‹ La petite princesseChapitre 14 sur 26 · PERDUE · texte numérisé non relu

PERDUE

Et, au beau milieu de ce remue-ménage, les invités arrivaient!

Les voitures, envoyées à la gare, en ramenaient à

5 presque chaque train. Les domestiques ahuris, les

anciens aussi bien que les nouveaux engagés pour

la circonstance, demandaient des ordres: « Quels

étaient les appartements, les chambres pour ceux-ci, pour ceux-là? Combien de couverts pour le dîner? . . . » la pauvre Princesse était toujours sur le point de s'écrier: « Mais, allez donc prendre les 5 ordres de Mme Richard! ...» Seulement, Mme Richard n'était plus là. Les invités erraient dans les salons sans bien se connaître encore. La maîtresse de maison, souffrant d'une névralgie atroce, fut pourtant obligée de se montrer, de sourire, d'excuser

10 le Prince André qu'on attendait d'heure en heure et qui ne venait pas, d'excuser sa nièce, retenue dans sa chambre, par un peu de fièvre. . . .

Ce fut dans sa propre famille qu'elle trouva un soutien. Parmi les premiers arrivés se trouvait son

15 jeune cousin, le peintre Louis Ve)rron. Sa chambre à lui, au second étage, n'avait rien de luxueux; mais de sa fenêtre, il jouissait d'une vue adorable. Il n'en demandait pas davantage. Louis Veyron, qui n'était pas timide, dont le langage n'avait rien dt

20 classique, se montra à la hauteiu; de la situation. Il devînt le boute-en-train de tous ces mondains qui s'ennuyaient; il les promena, organisa des parties folles de tout genre, et devint extrêmement populaire. La princesse, souvent scandalisée, se trouvait pour-

25 tant soulagée; elle pouvait parfois se reposer.

Restait la question de Wanda. L'enfant refusait de quitter sa chambre, pleurait, ne mangeait plus. La princesse consulta Louis Ve)rron. Le jeune homme s'étant fait raconter l'histoire exprima une

30 vive admiration pour la pauvre maman, ce qui indigna la princesse, puis il dit:

— Je m'en vais causer avec la moucheronne.

Il trouva la « moucheronne » regardant par la fenêtre et serrant Toute-Belle sur son cœur. Elle était pâle et triste à faire pitié. Lise racontait qu'elle S sanglotait la nuit et appelait sa maman.

Wanda leva les yeux; d'instinct elle devina un ami en ce jeune honmie qu'elle voyait pour la première fois, et se laissa embrasser. Puis, sans préambule elle lui dit:

lo — Je veux maman. . . .

C'était une petite plainte si naïve, si touchante, que le peintre en fut tout bouleversé. On lui avait représenté Wanda conmie un véritable petit démon, en proie à des colères terribles.

15 — Ah ! c'est moi, par exemple, qui irais la chercher, ta maman, et plus vite que ça, si seulement je savais oîi elle perche! Pauvre petite cousine. ... Tu veux bien que je sois ton cousin ?

— Je veux bien.

20 — Bon, nous voilà une paire d'amis. Tu descendras dîner ce soir, n'est-ce pas ? On te mettra à côté de moi.

Tout de suite, le «petit démon » reparut. Wanda se raidit.

25 — C'est ma tante qui vous envoie. Je la déteste ma tante!

— Ça ne t'avancera pas de la détester: c'est elle qui tient le bon bout. Ne voilà-t-il pas qu'on parle de te mettre au pain et à l'eau!

30 — Qu'est-ce que cela peut me faire ? Je n'ai plus faim.

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Louis Veyron la prit sur ses genoux. C'était un grand garçon, pas très beau, et à qui la vie n'avait pas toujours été douce. Avec les hommes, il se montrait souvent rude; aucune fenmie n'eût bercé l'enfant 5 malade et désespérée, avec plus de tendresse et de délicatesse qu'il ne le fit.

— Parle-moi de ta maman. Elle est jolie ?

— Jolie . . . jolie ! . . . plus jolie même que Toute-Belle!

lo — Hum! '. . .

L'artiste ne voyait pas bien cela. Les idées sur la beauté diffèrent un peu selon les âges. Enfin, pour amuser la petite il continua:

— Les cheveux noirs, comme toi ?

15 — Ah ! que non; elle n'a pas de vilains cheveux qui frisent toujours. Les siens sont blonds.

— Comme les cheveux de Toute-Belle ?

— Oui, seulement, on dirait toujours qu'il y a du soleil dessus.

20 — Tiens, tiens! Cela commence à m'intéresser. Comment est-elle habillée ?

— Depuis que nous sommes ici, elle porte surtout une robe en soie noire avec un fichu de dentelle blanche. A Tours — et sans doute elle est re-

25 tournée à Tours — elle avait une vieille robe, où elle avait mis des morceaux — seulement ça ne se voyait pas; C'est bien loin. Tours.

— Si c'était au Pôle Nord, j'irais jusque là pour voir les cheveux où il y a du soleil, et parler à une

30 pauvre maman de sa petite fille. . . .

Wanda se releva avec im cri de joie. Elle em-

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brassa le jeune homme si bien que Louis Veyron, malgré sa grande moustache, avait un peu envie de pleurer.

— Mais, tu feras ce que je te dirai de faire ? 5 — Tout, tout!

— Tu descendras dîner.

— Oui. Et je mettrai ma belle robe.

— Tu seras gentille avec tout le monde, même avec ta tante ?

lo Wanda hésita; elle ne voulait promettre que les choses qu'elle était résolue à faire. Enfin, elle se résigna.

— Je ne Pembrasserai pas; mais elle pourra m'embrasser si elle veut.

15 — Et tu iras au jardin; tu monteras Bobtail; tu tâcheras de t'amuser?

Wanda sentit quelque chose de dur dans la gorge, mais elle fit un grand effort pour ne pas pleurer.

— Je tâcherai. Mais, quand on a beaucoup de 20 chagrin, ce n'est pas facile de s'amuser.

— Oui, je sais. Mais, tu penseras tout le temps que tu as un ami, et que nous sommes deux conspirateurs, et comme la nôtre est une bonne conspiration, nous serons les vainqueurs. Seulement, il

25 faudra m'aider, et être bien prudente, n'est-ce pas, mignonne ?

— Je ferai tout ce que vous me direz de faire, mon cousin, et je vous aime bien.

On cria au miracle lorsque Wanda, pâlotte mais

30 gientille, entra au salon, tenant son nouvel ami par la

main. Elle se laissa embrasser par les belles dames

La Petite Princesse 8i

décolletées et les messieurs en habit — et même par sa tante. Elle refusa, par exemple, de quitter la main de son allié.

Le lendemain, Louis Veyron qui avait été « en 5 forêt, » conune disent les peintres, rentra tout joyeux. En passant près de Wanda, il lui fit un petit signe et elle le suivit, comme pour T aider à porter sa boîte à couleurs. Il lui souffla:

— Elle n'est pas à Tours. ... Je Pai vue! Ah lo ça, ne va pas nous trahir en te trouvant mal!

— Je ne me trouverai pas mal. Où est-elle ?

— A Barbizon, chez la mère Chauveau. Tu lui écriras une lettre que je lui porterai demain. Seulement, elle te supplie d'être sage et de te soumettre à

15 ta tante.

— Oui, oui. . . .

Wanda parlait comme dans un rêve.

— Tu me donneras ta lettre ce soir après dîner. Tu auras tout le temps de l'écrire cette après-midi.

20 Nous allons en bande à Fontainebleau; je dirai que tu es trop fatiguée pour nous accompagner. Maintenant, file! ou le « tyran» soupçonnera quelquechose.

Louis Veyron, lorsque Wanda avait décrit sa

25 mère, se rappela une promeneuse solitaire qu'il avait remarquée, tout en faisant son esquisse. Il l'avait revue dans la matinée et abordée. C'était bien la maman de Wanda; et que de reconnaissance eUe lui avait témoignée!

30 Tout se passa comme il l'avait prévu. Wanda resta au château. La Princesse se retira chez elle

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pour jouir d'un repos bien gagné; toute la bande des

invités partit en voîtiures découvertes et c'était à qui

accaparerait le peintre.

Wanda, ayant défendu à Lise de la déranger,

5 écrivit une lettre en effet, maïs ne l'adressa pas à sa

, mère. Avant de commencer, elle sortit toutes ses

poupées de l'armoire, les examina soigneusement,

puis les posa contre le mur. Toute-Belle, vêtue de

sa plus magnifique toilette, menait la bande. Les

lo autres jouets, elle les disposa, du mieux qu'elle put,

aux pieds de ces demoiselles. Puis, sans hésiter, elle

écrivit ces mots siu: ime belle feuille de papier à son

chiffre:

« Ma tante, •

15 « Vous m'aviez donné Toute-Belle, Bobtail et tout le reste pour que j'oublie ma maman. Vous voyez que cela ne se peut pas. Je vais aller vivre avec elle; j'apprendrai aussi à travailler comme elle, et vous pourrez acheter une autre petite fille. Elle

20 jouera avec mes poupées; il y en a unfe, Clorinde — je lui avais donné le nom de la petite bouchère, — qui a perdu un bras, et Toute-Belle a une tache à sa robe rose; mais cela n'empêche pas de jouer avec. Cela me fait de la peine de ne pas emporter Toute-

25 Belle, mais il faut être honnête, et comme j'aime mieux ma petite maman que tout le reste, je vous la laisse, et je ne serai plus appelée par personne «la petite Princesse. »

<c Je suis tout de même votre nièce respectueuse,

30 <( Wânda Bolinska. »

Dès qu'elle avait appris que sa mère n'était pas loin, la résolution de Wanda avait été prise. Elle irait la trouver. Il ne faudrait pour cela qu'un peu d'énergie; or, l'énergie ne lui faisait pas défaut. 5 Lorsque Wanda, le chapeau sur la tête, descendit, elle rencontra Lise:

— Mademoiselle ne veut pas du sucre pour Bobtail?

— J'en ai. Lise, merci.

10 Et elle se dirigea vers la prairie. Lise la suivit un instant des yeux, puis s'en retourna à l'office.

Bobtail, dès qu'il entendit le sifflet de Wanda, hennit de plaisir et galopa vers elle. Il y avait trois jours qu'il ne l'avait vue. Elle lui donna tout le

15 sucre qu'elle possédait. Mais, elle ne put s'empêcher de pleurer un peu; il lui en coûtait plus de quitter Bobtail que Toute-Belle. Quand elle s'en alla, il la suivit au petit trot de l'autre côté de la barrière, et elle lui dit tout doucement:

20 — Adieu, mon petit Bobtail, je ne te verrai plus jamais!

Elle s'enfonça alors résolument dans le parc, sachant parfaitement ce qu'elle allait faire. « A Barbizon, chez la mère Chauveau ...» elle se

«S répétait ces mots, quoiqu'il n'y eût aucim danger qu'elle les oubliât. . . . Afin de sortir du parc sans être vue, elle alla droit à la haie vive qui le séparait de la forêt et dont un bout était un peu abîmé; sans doute des animaux avaient passé par là. Retroussant

30 de son mieux ses jupes, cherchant à se garantir le visage avec im bras, Wanda s'élança. EUe cria un

peu, car les ronces la déchiraient cruellement. Enfin, d'un bond, elle se trouva de l'autre côté — mais dans quel état ! Le bras qui avait protégé la figure était en sang; l'autre qui avait retenu les jupes était aussi S fortement égratigné. . . . Avec son mouchoir, elle essuya le sang et abaissa bien ses manches. Seulement la robe était toute déchirée et les petites jambes nues dans un triste état! Il ne fallait pas penser à ces misères; le plus dij05cile restait à faire.

lo Wanda connaissait Barbizon pour l'avoir plus d'une fois traversé en voiture. Il lui semblait qu'elle n'aurait aucune dij05culté à trouver son chemin. Elle n'aurait qu'à prendre toujours à gauche. Seulement, la grosse difficulté, c'était d'éviter les routes

15 fréquentées, où elle aurait pu rencontrer des gens, la connaissant, et qui la ramèneraient au château. Mais elle se rendait très bien compte que les sentiers de la forêt font beaucoup de zigzags, et parfois reviennent presque au point de départ. Parfois,

20 Wanda prenait tout de même les routes de voiture, pour aller plus vite; elles étaient en sonune, assez solitaires. Aussitôt qu'elle entendait un grelot, un son de voix, vite, elle se jetait en plein taillis. Là, elle ne se sentait guère en sûreté, car elle savait qu'il

25 s'y trouvait des pièges à loups, mais elle n'hésitait pas: tout plutôt que d'être arrêtée. Une fois, des touristes en gaieté l'ayant aperçue, la hélèrent et se lancèrent à sa poursuite. Wanda, affolée, se mit à courir. Les promeneurs la perdirent de vue. Seule-

30 ment, une fois sous les grands arbres, elle ne sut plus de quel côté tourner. Elle ne voyait plus aucun

signe de route. Si, au moins elle avait rencontré quelque bûcheron à qui demander son chemin! Les arbres bientôt se firent rares; le sol était semé de grosses pierres couvertes de mousse sur lesquelles on S glissait. Il sembla à Wanda qu'elle marchait déjà depuis bien longtemps. Si seulement elle pouvait espérer voir quelque promeneur, elle oserait bien, maintenant qu'elle était loin du château, lui dire qu'elle s'était perdue et que sa maman habitait Bar-

10 bizon. Cela n'étonnerait guère. On se perd si facilement dans la forêt !

Trébuchant, glissant, elle allait toujours, montant ferme. Bientôt, elle jeta un petit cri de joie. Au milieu des pierres, ou plutôt des rochers, elle finit par

15 découvrir un chemin bien tracé. Sûrement, ce chemin devait conduire quelque part.

Il faisait très chaud. Les gros nuages noirs l'inquiétaient bien un peu, surtout comme de temps en temps, un roulement vague de tonnerre lointain se

20 faisait entendre. Mais, bah! avant l'orage, elle serait blottie dans les bras de sa maman.

Tout à coup, au-dessus des grosses roches, elle aperçut le haut d'un chapeau d'homme, puis, elle entendit une voix de femme. Ah! cette fois elle était

25 bien sauvée! Il ne s'agissait que de se rapprocher des gens dont elle entendait distinctement les voix, et de se faire indiquer le chemin de Barbizon. Bientôt, elle vit un toit de cabane, et de cette cabane venait un son de rires frais et jeunes. Ce qui était

30 moins rassurant c'était de lire au-dessus de cette hutte: Caverne des Brigands. Mais comme cette

caverne montrait des chaises de piulle et des tables en bois> où une grosse femme posait des bouteilles de bière pour les touristes, la petite fille se sentit rassurée. Lorsqu'elle se montra, les rires cessèrent. 5 Sans doute ces gens regardaient sa robe déchirée et ses jambes en sang. Tremblante, elle demanda le chemin de Barbizon:

— Suivez les raies bleues, que vous verrez sur les rochers, ma petite demoiselle, lui dit la grosse femme;

lo vous en avez pour une grande demi-heure.

— Si vous voulez nous attendre, la petite, dit un des jeunes gens, nous vous y conduirons. Vous vous êtes donc perdue?

— Oui, Monsieur. Mais je vais retrouver ma 15 maman, et il vaut mieux que je parte tout de suite.

Merci bien!

Et, craignant que le jeune homme n'insistât, elle partit comme un trait. Elle croyait bien avoir rencontré cet homme dans ses promenades. Aussi ne

20 tourna-t-elle la tête que lorsqu'elle fut un peu loin de la cabane.

Alors seulement, elle chercha les marques bleues. Les raies peintes sur les rochers au bord du sentier étaient rouges! Vite, vite, elle rebroussa chemin.

25 Enfin, à un carrefour, elle vit une bienheureuse flèche d'un beau bleu représentée sur un rocher. Elle se précipita dans cette direction. Si elle avait été un peu plus maîtresse d'elle-même, elle eût remarqué que, du tout petit rond-point, un autre

30 sentier à moitié caché par de grandes fougères se trouvait également désigné par une marque bleue.

Toute joyeuse, elle courait presque entre les grosses pierres, glissant parfois, mab se relevant aussitôt. Elle luttait de vitesse avec les nuages menaçants, chassés par le vent.

5 A chaque tournant, après chaque groupe de rochers, Wanda croyait arriver. Les marques bleues se montraient encore de temps en temps mais bien pâles, et le sentier était évidemment peu fréquenté. L'enfant courait toujours.

10 Le temps passait. Une sorte d'angoisse lui serrait le cœur. . . . Elle n'osait pas trop réfléchir, mais elle savait bien qu'elle courait depuis bien plus d'une demi-heure. Tout d'un coup elle sentit, comme elle ne l'avait pas fait encore, la terreur de la grande

15 solitude où elle se trouvait. Depuis un moment elle avait quitté les rochers; le chemin était encore semé de pierres, mais le véritable chaos était dépassé. Ce n'était plus la forêt, ce n'était plus un pays familier, mais une grande plaine plate et désolée, presque sans

20 arbres, sans vie, sans mouvement; on n'entendait rien, pas même un cri d'oiseau. Tant qu'elle avait été au milieu des rochers elle s'était sentie protégée, cachée. Ici, de très loin, on pouvait la voir. Elle courait toujours, mais elle trébuchait de fatigue; elle

25 était haletante de peur. Si, par malheur, elle s'abandonnait, si elle se donnait une entorse au pied, elle aurait beau crier, appeler, qui l'entendrait? La nuit n'était pas loin; l'orage qui avançait hâterait l'obscurité. Et la nuit, dans la forêt, des bêtes

30 rôdent, cherchant leur proie. ... Son petit cœur se mit à battre bien fort

Alors, Wanda, se souvenant des leçons de sa mère, se mît à deux genoux au milieu du sentier et, joignant les mains, dit: «Mon Dieu, ayez pitié de moi. Je vous assure, je ne croyais pas mal faire en quittant s ma tante; ce ne peut être un péché d*aimer beaucoup sa maman 1 Si vous voulez bien m* aider, je suis bien sûre que je la retrouverai, et elle m'apprendra a être toujours sage et à vous faire de belles prières. Aujourd'hui, je ne peux pas vous faire une longue

lo prière, parce que je suis bien fatiguée. Mais je vous aime de tout mon petit cœur. . . . Ainsi soit-il. »

Un peu réconfortée, Wanda se remit à marcher; elle ne pouvait plus courir, car elle était trop lasse et elle avait horriblement mal à la tête; si mal, à vrai

15 dire, que ses idées se brouillaient un peu. Elle traversa ainsi toute la plaine, et se trouva de nouveau parmi les rochers. Par-ci par-là, on voyait encore une raie bleue, mais si effacée que certes elle n'avait pas été repeinte depuis des années. Une fois de plus,

20 les rochers disparaissaient et maintenant les arbres, grands et beaux, se dressaient à sa gauche. La pluie tombait avec rage, mais elle n'y fit pas attention. Elle vit que le sentier s'était perdu dans l'herbe et les fougères. C'était donc la fin? Bientôt, elle le

25 comprenait, elle tomberait et ne se relèverait plus.

Sa pauvre maman, comme elle pleurerait! Sa tante

aussi serait triste et regretterait de l'avoir poussée à

bout.

Au milieu de l'affaissement qui se produisait en

30 elle, un bruit frappa son oreille. Elle jeta, avec toute la force qui lui restait, un grand cri, car elle avait

reconnu le bruît de roues. Donc, la route devait être là, presque à côté, sans qu'elle s'en fût doutée; si elle pouvait atteindre la route, elle serait sauvée. Elle s'élança à travers les broussailles, se déchirant 5 une fois de plus le visage et les mains, mais ne sentant aucune douleur; le bruit de roues avait cessé; mais elle entendit des appels, sans doute en réponse à son propre cri. Une minute plus tard, elle débouchait sur la grand'route, trempée de sueur, trempée par la 10 pluie aussi, aveuglée par les éclairs. Une voiture attendait, ses lanternes allumées. Elle ne répondit pas aux questions qu'on lui posait; elle ne les comprenait pas; elle ne savait pas dans quels bras elle . tombait; mais elle eut la force de répéter, comme une 15 leçon péniblement apprise: « Maman, maman, à Barbizon, chez la mère Chauveau. »

Heureusement, c'était suffisant.

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