, quoi?,,., tu n'es pas heureuse de me voir? Tes lettres étaient si tendres, cependant.
— Je suis plus tendre qu'elles, mon Richard, et bien contente d'être près de toi. Oh! bien... bien... je te jure. »
De plus en plus frissonnante, elle se rapprochait de lui avec une concentration de tout son être, les lèvres muettes et vibrantes d'une confidence ou d'une question qu'elle n'osait faire. Et Richard cherchait, supposait, tout en parlant des choses indifférentes qui sont le premier lien entre les cœurs depuis longtemps séparés. Par instants, dans ses bons gros yeux passaient des éclairs d'orage peu en rapport avec la vulgarité de l'entretien. Des soupçons sinistres, qu'il essayait en vain de chasser, le hantaient lui aussi, et il en arrivait à guetter sa femme avec les mêmes regards d'angoisse et de peur dont elle cherchait les siens.
Devant eux, au bras de M me Fénigan, le juge Delcrous délirait de bonheur en apprenant qu'Elise était prête à consentir. Il se voyait à la veille du mariage, pensait à donner ses chats et sa perruche, toute sa famille de vieux garçon, consultait la mère de Richard sur son futur domicile, le choix de ses témoins... « Sans la lugubre histoire de ce matin, j'aurais pu demander
à mon illustre ami le duc cTAlcantara... » Les sourcils froncés de M me Fénigan l'avertirent de ne pas continuer.
« Vous oubliez, monsieur, qu'entre Grosbourg et les Uzelles il ne saurait rien y avoir de commun. Dieu sait que je ne leur en veux plus après le coup qui les frappe, mais nous avons été si malheureux par ces gens-là...
— Excusez mes maladresses, madame, dit Delcrous d'un ton pénétré, l'excès de mon bonheur en est la cause... » Les durs sourcils restaient froncés. Ce mot de bonheur leur semblait inconvenant, si près de cette autre mère en face, à qui l'on ramenait son fils sur la lourde charrette des morts. Heureusement l'entretien fut interrompu par l'annonce qu'on réclamait M. le juge d'instruction à Grosbourg; Alexandre venu pour le chercher en tilbury attendait sur la route. L'émotion de Lydie s'accrut visiblement à cette nouvelle, et tandis que le magistrat s'excusait auprès de ses hôtes, Richard se demandait si elle n'allait pas défaillir entre ses bras.
A peine assis à côté d'Alexandre, Delcrous,
repris par l'intérêt et le mystère du drame qu'il était chargé d'éclaircir, s'informa de l'état moral du château.
« Je crois bien que M ma la duchesse ne se doute de rien encore, répondit le vieux serviteur sur un ton de réserve. . . Quant au général, il a pris ce nouveau malheur avec un grand courage; il nous a fait déposer le corps dans une petite bâtisse qu'on appelle le Fantôme, et où l'on peut arriver sans passer par la maison...
— Et dans le pays, que dit-on? que penset-on? L'opinion des médecins est-elle conforme à l'opinion publique ? »
L'ancien domestique fit un geste vague : « Ce que disent les gens de campagne, voyez-vous, monsieur le juge, à la rigueur on pourrait le savoir. Ce qu'ils pensent, c'est autre chose.
— Mais vous, monsieur Alexandre?
— Oh ! moi... »
Pour éviter de se prononcer, il feignit de redresser un écart peureux de sa bête... Us arrivaient aux peupliers du pont. Des voix grêles montaient du bateau-lavoir, dont le linge étendu en bas dans la prairie se balançait sur des cordes au vent de la rivière. « Si votre greffier avait
pu noter ce qui se raconte ici depuis ce matin, continua le vieux beau redressant sa haute taille pour être vu de plus loin en compagnie du juge d'instruction dans la voiture des d'Alcantara, vous sauriez peut-être ce qui se dit de l'affaire, sans quoi... »
A la remise en place hermétique de ces lèvres plates, le magistrat comprit qu'il ne tirerait rien du Frontin mâtiné de paysan , dont les petits yeux semblaient pourtant bien renseignés ; il ne s'en émut pas davantage, persuadé que dans son cabinet, à Corbeil, ce même Alexandre si réservé et clos se répandrait en bavardages aux premières sommations de la justice, ce loup-garou des gens de campagne.
Descendu sur le quai désert, à l'une des petites portes de Grosbourg, Delcrous se trouva sur la terrasse du bord de l'eau, où la duchesse; en chapeau, prête à sortir, discutait vivement avec son mari et maître Jean, assis tous deux sur le banc adossé aux troènes du jeu de tennis. La longue figure du général se redressa en l'apercevant, et, de loin, il lui cria, pendant que les yeux du professeur se livraient à une mimique effrénée derrière leurs lunettes : « Venez
à mon secours, mon cher... aidez-nous à rassurer cette pauvre duchesse qui croit que nous lui cachons quelque chose. » Delcrous répondit avec le ton qu'il fallait : « Vous êtes donc toujours sans nouvelles, mon général?
— Toujours ; et c'est pourquoi je vous ai prié de venir, car je commence à être inquiet, je l'avoue.
— Le fait est... » dit le juge, caressant ses favoris d'un geste embarrassé. La duchesse, qui fouillait frénétiquement le gravier, du fer de son ombrelle, enveloppa les trois hommes d'un regard soupçonneux. Ses joues plombées, son teint de jaunisse tourné au noir, en deux jours en avaient fait une vieille femme. Elle les sentit unis contre elle dans le même mensonge, bien décidés à ne rien lui dire de ce qu'elle n'osait deviner, et s'adressant au professeur comme au plus timide : « La clef du Fantôme, vous entendez, maître Jean, il me la faut.
— Certainement, madame la duchesse...
mais je ne sais trop. . . bégayait le pauvre diable. C'est le prince lui-même qui a fermé... les balles du tennis se perdaient là en roulant... il a dû garder la clef dans sa poche.
— Vous chercherez encore ; je vous répète qu'il me la faut avant demain. »
Pendant qu'elle s'éloignait, le général dit très haut, pour qu'elle pût entendre: «Oh!
ces imaginations de femmes. .. La duchesse n'at-elle pas rêvé, cette nuit, qu'on avait trouvé son fils noyé dans cet ancien pavillon de musique appelé le Fantôme, je ne sais pourquoi, et où il n'y a jamais eu une goutte d'eau ! » Il fit signe à Delcrous de se rapprocher, et désignant de sa canne le petit bâtiment en briques rouges masqué par la verdure : « Vous savez qu'il est là, et qu'il faut que l'autopsie soit faite dans la soirée. Je veux une prompte mise en bière ; la mère deviendrait folle, si elle le voyait ainsi. . . Ah ! mon cher Delcrous, j'ai assisté dans ma vie de soldat à des tueries atroces, mais quand j'ai vu ce qu'on me rapportait de mon garçon, de ce joli blondin, à cette place même où il jouait il n'y a pas huit jours... »
Il s'arrêta devant la vision rayonnante de Charley, encore si présente à tous qu'ils se figuraient entendre son rire, ses cris sur la pelouse... « Play... » dans le bourdonnement des abeilles autour des troènes. Après un long
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silence, le magistrat parla le premier, toujours à voix basse : « C'est convenu, mon général. Les médecins seront ici avant la nuit ; mais à moins que leur avis ne change, je crois qu'ils déclareront l'autopsie inutile, pensant comme moi que le prince a été foudroyé par une congestion.
— Je suis d'un avis absolument contraire, dit le duc d'Alcantara sans qu'un pli de sa blême figure eût remué... Mais avant toutes choses, je désirerais vous adresser une question... Comment, dans cette sinistre affaire, vous êtes-vous trouvé chargé des premières constatations ? »
Delcrous se troubla légèrement : « Par la bonne raison, monsieur le duc, que notre juge d'instruction est en congé de santé, que le procureur de la République fait son voyage de noces...
— Et vous, ne songez- vous pas à préparer le vôtre ?
— Mon voyage de noces, moil... fit le magistrat très surpris de voir ses projets déjà connus, et en si haut lieu.
— N'est-il pas question pour vous d'épouser une cousine des Fénigan, divorcée, jolie fille, jolie fortune ? »
Du banc où ils étaient assis, ils voyaient s'étager sur la colline en face le pavillon des Uzelles et la longue charmille aboutissant à la façade principale. Si avisé et discret qu'il fût, le magistrat n'osa pas renier ses espérances devant ces pierres et ces arbres qui lui étaient des confidents et des témoins ; il avoua que sans doute des détails restaient à fixer, mais que cette union lui paraissait décidée en principe.
« Alors, mon cher... la voix du général prit ainsi que ses yeux atones une intensité de vie pénétrante et vibrante. . . il est de toute nécessité que vous passiez à un de vos collègues l'instruction de l'affaire, parce que mon fils a été victime d'un assassinat et que l'assassin n'est autre que votre futur parent et allié, Richard Fénigan. »
Delcrous s'était levé d'un élan d'indignation presque naturel : « Que dites-vous là, monsieur le duc ?
— Rien que je ne puisse prouver. . . Maître Jean, voulez-vous, je vous prie, faire lire à monsieur... »
Les doigts effarés et tremblants du professeur tiraient d'une serviette en maroquin étalée sur
ses genoux et mettaient devant les yeux de Delcrous ces pauvres lettres en délire où Richard, furieux de ne trouver jamais personne en face de lui, répétait sur tous les tons, avec toutes les variantes : « Il ne veut pas se battre, eh bien ! je le tuerai, je le tuerai. » Sur un signe du général, maître Jean ajouta de sa voix malade qu'on entendait à peine : « Et ces menaces, on ne s'est pas contenté de les écrire. Par deux fois, M. Fénigan, parlant à ma personne, les a proférées, jurant d'attendre le prince à un carrefour du bois, et de lui mettre sa jolie figure en bouillie à coups de talon de bottes, comme il avait fait de son médaillon.
— Qu'en pensez-vous, mon cher? demanda le général.
— J'avoue, répondit Delcrous, que mes soupçons, tout d'abord, sont allés de ce côté. Mais il y a des impossibilités flagrantes. Le retour du mari, si brusque il est vrai, n'est que de ce matin, et le crime date de plusieurs jours. Sans quoi la vermine de la forêt... »
Il n'osait achever sa phrase devant le père, qui reprit avec le plus grand calme : « L'assassin n'a peut-être pas fait le coup lui-même...
pourtant ses menaces à la jolie figure qui l'offusquait ont été trop bien réalisées dans le sens de sa jalousie, de sa rage, pour qu'il ne s'en soit mêlé. Croyez-moi, Delcrous, je ne sais pas comment cette horrible chose s'est faite, mais j'y reconnais l'empreinte de la passion, sa griffe... C'est Richard, je vous dis que c'est lui... Et si vous le laissez vous passer par mailles, si vous ne le faites pas empoigner, et vivement, on vous accusera de ménager votre famille et vous pourrez le payer cher. »
Delcrous tressaillit : «• Oh ! monsieur le duc. . .
— C'est bien simple. Télégraphiez à Versailles pour avoir un suppléant. »
Le magistrat, qui pesait ses chances, médita quelques secondes, puis, le geste emphatique : « Mon général, c'est ici un cas de conscience; je vous demande jusqu'à la nuit pour me décider. »
Tandis que ce lugubre débat s'agite sous les ombrages de Grosbourg, de l'autre bord de la rivière, sur les pentes découvertes où le verger des Fénigan étale ses espaliers tout bourdonnants de guêpes, ses treilles en arceaux, ses allées bordées d'arbres fruitiers rabougris et menus comme des arbres chinois, Richard se promène avec sa mère, attendrissante pour la façon dont elle abrite d'une ombrelle anxieuse ainsi qu'un petit enfant porté à bras le robuste boucanier qui marche et cause à côté d'elle. Lydie est restée au salon pour recevoir ; car le lundi est le jour des dames Fénigan, et le drame de la matinée leur vaut un surcroît de visites,
curieuses de détails, curieuses surtout du visage et des attitudes, de la jeune femme devant la catastrophe.
Malgré son trouble, malgré le désir d'être près de son mari, Lydie a compris qu'elle devait à la sécurité de Richard, à la dignité de leur maison, de braver la malveillante intrusion de tous ces gens. Que sera ce léger sacrifice d'amour-propre à côté de ce qu'il a osé pour elle? Et pendant que les coups de timbre se précipitent à la grille du château, la mère, qui du fond du verger reconnaît ses visiteurs, les signale à son fils à mesure : « Ça, le break de Château-Frayé... ça, les petites juives de Mérogis... Décidément, ta femme a bien fait de les recevoir, mon cher enfant. . . Si on l'avait vue se soustraire aux visites aujourd'hui, Dieu sait ce que tout ce monde aurait dit et supposé.
— Qu'est-ce qu'on pourrait donc croire? »
lui demande Richard tout bas. Pour être plus seuls, ils se sont réfugiés dans la dernière allée, entre des planches d'oeillets et de juliennes aux nuances multiples, aux odeurs de poivre et d'encens.
« Est-ce qu'on sait? répond-elle... Que cette
mort du prince affecte beaucoup Lydie, qu'elle se cache pour n'eu rien laisser voir. . . Le monde est si mauvais ! »
Richard respire, soulagé, comme s'il s'attendait à des suppositions autrement terribles. La mère continue : « Si cruelle et prématurée que soit cette fin dévie, croire qu'elle ait pu causer une larme à notre chérie, ce serait ne pas connaître sa nature fière... D'abord, elle ne l'a jamais aimé, ce Charlexis... et tant de lâcheté, de férocité avait fini par lui inspirer de la haine, un besoin de vengeance... Je me la rappelle a Quiberon, dans son délire, j'entendais jusqu'à des menaces de mort. . .
— Tais-toi. . . tais-toi, » murmure le fils vivement, devant un garçon jardinier qui passe portant des châssis de verre ; et quand le garçon est loin : « Savais-tu » demande Richard à sa mère avec un peu de gêne, que le... l'autre... enfin Charley . . . savais-tu qu'il rôdait depuis quelque temps par ici?
— Je l'ai appris ce matin ; ta femme l'ignorait aussi... Du moins, elle me l'a affirmé, et je ne doute jamais de sa parole; je la connais trop bien, maintenant. »
Richard s'arrête au milieu de l'allée , très ému : « Puisque tu la connais, pourrais-tu me dire ce que signifient ce trouble, cette contrainte devant moi depuis mon arrivée? Je sens qu'un aveu lui pèse qu'elle n'ose me faire. J'avais pensé un instant que cette apparition sous bois, hideuse et grouillante...
— Mais elle n'a rien vu.
— Oui, je sais, aussi je cherche ailleurs...
Oh ! n'aie pas peur, ce ne sont pas mes papillons noirs qui me poursuivent. . . je suis guéri, et pour toujours... Seulement ce Charlexis, double et compliqué comme son nom, avait une âme infernale, et je me demande si, furieux de voir Lydie lui échapper, il n'aurait pas essayé de la ressaisir par quelque scélératesse. Suppose qu'il ait gardé des lettres, un portrait trop intime, et qu'en mon absence il s'en soit servi comme d'une amorce, d'une menace pour obtenir un rendez-vous d'abord. .
— Ahl mon Dieu, c'est vrai, tu me rappelles... » M me Fénigan est interrompue par deux violents coups de cloche venus de la cour intérieure. « Lydie m'envoie chercher, je parie. Le salon doit être bondé.. . » Elle comprend le
geste de son fils. «... Mais avant, que je te finisse mon histoire. . . Donc, vendredi dernier, jour de marché à Corbeil, j'emmène Lydie qui depuis ton départ n'était pas sortie...»
La mère avance prudemment dans ce récit de la rencontre du prince chez le bijoutier, insiste sur la pâleur de la jeune femme sortant du magasin, ce saisissement qui prouve bien l'inattendu de l'aventure; et craignant toujours quelque explosion du pauvre jaloux : « Si Lydie ne t'a pas parlé de cela dans ses lettres, c'est que je l'en ai suppliée... Tu m'entends, mon fils. Il ne faut pas lui en vouloir , c'est moi, c'est moi seule... »
Mais Richard ne doute pas une minute de la véracité de sa mère, de l'honnêteté de sa femme. Il se rappelle seulement la scène effroyable et si différente dont fut témoin ce même verger, il y a quelques mois à peine. Que de choses depuis lors, quelle métamorphose de tous leurs sentiments! Gravement* il a pris les vieilles chères mains maternelles gantées pour le jardin, les appuie sur ses lèvres avec ferveur : « N'aie pas peur, mère aimée. Désormais, j'ai foi en Lydie comme en toi-même. . . mais ce que tu me
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racontes confirme toutes mes appréhensions.
Je sais maintenant, je devine...
— Quoi? qu'y a-t-il? qu'est-ce que tu supposes?... Tu me fais peur vraiment. »
Encore un coup de cloche, et presque aussitôt un domestique qui vient chercher M me Fénigan. C'est bien ce qu'elle pensait, sa présence au salon devenue indispensable. Et sur un ton faussement joyeux, car l'anxiété de ses enfants commence à la poigner à son tour, elle jette à Richard en s'en allant : « Je vais t' envoyer ta femme ; tâche de la confesser. »
Les coudes appuyés au petit mur bas, crête de briques, qui sépare le verger d'un vaste champ d'avoine en pente vers la Seine, longtemps Richard songe, immobile... Confesser Lydie, à quoi bon? Sa conviction est faite... Entre elle et l'ancien amant, quelque lien subsistait, offensant, déshonorant. Ainsi s'expliquaient les rôderies autour du parc, la rencontre à Corbeil. Prise, traquée entre l'audace de ce misérable et le prochain retour de son mari, bravement elle était venue à un dernier rendezvous pour ravoir à tout prix le gage, lettre ou portrait, resté en des mains scélérates. La,
38a LA PETITE PAROISSE
devant des conditions trop infâmes, la pauvre fille s'était vengée, défendue, et comme un soir à Quiberon, mais d'une arme plus sûre, et non plus contre elle-même cette fois... L'homme mort, l'indignation tombée, elle restait stupéfaite, épouvantée de son crime, avec le besoin si humain d'avouer, surtout au mari, seul capable de l'excuser, de la comprendre.
Voilà pourquoi elle se serrait contre lui, les yeux dans les siens, comme pour lui dire :
<( J'ai peur, j'ai honte... cache-moi, sauvemoi. »
Que faire? Comment accueillir ce terrible aveu, autrement qu'en ouvrant son cœur et ses bras tout grands? N'était-il pas responsable, lui aussi? Ne lui avait-il pas dit, et combien de fois, et de quel accent désespéré : « Tant que cet homme vivra, nous ne pourrons être heureux. . . toujours je songerai qu'il t'a eue, toujours je craindrai qu'il te possède encore. » Pouvait-il en vouloir à sa femme de les avoir enfin délivrés? Et si, en ce moment même, il se sentait l'âme élargie, soulevée d'une incompréhensible allégresse, si ces houles frissonnantes de blé noir et de folle avoine, ce tournant de rivière en-
flammée au fond de l'immense plaine, et ce ciel, et ces arbres, si tout cet horizon familier l'éblouissait comme jamais, ne le devait-il pas au sentiment d'être seul maintenant à désirer, à posséder cette adorable créature...
Des pas furtifs et rapides, le frôlement d'une robe de mousseline. Elle est à son côté, haletante et si pâle... « Delcrous est là, murmure-t-elle à Richard, sans le regarder, accoudée au petit mur près de lui. . . Tout est changé, paraît-il, on croit à un crime, à présent... une piste nouvelle... » Oh ! ces pauvres lèvres blanches qui s'efforcent de sourire en parlant, s'ils avaient été seuls dans le jardin, comme il leur eût vite rendu la couleur et la vie ; mais» on entend des râteaux qui crient dans toutes les allées, les arrosoirs sonnent sur la pierre des margelles.
«Quelle piste?... sait-on?... demande Richard d'un air indifférent qui cherche à la rassurer.
— Non, le juge ne veut rien dire. J'ai laissé tout le salon empressé et curieux autour de lui.
— Que nous importe, après tout? » dit Richard avec une tendre véhémence. Et prenant
sous la légère mousseline un bras jeune et rond qu'il presse contre le sien : « On est si bien ici... »
Autour d'eux, à mesure que descend le soleil, s'évapore l'encens des giroflées, jaunes, pourpres, mauves ; les œillets embaument avec frénésie, et dans cette réverbération d'odeurs et de couleurs violentes, des nuées de papillons microscopiques cherchant la fraîcheur des arrosages, tourbillonnent au ras des fleurs en étincelles bleues. « Oh ! oui, on est bien, » soupire Lydie posant sa tête sur l'épaule de son mari avec une coquetterie enfantine, mais le cœur cruellement angoissé. Elle se demande, surprise de le voir si calme devant tout ce qui les menace : (( Qu'espère-t-il ? où prend-il son courage ?. . . Encore si on était sûr de ne pas se quitter, de souffrir et d'expier ensemble... Ah! pauvre cher ami I » Richard, lui, délivré par la mort de Charley du poids qui si longtemps lui a étreint le cœur, savoure la beauté rayonnante de sa femme comme il s'enivre de la splendeur du ciel et de l'horizon ; mais l'angoisse des beaux yeux gris posés sur lui le gêne, le désole": « Oh I ne soupire plus comme cela... Voyons, Lydie, qu'as-
lu?... Pendant que nous ne sommes que nous deux, tout seuls, tout près...
— Pas assez seuls, mon Richard, pas assez près pour ce que nous avons a nous dire.
— Où, alors? Quand veux-tu ? Ce soir, cette nuit?
— Oui, cette nuit... on se dira tout. »
Leurs souffles, leurs mains se cherchent, se
brûlent. Et Richard, doucement : « Tu n'as donc pas peur que je sois méchant comme l'autre fois, la nuit de mon départ, tu te souviens ? t
— Je n'ai plus peur de ça, dit-elle avec assurance.
— Pourquoi ? »
Elle s'est redressée, d'une détente : « Parce qu'il y a maintenant entre nous une chose... »
Il feint de n'avoir pas compris, demande tout bas : « Quelle chose ? »
Ils se regardent, frissonnants, comme pris du même accès de fièvre, brûlés du même désir.
Elle a derrière elle tout le ciel en feu qui nimbe ses cheveux fins; lui, les yeux éclaboussés par le rouge soleil qui agonise. Jamais ils ne se sont trouvés si beaux, jamais ils ne se sont voulu»
aussi ardemment. Et ce n'est pas cette lumière d'apothéose qui les transfigure, les fait nouveaux et superbes l'un pour l'autre. C'est la chose, la sinistre chose dont ils se soupçonnent tous les deux et qui, plus forte que la pitié et le pardon, seule aura le pouvoir de rendre la vie li leurs caresses et de tout leur faire oublier.
«Fénigan...Eh!Fénigan...»
La voix, autoritaire et coupante, venait du haut du verger. « C'est Delcrous, » dit la jeune femme avec ua sursaut d'épouvante. Richard gronda entre ses dents : « Qu'a-t-il donc à nous relancer jusqu'ici? » En même temps son geste, instinctif et protégeant, enveloppait Lydie et semblait dire : « Je suis là, ne crains rien. »
Elle, songeait, le voyant si tranquille : « Qu'il est brave ! comme je l'aime ! » Richard la trouvait bien touchante aussi, délicatement femme, avec ces peurs nerveuses qui les bouleversent» après l'action.
(( Excusez-moi, mon cher Fénigan, cria DeU crous en se rapprochant à petits pas rapides, je voudrais être à Corbeil avant le départ de mon greffier ; pourriez-vous me faire con-
duire ? » Fénigan répondit : « Rien de plus facile. » Et Lydie, bondissante de joie : « Je vais dire à Libert d'atteler. » Delcrous partait ; plus rien à craindre aujourd'hui. Le mari reprit, en riant : « Allons tous prévenir Libert. »
Pendant qu'ils remontaient le jardin, traversé de cris d'hirondelles et de longs rayons dorés en diagonale, le juge, qui marchait près de Fénigan, lui glissa dans l'oreille : « Faitesmoi donc un bout de conduite, rie A que nous deux ; j'ai quelques renseignements à vous demander. » Évidemment, il voulait le questionner sur Lydie ; c'était ia piste rapportée de Grosbourg. Richard dut faire appel à toute sa réserve de sang-froid, de fermeté.
« C'est convenu, » répondit-il sur le même ton mystérieux.
• Quand Lydie vit la calèche ouverte s'avancer dans la cour, où les voitures de la réception attendaient devant le paulownia, et Richard monter à côté du juge d'instruction, son délicieux visage se décolora, un instinct secret l'avertissant tout à coup qu'on lui enlevait son mari, qu'elle ne le reverrait pas de sitôt. Pourtant elle maîtrisa son émotion» et dit en souriant t
« Soyez gentils, messieurs, emmenez-moi; le temps de mettre un chapeau. »
Richard comprit la pression de bras significative du magistrat : « Ce n'est pas la peine, je ne vais que jusqu'à l'entrée du pays. » Il ajouta, penché vers elle avec un baiser du bout des doigts : « Rentre un peu au salon, tu rendras service à maman. » Par les fenêtres ouvertes du rez-de-chaussée s'envolait un gazouillis de voix de femmes, un papotage mondain très excité.
Debout en haut du perron, Lydie, avant d'entrer, vit les chevaux de la calèche franchir la porte en piaffant et son mari qui se retournait pour lui crier : « A tout à l'heure... »
Ce n'est pas sans déchirement — bien
qu'en parlant de lui l'image soit peut-être excessive — que Delcrous avait sacrifié les Uzelles à Grosbourg, et l'amour à l'avancement. Venu a pied le long de la Seine, à la moitié du pont sa perplexité durait encore ; et si le Chaperon- Rouge avait été là, nul doute que le sortilège de son rire, la force de la présence réelle eussent triomphé des désirs d'avancement rapide et du prestige des hautes influences. Mais livré à ses seuls instincts, le juge au tribunal
était incapable d'aller jusqu'aux Uzelles sans avoir pris le parti que lui conseillaient son ambition et sa sécheresse de cœur. Il ferait « son devoir de magistrat », et pour cela obtiendrait d'abord une causerie intime de son cher Fénigan avant l'interrogatoire définitif de l'instruction, de façon à contrôler les aveux du prévenu par les confidences de l'ami. Aussi, dès qu'ils furent hors du pays, les chevaux faisant sonner le sol battu de la grande route, le juge commença son enquête.
L'ami Fénigan devait comprendre le motif qui les avait empêchés d'emmener sa jeune femme ; comment parler devant elle de la mort du prince d'Olmutz, décidément violente et tragique, et non pas le simple accident affirmé par les médecins?
« Vous avez donc des preuves ? demanda Richard avidement. Et Delcrous, d'un mouvement de tête :
— Absolues. »
Le mari ne douta plus, cette fois. C'était bien de Lydie qu'il s'agissait. Mais quelle folie de croire qu'il allait livrer sa femme à ces justiciards, qu'il n'aimerait pas mieux cent fois se
livrer lui-même! Delcrous, quoique peu subtil, l'avait senti s'émouvoir sous son haie, et continua, ravi : « Une première preuve, et qui nous avait tout d'abord échappé... Comme la plupart des hommes à bonnes fortunes, les jeunes surtout, le prince gardait sur lui des lettres de femmes, portraits, souvenirs, qu'il montrait volontiers. Un petit porte-cartes en écaille, plein d'ex-voto de ce genre et bien connu de ses amis, ne le quittait jamais. Or, quand on l'a retrouvé, ses poches étaient vides ; c'est ce qui a dirigé et confirmé nos soupçons. »
Exactement le drame imaginé par Richard, Lydie voulant ravoir à tout prix le souvenir que Charley refusait de lui rendre. Pourtant il se contint et trouva la force d'objecter au magistrat dont les arguments le pressaient comme des tenailles : « Mais si les poches ont été fouillées à ce point, on l'a tué pour le voler, tout simplement.
— Non, puisqu'il avait encore son portemonnaie, sa montre, ses bagues. On n'en voulait qu'à ses lettres et à sa figure de joli coureur. C'est bien la forme du crime passionnel. »
Le mari ne répondait pas. Delcrous craignit
d'être allé trop loin et de ne pouvoir plus rien en obtenir; pour le reprendre, il essaya d'une diversion : « Savez-vous à quoi j'ai pensé, Richard? A une vengeance de femme... » Il le vit tressaillir, et croyant l'amorce bonne : « L'idée m'en est venue devant ce corps soigneusement étendu, donnant l'illusion de la vie, dans une posture et sous un abri habituels. Ne trouvezvous pas que cette installation de musée Grévin indique un raffinement, une coquetterie de vendetta tout à fait féminine? »
Richard comprit que sa femme était perdue et se jeta devant elle. « La vengeance n'a pas de sexe, mon cher, pas plus que la jalousie. Un mari trompé qui se venge peut mettre son crime en scène aussi subtilement que la femme la plus perverse.
— Alors vous ne verriez pas une main de femme là dedans?
— Je jurerais le contraire.
— Dame, vous vous y connaissez, » dit le juge secoué d'un gros rire qu'il croyait spirituel. Puis, brusquement, par une de ces voltcs qui font partie des malices de l'instruction, il demanda, confidentiel et sérieux : « Vous
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êtes, m'a-t-on assuré, de tempérament très jaloux?
— Très jaloux, en effet.
— Il paraît même que sous le coup de cette passion vous avez écrit des lettres d'une violence...
— Sait-on ce qu'on fait en de pareils transports!... »
Il y eut ici un de ces points d'orgue suivi de quelques mesures de silence, où les esprits s'apaisent, se reprennent. Sur la route, blanchissant à mesure que le ciel s'obscurcissait, des travailleurs qui rentraient, muets et las, tout le poids de la journée dans les. reins, passaient par deux, par trois, le bissac et la bêche à l'épaule. Un charretier, endormi au bercement des sonnailles, sautait de sa bête en sursaut pour laisser la place à la calèche, que suivait d'un œil d'envie le vagabond assis au bord d'un fossé, occupé à dérouler les bandes de linge de ses pieds tout saignants. Au bas des vignobles en pente, la Seine empourprée par le couchant faisait plus sombres les bois massés en face tout le long de la corniche. De loin en loin la chaîne sifflait sur la rivière, et d'en
haut la forêt lui répondait avec ses rossignols, une averse de notes amoureuses et joyeuses, des senteurs de muguets, qui traversaient la voiture au passage, évoquaient pour Richard l'image adorable de Lydie, pour Delcrous le rire aux dents étincelantes d'Elise. musique de mai, fraîcheurs odorantes des lisières, de quels fluides mystérieux vous enveloppez les âmes les plus revêches ! Le juge, très impressionné, aurait presque télégraphié à Versailles pour se faire suppléer à l'instruction ; mais cette faiblesse ne dura pas.
Tout à coup, vers l'entrée de Soisy, d'un petit chemin montant entre les vignes, surgit une longue silhouette, toute noire sur le blanc crayeux de la route. « Bonjour, monsieur Cérès, » cria Richard donnant l'ordre au cocher d'arrêter. Le premier mot du vicaire fut pour demander naïvement si le propriétaire de la Petite Paroisse était revenu, lui aussi. Richard répondit qu'il avait laissé M. Mérîvet à Marseille, mais pas pour longtemps. « Et vous-même, mon cher abbé, qui vous retient si tard sur les chemins ? Il y a donc de la misère à soulager par ici? » Le vieux prêtre essuya la sueur de ses
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cheveux blancs en couronne sous son chapeau à larges bords et dit très simplement : « Je viens de votre pêcherie, monsieur. . . Le père Georges, ce vieux mendiant que vous ayez recueilli, m'a fait appeler.
— Est-ce qu'il est toujours malade P
— Oh! il va mourir... Je lui porterai l'extrême-onction dans la soirée.
— Pauvre père Georges ! Lydie va avoir du chagrin. » Richard ajouta, comme la soutane s'enfonçait dans le crépuscule : « Tous les frais de sépulture à mon compte, je vous prie, monsieur l'abbé.
— Merci, brave cœur, » répondit la forte voix du prêtre déjà lointaine.
L'ombre des arbres se retirait des prairies.
Tout devenait noir, comme sous l'aile de la mort qui avait traversé le chemin. Pendant que le cocher allumait ses lanternes, Delcrous, ramené au drame de la matinée et à ses pièces d'information, demanda à l'ami Fénigan :
« Quand avez-vous donc quitté M. Mérivet?
— Je l'ai quitté hier matin... » Il se reprit très vite, songeant qu'il exposait sa femme : (( Mais non, qu'est-ce que je dis?... C'est avant-
LA PETITE PAROISSE 3g5
hier... enfin il y a deux jours. On n'imagine pas comme une nuit de voyage vous désheure. » «Il s'enferre, le malheureux, » pensa le magistrat; et par une sorte de pitié, peut-être un dilettantisme professionnel, il s'efforçait, trouvant la partie trop facile, de lui ouvrir les yeux sur son imprudence : « Pourtant, ce matin, quand nous nous sommes rencontrés sous bois, yous m'avez dit que vous arriviez seulement.
Il fallait qu'il en fût ainsi, car on ne peut admettre que depuis deux jours vous rôdiez dans le pays, sans rentrer une fois chez vous.
— C'est évident, » murmura Richard volontairement ahuri. Cette fois, le juge se dit : « Il fait la bête. . . » Et après un instant de réflexion : « Voyons, Fénigan, ceci tout à fait entre nous, vous savez que malheureusement les relations du prince d'Olmûtz et d'une personne qui vous est chère ont été très connues dans le pays?
— Je le sais, répondit Richard impassible.
— Eh bien, vous ne vous êtes pas dit qu'en trouvant le cadavre du prince presque à votre porte, la justice songerait d'abord à une vengeance venue sinon de vous, du moins de chez vous ?
3qG la petite paroisse
— Je n'ai pas eu cette idée parce que c'était une supposition vraiment trop facile, et qu'il était peut-être plus adroit de penser que, tué ailleurs, le prince avait été transporté à cette place dans un but très compréhensible. »
Delcrous, à son tour, se sentit dépassé, et tout haut, les yeux bien francs : « Voilà qui est sagement raisonné. Je veux cependant vous poser encore une question à laquelle vous êtes libre de ne pas répondre. Jaloux comme on vous sait, je vous suppose arrivant chez vous mystérieusement par la grille du bois, et vous trouvant face à face avec le jeune prince sortant de votre parc au petit jour, que se serait-il passé? Ne croyez-vous pas que...
— Que je l'aurais tué?... Si, parfaitement; et avec autorisation de la loi, encore.
— Mais, malheureux, jamais de la vie!... La loi, oui, je veux bien . mais seulement dans le cas de flagrant délit.
— Mon cher Delcrous, pour une imagination de jaloux, il y a toujours flagrant délit »
Ces mots furent jetés avec une véhémence qui fit bondir le magistrat sur les coussins de la calèche et lui sembla l'aveu le plus décisif
qu'il pût obtenir de ces confidences amicales. A présent la parole était au juge d'instruction. Le mari, lui, très inquiet, se demandait : « Que va-t-il faire? Qu'a-t-il à me dire pour m'avoir amené jusqu'ici ? »
On entrait en effet dans Corbeil, comme les premiers réverbères tremblotaient sur la Seine dans les derniers reflets du couchant. Un peu de fumée noire haletait encore aux cheminées géantes des minoteries, des papeteries, dont on rencontrait les ouvriers par bandes silencieuses le long des trottoirs, portant tous, hommes et femmes, de sinistres paniers en paille couleur de suie, sans doute à cause des émanations de l'usine. A part cette sortie de troupeaux las, personne dans la rue Notre-Dame, ni sur la place Galignani, étroite et sombre, où se dressait, dans un coin, adossé aux toits enfarinés et comme poudrés de neige du grand moulin sur l'Essonne, le vieux Palais de Justice communiquant avec la maison d'arrêt.
« La voiture du président est encore là, » dit Delcrous voyant les deux ventaux du portail ouverts ; et comme le cocher hésitait, il lui cria : « Entrez, entrez donc. . . »
Dans la cour vaguement éclairée d'un reste de jour et de deux anciens réverbères, il descendit le premier et pria Richard de le suivre jusqu'à son cabinet: ((Pour une communication urgente, » ronchonna- t-il, la voix changée, très dure. Richard, sans répondre, entra à sa suite dans une grande pièce au fond du couloir, où une lampe à demi baissée attendait sur un bureau à cylindre. De grands coups sourds venus du moulin et de sa machine hydraulique rythmaient le silence de l'endroit. Delcrous remonta la lampe, sonna son greffier qui travaillait dans la pièce à côté. Pendant qu'ils gribouillaient et chuchotaient, « mandat de dépôt, secret obligatoire », Richard, par une haute fenêtre ouverte et grillagée, regardait dans une autre petite cour, au-dessus d'une porte jaune, ces mots qu'il déchiffrait avec peine au jour tombant : Maison d'arrêt cellulaire... Oh! la porte livide et basse ; et comme elle symbolisait bien la misère enfermée là, cette chauve -souris tournoyant dans l'étouffement de quatre hautes murailles noires, par la lourde soirée d'été.
(( Mon cher monsieur Fénigan... à la voix cinglante du juge, Richard se retourna vers le
bureau... vous me voyez navré. Je suis obligé de vous garder à la disposition de la justice. »
Richard Fénigan prit un air atterré, mais il devait s'attendre à quelque surprise de ce genre, puisque en descendant de voiture il avait glissé au cocher Libert impassible sur son siège ce petit mot pour Lydie : « Pars vite... N'importe où tu seras, je serai avant huit jours. »
4oo LA PETITE PAROISSE
Laissant la voiture de Richard continuer sa route, l'abbé Cérès traversa la rue de Soisy où, de chaque seuil, s'échappaient des pétillements de bois vert avec une forte odeur de soupe à l'oignon, et vint sonner à la porte de l'orphelinat.
(( Notre chère mère supérieure est toujours bien souffrante, lui fut-il répondu au guichet de la tourière ; mais si monsieur l'abbé désire voir sœur Martha, elle est justement dans la première cour. »
L'Irlandaise, après qui sautillait et gaminait une grappe de fillettes de toutes tailles, secoua sa jupe à deux mains pour accourir au-devant
LA PETITE PAROISSE 4oi
du vieux prêtre, tout essoufflée encore de sa bonne partie. Dès les premiers mots du vicaire , lefc grandes ailes de la cornette, si blanches sur lé noir de la cour, eurent un battement d'heureuse surprise : «Venez par ici, monsieur l'abbé, personne ne saurait vous renseigner mieux que moi. )) Et dans le parloir doucement éclairé et parfumé par le reposoir de roses blanches, dressé à l'occasion du mois de Marie devant la statue de la Vierge au long chapelet tombant, sœur Martha, d'un de ses brusques mouvements de frère ignorantin, prit aux rayons de la bibliothèque un long registre à dos vert, et l'ayant rapidement feuilleté :
« Voici la date exacte de l'entrée de notre petite Lydie à l'orphelinat... 28 octobre 1860, Bientôt vingt-neuf ans, la première année de mon noviciat, et voilà pourquoi sans doute j'ai présents à l'esprit les moindres détails de cette adoption. . . Huit heures, la prière du soir. Marie de Béthanie, notre sœur tourière, la même qui vient de vous ouvrir, s'approche de M IIe de Bouron avec des gestes effarés. Elle venait de ramasser, devant son guichet, une fillette de dix-huit mois, deux ans, endormie, à moitié nue
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dans une couverture sur laquelle était piqué, comme un grand papillon, un papier blanc avec ce nom d'une grosse écriture maladroite : Lydia.
— Tout à fait cela, » répétait le vicaire penché sur Tin-folio. L'Irlandaise demanda, rayonnante : « Vous avez donc retrouvé sa famille ? J'en étais sûre... Des gens du pays, n'est-ce pas?
— Non, ma sœur.
— Grande noblesse, sûrement?
— Oh ! bien loin de là.
— Pourtant, je me rappelle, insista la religieuse... sur la couverture, une grande couverture de cheval , étaient imprimées une couronne et des armes parlantes. De cela aussi notre registre fait mention, voyez.
— Une couverture volée, je crains bien, »
dit le desservant de la Petite Paroisse avec un bon sourire. L'Irlandaise cria d'indignation: <( Volée ! mais d'où sort-elle donc, la malheureuse enfant?»
Le vicaire s'excusa de ne pouvoir révéler qu'à M me Richard elle-même le mystère de sa naissance. Engagement pris avec un vieux
LA PETITE PAilOISSE 4oj?
grand-père qui, tout près de la mort, voulaij revoir sa petite Lydie. « Si je suis venu ici tout d'abord, ma sœur, c'est pour vérifier certains détails, certaines dates d'un récit bien confus-, balbutié par une bouche sans dents, que.défor r maient l'âge et la maladie, mais qui cependant a dit vrai, je le vois. » Il se levait. La sœur fit comme lui, sans insister, approuvant d'autant plus cette réserve, disait-elle, que tout le mondç chez les Fénigan comme à l'orphelinat gardait l'illusion d'une haute naissance pour la jeune femme.
« Qu'il s'en faut donc, pécaïre! » accentua le desservant, de son rude parler ariégeois...
N Très tard dans la soirée, il suivait les bergeç de la Seine .avec Lydie, experte en ces étroits chemins d'herbe tant de fois parcourus, quan$ elle accompagnait son mari pour jeter ou lever les verveux de leur pêche. Enveloppée d'up grand voile de blonde, elle précédait le prêtre, lui signalait un trou de terrier, l'anneau d'ât r tache d'une barque, car il n'avançait qu'eç hésitant, les mains chargées du viatique. Malgré la nuit claire, un épais brouillard irçon?. tant de l'eau confondait les deux rives, et par
4o4 LA PETITE PAROISSE
nappes légères s'étalait jusqu'à mi-hauteur du coteau. Comme ils approchaient du petit port, où les bateaux de Richard étaient amarrés , ils virent une lumière aux ais mal joints de la baraque. En même temps une ombre grêle se précipitait au-devant d'eux.
« C'est vous, mère Lucriot?
— Oui, monsieur l'abbé; mais vous nous apportez le bon Dieu bien tard. Le père Georges a cessé de vivre. »
S'agitant au milieu de la brume, avec des gestes de marionnette derrière un papier huilé, la petite ombre mimait et racontait les suprêmes moments du pauvre vieux... Tout le soir il avait marmonné des choses incompréhensibles, guetté la porte de ses yeux de chat. Puis à l'entrée du médecin, dressé sur son ht et ne voyant point paraître ce qu'il attendait, il était retombé, la bouche ouverte, sans plus souffler. Heureusement, la mère Lucriot avait une bouteille d'eau bénite, et depuis une heure elle faisait la veillée près du mort.
« Merci, ma bonne, dit le vicaire... Maintenant attendez ici... je vous appellerai. »
Doucement, il poussa devant lui Lydie toute
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tremblante. Dans un fouillis humide d'avirons, de crocs, de filets, de fiches, de cannes à pêche, deux chandeliers d'argent sur une caisse couverte d'un blanc napperon préparé pour le viatique faisaient un coin de lumière et de netteté au chevet mortuaire. Les mains, les bras; tout le corps du vieux besacier se perdait à partir du cou dans l'ombre informe avec les hardes dont le grabat était chargé ; seule, la tête émergeait, tranquille et superbe, non plus vineuse et vultuée, mais d'un blanc de cire où se figeaient les traits nettoyés des grimaces et des rides. La barbe elle-même, démêlée, débroussaillée, s'étalait majestueuse et faisait penser à un vieux roi Lear de grande route, foudroyé en attendant sa Cordélia.
D'abord suffoquée par cette indéfinissable odeur de fourmi qu'exhalent les vêtements et les taudis de vraie misère, Y odeur de pauvre, Lydie fut tout de suite saisie par la beauté, la grandeur de cette effigie de vieux mendiant ; et devant la mort niveleuse, la honte qui l'écrasait depuis ce soir, depuis qu'elle se savait la petite-fille de ce coureur de routes, faisait place à une pitié tendre et respectueuse.* Le prêtre
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l'avait entraînée presque malgré elle, révoltée, furieuse, prête à protester contre l'origine infamante, à crier à ce vieillard : « Vous mentez... » Maintenant, penchée sur la pauvre figure qui, peut-être, lui reflétait quelque ressemblance, des larmes gonflaient ses yeux à la pensée de cette vie de dévouement et de misère que Cérès venait de lui raconter.
... La route de Corbeil, un soir d'automne.
Une roulotte qui passe, chargée de ces bohémiens marchands de vannerie, affûteurs de faulx, jetetirs de sorts. Le pain qui manque, les roues qui grincent faute de graisse. Et voilà qu'à l'entrée de Soisy le bel orphelinat aux toitures neuves, aux rideaux clairs, donne à ces roulottiers l'idée de laisser là un de leurs petits brame-la-faim, le plus jeune, la fillette toute mignonne, tout angélique, que l'on dépose, au jour failli, sous le porche haussé d'une croix. La mère a pleuré, le premier soir, mais au milieu de tant d'autres à nourrir elle a trouvé que celle-ci au moins serait sauvée de la détresse. L'affaire de quelques tours de roues et personne dans la caravane ne pense plus à la gosseline, personne hormis le vieux grand-père resté
seul à mendier son pain autour du couvent de Soisy, pour voir si Ton accueillerait l'enfant abandonnée, et qui, pendant trente ans, jusqu'à sa mort, n'a plus bougé du pays, regardant passer, grandir, devenir jeune fille, jeune femme, la jolie petite bohémienne, sans qu'il ait une fois trahi le secret de son humiliante paternité.
Et Lydie se rappelle... Les jeudis de promenade, le vieux mendiant suit de loin les orphelines sur la route brûlante. « Lydie, ton pauvre I... » crient les petites. « Lydie, ton amoureux ! ... » chuchotent les grandes. Toutes montrent en riant le vagabond au crâne chauve traversé d'une grosse veine bleue que le soleil tuméfie... D'autres jours, le sol est inondé, de grands coups de vent éparpillent la pluie d'automne, tendent sur l'horizon l'immense filet gris aux mailles frissonnantes et serrées, entre lesquelles apparaît, assise sur une borne, la silhouette du père Georges levant vers le parloir de l'orphelinat sa barbe et ses yeux ruisselants... Et ce matin de l'hiver dernier, pendant sa convalescence au couvent, quand sous ses fenêtres on ramassait le vieux pauvre enfoui
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dans la neige où il avait dormi toute la nuit. . . Et cet autre matin d'il y a deux ans, sinistre celui-là, malgré le clair soleil de juillet, lorsque Lydie s'évadant par la grille de la forêt a vu le père Georges se dresser tout à coup en travers de son chemin, en travers de sa fuite, comme s'il devinait sa folie et tentait de s'y opposer. Oh ! oui, il savait que son enfant lui échappait, peut-être à jamais perdue, et le sanglot désespéré qu'il lui jetait en adieu aurait dû prévenir Lydie du dévouement héroïque et tendre qui battait sous cet amas de guenilles. . . Pauvre père Georges ! Dire qu'après tant de souffrances, cette joie suprême de voir et d'embrasser son enfant une fois, rien qu'une fois, ce désir de son dernier souffle n'avait pu se réaliser. Elle était venue trop tard, sa Cordélia, et devant l'ancêtre couché pour toujours, se demandait comment, de quel prix reconnaître tant de renoncement et d'amour.
((Fermez-lui les yeux, madame, c'est tout ce qu'il désirait de vous. »
Elle tressaillit à ces paroles du prêtre, et penchée vers le front du mort, déjà froid et durci comme un galet, elle y mit la caresse de ses
lèvres, rabattit les paupières inertes sur le regard vitreux, parti au loin. « C'est aussi tout ce que je pouvais lui donner, » murmura-t-elle ; puis s'adressant au vicaire : « Je vous en prie, monsieur Cérès, ne me croyez pas la femme orgueilleuse et sans cœur que je vais vous paraître en vous demandant de garder entre nous, tout à fait entre nous, <ce qui se passe ici ce soir;
— J'allais vous le proposer, dit le prêtre froidement. Je me rends compte des considérations de famille... »
Mais elle l'interrompit :
« Non; vous ne savez pas... vous ne pouvez pas savoir. Les considérations dont vous me parlez ne nrauraient pas empêchée d'avouer ma naissance, et de faire au vieux grand-père des funérailles dignes de son courage, marchant moi-même en tête du convoi. Je lui devais bien cela... Mais des circonstances terribles, imprévues... On vient d'arrêter mon mari, monsieur Cérès... ce soir même; pour l'affaire du prince d'Olmûtz. . . Il y a eu mort violente, et c'est Richard qu'on accuse. Ceci vous explique le trouble où nous étions tous au château et com-
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ment ma sortie a pu passer inaperçue. Quand vous êtes arrivé, nous venions d'apprendre la nouvelle ; vous vous figurez la stupeur, la désolation de ma belle-mère. Son fils prévenu d'assassinat, un Fénigan en prison. . . Et pour moi, paraît-il, à cause de sa femme I . . . Elle ne m'accuse pas, la malheureuse mère, mais je la devine. Et voyez-vous qu'à tous ses justes griefs vienne s'ajouter celui de mon origine, cette tare que j'apporte au nom des Fénigan, devenus par moi les alliés du père Georges. Non, je n'aurais pas le courage de leur apprendre, pas plus à elle qu'à son fils... Même pour l'opinion publique et la conviction du juge, si l'on savait que Richard a pris sa femme dans une roulotte, dans une famille d'errants, diseurs de bonne aventure, la physionomie de mon mari y perdrait de son intégrité, par une apparence déclassée, déchue, qui pourrait le compromettre davantage. »
L'abbé Cérès, dont les traits énergiques et mobiles faisaient tous les sentiments visibles, stupéfait d'abord, puis ému devant les aveux de la jeune femme, lui prit les mains d'un geste familier et bon :
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« Vous avez cent fois raison, ma chère enfant ; mais soyez tranquille, c'est ici comme un secret de confession. Personne ne vous a vue entrer que cette mère Lucriot dont je réponds ; du reste on vous savait bonne pour les pauvres, et particulièrement pour celui-ci. Votre présence dans la cabane où vous l'abritiez paraîtrait toute naturelle, puisque votre mari lui-mêmes'est chargé des frais de sépulture. » Et comme Lydie s'étonnait, il lui dit sa rencontre sur la route avec Richard et le juge d'instruction.
« Cher ami... » soupira-t-elle, attendrie jus qu'aux larmes de ce qu'au milieu de son drame, en plein débat vital, il eût pensé au pauvre de Lydie. Le prêtre continua : « Je compte que l'enterrement aura lieu demain, très digne mais très simple. Je vous demande d'être d'intention avec moi, ainsi que dimanche prochain, à la messe de la Petite Paroisse, qui sera une messe de mort dont nous deux seuls connaîtrons le destinataire. Au cimetière de Draveil, nous ne le mettrons pas au coin des pauvres. Puisque j'y suis autorisé par M. Richard, je vais acheter un petit terrain, le plus près possible de la grande route où ce nomade a toujours vécu, et
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commander une large pierre noire sur laquelle seront gravées les deux dates de sa mort et de sa naissance, avec le nom que j'ai trouvé dans le carnet que voici. »
Il prit au chevet du lit et passa à la jeune femme un petit cahier, moisi, crasseux, tout imprégné de la terrible odeur , ce qu'on appelle un certificat d'identité, où se lisait, parmi les timbres de mairies et des empreintes de doigts sales :
Georges Mendelsohn, dit père Georges.
Rougegoutte (Alsace), 1802.
C'était tout ce qu'on avait trouvé sur lui, ce livret, et la clef dé son cabane, comme il disait, une énorme clef qu'il portait au cou, à même lapeau; précieusement attachée d'une chaînette. Le pauvre homme était si vieux, si malade, sa mémoire tellement incertaine pour tout ce qui ne regardait pas la bedide, que le prêtre n'avait rien pu savoir d'exact sur son pays, son nom, sa famille. L'univers pour lui commençait et finissait à Lydia ; le resté en poussière ou brouillard de grand chemin; Pourtant, comme le cer-
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tificat datait de son arrivée dans Soisy, avant l'affaiblissement de la maladie et de l'âge, cette date de 1802 et ce nom de Mendelsohn pouvaient bien être véridiques.
a Un nom illustre dans les arts, n'est-ce pas, madame ? » demanda le vicaire, sans doute pour atténuer la blessure d'orgueil dont il la supposait plus atteinte qu'elle ne voulait le paraître. Elle approuva doucement et silencieusement, droite et sérieuse, à la main son petit livret de misère, où ce grand nom qui pouvait bien être le siei* contrastait sur la page souillée et froissée, comme toute son élégante personne sur le sol boueux de la baraque, entre les murs noircis et goudronnés. . Le long sifflet d'un remorqueur, qui demandait l'écluse, tira Lydie de son rêve. La flamme des bougies s'enfumait; de grandes ombres passaient sur la pâleur mate du mort, pendant que le prêtre priait à genoux devant le grabat. Elle ne se sentit pas le courage d'en faire autant. Trop de choses grondaient en elle, plus agitée que vraiment émue, elle avait surtout besoin de se recueillir, de se reprendre. Un dernier regard à son pauvre, dont le sommeil profond lui fit envie, elle était dehors. ..
<( Madame veut-elle que je la raccompagne?
chuchota la femme Lucriot, assoupie, la tête dans ses jupes, à l'arrière d'un bachot.
— Merci... » et Lydie s'enfonça, avec la hâte d'être seule, dans le brouillard plus épais, plus obscur que tout à l'heure. Au loin l'écluse barrait tout l'horizon d'un sourd et continu roulement de tonnerre, dans lequel se perdait le cri désolé de la remorque. Il lui semblait que c'était elle, sa vie en détresse qui appelait, criait secours. Il faisait si noir, si confus dans sa pauvre âme, après la tempête de cette longue journée ! Le matin ce mort sur la pelouse, puis l'arrestation de Richard, etpendant qu'elle essayait dç comprendre l'étrange billet venu de la prison, l'abbé Cérès l'emmenant au chevet du père Georges ! . . . Voilà donc ce qu'il y avait sous cette couronne et ces armes parlantes, illusions dorées de son enfance, dont elle s'enveloppait aux heures douloureuses, où elle réfugiait ses fiertés, ses in r conscientes révoltes. La voilà fixée son origine de noblesse, expliqués ses instincts aventureux et nomades. Tristes chemin eaux qui vous arrêtiez à la fontaine du coin de route, caravanes voya^ geuses dont elle suivait la fumée jusqu'à perle
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de regard, c'est pour cela qu'elle vous aimait tant. Vous étiez son pays, sa tribu roulante. Que n'avait-elle continué à vivre parmi vous ! ... Et songeant à Richard et à sa mère, à ces existences droites et paisibles, que son sang bohémien avait dévoyées, affolées, Lydie regrettait sincèrement qu'on ne l'eût pas laissée mourir là-bas, à Quiberon. Un instant même, la rivière tout près d'elle, la berge à pic, l'eau profonde battant les piles du pont et s'emmêlant de longues herbes, chevelure éparse du gouffre, renouvelaient sa tentation de suicide. Elle se voyait remontant la côte, le lendemain, dans la charrette aux noyés... Mais tout à coup le souvenir de Richard si aimant, si dévoué, la pensée de ce qu'il avait fait pour elle, l'éclairaient sur ses vrais devoirs. Non, elle ne pouvait plus disposer de sa vie. N'eût-elle pas eu pour son mari le sentiment profond et doux qui lui remplissait la poitrine, elle se devait de le suivre, de l'assister jusqu'au bout de la voie désespérée où il s'était jeté par amour d'elle. Et tandis qu'en sa petite tête ardente et romanesque s'affirmaient tous les renoncements, tous les sacrifices, qu'elle se figurait reléguée, exilée avec lui sous un ciel
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de feu, dans la brousse des convicts, l'appel lointain du remorqueur qui traversait Corbeil, allait réveiller Richard Fénigan tout heureux de se trouver à la place de sa femme, dans la prison du bord de l'eau.
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Par un matin de lumière bleue immobile, sans un nuage, sans un souffle, on fauchait les « françaises » de Grosbourg. Sur les longues pelouses embalustrées de marbre blanc, décorées de vases et de statues, deux rangées de faneurs se courbaient, se relevaient dans le soleil, et pas un chant, pas une parole, pas même le grincement métallique de la faulx sur la pierre à affûter, n'accompagnait ce travail de nature qu'on eût pris pour la fenaison d'une colonie pénitentiaire, sans le cadre somptueux qui l'environnait.
Soudain un cri aigu, déchirant, une de ces bramées vides et mornes comme il en monte
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des jardins d'aliénés, courut, vibra d'un bout à l'autre de l'immense domaine, des terrasses du bord de l'eau jusqu'à l'entrée sur le pavé du roi, la grille monumentale où des faisceaux de licteurs, dorés et emblématiques, rappellent les anciennes fonctions du grànd-maître de la cavalerie impériale. Cette plainte éperdue, passant au-dessus des pelouses, ne fit pas lever une tête, laissant les travailleurs aussi impassibles que les statues. On eût dit un de ces bruits de la maison que les hôtes finissent par ne plus entendre. Pourtant, dans le petit salon d'encoignure aux soieries jaunes, où le duc d'Alcantara causait avec le juge Delcrous, la conversation s'interrompit brusquement, quand le cri pénétra par les hautes persiennes entre-closes. « Ecoutez-la, mon cher, est-ce horrible ! . . . Depuis le matin où malgré tous nos efforts elle s'est fait ouvrir le Fantôme; où son fils lui est apparu, sur un tréteau, avec ce masque de mort rongé par les bêtes» la duchesse n'a plus rien dit, plus reconnu personne ; ce cri sinistre qu'elle pousse d'heure en heure est tout ce qui reste de vivant en elle. Maintenant me voilà, dans mon fauteuil d'infirme, entre ce mort et
cette folle... Et vous venez me parler de relâcher l'assassin, m'enlever même la joie de ma vengeance! »
Les yeux du paralytique, foyer de sa vie nerveuse, étincelaient de fureur, pendant que le juge, très perplexe, se débattait, s'expliquait confusément. Monsieur le duc ne pouvait douter de son bon vouloir. . . mandat d'amener le soir même... au secret depuis trois jours... et rien, pas de résultat.
«Il vous roule... Vous n'êtes pas de force, grommelait le général.
— Mais au contraire, mon cher duc... il semble faire exprès de se charger, de s'accabler. C'est inexplicable. J'ai la preuve à présent qu'il n'est arrivé que le lundi matin, deux jours après l'assassinat... Et à mesure que cette piste se dérobe, j'en découvre tfne autre bien plus sûre, où tout coïncide, l'heure, le jour, les motifs, rapports de mes agents, lettres anonymes qui m'arrivent. »
Delcrous s'arrêta, en voyant un valet de pied paraître sur le perron, dans l' entre-bâillement de la porte-fenêtre. « Qui est là? J'ai dit qu'on nous laisse, » gronda le général de sa voix de
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commandement. Le domestique disparut, épouvanté. A sa place, une ombre géante obstrua tout le jour de l'entrée : « Faites excuse, monsieur le duc.
— Ah! c'est vous, Sautecœur?»
Vivement et sans bruit, Delcrous se rapprocha du général : « Je vous en prie, recevez cet homme, nous causerons quand vous l'aurez vu. »
Le général haussa les épaules, et lui montrant la porte sous tenture qui communiquait aux pièces de réception : « Passez là, je vous appellerai. » Puis tourné vers le perron : « Entrez, Eugène. »
Maigri, tassé, les jambes molles, l'Indien semblait relever de maladie. Sa voix aussi avait perdu de son métal, quoiqu'il s'efforçât de parler ferme et de marcher droit, étant en grande tenue, sous les armes, et devant son maître. « Monsieur le duc, dit-il, debout, les yeux au tapis, je viens vous prier d'accepter ma démission.
— Pourquoi?
— Mon fils passe en Amérique avec sa femme. Les enfants me demandent de les ac-
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compagner; mais seulement quand j'aurai...
quand j'aurai réglé mon compte avec la justice. »
Le duc s'agita sur son fauteuil : « La justice? Que t'arrive-t-il donc ?
— Une sale affaire.
— Explique.
— ... Sais pas si je pourrai, » dit le gardechasse tout bas. Il s'appuya contre la cheminée, tremblant si fort que le canon du fusil pendu à son épaule tambourinait sur le marbre. Il dut se remettre debout pour raconter son histoire. Simple et sinistre, cette histoire. Commandé dans la nuit du vendredi pour une battue au braconnage, il rentrait vers deux heures du matin, quand, d'une fenêtre de sa maison, un homme saute à quelques pas de lui dans la cour de l'Ermitage. Il faisait noir. Il croit à unvoleur, tire au jugé, le boule, et quand il s'approche pour voir qui c'était...
Une voix brutale le coupa :
« Tu mens. »
Le garde se cabra sous l'insulte :
« Mon général !
— Je te dis que lu mens. Ce n'est pas comme
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ça que tu as tué le prince. Je le sais, je sais ce que tu as fait, aussi bien que si j'étais ta conscience ; seulement, je veux te l'entendre dire à toi-même. Allons, parle... ou bien, non, attends. » Il appela violemment : « Delcrous. »
Lorsqu'il vit entrer, ponctuel et grave, le juge au tribunal de Corbeil, devant lequel il avait souvent déposé en des affaires de braconnage, l'Indien sentit ses genoux fléchir, comme si l'exécuteur des hautes œuvres lui posait déjà la main sur l'épaule : « En route. » Les méplats de ses larges joues blêmirent et se creusèrent. Vraiment, il n'aurait pas cru que ce serait si tôt.
« Eh bien, monsieur le juge d'instruction, dit le duc triomphant, j'avais — il me semble — quelque raison de croire que le misérable dont nous parlions pourrait bien ne pas avoir agi lui-même. Voilà l'instrument trouvé, et l'explication de tous les alibis qui vous déroutent. . . Allons, Sautecœur, si tu veux qu'on soit bon pour toi, dis-nous bien comment tout est arrivé... pas de tricherie, surtout. » Il crut que son garde hésitait , et pour lui éviter la honte de l'aveu, il l'aidait, lui fournissait les mots.
« Voyons, que t'avait-oh promis? Qu'est-ce qu'on t'a donné? car enfin tu n'as pas travaillé pour ton compte ?»
Sautecœur se redressa, les pommettes enflammées, les cordes du front tendues de l'effort qu'il faisait pour se contenir : « Possible que des coups pareils s'exécutent pour de l'argent ; mais qu'après yingt-huit ans de bons services, treize à la Poste-aux-Lièvres et quinze à l'Ermitage, mon maître puisse me croire capable... Non!
— Tu ne vas pas nous dire que ton histoire de tout à l'heure était vraie? ricana le général, un peu troublé.
— Tout à l'heure, monsieur le duc, j'ai menti par un bête d'orgueil que je n'ai plus le droit d'avoir. Le bras est pris, faut que tout le corps y passe... Eh bien! qu'il y passe, tonnerre de Dieu ! . . . la vérité ne me coûtera pas tant à avouer que ce que je viens d'entendre. » Il se campa, les poings serrés, et commença:
« Il y a dix jours, en l'absence de mon garçon, m'arrivait à l'Ermitage un bout de lettre sans signature, m'avisant que la nuit suivante, entre trois et cinq heures, je pourrais voir de la porte Pacôme un homme sortir de la chambre de ma
belle-fille, par la fenêtre. Faut dire que dans les temps, j'ai eu des malheurs de ménage. Une femme que j'aimais, et qui m'en a fait voir! Finalement, elle est partie avec un gendarme de Montgeron, et nous a laissés seuls, l'enfant et moi, dans notre désert de la Poste-aux-Lièvres% ... Une rien-du-tout, quoi ! De cette aventure il m'est resté de la rogne contre toutes les femmes, et quand mon gars s'est marié, je me suis promis d'avoir l'œil à sa cambuse, bien décidé, si le cas se présentait, à venger du même coup sa misère et la mienne. C'était connu dans le pays, et ceux qui m'ont écrit savaient bien ce qu'ils faisaient. »
Delcrous demanda : « Vous avez conservé cette lettre anonyme?
— Laissez-le donc finir, dit le duc impatienté.
— Justement, ce vendredi, on était tous sur pieds pour pincer quelques bédouins de Mairiville qui nous tiraient nos plus belles biches... La lettre disait : de trois à cinq. Vers trois heures, je quittai mon poste dans l'allée du Gros-Chêne et vins m' embusquer vers la porte Pacôme. Aussi vrai que voilà mon fusil dans
celte main, je ne savais pas qui ma gueuse de bru recevait dans sa chambre. J'avais bien eu connaissance que le prince tournait autour; mais après uçe scène avec la petite, je croyais que c'était fini pour cette fois, et la lettre, vous verrez, messieurs, me mettait dans là tête un autre nom que celui-là. Depuis une demi-heure je me trempais jusqu'aux os d'une radée qui ne décessait pas, quand j'entends le bruit d'une espagnolette. Quelqu'un saute à dix pas de ma cache et se sauve. On voyait mal; j'avais des chances pour le manquer, s'il avait continué à courir. Malheureusement, il s'arrêta pour ouvrir une espèce de parapluie qu'il avait, et je lâchai mon coup. L'homme a marché quelques pas très vite, puis a roulé dans le fossé, sans plus bouger, comme une bête qui a son compte.
Alors j'ai couru à la maison. La petite faisait semblant de dormir, son drap remonté sur ses yeux : « Lève-toi et prends la lanterne, que j'y ai « dit, j'ai tué ton amant, viens m'aider à le « terrer. » Elle avait peur, elle ne m'a pas fait répéter je vous en réponds... A ce moment-là; je ne me doutais pas encore de ce que j'allais trouver au bout de mon coup de fusil. La
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preuve, c'est que tous deux dans lé fossé, près du corps immobile, j'ai demandé à ma bellefille : « Qui est-ce? — Regardez-y, » qu'elle m'a dit tout bas en baissant la lanterne... Âh! monsieur le duc, quand j'ai vu ce que j'avais fait. . . » Avec la mancbe de sa veste d'ordonnance, il essuya son front qui ruisselait. Leduc, épiant l'effet du récit sur Delcrous, dit à son garde du ton le plus calme : « Avec quoi as-tu tiré?
— Des chevrotines.
— Et tu l'as touché, où?
— Toute la charge n'a pas porté... Un trou seulement, là, vers la tempe. ))
Il y eut une pause de silence horrible, où le cri de la mère s'entendit de nouveau, comme si elle venait de voir la blessure, le trou, là, vers la tempe. Après, l'interrogatoire recommença : « Tu dis qu'il est tombé près de l'Ermitage.
Pourtant ce n'est pas là qu'on l'a trouvé ?
— Nous l'avions d'abord déposé dans le fond d'une uzelle, comme il y en a tant de ce côté du bois, avec des ronces et des feuilles pardessus. Rentrés chez nous tout transis, l'idée nous est venue de le tirer de Yuzelle et de le
mettre sur la pelouse, contre le parc Fénigan. La petite tenait la lanterne ; moi, je portais le mort a bras comme un enfant, je suis très fort. Cela s'est passé tel que je vous le dis. »
Le juge, de son coin, prit un air futé : « Pourquoi ce parasol ouvert sur la tête ?
— Je me suis souvenu d'une femme qu'on a trouvée morte sous son ombrelle, dans la forêt de Fontainebleau, et qui était restée huit jours à la même place sans qu'on la dérange.
— Et pourquoi près du parc Fénigan? »
Sautecœur balbutia, en allongeant la nuque :
« Une mauvaise pensée, ça, monsieur Delcrous... une pensée de lâche dont je me punis en vous la confessant. Après les histoires entre le prince et M me Richard, il y avait des chances pour qu'on accuse le mari. . . Seulement, je dois dire que cette idée-là ne nous serait jamais venue à ma belle-fille ni à moi, sans une lettre que le prince avait sur lui. . .
— Enfin, nous y voilà!... cria le duc avec une impétuosité farouche... Avoue donc que tu lui as barboté les poches pour reprendre des papiers que voulait le mari... Avoue ça, et nous te laisserons tranquille. »
à.*8 % LA PETITE PAROISSE
Le garde, sans répondre, tira de sa veste une lettre et un carnet. « Le prince d'Olmùtz, dit-il gravement, avait sur lui, en plus des objets qui vous ont été remis, un porte-cartes que voici, avec cette lettre non cachetée qu'il était en train d'écrire à un de ses amis. Il attendait pour l'envoyer de savoir si sa nuit serait bonne . . . Bien sûr que je n'aurais pas dû lire... mais j'avais la tête tellement perdue, et ma bru qui me répétait tout le temps : « Peut-être qu'il y a a là dedans de quoi nous faire prendre. » C'est vrai que cette lettre est la preuve de tout ce que je viens de dire. Vous verrez en la lisant que je n'ai pas menti, et aussi que le malheureux jeune homme avait dressé de ses propres mains le piège où il a trouvé la mort. »
Il posa près du fauteuil, sur le pupitre y attenant pour le service de l'infirme, la dernière lettre à Vallongue avec un petit carnet d'écaillé.
« Et l'avis anonyme que vous avez reçu...
où est-il? questionna Delcrous pendant que le duc lisait.
— Je l'ai la... Si M. le juge d'instruction veut en prendre connaissance.
— Voyons... Une écriture de femme, et de
femme pas distinguée... Ah! diantre... » Il tressaillit et parlant au garde à mi-voix comme s'il craignait que le père entendît : « Vous avez donc cru tirer sur Alexandre?
— Oui, » fit le forestier d'un mouvement de tête. Le général, qui tortillait sa moustache avec fureur, releva les yeux de la lettre à Vallongue : « Il y a tout de même des choses que je ne m'explique pas. . . la démarche que tu fais en ce moment, dans quel but?... Et pourquoi ne l'as-tu pas faite plus tôt?
— Ah! les femmes, monsieur le duc!,.. J'ai cédé aux prières de ma bru qui craint son mari comme le feu et voulait tout lui cacher. Ça fait que le pauvre garçon a vécu tous ces jours au milieu de nous, sans se douter de rien. Il allait à son magasin, parlait de l'affaire en wagon avec tout le monde... moi, vous pensez si je me faisais vieux ! L'idée qu'un innocent supportait de la prison à 'Cause, de moi, qu'on le condamnerait peut-être. . . Enfin, hier, à dîner tous les trois, mon fils m'a vu repousser mon assiette sans manger, comme ça m'arrivait souvent depuis quelques jours, « Voyons, père, qu'est-ce « que t'as? » J'ai pas pu me tenir, ça m'étouffait
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trop, j'ai tout dit... Ahl le pauvre enfant, j'ai cru qu'il allait tomber raide du coup que je lui portais. Sa femme s'est mise a genoux devant lui, il l'a pas seulement regardée ; il oubliait son malheur à lui : « Non, non. . . ocôupons-nous du « père d'abord. Le père a manqué, il faut qu'il « répare. » Ah! ce sont des moments, ça, dans les maisons. . . Nous nous sommes pris tous deux à pleins bras en sanglotant. Je lui ai juré de venir vous trouver ce matin... et je suis venu.
— Tout cela sonne la vérité, murmura Delcrous.
— Et s'accorde avec ce que je viens de lire, dit le général comme à regret. Il n'y a que ce coup de chevrotines dont les médecins n'ont pu retrouver la trace sous la décomposition du visage... pourtant le corps n'est resté que deux jours en forêt.
— Un truc de braconnier* monsieur le duc, répondit Sautecœur en frissonnant, mais j'aimerais mieux m' arracher la langue plutôt que de... »
Plutôt que de raconter à ce père que, pour rendre son enfant méconnaissable, on l'avait laissé toute une nuit pendu k un bouleau, les
LA PETITE PAROISSE 43i
pieds en l'air, la tête jusqu'aux épaules dans le monticule d'une fourmilière.
Le juge, la lettre de Charlexis à la main, parlait à l'oreille du général : « Quand je vous le disais que la piste était mauvaise. . . Evidemment cet homme est l'assassin ; et si vous tenez à vous venger. . .
— Me venger de ce rustre!... non, mon cher, c'est à Fénigan que j'en avais. . . mais celuilà...
— D'autant qu'avec cette lettre au dossier, la condamnation serait difficile. »
Le duc réfléchit, puis résolument : « Je pense comme vous, Dèlcrous. Le bon renom du prince et de notre maison n'aurait rien à gagner à l'ébruitement de l'affaire, non plus qu'aux cyniques confidences de ces deux jeunes gentilshommes... Voici plus que jamais l'occasion d'un de ces propices non-lieux. . . »
Le magistrat aux dents de loup, aux rigides favoris architectures par Le Nôtre, l'interrompit vivement, et s'adressant à Sautecœur, immobile et droit, la casquette au poing : « Vous entendez, fit-il, M. le duc ne veut pas donner suite à cette désolante aventure» Quittez le pays au
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plus tôt, sans rien dire à personne ; il dépend de votre prudence qu'aucun désagrément ne vous arrive. »
Le garde s'inclina : « Merci, messieurs. » A la porte, avant de sortir, il demanda en hésitant : « Et M. Richard?
— Soyez sans inquiétude... M. Richard rentrera aux Uzelles avant ce soir. »
A cette affirmation de Delcrous, le général l'interpella, de mauvaise humeur : « Avant ce soir? et pourquoi?... Il vous tarde donc bien que cette brute rentre en possession de sa femme? »
C'était le cri de sa haine, de sa jalousie d'infirme qui lui échappait, même à travers de plus cuisants soucis et toutes les tortures de son désespoir paternel.
Aux Uzelles, dans la soirée, M me Fénigan mère et le vieux Mérivet, assis sous le grand paulownia de l'entrée, échangeaient quelques derniers propos mélancoliques, entrecoupés de longs silences et de ces interjections pareilles aux étincelles d'un feu qui s'éteint, tandis que jardiniers et filles de ferme prenaient le frais sur
la route pleine de lune, devant le portail ouvert. L'heure immuable du couvre-feu était sonnée depuis longtemps, sans que personne y prît garde, peut-être à cause de Y exceptionnelle beauté de la nuit, ou parce que la maison sinistrée, bouleversée, se dérobait aux minuties de la discipline. Mais quel contraste dû silence de ce vaste rez-dechaussée allumé et désert avec la joie bruyante du service, de ces gros rires indifférents avec l'intonation navrée des deux voix qui chuchotaient dans l'ombre de l'arbre endormi.
« Comme l'air est sonore, cette nuit!... On entend marcher sur le pont de Ris, disait le propriétaire de la Petite Paroisse, qui, depuis son retour, ne quittait guère la mère et la femme de Richard.
— Sans doute quelqu'un venu de Corbeil par le dernier train, et quelqu'un de pressé... » répondit M me Fénigan, écoutant aussi ce pas insolite et rapide. Le vieux Mérivet reprit : « M me Richard était bien triste ce soir, plus encore que d'ordinaire. La mort de ce mendiant me paraît l'avoir vivement impressionnée.
— Quand on a le cœur gros, tout est prétexte pour les larmes, soupira M me Fénigan. Songez,
mon ami, depuis trois jours, depuis l'arrestation, pas d'autres nouvelles de son mari que ce mystérieux petit billet. . .
— Qui vous prouve la certitude où il est de son prochain élargissement. Une méprise, madame, je vous répète que c'est une méprise... Je l'ai compris tout de suite en me trouvant en face de ce Delcrous, son air gêné, désolé... Croyez-moi, vous reverrez bientôt votre cher enfant... Tenez, d'ailleurs, regardez... mais regardez donc, madame Fénigan! »
cria Napoléon Mérivet debout, d'une voix retentissante.
Sur la route blanche et bleue, en face le portail large ouvert, se hâtait une silhouette bien connue. Sans la force de bouger, la mère appela dans l'ombre : « Richard !
— - Vous êtes là? » répondit une voix qui se faisait vaillante et se brisa dans un sanglot. Puis, sitôt qu'il put parler : « Et Lydie? vous avez de ses nouvelles ?
— Lydie? mais elle est chez toi, chez vous, au Pavillon. »
Richard, stupéfait, sans écouter les explications de sa mère, s'élança sous la voûte des
charmilles toute bruissante de noir feuillage et parfumée de tilleul fleuri, au bout de laquelle une lumière brillait, lui faisait signe.
En peignoir, ses beaux cheveux tordus pour la nuit, Lydie écrivait dans la pièce du bas, devant le bureau de son mari. Elle ne se retourna pas, croyant que c'était Rosine qui entrait, et ne leva la tête que lorsque Richard se trouva tout près d'elle. Ce fut une explosion de surprise* de joie folle, où les mots haletaient, coupés de baisers, d'étreintes : « Libre ! ... tu es libre !
— Oui, le vrai coupable est découvert. »
Elle le regarda, anéantie : ce Comment... le
vrai coupable ? »
L'émotion, l'expression de ses yeux arrachèrent ce cri à Richard : « Tu croyais donc que c'était moi?
— Oui, » fit-elle tout bas, sans trouver la force de mentir. Et son mari, aussi troublé qu'elle *. « Dire que j'ai eu la même pensée sur toi! »
Lydie releva le front : « Est-ce possible? »
Puis subitement éclairée : « Oh ! je comprends maintenant pourquoi tu m'écrivais de partir. . . pourquoi tu laissais croire à ce juge... Tu vou-
J|ris te faire condamner à ma place... Mon mari !.. ; mon cher mari ! ... »
Elle se jeta dans sa poitrine en sanglotant.
Richard ébloui sentait lé bondissement des seins, l'émoi du jeune corps sous le peignoir de dentelle. « Viens me dire que tu m'aimes, et je serai payé de tout, » murmura-t-il en l'entraînant doucement.
« Lydie. . . Richard. . . Allons, paresseux. . . le dernier de la messe qui sonne. »
Cousine Elise, aux Uzelles depuis deux jours, appelait et tourbillonnait sous les croisées du Pavillon, pendant que la cloche de la Petite Paroisse éparpillait ses notes claires dans le silence du dimanche matin et que M me Fénigan apparaissait au fond de la charmille, avec sa démarche majestueuse de grande bourgeoise, un paroissien doré d'une main, de l'autre son sac de soie tintinnabulant de clefs et d'anneaux.
«•Et Richard? demanda la mère, voyant Lydie descendre seule, élégamment vêtue de noir,
en contraste aux couleurs vives et voyantes du petit Chaperon-Rouge.
— Nous avons lu très tard, je n'ai pas osé le réveiller, » répondit la jeune femme toute vermeille de son mensonge et gagnant bien vite la chapelle en achevant de se ganter.
Sans dormir précisément, Richard, étalé dans le grand lit, les paupières lourdes d'une lassitude délicieuse, se laissait bercer à fleur de sommeil au carillon de Sainte-Irène entrant par la fenêtre ouverte avec le ruissellement de la fontaine au coin de la route et le cliquetis de son gobelet... Comment n'avait-il pas accom pagné sa mère et sa femme à la messe? Sans doute la crainte d'être ridicule, l'ennui d'entrer là, de se montrer après tous ces événements.
Et pourtant, dans cette humble église au bord du chemin, sa mère avait senti la grâce, la pitié humaine ; et c'est de là qu'elle était partie pour reprendre et ramener la fugitive. Oui, il lui devait de la reconnaissance, à la Petite Paroisse; et, bien qu'il en coûtât à son orgueil, sûrement qu'un de ces prochains dimanches...
... La cloche espaçait ses derniers coups.
Dans l'embroussaillement du demi-sommeil.
LA PETITE PAROISSE 43q
Richard entendit la voix éraillée de Chuchin le garde-pêche lui rappelant qu'ils avaient un coup d'épervier à donner vers l'île des Moineaux, avant que le soleil fût trop monté. Il sauta du lit bien vite, et, sur la porte, en s'en allant, se heurta à une vieille toute décrépite qui se sauvait en emportant une gerbe de fleurs superbe, que venait de lui donner Rosine Chuchin. L'allure gênée, mystérieuse de cette grande fille l'intriguait depuis quelque temps. Il revint sur ses pas et demanda, soupçonneux : « Qu'est-ce que c'est que cette femme?
— La mère Lucriot, de Draveil.
— Et ces fleurs? pourquoi faire? »
Rosine l'ignorait. M me Richard avait commandé de remettre un bouquet à la Lucriot tous les matins ; rien de plus. Richard n'en demanda pas davantage, trouvant plus digne de s'adresser à Lydie ; seulement il se sentit redevenu tout triste. Au tournant de la grande route, il rencontra la sortie de la messe, souliers craquants et frôlements de soie. Dans le groupe des dames Fénigan, le petit Chaperon-Rouge parlait avec agitation, secouant son ombrelle et ses rubans : «Tout ce que vous voudrez, cousine. Je n'aime
Mo LA PETITE PAROISSE
pas prier pour des gens que je ne connais pas. . . Et puis, si j'avais su assister à une messe de mort, j'aurais mis une toilette moins voyante, je serais venue en noir, comme Lydie.
— Mais je... je n'étais pas avertie... » murmura Lydie que le regard de son mari à sa robe sombre embarrassait. Richard demanda : « En l'honneur de qui, l'office funèbre de ce matin?
— Personne ne le sait. Pas même M. Mérivet, répondit Elise, tandis que Fénigan prenait sa femme à part pour lui dire très bas, très vite :
— Et toi, le sais-tu?
— Oui.
— Est-ce le même a qui tu envoies des fleurs ? »
Elle eut un tressaut de surprise, et résolument : « Le même... oui... le père Georges. » Et ce fut tout.
Ils étaient si heureux depuis quelques jours, la vague qui les berçait remuait tant de soleil d'un mouvement si doux, chantait une si enivrante musique, qu'elle avait craint de jeter dans ce plein bonheur sa piteuse et humiliante aventure. S'il allait ne plus l'aimer, fille de ces roulants, d'une race nomade et ennemie. Avant
LA PETITE PAROISSE 44i
tout elle redoutait l'explication avec sa bellemère, bien changée pourtant, bien tendre et maternelle, mais d'un orgueil encore* plus altier que celui de son fils. Et elle renvoyait à plus tard cette explication inévitable, comptant sur l'influence de l'abbé Cérès. Malheureusement, les paroles et l'air préoccupé de son mari l'avertissaient que son secret ne serait plus longtemps pour elle seule.
Au lieu de descendre à la pêcherie, Richard continua tout droit sur la route; son coup d'épervier ne l'intéressait plus. Il pensait à cette messe, à ces fleurs, à ce deuil surtout, d'une démonstration vraiment excessive pour le vieux besacier. Non, c'était invraisemblable qu'il s'agît du père Georges ; on n'y aurait pas mis tant de mystère... Alors, qui? L'autre, celui qui dormait au fond du parc de Grosbourg, dans l'orgueilleux mausolée de famille? Seraitil possible -qu'elle y pensât encore? Pour s'en assurer, en tout cas, il n'avait qu'à entrer chez les Lucriot qui nichaient à tas, passé Draveil, dans une ancienne guérite de cantonnier ; ii
interrogerait la vieille Et tandis que ses pas
le traînaient presque inconsciemment de ce
44* LA PETITE PAUOISSE
côté, la route autour de lui déroulait son train paisible du dimanche. Napoléon Mérivet, qui venait de fermer sa chapelle, le menaçait de loin avec la grosse clef; et Richard furieux songeait en lui-même... Ohl non, il n'y mettrait jamais les pieds dans cette église du pardon à tout prix, où Ton priait pour ceux qui vous font du mal... Ensuite c'était le salut obséquieux et félin de M. Alexandre qui passait, équipé et vêtu en chasseur de Robin des Bois, bien que la chasse ne fût pas encore ouverte. Il revenait de tirer des lapins toute la matinée dans les réserves de Grosbourg ; et son carnier, son fusil, ses guêtres montantes, tout était neuf, luisait, craquait. Même le chien qui le suivait, peureusement blotti contre les houseaux de son maître, semblait après ses cinq heures de battue un chien de carton, frais sorti d'une boîte. « Bonne chasse, monsieur Alexandre? »
criaient les filles de la ferme. La boulangère, penchée sous la bâche de sa voiture, demandait aussi en passant : « Bonne chasse, monsieur Alexandre? » A tous et à toutes Alexandre répondait, le ton détaché, négligent, comme il avait entendu dire au château : « Non, je n'ai
"Tu ii ni — '
rien vu. » Le chien, non plus, n'avait rien vu. Mais ils avaient dû, son maître et lui, faire tant de fois la même réponse, qu'une des filles du cantonnier, en train de servir le déjeuner de son père sur la brouette renversée, ayant jeté de loin : « Bonne chasse, monsieur Alexandre? Avez-vous quelque chose pour moi? » le vieux larbin se retourna comme si un aspic l'eût mordu et grinça d'un air galantin et enragé : « Quelque chose pour toi, ma petite? J'ai touours quelque chose pour toi. » L'intonation était si amusante que Richard ne put s'empêcher de rire; mais la rencontre qu'il faisait presque aussitôt le rejeta dans ses sombreurs et ses rongements.
Au coin du raidillon qui descend vers le pont de Ris, une charrette pleine de meubles était arrêtée. Deux hommes, deux géants s'activaient autour, serrant le frein, rajustant les cordes détendues, puis la voix de la femme Sautecœur commanda de l'avant : « Hue, Blanchette! » et l'équipage s'ébranla lourdement, suivi par les deux hommes marchant l'un près de l'autre pans se parler. Richard, qui s'était écarté pour ne pas gêner les pauvres gens, les regarda s'éloi-
gner sur la pente cahoteuse secouant leurs hautes épaules de frissons pareils à des sanglots. A l'âge du vieux garde, quel arrachement que ce départ; sa forêt, son Ermitage, toute sa vie rasée, brûlée, et pour un caprice de gamin. Il est vrai que le petit misérable avait payé cher sa fantaisie... Si jeune, un grand pm, le plus riche majorât de France, c'était pitié qu'une destinée pareille ; et l'attendrissement de Lydie, ses bouquets, ses prières n'avaient rien de coupable en somme. Cela valait-il l'enquête dégradante qu'il allait tenter chez ces Lucriot, à même la calomnie et les loques ? D'autant que le petit cimetière était proche et qu'en cherchant la tombe du père Georges, il saurait aussi bien si sa femme lui avait menti. Comme il se hâtait dans cette direction, l'orphéon de Draveil qui faisait sa promenade du dimanche passa près de lui, bannière en tête. Sur quatre rangs serrés; ils s'en allaient en pleine campagne, soufflant dans le cuivre des trompettes avec leurs bonnes joues villageoises, rases et noiraudes, que. dorait le galon des casquettes, marquant le pas d'un rythme héroïque qui faisait se lever des volées de perdrix dans les javelles. , <
Déjà Richard voyait au delà d'un grand mur, à l'entrée du village, pointer les ifs et les tombes blanches, quand, repris de ses incertitudes, il s'assit au bord du chemin, sur un banc de pierre. Eh bien! non, décidément, cette recherche avait quelque chose de trop misérable après sa réconciliation avec Lydie; il ne s'y abaisserait pas, Pourquoi ne pas dire à sa femme simplement :
« Je me croyais guéri, je ne le suis pas. Je croyais tout fini avec la mort, et me voici jaloux de là mort même. Je t'en prie, puisque cette pitié posthume dans ton cœur me déchire, renonces-y... Je suis trop malheureux. » En songeant ainsi, il s'apaisait, se détendait, et peu à peu de ce grand repos du dimanche qui l'entourait, de ces ombres immobiles, de ces plaines immenses et désertes, champs de colza et de blé noir dont là houle argentée et jaune d'or se mouvait jusqu'à la lisière des bois, lui venait une douceur rafraîchissante, comme à un blessé qu'on ferait boire après l'avoir défublé de sa cuirasse aux dures attaches.
Combien dé temps resta-t : il à cette même place? La fanfare dé l'orphéon avait passé et repassé, étalant au soleil ses cuivres et ées me-
dailles; puis le troupeau de la ferme, quelques routiers, le facteur, ((Chiffons, ferrailles à vendre », et son cri mélancolique, le petit bossu marchand de chaussures, toutes les figures du jeu de Voie. Soudain l'angelus sonna dans vingt petits clochers se répondant l'un à l'autre , les cloches du déjeuner vibrèrent en écho dans les cours des châteaux et des villas ; et seulement alors, en se relevant, Richard s'aperçut qu'il était assis sur le soubassement d'une haute croix de fer commémorant la place où l'apoplexie avait foudroyé l'ancien notaire de Draveil, M e Fénigan. Un souvenir, plus superstitieux que tendre, lui évoqua l'image lointaine, atténuée, de ce père qu'il avait peu connu. Estce de lui qu'il tenait cette brûlure intérieure, l'affreux mal de jalousie entré dans sa chair et son sang? Etait-ce héréditaire chez les Fénigan, gomme l'orgueil? un de ces legs mystérieux que les testaments ne mentionnent pas. «Ah! père... père. . . soupirait le pauvre Poum-poum revenant chez lui avec le chantonnement des mauvais jours, moins de moulins, de futaies, de prairies, et pas cette horrible blessure dont je sens bien que je ne guérirai jamais complètement. . . »
Jusqu'au soir, un malaise pesa sur les Uzelles, malgré les cris de joie du petit Chaperon-Rouge. Accourue sitôt la catastrophe, la brave fille s'était précipitée chez le juge d'instruction, et Richard lui devait sa prompte levée d'écrou. A Draveil, à Soisy, on n'avait pas manqué de dire : <( Ces Fénigan sont si riches... pas de danger que la justice les lambine, ceux-là. » En réalité, Delcrous se sentait en faute avec ses amis.
N'importe! l'amour aidant et une forte dose d'impudence, il avait annoncé sa visite pour ce dimanche soir; et vous pensez si elle fut commentée à l'office et chez les Clément. Quant à Rosine Chuchin, — cause de tout le drame avec sa lettre anonyme, — lorsqu'elle entendit à la nuit le timbre de l'entrée, elle courut s'enfermer dans l'isba et n'en bougea plus. Au salon, ouvert sur le silence odorant du parc, l'homme aux durs favoris noirs trouva pour chacun le mot qui convenait. Ses dents de loup étincelaient devant les chairs satinées et replètes du petit Chaperon, et pendant qu'il suppliait Lydie de se mettre au piano, il faisait lire à Richard et à sa mère un article dithyrambique en faveur des Fénigan, paru le matin en tête du Journal
de Corbeil. Signé Verax, cet article avait des rondouillements de phrases flasques et vides, à grands gestes et à grandes manches, dont il était facile de deviner l'auteur. Le même numéro contenait malheureusement les lignes suivantes :
Ce matin, dimanche, dans la petite chapelle de Grosbourg, ainsi que dans les principales églises du territoire, Draveil, Soisy, Ris, Athis, Morangis, une messe a été célébrée pour le repos de l'âme du prince d'Olmûtz. Au sortir de l'office, le duc et la duchesse d'Alcantara, très malades tous les deux, sont partis pour TEngadine; avec le docteur Jean Metzer.
Richard, les yeux longtemps sur cet entrefilet, comme s'il Tépelait ou le traduisait, fc'approcha du piano et posa sur le pupitre devant Lydie le journal plié, sabré d'un coup d'ongle: « A présent je suis renseigné. . .Voilà celui pour qui tu priais ce matin, dit-il à voix basse. .. Lès fleurs pour lui aussi, probablement? »
Elle leva ses beaux yeux angoissés : « Oh !
Richard... » sans cesser déjouer, ses larmes tombant a larges gouttes sur lés touches et ses longues mains blanches ralenties. Puis d'un
geste emporté : « Tu vas tout savoir... viens, » dit-elle en se levant.
« Où allez-vous, les enfanis? » cria la mère surprise ; mais déjà ils avaient quitté le salon.
A l'heure de la messe, le dimanche suivant, Napoléon Mérivet, chevalier de Tordre de Saint-Grégoire, debout au seuil de son église dont il faisait les honneurs gradués et mesurés à tous venants, eut la surprise et la joie de voir arriver Richard Fénigan avec sa femme à son bras, sa chère petite Mendelsohn toute en bleu comme la sainte du vitrail. Pendant qu'ils entraient, des ramiers battaient de l'aile en tourbillonnant autour du clocher, et le bon vieux, souriant et doux, s'inclinait un peu plus cette fois, avec un geste de tendre et satisfaite bienvenue.