CHAPITRE VI SOUPÇONS
Lorsque la Princesse Thérèse fut remise, son
premier soin fut de raconter à son beau-frère ce qui
s'était passé, et de le mettre au courant de ses soup-
5 çons à propos de la gouvernante. Pour elle, il
qu'elle avait parlé de son affection grandissante pour cette nièce «qui lui faisait honneur. » La vigueur, la belle santé de Penfant semblaient lui rendre à ellemême un peu de force. . . . Parfois elle l'envoyait 5 chercher au beau milieu de la matinée, interrompant ainsi la classe commencée. Comme cela se renouvela plusieurs fois, Mme Richard alla bravement trouver la Princesse, en lui faisant remarquer que Wanda, déjà fort disposée à négliger ses leçons, serait encore
lo moins studieuse si elle voyait que sa tante tenait si peu à ce qu'elle le fût. Mme Richard s'exprimait très modestement, mais avec tant de bon sens et de fermeté que la Princesse se rendit. Elle lui en voulut pourtant d'avoir remporté cette victoire.
15 Décidément, cette Mme Richard, qu'on ne pouvait traiter en nursery-governesSy qui avait de si bonnes manières et qui paraissait de tout point une personne si distinguée, gênait la princesse. Elle était jalouse de l'autorité de la gouvernante sur la
2o petite fille, de l'affection très évidente qui existait entre elles deux. Elle se mit à penser plus que de raison à cette «amie de la mère, » et à désirer s'en débarrasser. Enfin, ce qui la consolait dans cette espèce de jalousie vague qui s'était emparée d'elle,
25 c'était que toutes les gâteries venaient d'elle, toutes les choses déplaisantes, la règle, la discipline, les leçons, venaient de la gouvernante. Hélas! la gouvernante se le disait aussi.
Un jour oîi la princesse avait fait appeler V/anda,
30 et où toutes deux, à l'ombre des arbres, jouissaient du beau temps, la petite fille, après un silence, dit:
nîeuse, agissait agréablement sur les nerfs de la Princesse.
Quant à celle-ci, elle fut un peu surprise de trouver que Pexécution de son plan n'avait rien de 5 pénible. Dans l'espoir de découvrir quelque chose au sujet du passé de la gouvernante, elle la faisait causer; et la causerie, déviant de son but, devint un plaisir. Très instruite, sans être le moins du monde pédante, Mme Richard savait une foule d'anecdotes,
ïo recueillies surtout dans les Mémoires et les Correspondances célèbres, et elle les contait à merveille. Puis, à propos d'une chose ou d'une autre, elle parlait d'un livre; on le cherchait vite au fond de la vaste bibliothèque du château; elle en lisait quelques pas-
15 sages, et souvent la Princesse en demandait davantage. Cela faisait passer le temps d'une façon très agréable. Il se trouva même que Mme Richard savait jouer au tric-trac, jeu qui avait jadis passionné la Princesse, et qu'elle avait abandonné, faute de
20 partenaire.
Recevoir le Prince André Bolinski, qu'elle n'avait jamais vu, était certes un honneur; mais les honneurs accablent parfois. Comment amuserait-elle cet inconnu, accoutumé sans doute à ce que tout lui
^5 fût sacrifié ? Enfin, bien à contre-cœur, car elle tenait à ses aises, elle se décida à réunir, pour lui faire honneur, une vingtaine de personnes parmi les membres de sa famille et ses connaissances les plus présentables. Un jeune cousin, peintre, qui revenait de
30 la Villa Médicis, fut invité avec les autres. Les artistes sont à la mode. Mme Valtars s'occuperait de
l'installation des invités; et elle eut soin de les prévenir que sa santé déplorable la forcerait sans doute à les laisser quelque peu s^ amuser sans elle.
A peine les invitations parties, Mme Valtars, très 5 émue, prévint la Princesse qu'elle serait forcée de la quitter le jour même. Son frère unique se mourait. La Princesse trouva fort impertinent au frère de tomber malade, et de lui enlever une personne dont elle avait si grand besoin — à un pareil moment lo surtout! Malgré les doléances de sa maîtresse, Mme Valtars partit, et partit sans espoir de retour.
Que faire? Mme Valtars était une femme de confiance, qui, depuis dix ans, menait la maison:
— Jusqu'à ce que vous ayez remplacé Mme Val- 1$ tars, voulez-vous me permettre, madame la Princesse,
de faire sa besogne? dit Mme Richard. Nous étions très bonnes amies, et je l'aidais souvent, de sorte que je suis assez au courant de la maison pour pouvoir la diriger, tant bien que mal.
20 — C'est que vous allez vous trouver en face de grosses difficultés. . . .
— Si je ne réussis pas, il sera toujours temps de me remplacer.
— Et Wanda?
25 — Wanda m'aidera. Nous laisserons de côté les leçons — ce dont la petite paresseuse ne se plaindra pas — et elle apprendra, sans même le savoir, à diriger im grand établissement. Plus tard, elle vous sera d'ime réelle utilité. Je vous assure que cela
30 l'amusera beaucoup plus qu'une leçon sur les partidpesl
La Petite Prinœsse 67
— Je n'en doute pas. Maïs vous allez être accablée de travail ! Mme Valtars me servait de secrétaire; je suis paresseuse quand il s'agit d'écrire.
— Je ferai comme elle.
5 — Eh bien! j'accepte, et je vous remercie infiniment, madame Richard, car vous me tirez d'un réel embarras! Et, si vous le voulez bien, vous allez entrer tout de suite en fonctions. J'ai à écrire à mon cousin le peintre, pour le charger de certains feux
10 d'artifice, qui doivent fêter l'arrivée du Prince André. Vous trouverez du papier à mon chiffre dans ce pupitre.
Ceci se passait le soir du départ de Mme Valtars, après le coucher de Wanda. La princesse crut re-
15 marquer une légère hésitation chez la gouvernante, et la suivit des yeux avec curiosité. Mais l'hésitation disparut aussitôt et Mme Richard écrivît sous la dictée de la Princesse comme si elle n'avait jamais fait que cela. La lettre finie, la Princesse demanda à
20 la voir et regarda l'écriture, sous prétexte de vérifier si rien n'avait été oublié.
— Quelle drôle d'idée d'écrire à rebours! On dirait l'empreinte d'une lettre sur du papier buvard.
— Une habitude de jeunesse, répondit Mme 25 Richard, sans se troubler.
Puis elle demanda quelques explications à propos des visiteurs attendus, afin de les loger selon leur âge ou leur position sociale. Et elle se retira.
Lorsqu'elle arriva auprès de sa fille endormie, la
30 pauvre femme se laissa tomber à genoux, toute
tremblante. Si, juste à point, elle ne se fût rappelé
que la Princesse avait déjà vu son écriture, qu'elle avait reçu deux lettres d'elle; si, étant en pension, elle ne se fût amusée à écrire en penchant les lettres à gauche au lieu de les pencher à droite, elle eût pu se S trahir. Alors serait venue la fin de son bonheur; il lui aurait fallu abandonner Wanda, ne plus jamais la revoir, être sans doute, un jour, oubliée d'elle! Tout doucement, elle baisa la joue rouge de l'enfant. Sans se réveiller, mais comme si en plein sommeil
lo elle eût pourtant senti la caresse, Wanda murmura: « Maman ! »
Le lendemain, lorsque Wanda apprit qu'il n'y aurait plus de leçons pendant plusieurs semaines, et qu'elle devait, avec sa mère, fouiller dans les belles
15 armoires de Mme Valtars, courir les magasiiis de Paris, voir ^beaucoup de beau monde, assister à des soirées, des feux d'artifice, des jeux de toutes sortes, elle faillit faire des extravagances, sauter, danser, crier de joie.
20 Toute la maison subit de bonne grâce la nouvelle autorité de Mme Richard, toujours si douce, si polie avec les domestiques, mais qui savait pourtant fort bien se faire obéir. La seule personne qui trouva à redire à ce nouvel ordre de choses, ce fut
25 Julie, l'austère femme de chambre de la Princesse
Thérèse. Sa maîtresse était toute changée depuis
l'arrivée de l'enfant, et ce changement déplaisait à
Julie.
C'était merveille de voir Mme Richard manœuvrer
30 au milieu des richesses de la Princesse Thérèse; elle semblait faite pour trôner dans un château;
Wanda, admirait sa mère et en était très fière. Et quelle joie de la suivre partout, de visiter tous les appartements réservés aux invités, de noter en passant les choses qui manquaient au confortable des
5 chambres à coucher, des cabinets de toilette, des petits boudoirs! Parfois la mère et la petite fille passaient des journées entières à Paris pour les emplettes et déjeunaient au restaurant, ce qui était bien amusant!
10 La Princesse Thérèse, à qui Mme Richard rendait compte de ses achats, trouvait tout bien et s'émerveillait du goût de cette petite institutrice de rien du tout! Elle donnait carte blanche, voulant que tout fût magnifique, en honneur du «Prince aîné,» dont
15 au fond, elle avait un peu peur.
En général on avait accepté les invitations de la Princesse Thérèse qui avait laissé entendre que le chef de la famille était attendu. Très flattée, un peu énervée, craignant horriblement les migraines que
20 lui vaudraient sûrement la fatigue et les émotions, elle se demandait tout bas si elle serait à la hauteur de la situation. Personne ne pourrait l'aider. Ah! si elle avait pu faire passer la gouvernante pour une grande dame, se reposer sur elle du soin d'amuser tous ces
«S oisifs, elle eût été bien plus tranquille! Mais cela n'était pas possible.
La veille du jour où le grand silence du château devait être rompu et les appartements déserts allaient se remplir de monde, la Princesse, accompagnée de
30 Wanda et de sa gouvernante, fit le tour des chambres d'amis, et trouva tout parfait.
Dans cette visite à travers le château, Julie avait suivi sa maîtresse, portant un châle pour le cas oîi il y aurait des courants d'air. Julie observait curieusement Wanda; plus curieusement encore Mme
I 5 Richard; les louanges adressées à celle-ci semblaient lui être volées. Très fureteuse de sa nature, ayant \m besoin impérieux de fourrer partout son nez pointu, Julie profita d'un moment oîi sa maîtresse visitait la chambre à coucher du Prince aîné, pour se faufiler
lo dans le boudoir de Wanda, tout proche. Machinalement, Julie ouvrit un cahier, et brusquement ses joues maigres se colorèrent vivement. Un cahier de dictées d'une petite fille n'a d'ordinare que peu d'intérêt pour les grandes personnes. Mais Julie le
iS glissa rapidement dans sa poche. Elle se trouva dans le corridor, en faction, le châle au bras, lorsque sa maîtresse sortit de l'appartement du Prince.
Une heure plus tard, tout en habillant la Princesse, Julie lui dit de sa voix doucereuse et monotone.
ao — Madame la Princesse me permettra-t-elle une question?
— Laquelle ?
— Lorsqu'on a de l'éducation comme Mme Richard, est-ce qu'on a toujours deux écritures?
25 Moi, je n'ai pas beaucoup d'éducation, malheureusement, aussi je n'ai qu'une écriture.
— Que voulez-vous dire ?
La Princesse Thérèse frappée de l'attitude de sa femme de chambre, la regarda attentivement. Julie 30 prit le cahier de Wanda, le déplia et le présenta ouvert à sa maîtresse.
— J'ai eu plus d'une fois l'occasion de voir les lettres que Mme Richard écrivait sous la dictée de Madame la Princesse, et j'avais été frappée de cette écriture couchée de travers. Tout à l'heure, par la
5 porte ouverte, j'avais aperçu les livres et les cahiers de la petite Princesse en désordre : c'est plus fort que moi, quand une table est mal rangée, il faut que je la mette en ordre. Alors, comme ce cahier était ouvert, l'écriture au bas des dictées m'a frappée. Et je me
10 suis dit: «Pourquoi la gouvernante lorsqu'elle écrit bien, ou passable, ou six fautes, se sert-elle d'une écriture comme celle de tout le monde, tandis que dans son emploi de secrétaire, elle a une écriture tout autre ? . . . Si j'ai eu tort de parler de cette bêtise à
15 madame la Princesse, madame la Princesse voudra bien m'excuser.
— Vous n'avez pas eu tort, Julie, au contraire. Dès qu'elle fut seule, la Princesse Thérèse alla à
son bureau. Elle en tira deux lettres et, longuement, 20 compara l'écriture de ces deux lettres avec l'écriture au bas des petites dictées de Wanda. C'était bien la même.
Ainsi! elle avait été jouée, jouée abominablement par cette femme qu'à tout prix les Bolinski devaient 25 répudier, éloigner, ignorer! Et cette petite fille, cette enfant de neuf ans qui avait gardé le secret pendant de longues semaines! ... Sa colère, à mesure qu'elle pensait à cette comédie jouée auprès d'elle, qu'elle n'avait pas su découvrir, malgré de vagues soupçons, 30 lui semblait une comédie honteuse. Ah! elle saurait bien en tirer vengeance !
A ce moment elle entendît les roues de la voiture
grincer sur le sable. Elle se souvînt que toutes trois,
elles devaient, une dernière fois, faire une belle
promenade paisible dans la forêt. Wanda et sa
5 gouvernante Tattendaient dans leur appartement.
Sans se donner le temps de dominer sa colère, la
Princesse Thérèse, les lettres et le cahier à la main,
entra comme une furie chez sa nièce. En voyant
cette figure bouleversée, Wanda, d'instinct saisit la
lo main de sa mère.
— Madame, est-ce bien là votre écriture ?
Mme Richard pâlit affreusement. La fin était donc venue, et il lui faudrait abandonner sa fille! Mais elle répondit simplement:
15 — C'est bien mon écriture.
— Vous la déguisiez à mon intention!
Alors se tournant vers sa nièce, elle lui dit:
— Wanda, quelle est cette femme qui se fait appeler Mme Richard et qui entre en voleuse dans les
20 familles?
Wanda se redressa fièrement, regarda sa mère, se souvint de la promesse donnée à Tours, l'embrassa bien fort; puis, se retournant, sans lâcher prise, elle dit:
25 — C'est ma maman chérie — c'est ma mère mignonne !
— Eh bien, tu vas lui dire adieu à ta mère mi* gnonne, car jamais tu ne la reverras, jamais, entendstu?
30 Wanda, tremblante, se faisant toute petite, se blottit dans les bras de sa mère.
— Ne craignez rien, Madame; Wanda se résignera. Oui, je vous ai trompée. Si vous y réfléchissez un peu, vous me pardonnerez mon stratagème. Lorsque j'ai compris que mon devoir était de
S vous abandonner mon enfant, j'ai voulu lui adoucir la séparation. J'ai voulu aussi m'assurer qu'elle serait aimée dans sa nouvelle famille. C'était bien mon droit; je suis sa mère après tout. Je sais maintenant qu'elle est en mains sûres et que vous serez
10 bonne pour elle. Aussi, je peux la quitter, je peux aller mourir n'importe où — moi qui ne vis que par elle. Je savais bien que la vérité se découvrirait un jour. J'avais pourtant espéré encore quelques mois, quelques semaines au moins de bonheur. . . .
15 Puisqu'il en est autrement, je m'en vais. . . . Oh! n'ayez pas peur, madame, je ne résiste pas. Seulement . . . aimez-la bien, n'est-ce pas? Que deviendrait-elle si elle n'était pas aimée ? . . .
Et, très doucement, elle caressait les beaux che-
20 veux de Wanda qui sanglotait, qui se cramponnait à elle, qui criait désespérément: «Je ne veux pas que tu t'en ailles — je ne le veux pas. »
La Princesse Thérèse se trouvait un peu désarmée par la douceur inattendue de sa belle-sœur;
25 et les sanglots de Wanda lui faisaient mal. Elle dit:
— Il est inutile de prolonger une scène pénible. La voiture attend; elle vous conduira à la gare de Fontainebleau.
30 Mme Bolinska — on ne pouvait plus l'appeler Mme Richard — avait déjà son chapeau sur la tête;
il était donc possible de partir à l'instant. On lui enverrait ses effets.
— Adieu, ma chérie, adieu tout mon bonheur.
Que le Dieu juste et bon te garde de tout mal!
5 — Je veux aller avec toi. J'irai, je le veux! Qu'est-ce que cela me fait d'être pauvre! ... Je ne veux pas te dire adieu!
La maman déposa l'enfant presque de force dans les bras de sa tante. Un instant après, elle avait lo disparu; presque aussitôt on entendit le bruit de la voiture qui partait au trot. Wanda s'élança vers la fenêtre, criant de toutes ses forces: « Maman! ma petite maman!»
Lorsque la Princesse chercha à apaiser la petite 15 fille, d'ordinaire si gaie et si douce, Wanda se retourna, la face bouleversée, les yeux méchants:
— Je ne vous aime pas, je ne vous aimerai jamais, jamais, jamais!
Et elle se jeta par terre dans un accès de désespoir 20 tel, qu'on fit venir le médecin craignant des convulsions.