‹ La Petite poste des amoureuxChapitre 1 sur 25 · POUR CEUX QUI NE VEULENT PAS DE CONSEILS · texte numérisé non relu

POUR CEUX QUI NE VEULENT PAS DE CONSEILS

Le mot aimer s'écrit et se con)prend dans toutes les langues. Le paradis terrestre fut le berceau de l'amour. Eve en cueillant la pomme en a fait signer à Adam l'acle de Baptême. Avant le déluge, l'homme ne faisait que boire, manger et aimer. Ksl-ce pour avoir trop aimé que Dieu a éteint le feu de nos premiers pères dans les eaux du déluge? Je ne le crois pas, car ceux qui ont survécu h ce grand cataclysme n'ont pas dérogé aux vieilles traditions que nous ont léguées, de more en fille, les mangeuses de pommes.

Donc, aimons; puisque aimer, c'est vivre. Mais l'aindiif ne s'apprend pas plus (in'il ne se commande, cl il csl

très -difficile aux jeunes gens, — or, ce sont justement ceux-là qui se laissent prendre vite dans les fllels de l'Amour, — de mener une intrigue à bonne fin, à plus forte raison d'entrer en matière. Leur discours est toujours prêt ; c'est l'exorde qui lui fait défaut.

Les lettres ont été de tout temps le fil conducteur de l'amour, mais une lettre d'amour est précisément le travail le plus ingrat à élaborer, et en dépit du précepte rimé de Boileau :

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,

l'amant le plus passionné est celui qui écrit les lettres les moins claires et noie, dans un flux de paroles, ce mot « je t'aime » si doux à prononcer et à entendre, quand le cœur est sincèrement épris.

La timidité est encore un apanage de l'amour qui débute. A tout âge l'homme qui aime, e^t devant la femme dans la position d'QEdipe devant le sphinx. Et quelle énigme indéchiffrable que le cœur de la femme ! Si vous demandez, elle refuse, si vous acceptez, elle refuse encore, si vous ne demandez ni n'acceptez rien, elle ne refuse plus, au contraire. Ah ! qu'il a raison le proverbe oriental ! « La femme est comme votre ombre : suivez-la, elle vous fuit ; luyez-la, elle vous suit. »

L'art d'aimer a été écrit avec une rare perfection de langage par un poëte du siècle dernier, Gentil Bernard. Ovide, Virgile, Catulle et surtout Anacréon ont chanté' l'amour sur tous les modes. La musique elle-même s'en est mêlée. Les saints, les athées, les philosophes en ont fait le formulaire. Les lettres de l'ancienne et de la nouvelle Héloïse sont là pour attester la puissance de l'amour contre la philosophie.

Il ne s'en suit pas qu'il faille étudier l'amour dans les ivre* et faire de l'art avec une chose très-naturelle. Ce serait se tromper de route et changer l'amour en pédan-

CONSEILS ET PHÉFACE. 3

tisme. Le livre que nous offrons aujourd'hui aux amoueux s'écarte beaucoup du langage afFété et prétentieux de tous ceux écrits en ce genre. Il ne veut pas enseigner du reste ce qui s'apprend très-bien tout seul, il se contente de guider l'amoureux dans les labyrinthes d'une intrigue, de lui en indiquer les détours, et de le conduire enfin jusqu'au dénoilnient... devant Monsieur le Maire.

Nous lui donnons de la prose et des vers. Il choisira. Pour le guider dans ce choix, nous mettrons l'exemple à côté du conseil, quelque chose comme une épreuve après la lettre. En tout cas, qu'il n'oublie pas que l'amour au village, bien qu'il soit le même qu'à Paris, ne se fait pas de la même manière, et que ce qu'un gandin écrit, pour se moquer, à sa petite dame ne peut servir à un jeune homme épris d'une fille honnête, pas plus que ce qu'écrit un soldat à sa [jayse ne pourrait servir à un poëte amoureux d'une gardeuse de dindons.

En amour, il faut de l'à-propos. Gentil Bernard dont j'ai déjà parlé eut des déboires tout comme un autre, bien qu'il eût écrit l'art d'aimer. Une danseuse d'opéra écrivit même un jour en parlant de lui, — à bon escient sans doute : « C'est un poëte qui chante l'amour en vers, sans le connaître en prose. » C'était vrai, mais un jour, il se sauva par un à-propos.

Il était amoureux fou d'une marquise qui devait épouser un financier. Ce dernier aus^i bête que riche voulut se faire passer pour poëte aux yeux de sa future qui le prit au mot et lui donna à faire devant elle, quatre vers sur ces rimes : voi — dévore — encore — toi. Bernard était là. Pendant que le financier suait à chercher des vers qu'il ne trouvait pas, le petit poêle faisait ceux-ci :

Tes yeux cliarmants, la flaimne que j'y voi. Tout montre assez le feu qui te dévore; Vois sur ton sein, vois soupirer encore Ces deux témoins soulevés contre toi /...

i La petite poste des AM(3UKEUX.

qu'il chuchota à l'oreille de la marquise. Gentil Bernard, dit la chronique, fut aussi heureux en prose qu'en poésie. C'était sa revanche.

Voltaire lui-même, ce grand sceptique, — mais il n'avait que quatorze ans! — fut bien récompensé d'un impromptu dont l'à-propos lui valut son premier amour. Dans un salon, où il allait chaque soir, se trouvait une jeune fille du nom d'Amélie que Voltaire aimait... comme on aime au collège. Toute la compagnie s'en étant aperçue, on lui promit un baiser de la jeune fille, s'il faisait, séance tenante, quatre vers sur les rimes suivantes : confrérie — chapeau — Amélie — manteau. Voltaire s'exécuta :

Putipliar, vous savez fut de la confrérie. Et sa femme lui lit porter plus d'un chapeau. Si l'infidèle eût eu les charmes à! Amélie, Joseph n'eût certes pas pu laisser son manteau.

Et ces vers récités d'une voix tremblante lui valurent, avec les bravos de l'assemblée, le cœur de son Amélie.

Monsieur de Richelieu aussi savait s'y prendre ; l'àpropos ne le sauvant pas toujours, il avait recours à trois moyens : la soumission, la mélancolie et l'impertinence. Avis aux amoureux éconduits qui voudraient essayer de ces recettes pour réussir.

Enfin, pour terminer, sachez bien, messieurs les amoureux, qu'il y a plusieurs périodes progressives dans la manière d'écrire des lettres d'amour. Je les divise en:

Ce qu'on écrit avant,

Ce qu'on écrit pendant^

Ce qu'on écrit après.

Avant ^ c'est le feu qu'on allume ; pendant^ c'est le feu qui brûle ; mais après, ce n'est plus que la cendre chaude. 11 est aussi difficile d'éteindre le feu qui s';illume que de raviver le feu qui s'éteint. (Juant au feu qui brûle, ga

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va tout seul. Vou* vous en assurerez plus lard ; en attendant suivez mes conseils et n'écrivez de lettres que si votre cœur est d'accord avec mon modèle.

Du reste, lisez le moins possible quand vous aimez, et pour vous faire aimer ne parlez que le langage sans afféterie d'un amoureux sincère qui ne veut pas tromper ni se tromper. En dépit du poêle qui dit :

Pour être aimé, ne cherchez point à plaire.

tâchez d'abord de plaire, et vous serez sûrs d'être aimés.

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