BOUTS RIMES, TRIOLETS, CHARADES ET SONNETS
Cette mine est la moins riche. Voilà pourquoi je l'explore en dernier lieu. Pour les bouts rimes, tout dépend de la circonstance. Déjà, j'ai eu l'occasion den parler dans la préface. C'est tout simplement une petite torture à laquelle on met l'esprit d'un amoureux. Évitez cette torture autant que possible, car, si l'on n'est pas bien inspiré, on arrive à élaborer un travail stupide qui n'emprunte à l'amour que son côté ridicule.
Rien pourtant n'est plus facile. Avec un peu de raison et beaucoup d'amour on y arrive plus vite qu'un poëte, fût-il patenté par les neuf muses.
A côté des bouts rimes, on peut mettre les impromptus, espèce de madrigal dont on vous donne le sujet à l'avance (dans le nombre sont les acrostiches dont le nom seul fait tous les frais, et dont nous venons de donner un assez grand choix), l'hommage d'une fleur à l'occasion d'urife fête dans un dîner de baptême ou de noce, enfln les sonnets, poésie très-difficile à bien faire et dont nous ne parlerons qu'à la fin.
Il n'y a pas de règles pour ces jeux-là, car en définitive ce n'est qu'un badinage de l'amour. Mais défiez- vous-en, jeunes gens, car on ne badine pas avec l'amour. Mais s'il n'y a pas de règles on peut suivre quelquesindications ou formules.
Ainsi par exemple Léon aime Rose. On lui promet comme à Voltaire un baiser, comme à Rousseau un bouquet de cerises, couime à beaucoup d'autres mieux encore, s'il fait à brûle-pourpoint quatre vers sur les rimes suivantes, ^ose (naturellement), bas, pose, pas,
VOUS pouvez par effort de mémoire répéter les vers suivants :
Quoi! me faire avouer que je vous aime, Rosel, Et c'est à peine si je me le dis tout bas 1 Lorsque le papillon sur une fleur se pose Il en prend le parfum, mais il ne le dit pas.
D'abord c'est un madrigal pour ceux qui auraient une rose dans leur herbier d'amour. Ensuite ce quatrain peut servir non-seulement comme modèle, mais encore comme idéeà d'autres rimes et à un autre nom de femme.
Il y a une manière, adoptée par les improvisateurs pour faire les bouts rimes. Je vais l'enseigner aux amoureux. La société qui vous inflige le châtiment de versifier sur des rimes est toujours un peu mélangée, et c'est à qui fera preuve de zèle en vous envoyant les premiers mots qui viennent à la pensée. C'est là qu'il s'agit d'être fin. On saisit au vol, parmi tous les mots qu'on vous jette, ceux qui vous présentent le plus de facilité. Il est bien rare qu'on ne vous donne pas des rimes mises par vous en réserve dans votre écrin poétique. Les jeunes filles sont rarement sceptiques et se laissent prendre à cette glu de la poésie qui a fait naître tant d'amours et périr tant d'illusions.
Supposez que vous ayiez composé à l'avance le quatrain suivant.
On veut, mademoiselle, et je suis peu poëte,
Que je fasse au hasard un quatrain : j'essaierai.
Je voudrais que mon cœur parlât avec ma tête.
Mon cœur dirait : «je t'aime ! » et ma tête : « c'est vrai. »
Vous attendez qu'on vous serve des rimes à peu près semblables et avec un peu de présence d'esprit, vous
arrivez à refaire votre quatrain, qui, très-simple, peut se modifier à l'infini.
Qu'on ne s'effraye pas de ce travail ; il est très-facile. Pour s'y essayer, on prend dans un livre au hasard les premiers mots venus, et on se prépare des bouts rimes qui, s'ils ne servent pas complètement, vous aident beaucoup et font croire à vos inspirations de poëte. En général prenez des rimes composées de peu de syllabes et usitées journellement. Si, pour vous éprouver, on vous en donne d'extravagantes, des mots barbares, inusités, préparez-vous-y en faisant le contraire de ce que je vous disais tout à l'heure : faites un ou deux quatrains sur des mots impossibles. En cas de réussite, vous n'êtes que plus sûr d'exciter l'admiration des indifférents et l'amour de celle que vous aimez. Je n'en citerai qu'un exemple.
Supposez qu'on vous jette les rimes suivantes: Bour' rasque, coco, masque, ôroyo. Vous avez:
Quand ma belle se fâche, oh ! je crains la bourrasque Et je deviens doux comme un verre de coco. Mais si vous me voyiez quand je lève le masque, Mesdames, vous crieriez avec elle : Bravo !
L'à-propos sauve tout. Maintenant passons aux triolets. En voici un qui servira d'exemple et de guide ; mais qu'on y prenne garde, ce genre de billet-madrigal est très-difficile à bien faire, c'est peut-être pour cela qu'il plaît davantage.
Quand je vous vis, je vous aimai, Vous en souvenez vous, Marie ?
C'était pendant le mois de mai Quand je vous vis, je vous aimai.
L'air était tiède et parfumé, La nature était refleurie, Quand je vis, je vous aimai, Vous en souvenez- vous, Marie?
J'ai senti mon cœur me quitter Pour s'enfuir partout oh vous êtes, Et sans chercher à l'arrêter J'ai senti mon cœur me quitter.
Mais je suis à me lamenter Sur le destin que vous lui faites.
J'ai senti mon cœur vous quitter Pour aller partout oh vous êtes.
Dites-moi que vous reviendrez Quelque beau jour.. ..demain peut-être, Et que vous le rapporterez.
Dites-moi que vous reviendrez.
L'espérance en moi va renaître Et j'aurai des rêves dorés.
Dites-moi que vous reviendrez Quelque beau jour... demain peut-être.
Ces triolets ont l'avantage de former un tout et de pouvoir se diviser en trois parties qu'on peut adresser à trois personnes difl'érentes. Cela dépend des circonstances. Ce modèle sufBra, je crois, aux amateurs et aux amants.
Je n'aurais pas voulu parler de la charade, badinage littéraire dans lequel la forme poétique n'est pas même de rigueur, mais j'ai àcœur de prendre par tous les bouts la manière d'exprimer son amour. La charade en est une comme une autre, et elle y ajoute l'attrait de la curiosité.
En définitive la charade est une devinette et dans les Taillées, où souvent on joue aux jeux innocents, on peut s'en servir soit comme agrément, soit comme
moyen de correspondance entre amoureux. Voici comment :
D'abord, pour faire une charade, on prend un mot qui puisse se diviser en deux ou trois mots ayant un sens. Exemple : mon premier se sert de mon second pour manger mon tout. C'est chien-dent, puisque le chien se sert de sa dent pour manger le chiendent.
Supposons que dans la société soit une jeune personne qui vous plaise; sans lui parler directement, vous proposez à deviner la charade suivante :
Mon premier jouit quelquefois Du rare et flatteur avantage De caresser ses jolis doigts Quand ils se mettent à l'ouvrage.
Mon second est un agrément Qui donne joie ou bien tristesse.
Et mon tout est la douce ivresse Que j'éprouve en la regardant.
Le mot est délire. Si on vous demande à qui s'adresse le compliment, toutes les jeunes filles de la société le prendront pour elles. Vous n'aurez que l'embarras du choix si votre choix n'est pas fait à l'avance.
Voici un exemple direct.
De mon premier, votre cœur est l'image, J'aime à passer mon second avec vous.
Mon tout est un souhait consacré par l'usage, Vous l'auriez tous les jours si j'étais voire époux.
Ne rougissez pas, belle lectrice : ne vousexclamez pas, audacieux lecteur, le mot est tout simplement: Bonjour,
Je termine, pour ne pas ennuyer l'amoureux qui se lancerait avec trop zèle dans l'étude des charades, par deux impromptus. L'impromptu tient tout du madrigal ; il a quelque chose des bouts rimes, sauf qu'on ne lui fait pas la rime forcée, quelque chose de l'acrostiche, sauf qu'il n'est enchaîné par aucun nom et doit être fait séance tenante.
Nous sommes dans une réunion oti votre belle va chaque soir et vous aussi, Vousn'osez pas lui adresser la parole, c'est l'occasion qui vous manque. Un ami obligeant peut vous aider. Qu'il mette sur le tapis vos mérites de poëte, la partie littéraire de la société dressera l'oreille et les jeunes filles vous regarderont.
Vous vous approchez alors de votre belle.
— Mademoiselle, n'aime pas le vers, je crois.
— Pardon I beaucoup.
Ou bien :
— Oh 1 ma foi du tout.
— Quel dommage! votre vue m'eût inspiré.
Je ne prolonge pas le débat, vous en devinez la fin et vous vous exécutez pour elle seule. Les cheveux au vent, l'air inspiré, l'œil humide vous récitez ces vers faits de la veille et que vous avez l'air de chercher dans les nuages.... de votre mémoire :
Amour ayant perdu la corde De son arc, son sceptre divin, Allait criant: miséricorde!
Il la cherchait partout en vain.
D'un de vos blonds cheveux qu'il noue 11 rajuste son arc vainqueur, Prend un trait, l'appuie à sa joue Et perce, hélas ! mon pauvre cœur.
Ou bien celui-ci, modèle du genre Louis XIV.
Au mont Ida, Paris, Adam, le premier homme
Ont causé de grands maux, tous deux pour une pomme.
Avec cet air discret et doux
Dont vous êtes ornée
Adam l'aurait prise de vous,
Paris vous l'eût donnée.
Permettez moi maintenant de passer aux sonnets.
Boileau a dit qu'un bon sonnet valait un long poëme. En tous cas il est très rare de trouver un bon sonnet. Les règles n'en sont pas très-compliquées, et, pour éviter de les donner sur le ton d'une grammaire, je vais vous citer une petite histoire.
Un jeune homme fut un soir prié, dans une soirée, d'écrire un sonnet sur l'album d'une jolie femme dont il était amoureux. Par malheur, quoique très sprituel et peut-être à cause de cela, il n'était rien moins que poète. Il finit pourtant par écrire le sonnet suivant:
Berthe qui sait qu'aux vers rarement je me plais Me demande un sonnet et je m'en désespère. Quatorze vers ! grand Dieu ! le moyen de les faire ? En voilà cependant déjà quatre de faits.
Je ne pouvais d'abord trouver de rimes, mais En faisant on apprend à se tirer d'affaire. Poursuivons, les quatrains ne m'étonneront guère Si du premier tercet je puis faire les frais.
Je commence au hasard et si je ne m'abuse, 0 Berthe, c'est vous qui devez être ma muse
Puisqu'en si peu de temps, je m'en tire si net.
J'entame le second et ma joie est extrême, Car des vers commandés j'achève le treizième. Comptez s'ils sont quatorze et voilà le sonnet.
Vous le voyez. Deux quatrains à mêmes rimes et deux tercets. Croyez-moi, c'est très-ingrat, très-difficile, mais quand c'est réussi, c'est fort gracieux 1....
A Toi.
Quel trouble inconnu dans mon cœur s'éveille Avec le printemps, farfadet malin?
Quel est donc ce mot que le vent câlin Passant près de moi me souffle à l'oreille?
Qu'ai-je, au ciel des nuits parsemé d'or fin, Sous l'ombre des bois où le vent sommeille Près des flots moirés par l'aube vermeille, A rêver ainsi des rêves sans fin?
Voici ta réponse : Écoute les roses Se dire tout bas, à lèvres mi-closes En se regardant d'un air moqueur :
L'amour fait son nid, garçons et fillettes Au même moment que les alouettes Dans le trèfle rouge et les blés en fleur !
Voici uu exemple beaucoup plus simple :
De tous les présents de la vie L'amour n'est-il pas le plus doux?
Aimons, ô ma charmante amie, Le temps fuit si vite !... Aimons, nous!
La vieillesse qui nous envie Frémit d'aise à nos rendez-vous Et dit, je donnerais ma vie Pour pouvoir pleurer comme vous.
Si nous pleurons c'est de tendresse :
Nous cueillons la fleur de jeunesse, Fleur fanée en si peu de temps.
Aussi prolongeons notre ivresse.
L'hiver de l'âge, ô ma maîtresse, Ne ramène plus le printemps!
En style plus simple nous arrivons au point d'où nous aurions dû partir. L'Amour a beau avoir des ailes, il aime bien aussi le terre à terre.
Un premier Aveu,
Tu m'as pris toute ma tendresse.
A~toi je ne sais que songer.
Ça te fait rire. Ah ! je confesse Que j'aurais dû me corriger.
Mais quand l'homme change sans cesse, Un enfant pourrait-il changer?
Je suis un oiseau passager Que Dieu conduit à ton adresse.
Écoute ; quand tu me verras,
Par pitié, dis-moi, ne ris pas
Et ne me condamne qu'en somme.
Si mon amour est d'un enfant, Ma chère, je t'aimerai tant Que la preuve sera d'un homme.
A une inhumaine.
Allons, plus de façons, madame ; La pruderie est un défaut.
Aimez, c'est de l'amour qu'il faut.
A votre cœur qui le réclame
Moi, j'ai donné plus d'un assaut, Mais insensible fut votre âme.
Faut il que j'éteigne ma flamme Et me retire comme un sol ?
J'étais toujours à votre suite Sous ce beau ciel qui nous invite A profiter du temps qui fuit.
Je n'irai plus comme naguère
Sous ce beau ciel, à moins, ma chère.
Que ce ne soit un ciel de lit.
C'est un peu impertinent, mais l'impertinence est un moyen de séduction, — que je ne vous conseille d'employer qu'avec réserve.
Je clos la série des poésies en vous invitant à n'y puiser qu'avec circonspection. Les vers font toujours de l'effet, et il ne faut pas oublier qu'en amour tout commence par la poésie et tout finit par la prose.